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25 février, 5 heures du soir.
Autre son de cloche! Voici le maréchal des logis Chauvot qui entre et nous jette:
« Le lieutenant est retourné auprès du médecin-chef. Il lui a exposé la situation, d'autant plus sérieusement qu'il a failli se faire amocher deux fois en route. L'autre lui a répondu :
« Faites comme vous voudrez. Je laisse les choses à votre appréciation. Si les parages deviennent trop mauvais, cherchez autre chose et prévenez-moi aussitôt pour qu'en toute occurrence, je puisse faire appel à vos voitures sans retard. Mais quoi? En ce qui me concerne, je n'ai pas d'autre cantonnement à vous indiquer. Cherchez! »
« Alors? Il ne s'agit plus de courir les aventures à ces heures-ci. Toutefois, si les choses tournent trop mal, on essaiera tout de même de s'en aller dans un coin un peu meilleur. C'est pour vous dire qu'il faut que tout soit prêt pour se défiler d'une minute à l'autre. »
Et c'est de nouveau, pour ceux qui avaient vidé leur voiture, le branle-bas du rechargement. Plus de cuisine, cette fois. On ne sait plus quand on mangera; on ne sait plus quand on dormira. On s'impatiente de piétiner sans rien faire et d'aller et venir sur la neige comme des automates. L'auto du lieutenant reste en état de marche avec ses phares allumés en veilleuse. Et son moteur tourne sans interruption. Mais le bruit en est couvert par l'énorme bombardement.
Or, comme nous sommes tous là, groupés autour des voitures, sans pensée, les mains gourdes et les pieds à demi gelés, voici qu'un flot de soldats envahit la cour de la caserne. Je reconnais, dans la pénombre, les capotes bleu-horizon de l'infanterie. Une infanterie qui paraît fraîche. Des renforts peut-être, des renforts, enfin!
On s'informe : c'est bien cela. Et c'est le 20e corps d'armée qui pousse vers les lignes sa 39° division, la division de Toul, la division d'acier. Le 156e d'infanterie va passer la nuit à la caserne Marceau.
Voici les mitrailleurs de ce régiment. Une masse d'hommes et de mulets nous enveloppent. Serrés coude à coude entre les autos et les baraquements, les soldats sont une foule agitée dans la nuit commençante. De jeunes soldats, robustes, râblés, équipés de neuf, avec cet air de vraie discipline et de force alerte qui caractérisait nos fantassins de l'Est, avant la guerre. Ceux-ci n'ont rien perdu comme allure. Ils restent dans la bonne tradition, exactement. On comprend cela dès la première vue:
« Face à gauche, halte! ... Repos! Les mulets en file! »
Officiers et sous-officiers commandent à voix haute, brève, claire, comme à la manoeuvre. Et les mouvements s'exécutent avec précision.
Il s'agit de faire le cantonnement. Tandis que les gradés s'en occupent, les hommes et les mulets restent sur place. Ils battent la semelle et s'ébrouent. Le froid est plus cuisant que jamais. La neige tombe à flocons épais. Les explosions continuent de faire trembler la montagne et de jeter d'innombrables éclairs dans l'impitoyable ciel.
Quelle arrivée pour ces petits soldats qui savent ce qui les attend!
Des environs de Bar où l'on venait de le concentrer, le gros du régiment a été transporté à une lieue de Verdun par camions automobiles. Mais ceux-ci, les mitrailleurs, à cause de leurs mulets et de leurs charrettes, qui portent les pièces et les cartouches, ils ont fait l'étape à pied, d'une seule traite:
« Cinquante-cinq kilomètres aujourd'hui! m'explique un petit Parisien. Rien que ça sur les bretelles! Et sans bouffer, hein! On en a marre!... Vivement qu'ils nous laissent entrer dans les baraques et qu'on en écrase un peu. C'est une caserne, ça, dis? Y a-t-il longtemps que vous êtes là, vous autres? »
J'explique de mon mieux notre situation ici, sans insister sur son caractère inquiétant. J'expose aussi la situation en général sans en préciser le caractère tragique.
« Alors, continue le Parigot, suivant son idée, si c'est une caserne, il doit y avoir des lits là-dedans pour roupiller ».
D'autres fantassins écoutent cette conversation, tout un groupe de bonnes figures rondes et franches. Ah! s'il pouvait seulement y avoir quelques lits, quelques paillasses, voire même un peu de paille, dans cette maudite caserne, et que j'aie la joie de leur indiquer cela!
Mais il faut bien que je dise la vérité : rien, il n'y a rien du tout que des planchers et du béton.
« Ah! t'en fais pas, vieux! fait alors un autre soldat, moins naïf que ses camarades et d'un accent plus faubourien. T'en fais pas! qu'on entre seulement dans la kasbah .... Y aura toujours comme un bat-flanc: tu croiras que t'es de garde ».
Cependant, l'attente des ordres est bien longue! Et les mitrailleurs, échauffés par leur marche, sont gelés maintenant par le froid mortel et les courants d'air qui passent dans cette cour. Pauvres petits soldats ! Comme pour nous, l'autre soir, mais combien davantage après un tel effort, après l'effort sans mesure qui brouille la vue et engourdit les muscles, cette caserne vue de loin, avec quelques fenêtres éclairées et les feux de nos autos, cette caserne a dû être pour eux un décevant mirage.
Pour cette nuit, sans regarder plus loin, --- car ils savent pourquoi ils viennent, --- mais pour cette nuit du moins, une caserne, une vraie caserne bien close, leur semblait d'avance un lieu de délices. Ils rêvaient de petits lits alignés, de paillasses et de polochons, et aussi de cuisine où l'on pourrait peut-être trouver un peu de soupe chaude.
Et maintenant, le mirage s'est évanoui. C'est peut-être une belle caserne tout de même que cette caserne Marceau, très suffisante pour les abriter tous, et d'autres encore. Mais c'est une caserne dépouillée, vide, comme une caserne-fantôme. Il ne s'y trouve autant dire personne: quelques ambulanciers, quelques automobilistes, sans parler des voituriers qui grouillent alentour. Cela ne constitue pas la vie normale et familière d'un tel lieu. Et, sur les figures qu'ils rencontrent, de ceux qui ont déjà souffert dans ce secteur inconnu, il y a, ils le voient bien, la tension et la gravité des mauvais moments.
Au reste, inutile d'être bien malin pour deviner que ça chauffe là-haut, puisque la terre ne cesse de trembler sous les pas au choc des explosions et le ciel de s'allumer comme aux nuits de grands orages.
Enfin, quand on appelle le 20e corps, comme cela, à l'improviste, et que ce n'est pas pour lancer une grande attaque française, on sait trop bien ce que cela veut dire.
Je les étudie, ces mitrailleurs, je les entends et devine ce qu'ils pensent tout bas, mêlé que je suis à leurs groupes. Pour leur donner toute la place possible, nous avons retiré de nos chambres ce qu'il y restait de notre bagage sacrifié. On entasse tout cela n'importe où, sur la neige et sous la neige.
Mais pourquoi les officiers ne sont-ils pas revenus? Pourquoi cette heure d'attente sous les armes, sous l'équipement, les mulets restant chargés? Est-ce qu'on ne laisserait pas même quelques heures de répit à ces malheureux? Est-ce qu'on les ferait monter sans délai vers la bataille? Je vois bien qu'ils commencent à s'y attendre un peu. Les anciens dans ce corps d'élite se sont déjà vu imposer tant et tant de tâches surhumaines! Et, pour les jeunes, l'entraînement fut si rude, la tradition du régiment si austère!
Oui, certes, ils s'attendent à tout. A quelques heures près, d'ailleurs. Mais ils n'en disent rien. Pas une allusion à la bataille, parmi ces hommes qui vont s'y jeter, pas une question sur le bombardement boche et les attaques en cours. On dirait qu'ils arrivent à Verdun pour un exercice très dur, sans doute, mais qui ne mettra pas leur vie en danger.
Paysans lorrains aux rudes faces brunies, Parisiens aux visages plus pâles et fins, vignerons et ouvriers de l'Aube à l'expression naïve et fûtée à la fois, gars du Nord très placides et très doux, ils ont, d'ensemble, le calme intérieur et la maîtrise de soi.
Le calme? J'entends le calme volontaire qui est une constante victoire sur l'imagination et l'instinct.
Car il ne faut pas croire qu'ils ne savent pas, qu'ils ne se rendent pas compte. Allons donc! Cette hypothèse pourra peut-être, un jour, servir de thème, dans les salons, aux beaux discours des derniers naturalistes ou de prétendus connaisseurs de l'âme populaire. Ici elle ferait hausser les épaules de quiconque sait voir et sentir. On osera encore dire que de tels hommes marchaient par soumission aveugle et craintive, comme un troupeau de moutons que les chiens de berger poussent vers les flammes? Non! Ce n'est pas vrai des Boches. Ce l'est encore bien moins des Français. Ceux qui pensent, qui voudront penser ainsi, n'auront jamais vu ni l'immense laisser-aller d'une bataille ni les faux-fuyants qu'y peut découvrir la lâcheté et, pour tout dire, ni ce que sont, au regard des mauvais, les vrais bons soldats.
Ceux-ci sont admirables. Et leur sang-froid, leur profonde résignation sont des réalités si sensibles qu'elles nous imposent à tous et que nous cessons de causer entre nous et de supputer l'avenir. L'avenir? Ceux-ci, nous le savons, l'ont entre leurs mains. Ceux-ci vont, demain, se sacrifier pour tous. Et ils ne se plaignent pas.
Oui, c'est une bien grande chose --- et je n'en ai, pour ma part, jamais vu de plus grande --que de sentir cette unanime fermeté, cette force d'âme si simple et si vraie. C'est une chose qui se grave au fond du coeur d'un trait brûlant.
Fermeté sans tristesse! Ils ne parlent point de la bataille, ces soldats, ils n'essaient pas de juger le drame où ils vont tenir une si grande place. Mais ils parlent d'autre chose. Ils ne craignent pas la mort. Mais ils n'ont pas renoncé à la vie.
Et qu'il est poignant de les entendre bavarder entre deux silences sur leur repas escamoté et sur la mauvaise nuit qu'ils passeront! Combien d'entre eux ont désormais les heures, les minutes de leur vie comptées ! Combien d'entre eux ne verront pas même la moitié du jour qui suivra cette nuit douloureuse ! Or, ils disent tout simplement:
« Quand même, c'est malheureux qu'on ne trouve rien à manger ....
--- Avec ça, nous avons sur nous deux jours de vivres de réserve. Mais défense d'y toucher! Le capitaine l'a encore bien dit.
--- Moi, il me reste un petit bout de pain. Si t'en veux?
--- Moi, je crois que j'ai encore de la saucisse. Faut voir si elle n'a pas gelé. »
Quelques-uns persistent dans l'illusion d'avoir trouvé ici une caserne un peu normale. Ils me questionnent avec insistance :
« Y a pas de cantine ici, dis, vieux? pas de coopérative? pas de bistros à côté où on puisse acheter du pinard? »
Hélas!
Enfin les officiers reviennent de leur inspection. A leur approche, les voix s'étouffent. Ils sont fort affairés, les chefs, et on comprend combien leur tâche est lourde. Il suffit de les voir pour sentir leur sérieux profond : ces chefs-là obéissent à leur devoir et pensent à leurs hommes, d'abord.
Le capitaine fend les groupes qui s'effacent devant lui. C'est un grand gaillard aux larges épaules, au visage puissant, --- un visage doux et viril à la fois d'officier de carrière. Je me dis aussitôt : Celui-là est un vrai chef. Il a le signe. Ou je me trompe fort, ou sa présence et les exemples qu'il donne sont des forces précieuses. Tant qu'il sera vivant, sa troupe aura confiance.
En voilà un qui, à coup sûr, sait plus précisément que ses hommes et que nous-mêmes la gravité de la situation! Tout à l'heure, sans doute, il vient de recevoir un ordre, et le sacrifice de sa vie, au fond de sa conscience, est fait. Mais rien n'altère sa maîtrise de soi, son équilibre d'âme, sa bonhomie austère et son entière autorité.
Ce capitaine a le plus beau regard d'homme que j'aie jamais vu.
Suivi d'un lieutenant, il arrive devant sa troupe, s'arrête, lève le bras droit :
« Les sous-officiers! A moi! »
Aussitôt l'adjudant et les sergents d'accourir. Ils saluent comme au terrain de manoeuvres et s'immobilisent au garde-à-vous. Le capitaine ordonne :
« Voilà ! vous allez faire coucher les hommes, tous ceux que vous pourrez dans chaque chambre, en utilisant ce qu'il y a comme literie. Ce n'est pas grand'chose. Dans la plupart des chambres, ce n'est même rien du tout. Mais nous n'avons pas le choix. Et nous serons toujours mieux que dehors .... Les hommes resteront équipés, naturellement .... Vous, un tel, faites conduire les mulets aux écuries, au bout de cette cour. J'ai vu cela : vous trouverez les places nécessaires.
« Demain, il faudra voir à faire le café, avant le départ. Ce sera de très bonne heure, je vous préviens. Je ne suis pas encore fixé sur l'heure exacte. Je vous la dirai tout à l'heure. Demain, nous serons peut-être ravitaillés. Si nous ne le sommes pas, j'aviserai. »
Rien, certes, dans ces paroles, n'est bien consolant ni bien encourageant. Mais c'est dit avec une netteté qui met fin à toute conjecture. Les hommes sentent d'autant plus cela que le capitaine va partager leur infortune comme il partagera tous les périls du lendemain. Avec eux il pénètre dans le baraquement sale. Avec eux et les autres gradés, il couchera à même le plancher poussiéreux, abrité contre le froid par sa capote et un simple couvre-pied.
Bientôt, la compagnie de mitrailleurs, tout entière, et, plus loin, dans les bâtiments voisins, les autres compagnies du 156e, se sont engouffrées sans mot dire. Sans mot dire sur les ordres qui ne souffrent aucun commentaire; mais non pas sur les détails de l'installation qui, pendant quelques minutes, ne vont pas sans échange de cordiales disputes et même de grosses blagues retenues. A dix heures, tous les fantassins sont casés, et, presque aussitôt, ils se taisent, terrassés par le sommeil aussitôt qu'étendus.
Rude veillée des armes! Couchés sur les planchers froids ou sur les plates-formes de béton plus froides encore --- avec huit degrés sous zéro, --- meurtris par leurs bretelles de cuir et leurs cartouchières pleines, ces mitrailleurs, qui ont parcouru cinquante-cinq kilomètres en un jour, l'estomac vide, vont d'un instant à l'autre s'engager dans une bataille sans merci. Entassés, recroquevillés, appuyés les uns aux autres pour se tenir un peu chaud mutuellement, comme ils donnent une impression de confiance fraternelle ! Et penser qu'ils sont au bord du grand abîme, penser que, demain, ils prendront part au carnage indicible qui, là-haut, se développe sans trêve, à en juger par l'embrasement du ciel et le tonnerre continu des explosions!
Tout à l'heure, le sang-froid des fantassins arrivait à nous distraire de cette horreur. Maintenant nous sommes repris par les pensées qu'elle suggère. Et puis, il fait si froid!
En vérité, si d'aventure nous devons piétiner ici, sans ordres, et passer la nuit sous la neige à attendre les obus, nous nous exposerons à des fatigues et à des souffrances bien vaines. Il est vrai, que dans le couloir du baraquement qui fut notre home, beaucoup de mitrailleurs installés vaille que vaille ne sont guère mieux que nous. Les fenêtres n'ont plus de vitres. Mais là, du moins, on est sous un toit et nos pieds mouillés pourront se sécher un peu.
On s'assied comme on peut sur des sacs et des toiles de tente, sur des mitrailleuses et des mousquetons.
Il y a, près de moi, dans ce couloir, un petit paysan lorrain aux larges pommettes, aux clairs yeux bleus, qui regarde droit devant lui sans rien dire. Et deux Parisiens de quelque vingt-cinq ans qui causent gentiment et gravement :
« C'est pas le filon d'être ici, hein ? demande l'un d'eux resté debout, adossé à une fenêtre. Moi, je vois rien à faire pour roupiller.
--- Je te dis pas, répond l'autre. Mais il faut encore s'estimer heureux de ne pas rester dehors. La neige, elle tombe... et comment?
---Penses-tu qu'on est beaucoup mieux?
---Un peu!... T'as qu'à essayer du dehors. On a le temps d'y être. Seulement, faut pas rester debout comme ça. Tiens, accroupis-toi, bourre-toi comme moi dans les sacs. Et tu verras si tu roupilles pas ».
Ces deux-là sont bien Parisiens, comme la majorité de leurs camarades mitrailleurs, comme un bon tiers des hommes du 20e corps. Ce sont des enfants de la Chapelle, de Ménilmontant, des Buttes-Chaumont, des quartiers et des faubourgs du Nord et du Nord-Est. Beaucoup d'ouvriers parmi eux et de petits commerçants. Coeurs généreux, têtes chaudes, âmes un peu errantes, beaucoup d'entre eux n'ont sans doute pas de règles morales bien précises. Mais la plupart gardent un fond d'honnêteté singulière, un vif goût du travail bien fait, --- et aussi un candide amour de la vérité et de la justice, amour souvent trompé, vivant quand même.
Tels nous nous les représentions avant cette guerre. Nous avions confiance en la majorité d'entre eux. Mais combien nous redoutions aussi les mouvements trop rapides de ces esprits et de ces coeurs troublés par trop d'influences malsaines, leur logique simpliste, leurs découragements, leur orgueil dressé contre la discipline !
Or, depuis vingt mois, unis à la calme race du Nord, à la dure race lorraine, confondus avec l'intrépide peuple de Meurthe-et-Moselle et avec la bourgeoisie nancéienne qui s'est montrée un si pur foyer d'héroïsme, ces Parisiens ne cessent pas d'étonner le monde. C'est un fait.
Et je me répète tout bas :
« A trois reprises déjà, au moins, ceux-ci ont sauvé la France. A trois reprises ils ont tenu là où les pins braves hésitaient, où tant d'autres cédaient. En Lorraine, dans la Somme, en Belgique, ils se sont mis en travers d'invasions sûres d'elles-mêmes et devant qui tout pliait ; et ils les ont arrêtées. Ils ne les ont pas arrêtées seuls, il est vrai. Mais ils ont donné l'exemple d'une résistance que, sans eux, on eût pu croire impossible. Ils ont marché, avec les troupes d'Afrique et les coloniaux, en tête de toutes nos grandes attaques. En tout, pour tout, partout, ils ont excellé, et dans l'action offensive et dans la défensive tenace, et dans l'enthousiasme exalté et dans la froide résistance. Leur tenue est impeccable. Leur allure est la plus militaire; leurs défilés sont les plus beaux. Ils sont, de l'aveu de tous, le seul corps, peut-être, de toute l'armée française où la discipline n'ait rien perdu dans la guerre de l'austérité qu'elle avait dans la paix. Ils ont gardé la religion du rite militaire français. Entre nos corps d'élite, ils furent toujours et ils restent le plus parfait et le plus sûr. Ils sont le vingtième corps!
Et je comprends aujourd'hui mieux que jamais ceci : le 20e corps ne serait pas ce qu'il est sans les Parisiens, comme les Parisiens n'y donneraient peut-être pas toute leur mesure sans les Lorrains. Le sang-froid guerrier des uns et la générosité des autres se sont associés, pénétrés, développés dans la vie commune sous l'influence --- je dis bien l'influence de la discipline vivante et active qu'ont façonnée et maintenue jalousement nos plus pures intelligences militaires.
Le résultat de ce chef-d'oeuvre est le stoïcisme héroïque dont j'ai sous les yeux les humbles témoins.
Une mauvaise lampe à pétrole suspendue au plafond éclaire vaguement ce long couloir où souffle la bise. Au dehors, les rugissements du canon continuent d'emplir la nuit. Dans les chambres, des centaines d'hommes reposent, alignés docilement et fraternellement. Beaucoup d'entre eux passent les dernières heures d'oubli qu'il leur soit donné de vivre sur la terre ....
Et, devant moi, le petit Lorrain, les mains croisées sur les genoux, persiste à regarder droit devant lui, sans rien dire. Les Parisiens sont comme lui, maintenant. Ils ne dorment pas : ils se taisent. Et leurs braves yeux clairs, des yeux réellement transfigurés, d'une simplicité d'expression presque enfantine, reflètent je ne sais quel grand songe intérieur.
Alors, soudain, devant ce décor d'une caserne de l'Est qui évoque si exactement les dures alertes nocturnes qu'on faisait tant de fois depuis quarante-cinq ans, dans ces garnisons frontières, je comprends à fond la grandeur de l'effort militaire français, je mesure la haute noblesse de ceux qui l'ont préparé.
« Le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d'un grand don qu'il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu... »
Comme elle est vraie, cette parole de Pascal!... La guerre seule parle bien de la guerre. La grande épouvante seule fait pleinement comprendre ce qu'est une véritable âme de soldat. Quel mérite avaient-ils donc ceux qui, par vocation fidèlement suivie, les pressentaient dans leur réalité, ces nécessités de la vie guerrière! Dans un pays qui ne voulait plus les admettre, où beaucoup de sages n'arrivaient plus eux-mêmes à les concevoir fortement, comme il était beau de se préparer au suprême sacrifice, de maintenir autour de soi les disciplines et les pratiques qui montrent dans ce sacrifice le devoir évident et concret d'un peuple résolu à vivre indépendant!
« A la guerre, proclament les devises imprimées sur les murs des tristes casernes, à la guerre il faut savoir souffrir, obéir, mourir ».
Pensée révoltante pour la nature et l'orgueilleuse raison humaines. Combien la détestaient comme un legs d'atavismes barbares ! D'autres la lisaient avec un respect craintif et lointain, sans trop vouloir, sans trop pouvoir en bien pénétrer le sens, qui n'est pas figuratif. Et, pourtant, c'est bien sous la règle d'une telle pensée que les gestes enseignés, les habitudes prises dans les casernes pliaient les corps et les âmes à l'acceptation de l'obéissance, de la souffrance et de la mort.
Plus ces habitudes et ces gestes furent enseignés avec ferveur, avec rigueur, plus ils devaient former, pour les années terribles, des hommes vraiment maîtres d'eux-mêmes : des soldats.
O casernes de l'Est, sans beauté, sans charme d'aucune sorte, casernes où tant de générations ont cru perdre les plus belles années de leur jeunesse, combien rares ceux qui savaient voir que vous étiez de tels séminaires d'héroïsme ! Oui, ceux qui ont passé dans vos murs ou simplement reçu la tradition qu'on y conservait, comme ceux qui ont souffert dans le bled africain, renoncent à la vie, mieux que tous les autres, avec une résignation simple et complète!
Mais, s'ils n'allaient point réussir demain, ceux-ci, dans leur si lourde tâche? S'ils allaient être écrasés avant même d'avoir combattu? A quel espoir faudrait-il nous rattacher? Et je veux chasser de mon esprit l'horrible idée de l'épreuve qui nous menace et de là quoi bon? que répéteraient tant de pauvres mères.
Qu'il est meilleur de nous rappeler inlassablement l'Epreuve immense et mystérieuse qui s'impose avec une lumineuse insistance!
Alors, il commença à être saisi de peur, de dégoût et d'angoisse. « Mon âme est triste jusqu'à la mort. Demeurez ici et veillez avec moi. » Puis, s'éloignant des disciples à la distance d'un jet de pierre, il s'agenouilla la face contre terre et pria:
« Mon père, s'il est possible, --- et tout vous est possible, que ce calice s'éloigne de moi! Mais que votre volonté se fasse et non la mienne! »
Voilà les seules paroles dont le sens ne s'épuise jamais et s'égale à toute angoisse.
Maintenant, les fantassins dorment tous, --- pour quelques minutes peut-être. On dit que le 20° corps commence à gravir le plateau et qu'il entrera dans la fournaise à l'aube.
La voiture de ravitaillement n'était pas rentrée et je ne m'en inquiétais pas trop, croyant que Berger et Verjus erraient sur la rive gauche, de village en village, avec mille peines, certes, mais à l'abri. A Verdun même, je croyais qu'un calme relatif était revenu pour quelques heures et que tout l'effort des artilleurs boches se concentrait sur notre infanterie.
Je me trompais singulièrement.
Les voici qui reviennent, Berger et Verjus, couverts de neige et de boue gelée, grelottants, hirsutes, plus las que jamais. Verdun calme! Ah bien oui! De notre caserne, il paraît que le bombardement des environs nous empêche d'entendre celui qui s'abat sur les rives de la Meuse. La vérité est que Verdun devient presque intenable:
« Cette fois, nous avons passé entre les gouttes, déclare Berger en secouant son manteau. Mais c'était tout juste! Pendant deux heures, nous avons navigué de la porte Saint-Victor à la citadelle et de la citadelle à la porte Saint-Victor, traversé la ville de long en large. Il y avait bien un dépôt d'essence que nous cherchions, mais introuvable. Nous avons fini par le dénicher dans un fossé des vieux remparts .... Mais, avant cela, pendant que nous étions dans la cour de la citadelle, voilà les 380 qui dégringolent, un d'eux à cent cinquante mètres à peine. Juste le temps de nous jeter à plat ventre. Nous avons été couverts de plâtras et de gravats. Une maison s'est écrasée, d'un seul coup. Les éclats sifflaient autour de nous, des éclats capables à eux seuls de crever un mur .... Enfin, nous avons de l'essence. Nous en avons pris beaucoup, par prévoyance, peut-être même trop. La voiture est chargée de caisses pleines, à ne plus pouvoir monter les côtes.
---Alors? on déménage?
--- Pas pour le moment. Les voitures sont chargées. On ne reçoit pas d'ordres.
--- Ça ne rime à rien!
--- C'est comme cela. »
En attendant une décision, nous nous couchons tant bien que mal dans la voiture de Berger, sur des bidons d'essence, sur des sacs de haricots. Si nous pouvons somnoler quelques heures , ce sera toujours autant de pris... Et bientôt, nous sommes étendus, ou plutôt, recroquevillés parmi un tas de choses dures et froides.
25 février, 22 heures.
Je commence à m'assoupir quand j'entends une voix bien connue, la bonne voix honnête et rude du maréchal des logis Chauvot.
« Voici des ordres. Enfin, ils viennent de la division elle-même. Huit voitures d'urgence. Il faut partir tout de suite ....
« Huit voitures! Ils n'y vont pas par quatre chemins. Je ne les ai pas! On va en envoyer quatre. C'est tout ce qui peut marcher. Alors, Angleys, Anne, Texier, Gobain, Martin!... Où est-il, Martin? »
« Ça y est, pensé-je! Voilà encore le pauvre Breton expédié. » Et j'entends aussitôt son lamentable accent du Finistère: « Oh ! maréchal des logis, comme je suis fatigué! Les yeux ils me pleurent. Je n'ai pas dormi depuis trois jours .... »
Mais je suis déjà sorti de la tanière où il faisait presque tiède sous mes couvertures, où je commençais à m'engourdir et à oublier.
Le maréchal des logis répond à Martin:
« Qu'est-ce que vous voulez, mon vieux! Faut marcher quand même. Du reste, vous ne serez pas seul. Muenier ira avec vous. »
Parbleu! Mais il ira Dieu sait comme, Muenier. Car nous n'en pouvons vraiment plus, cet infortuné Breton et moi. Et ce qui me désole surtout, c'est d'être si mal en point, l'épaule meurtrie et douloureuse, fiévreux encore, incapable de beaucoup aider mon camarade de voiture. S'il arrive quelque accident, à coup sûr je m'en tirerai plutôt mal.
« Où allons-nous? dis-je à Chauvot.
--- Ah! voilà ! C'est justement .... Ce n'est pas ce qu'il y a de plus clair. L'ordre du médecin-chef porte : « Envoyez d'urgence huit voitures sanitaires dans le secteur Bras-Louvemont. »
--- Alors?
--- Alors, je vais aller avec vous. Je monterai sur la première voiture. Et on cherchera.,..
Aimable perspective. Aussitôt, je prévois que cette expédition sans but précis a toutes les chances, en de si mauvais parages, de tourner au tragique.
Mais le vin est tiré!... Et la division doit avoir grand besoin de nous! Martin s'évertue à tourner la manivelle du moteur. Je m'efforce d'allumer le phare. Aucun résultat ni d'un côté ni de l'autre. Je m'étais bien aperçu déjà du fâcheux état de cette voiture. Avec le froid elle devient abominable.
« Elle a les pieds nickelés ! » gémit le bon Martin. Enfin, à grand renfort de pétrole, puis d'essence versés dans les décompresseurs, trois cylindres sur quatre finissent par se mettre en route. Quant à utiliser le phare, il y faut renoncer. Il n'y a, d'autre part, qu'une lanterne à pétrole, mais dont la mèche inréglable fume affreusement.
Par bonheur, Martin a une bizarre petite lampe à essence attachée par des fils de fer à l'avant du radiateur. Cette lanterne fuit plus ou moins et pourrait, avec un peu de malchance, enflammer le carburateur. Mais --- à ce risque près --- elle éclaire un peu le sol.
Ainsi équipés, nous suivons les trois autres voitures.
« Ma foi..., dit Martin. Je ne vois presque plus clair. Hier, j'ai eu un éblouissement. La fatigue! le froid! J'ai dû m'arrêter et me coucher une demi-heure, sur un tas de pierres. Oh! mais, malade!
--- Quand ça n'ira plus, vous me le direz. Je prendrai le volant. Mais, en attendant, si la course n'est pas trop longue, je préfère que vous conduisiez vous-même cette voiture que vous connaissez. Je n'ai pas encore en main cet outil-là. Et moi aussi, je suis vraiment malade.
--- Entendu. »
Je pense, là-dessus, que nous sommes un peu, Martin et moi, l'aveugle et le paralytique.
Ainsi nous partons à la recherche d'un poste de secours indéterminé, inconnu! Je ne sais quelle heure il est : environ dix heures du soir, onze peut-être.
Surprise. Du fort Saint-Michel à Verdun la route est, cette nuit, complètement dégagée. A droite et à gauche, il y a plus que jamais des convois qui bivouaquent sur la neige. Mais la chaussée même est libre. Et nous filons d'abord sans encombre.
Bientôt nous sommes engagés en plein faubourg Pavé, rue d'Étain. Là, il faut stopper à chaque instant. Des charrettes s'accumulent et barrent le passage, à la hauteur des casernes Miribel, sur un point précisément que les canons boches visent avec insistance.
Et c'est déjà le cauchemar de nous sentir paralysés sur nos voitures, assis bien haut, bien bêtement, très vulnérables aux éclats, parmi des formes vagues de maisons effondrées, sous la constante menace d'un bolide qui nous projetterait vers le ciel dans la fumée et dans les flammes.
« Allons ! dit Martin. Ils repartent en avant! Oh! mais que cette voiture, elle va donc mal!
--- Je vois bien. »
Toutefois les quatre cylindres donnent à peu près. Nous nous traînons à la suite des autres, sans retard. C'est tout ce que nous pouvons espérer.
Un brusque arrêt. Ça y est! Un obus !... On courbe instinctivement la tête sous la menace d'un sifflement écrasant, et, déjà, l'énorme chose a éclaté, tout près, dans l'ombre, avec cet horrible bruit caverneux qui devient une obsession. Presque aussitôt, un souffle chaud et puant nous enveloppe avec un épais nuage de poussière et de fumée.
Chauvot est descendu de voiture :
« Tout de même, hein, si l'on avait fait cinquante pas de plus ?... Il n'était pas loin, celui-là ? Mais assez pour qu'on ait rien risqué, quand même. Et ce n'était pas un gros. »
Sur ce dernier point, je suis d'un avis tout contraire au sien. Cet obus était fort gros. Et nous l'avons échappé belle, tous les huit. Chauvot, qui a beaucoup de courage, ne serait-il pas de ceux qui s'excitent à en avoir davantage encore en se persuadant que les dangers ne sont jamais si graves qu'on veut bien le dire?
En tout cas, il a raison de remonter bien vite sur sa machine et de nous faire quitter ces parages. Si, plus avant, nous devons tomber mal, il n'y a aucune raison pour que nous soyons plus abrités où nous sommes. Désormais il faut marcher à l'aveuglette, à la grâce de Dieu!
Ainsi faisons-nous, d'autant plus littéralement, qu'à la hauteur de la Meuse un gendarme de service nous répète la même consigne que l'autre soir : éteindre nos lanternes.
Mais, comme la nuit est beaucoup plus obscure que les précédentes et que Martin gémit très fort, je laisse provisoirement allumée la petite lampe à essence.
Jusqu'à Belleville, aucun incident. On devine que la route est beaucoup plus menacée et périlleuse encore que l'avant-veille. Le nombre des maisons percées et des trous d'obus devant nos roues a beaucoup augmenté. Maintenant, j'ai hâte d'arriver au sommet de la côte d'où nous apercevrons ou, plutôt, devinerons le village de Bras et la côte du Poivre. Si c'est comme l'autre nuit, si le village flambe encore sous un barrage, on peut se demander comment nous le traverserons, car il est des expériences qu'on ne renouvelle pas impunément.
Or, là-haut, j'ai plutôt une bonne surprise.
En somme, sauf une multitude d'éclairs qui jaillissent à faible distance, il ne se passe, dirait-on, rien d'extraordinaire dans la zone où nous allons travailler. On ne distingue aucune forme précise à plus de quelques mètres des voitures. Mais si Bras continuait de flamber, on verrait comme avant-hier, une lueur épanouie au-dessus du village et surmontée par les éclatements du barrage. Or, on ne voit rien à cette distance. La route, elle non plus, ne paraît pas visée. Nous n'avons devant nous que de grandes vagues de terrain noyées dans le mystère de la nuit et, là-bas, vers Vacherauville, je crois, et, à droite, sur le plateau de Louvemont et des Chambrettes, ces éclairs furieux qui ne sont pas encore pour nous des menaces trop directes. Une demi-heure sur la route bien droite où la neige est plus congelée, plus dure que jamais. Puis, devant nous, les trois premières autos ralentissent.
« Tiens! dis-je à Martin (les autres avaient, eux aussi, laissé allumé un bout de mèche). Maintenant, ils l'éteignent. Il faut croire que c'est bien pressant.
--- Oh! mais alors? répond-il, je ne distinguerai plus rien du tout. Les Boches, qu'est-ce qu'ils peuvent voir? »
Avant-hier, sans doute, je suis sûr qu'ils n'eussent pas vu ce coin de route. Mais cette nuit?... Je ne sais pas. Toutefois, pour contenter Martin, je n'éteins pas encore son cher lumignon.
Un sourd piétinement, un murmure de voix .... Nous avons failli buter dans une colonne d'infanterie qui revenait du feu. Les hommes sont en bon ordre et vont à grands pas, comme s'ils n'éprouvaient aucune fatigue. On dirait une relève normale, dans un secteur comme les autres.
Mais, parbleu! ce sont des zouaves. Je reconnais les chéchias qu'ils coiffent à la place du casque dès qu'ils sortent des endroits très mauvais. Je devine les capotes moutarde. Il y a là plusieurs compagnies, peut-être même tout un bataillon.
Qu'est-ce que cette relève d'apparence tranquille, en un tel moment? Qu'est-ce que cette relève d'une troupe d'élite, qui paraît encore très organisée, presque fraîche? Décidément, cette bataille est incompréhensible ....
Et d'autant plus, qu'à peine avons-nous fini de croiser les zouaves que nous nous retrouvons seuls dans la nuit, Martin et moi, suivant les trois voitures qui hésitent.
Au bord des trous d'obus, auprès des charrettes fracassées, je crois sortir d'un rêve. Car, soudain, tous les indices favorables qui, depuis Verdun, m'avaient frappé, disparaissent. Une fois de plus, je suis forcé de m'attendre au pire.
Nous avons dépassé le seul accident de terrain qui existe entre la côte de Belleville et la côte du Poivre : un faible monticule prolongeant vers la Meuse la hauteur de Froideterre. A droite et à gauche, il y a un petit bois où vaquent des artilleurs. Puis, devant nous, à deux kilomètres à peine, je commence à deviner Bras et la côte du Poivre.
Ah! mais non.... Bras n'est pas tranquille cette nuit, pas du tout. Quelle erreur d'optique m'avait permis, tout à l'heure, de n'y rien voir d'anormal? Au milieu du village, il y a encore un incendie, moins violent, peut-être, que celui de l'autre nuit, mais plus vaste encore. Un rideau de flammes couve derrière l'écran de premières maisons et jette un long rougeoiement par-dessus les toits plats. Et, comme l'autre nuit, les obus s'abattent sur les ruines qui brûlent. Au lieu des fusants qui explosent en l'air comme des boules de feu, ce sont des percutants qui éclatent dans les rues parmi les décombres. Pour nous, cela ne vaut pas mieux. Du point où nous sommes arrivés, les sifflements et les craquements commencent à nous étourdir. Ici, nous atteignons le point où se séparent, pour pénétrer dans le village par deux entrées différentes, la route de Vacherauville et celle de Louvemont.
Quelques fantassins passent, haletants. Ils nous crient :
« Mais éteignez donc ce feu, bon sang!... Vous n'y pensez pas! »
Je n'y pensais que trop. Mais je craignais aussi que la voiture s'échouât. Je m'empresse de souffler la petite lanterne.
Un des fantassins ajoute :
« N'entrez pas dans ce village ! C'est pas tenable .... On peut pas y rester .... »
Quelles voix énervées ont ces hommes! Quel air de désarroi! Est-ce que par hasard les Boches auraient gagné du terrain? Auraient-ils atteint déjà la côte du Poivre?...
Quoi qu'il en soit, le maréchal des logis nous entraîne en plein Bras, par la grand'route de Vacherauville.
Alors, je ne puis m'empêcher de dire :
« Il aurait pu se renseigner! Cette fois, pas d'erreur : il va nous faire casser la figure. »
Chauvot s'aperçoit-il aussitôt qu'il a 'manoeuvré dangereusement? Une fois entrées dans le village, il fait arrêter les voitures, au bord d'un pâté de maisons qui masquent l'incendie. A hauteur d'homme, il fait noir comme dans un four, malgré la neige qui couvre le ciel. Plus haut, c'est un immense rougeoiement pailleté d'étincelles, traversé à chaque instant par des éclairs. A cent, à cinquante pas, les obus éclatent, par un ou par deux, toutes les huit ou dix secondes. Je ne descends pas même de mon siège, Martin non plus.
Assourdis, on fait le gros dos. On se répète le mot des fantassins : que ce n'est pas tenable et que, cette fois, on ne peut plus y échapper: un véritable envoûtement.
Mais il faut se ressaisir et ne pas céder à cette stupeur fataliste qui nous rive à nos voitures. Nous sautons à terre. Aux lueurs furtives de l'incendie, j'aperçois un soldat barbu qui s'agite, enveloppé d'une peau de bique. C'est Angleys. Il se dirige vers une maison, à droite, qui a l'air encore à peu près intacte .... Bientôt, il reparaît et m'aperçoit. Ses yeux dilatés brillent singulièrement :
« C'est de la folie ! dit-il, de la folie, cher ami, de la folie pure! Que faisons-nous?... Impossible de rester ici. Vous voyez bien qu'il n'y a aucun poste de secours. Nous ne trouverons rien du tout et nous allons nous faire tous hacher sans aucune utilité ! »
Je crois qu'il n'a que trop raison. Je crois en tout cas que nous sommes entrés dans le village par celle des deux routes qu'il ne fallait pas prendre. Je demande:
« Mais le maréchal des logis? Où est-il?
--- Est-ce que je sais! Il a disparu. Il cherche dans la rue, en avant. Il est obligé, à chaque instant, de se jeter à plat ventre. S'il continue, son affaire est réglée.
--- Mais, dans le village, sait-on seulement s'il reste des troupes, un seul soldat?
--- Je viens d'en trouver deux. Ils sortaient d'une cave. Ils ont l'air complètement abrutis.
--- Sont-ils de la 37e?
--- Non, ce sont des fantassins perdus, blessés légèrement, je ne sais pas au juste, qui s'abritent comme ils peuvent. »
Quelle conversation! entrecoupée à chaque lambeau de phrase par un craquement de foudre et un éclair rouge. On ne peut que courber le dos et se jeter contre les murs pour éviter la grêle d'éclats qui rebondissent par-dessus les toits et frappent la route en grésillant.
A mon tour, je réussis à voir les trois fantassins. Ils déclarent :
« Nous sommes blessés légèrement. Emmenez-nous, les gars! Nous ne pouvons plus rester ici. Allons-nous-en vite. Tout le monde s'est débiné. L'infanterie ne traverse plus Bras. Elle passe le long du canal, en files .... parce que, sur le village, les Boches envoient un barrage qui n'arrête plus ....
Je répète ma question :
« Savez-vous s'il y a ici un poste de secours de la 37e division ?... des zouaves, des tirailleurs?...
--- Nous n'avons rien vu .... Bien sûr que nous sommes tout seuls à Bras .... »
Que faire? Martin s'approche à son tour, bien calme et de sa voix lamentable:
« Alors, où est-ce qu'on va ? Je crois que le maréchal des logis, il a dû trouver un poste de secours. Un aumônier, il est venu tout de suite vers lui.
--- Vers qui? vers Chauvot? Il est donc revenu, Chauvot?
--- Vers Chauvot oui. Cet aumônier, il dit qu'on peut bien passer, entre deux obus, en faisant attention.
--- Il dit!... Il dit!... réplique Angleys. Mais je voudrais bien les voir, moi, cet aumônier et Chauvot. Où sont-ils passés, maintenant? Croyez-moi. Nous allons prendre ces quelques blessés et quitter cette rue où nous ne pouvons manquer d'être démolis d'une minute à l'autre: cela tombe sous le bon sens. Faites comme vous voudrez. Moi puisque je ne reçois aucun ordre et ne comprends rien, je retourne à l'entrée du village, à la bifurcation. Là, on se renseignera, si l'on trouve du monde. On verra mieux ce qu'on peut faire. »
Après tout, c'est assez raisonnable. Déjà Angleys et Tissier, son coéquipier pour cette nuit, ont viré leur voiture et repartent. Je dis à Martin d'en faire autant, quand, enfin, le maréchal des logis reparaît. Il est essoufflé, couvert de gravats
« Voici,... dit-il. Il y a des blessés là-bas, au milieu du village, beaucoup de blessés : l'aumônier me l'a dit. Alors, suivez-moi. Je pars avec les deux premières voitures. Faut pas marcher trop près l'une de l'autre, hein!
--- Où faut-il vous suivre? »
Mais, déjà, Chauvot est loin, courant vers la voiture de tête. Il jette :
« Allez tout droit! Tout droit sur votre droite, le poste !
Je n'entends pas autre chose. Or, le temps de faire virer Martin pour la seconde fois, les deux premières autos se sont déjà évanouies. Nous n'avons plus devant nous que la grande route vide et louche enserrée par les formes lamentables de maisons écroulées, tandis que, sur notre droite, le tonnerre des éclatements s'accroît encore.
« Allons-y! dis-je à Martin. Et pas trop vite! Que voulez-vous? Ce n'est pas le moment de rester en panne sur un tas de chevaux tués ou dans un trou d'obus .... »
Et nous partons sur la route labourée, semée d'éclats et de mille choses horribles, à peine distinctes .... Martin va un peu vite, malgré ma recommandation. Il va même, involontairement, aussi vite que possible. Ainsi, cahotant et rebondissant, nous avons bientôt dépassé le carrefour sur lequel s'acharnent les obus et où flambe le grand incendie. Maintenant, nous continuons de suivre la route nationale, la rue principale du village, qui commence à monter.
Mais j'ai beau regarder devant moi, et à droite, chaque façade éventrée, chaque ouverture. Pas trace d'un poste de secours, pas un feu, pas un être humain. Et, d'ailleurs, pas d'autos. Rien que la tache livide de la neige qui recouvre la chaussée. Sur la neige, des masses noires qui sont des cadavres d'hommes et de chevaux; et, à droite comme à gauche, des squelettes de maisons. Ici, plus une construction, plus une seule, n'est épargnée. Ce ne sont qu'échafaudages branlants de poutres calcinées reposant sur des amas de pierres disjointes. Ce ne sont que longs bras noirs coiffés d'un linceul blanc qui semblent nous menacer et vouloir nous happer au passage.
Et puis, au sommet de la côte, on voit que tout cela même cesse d'exister. II n'y a plus que les champs et l'immense vide obscur de l'espace où les grands éclairs de l'artillerie s'épanouissent en gerbes fulgurantes, se croisent et, par instants, se confondent jusqu'à ne plus former, entre ciel et terre, qu'une seule lueur.
« Halte! Martin; inutile de continuer. Nous nous sommes perdus. Et nous voici entre deux barrages! Nous irions à Vacherauville en suivant cette route... et serions chez les Boches avant d'avoir compris comment.
--- Qu'est-ce qu'il faut faire, mon Dieu?
--- Il faut virer, et en vitesse. Nous chercherons d'un autre côté .... Impossible qu'il y ait ici un poste de secours. »
Virer. Oui, certes. La chose est plus facile à dire qu'à faire. Au point où nous nous arrêtons, la route est rétrécie et, surtout, encombrée de sinistres embûches qu'on devine plus qu'on ne les voit : cadavres, paquets de chevaux foudroyés, charrettes brisées, des fusils, des baïonnettes et des sacs.
Il faut donc reculer sur quelque distance, reculer à tâtons, à l'allure du pas, vers l'incendie et le tir de barrage, qui font rage dans notre dos ....
« Mon pauvre Martin, je crois que nous n'y couperons pas!
--- On essaiera quand même .... Quelle misère! »
Enfin, voici un emplacement propice : la route élargie et un vaste espace libre devant une porte de grange.
Oui, mais c'est à quelques mètres à peine, c'est presque dans l'axe même du terrible carrefour. On se presse.
« Allez-y, Martin. Reculez à droite, là, franchement!.. »
Un obus ronfle et s'écrase. Nous l'avons cru sur nous. Et Martin a bloqué sa voiture. Les éclats fauchent ici et pleuvent de tous côtés.
« Ce coup-là n'est pas encore pour nous !... Reculez encore...,..Halte! ça va. Arrêtez ! Maintenant, droit devant vous vers la porte de grange .... Encore un obus! Un autre plus loin, sur la rue! Jamais nous n'en sortirons ....
--- Oh! que si » gémit doucement mon Breton.
Et, d'un bel élan, il lance sa voiture vers la grange. Une secousse violente. Un crissement bizarre, en dessous. Nous sommes arrêtés comme par un coup de frein irrésistible.
« Qu'est-ce qu'il y a?
--- Oh! mais, quelle secousse! répond Martin. Une saleté quelconque il doit y avoir devant la voiture. Maintenant, je vais reculer pour, en sortir. »
Aussitôt, il emballe son moteur, change de vitesse à grand'peine et se lance avec fracas dans une marche arrière très énergique. Ah! ce n'est pas long! A peine la voiture a-t-elle bondi qu'elle tressaute avec une violence bien plus grande que la première fois, grince et s'arrête, comme maîtrisée, ligotée et soulevée par je ne sais quelle puissance invisible. En même temps, j'ai entendu dans les organes de transmission un profond craquement.
« Mon Dieu! qu'est-ce qui se passe? fait la voix paisible et douloureuse de mon co-équipier. La pédale de l'embrayage, elle est revenue sous mon pied, si fort que si je ne l'avais pas lâchée... Oh! mais elle me cassait ma jambe. Sûr! le changement de vitesse, il a dû sauter ....
--- Nous sommes jolis! »
A peine à terre, agenouillé sous la voiture, à tâtons, mal éclairé par l'incendie qui, là-dessous, ne jette qu'une fausse lueur, une m'est que trop facile de saisir la cause de cette catastrophe. Devant l'auto, sur la neige, il y avait un épais faisceau de gros fils de fer bouleversés par les marmites, cisaillés, emmêlés, inextricables. Je n'avais pas même entrevu cet obstacle. Martin, pas davantage. Nous avons donné en plein dans la masse des fils. Épais et souples, ils se sont d'abord ployés sous les roues, la direction et le carter du moteur, puis sont revenus violemment sous l'embrayage, la cardan et l'arbre de transmission. Tous les organes, dans nos voitures, tournent librement, sans aucune enveloppe rigide. Embrayage et cardan ont donc happé, pour les enrouler autour d'eux, comme des serpents, ces faisceaux de gros fils de fer. D'où la première secousse.
Ensuite la marche arrière a consommé le désastre. Entortillés dans un sens sur la transmission, à l'entrée et à la sortie de la boîte de vitesses, les fils se sont alors noués, puis entortillés à nouveau dans l'autre sens. Leur résistance et leurs coincements ont bloqué, peut-être brisé un engrenage. Deuxième secousse.
« C'est la panne! Martin, la panne sans remède! Nous n'avons plus qu'à déguerpir... si nous le pouvons.
--- Oh! non.... Ce n'est peut-être pas si grave. Je vais seulement remettre le moteur en route. »
Il est si navré, Martin, que j'ai la faiblesse de le laisser faire. Et, pourtant, quelle avalanche en ce moment! Cinq secondes ne s'écoulent pas sans qu'un obus s'abatte à cinquante, soixante pas à peine, plus ou moins court, plus ou moins long, mais toujours visant le centre du carrefour. Une pluie d'éclats, de débris et de suie s'accumule sur nos peaux de bique:
« Allons! allons! Martin .... Il faut s'en aller, et vite!
--- Je ne peux plus mettre le moteur en route! Le volant, il doit être bloqué, lui aussi.
--- Bien entendu.
--- Et les vitesses, c'est la même chose. Elles ne manoeuvrent plus. Elles sont calées. Mais, alors, si la voiture, elle reste ici, il faut que je reste auprès d'elle, moi, puisque je suis inscrit avec?
--- Il ne manquerait plus que cela. Vous vous feriez tuer pour monter la garde près de cet outil qui ne vaut plus cinq cents francs .... Mais vous ne vous rendez pas compte, Martin! Vous ne pourriez pas rester ici une demi-heure, dix minutes, ou moins peut-être sans passer dans l'autre monde .... C'est déjà miracle si n'avons pas notre compte... »
Toutes ces paroles hachées parles bruits formidables qui nous environnent et nous dominent : sifflements, ronflements, explosions craquantes. Toutes ces paroles échangées entre deux hommes qui, tour à tour, s'aplatissent et se redressent sous la menace de mort.
Et je me dis :
« Ce n'est pas tout de vouloir s'en aller. Il faut réussir à faire sans encombre les trois ou quatre cents mètres au bout desquels finissent, pour le moment, les effets de ce tir de barrage sans cesse intensifié!... Et puis, les deux premières voitures- ---si elles n'ont pas été démolies --- ont sans doute embarqué leurs blessés, puis ont filé à toute vitesse. Quant à Angleys et Tissier, ils ont dû être assaillis par d'autres blessés, à l'entrée du village. Je les crois repartis depuis longtemps, avec leur auto chargée. Il faut donc nous attendre à retourner à Verdun, à pied, puis à la caserne Marceau : onze kilomètres en tout. Si nous y arrivons avec nos quatre membres, ce sera bien beau!
« On y va, Martin?
--- On y va... puisqu'il le faut. »
A ce moment, j'entends une voix essoufflée, entrecoupée, une voix connue. Et la lumière de l'incendie, la lumière rouge reflétée par la neige me permet de distinguer la peau de bique, le béret, la barbe d'Angleys.
« Qu'est-ce qu'il y a, cher ami? qu'est-ce qu'il y a? Une panne? »
Sans ajouter un mot, nous sombrons derrière la voiture. Une grande flamme aveuglante a jailli du sol, je ne sais où .... Une fumée chaude et empoisonnée nous enveloppe .... Un sifflement de gros éclats. Un fracas qui serre les entrailles, suivi du sourd vacarme de choses bouleversées, qui s'effondrent. Échappés, tous les trois... encore une fois! j'ai reçu un éclat sur le dos qui avait rebondi du toit voisin. Pas méchant, puisque je n'ai ressenti qu'une violente secousse, amortie par ma peau de bique.
Sans hésiter, nous prenons notre élan et courons vers la sortie du village.
« Etes-vous blessé? me demande Angleys.
--- Non, pas du tout. Ça va! »
Maintenant nous avons dépassé le carrefour. Inutile d'aller trop vite. Mieux vaut rester sur nos gardes et, si l'on entend un mauvais sifflement, nous aplatir. Chemin faisant, à mots hachés, j'explique à Angleys notre aventure. Un miracle que nous ayons pu sortir de là, un vrai miracle. Quant à l'auto, impossible de la tirer d'affaire, au moins pour l'instant. Je rendrai compte au lieutenant. Je reviendrai au carrefour, s'il le faut, demain, quand il fera clair. Mais je tiens l'infortunée voiture pour irrémédiablement perdue.
« Et les autres, que sont-ils devenus? »
Nous avons dépassé l'issue du village. Les parages sont un peu moins mauvais. J'aperçois l'auto d'Angleys et de Tissier immobile au croisement des deux routes. Angleys me répond :
« Les autres? Je ne sais pas du tout. Ils ne sont pas revenus. Je crains fort qu'ils n'aient écopé. Si l'on. savait seulement où? Sont-ils restés à Bras? Ont-ils continué vers Louvemont?
--- En tout cas, ils ne peuvent être bien loin. A Louvemont, je crois bien qu'on doit s'y battre, en admettant que les Boches n'aient pas déjà pris le village .... Alors!
--- Quelle folie! aussi bien, reprend Angleys. On ne peut évacuer les blessés par automobiles en de telles conditions ....
--- Il le faut, pourtant. »
C'est d'ici, maintenant, que je comprends le mieux à quel péril nous venons d'échapper, Martin et moi. Tout à l'heure, au milieu du village, abrutis par les explosions, exaspérés par la panne de la voiture, nous ne songions qu'à nous garer machinalement et à dire : « Encore un! Encore un! Ce n'est pas pour cette fois .... » Mais une fois apaisée un peu la tension de mes nerfs, j'apprécie à leur juste valeur la rapidité et les effets du tir allemand. A raison de neuf ou douze par minute, les obus arrivent de la direction Ornes, par-dessus Louvemont. Le tir est parfaitement réglé sur le centre même de Bras. La plupart des obus tombent ou sur le foyer de l'incendie ou sur le chemin transversal, sur notre fameux carrefour ....
Angleys, qui observe ce tir depuis un certain temps, me dit qu'il tombe aussi beaucoup d'autres obus plus courts, c'est-à-dire sur l'issue du village côté Louvemont, d'autres encore à droite et à gauche de la ligne de visée, quelques-uns même tout près d'ici. C'est un arrosage. Aussi Angleys me presse :
« Que voulez-vous attendre? Qu'ils arrosent un peu plus à gauche encore et que nous soyons pincés? Emmenons à Baleycourt les trois blessés qui sont dans ma voiture .... Tenez! là!... Baissez-vous... Baissez-vous donc! L'avez-vous vu éclater, celui-là, sur cette maison? Quelques mètres à gauche et nous y étions !.. »
En effet notre situation, ici, menace de ne plus valoir beaucoup mieux que là-bas. Mais je pense aux autres et hésite à m'en aller. Or, presque aussitôt, un bourdonnement de moteur s'approche. Voici une des voitures disparues. J'entends la voix de Chauvot qui nous hèle. Comme par gageure, il revient comme il est venu, par le carrefour et la grand'rue de Vacherauville. La deuxième voiture le suit.
Il nous crie :
« Eh bien! que s'est-il passé? Il ne fait pas bon au milieu du village. Mais on y roule tout de même. Allez vite! Allez vite au poste de secours! »
Alors, j'explique notre insuccès et l'infortune de notre voiture. Angleys montre que la sienne est à demi chargée. Une cacophonie de phrases incohérentes. D'autant que Martin retrouve son idée fixe de rester auprès de l'auto en panne.
« Et moi? questionne-t-il en son attendrissant charabia. Et moi, maréchal de logis, n'est-ce pas que moi il reste près de la voiture 12? »
Mais la question est de celles qui ne se discutent pas. Nous emmènerons Martin, une fois le service achevé. Et, pour couper court, je demande au maréchal des logis
« Vous avez donc trouvé le poste de secours? Y a-t-il beaucoup de blessés?
--- Parbleu! c'en est plein. Quand nous y arrivions, tout à l'heure, il y en avait plus de soixante-dix. Il en rapplique d'autres à chaque instant. J'en emmène douze ou treize. La deuxième voiture en porte le même nombre. Combien en avez-vous dans la voiture d'Angleys?
--- Trois seulement. Plus quatre conducteurs. Angleys, Tissier, Martin et moi.
--- Arrangez-vous tous les quatre sur l'avant et allez vite là-bas, compléter le chargement de la voiture.
--- Sans doute, j'y vais sans tarder. Mais où est-il exactement, ce poste de secours?
--- A la sortie du village, à gauche, route de Louvemont !... Impossible, de pousser plus loin. Les Boches ont avancé. Vous ferez attention au virage! Ça marmite dur .... »
Je m'en doutais un peu. A peine Chauvot disparu, la deuxième voiture qui, tout à l'heure avait suivi la sienne, passe et file. Les conducteurs ont pris la route de l'Est, celle qui paraît la meilleure.
Tissier est à son volant. Je monte à côté de lui, pour le guider. Et laissant Angleys et mon excellent Breton sur la route où ils doivent nous attendre, nous partons vers le village :
« Pas à gauche, dis-je à Tissier, à droite! Ce chemin-ci ne vaut pas l'autre comme chaussée, mais je le crois plus sûr. Le lieutenant l'avait choisi avant-hier pour nous conduire à Louvemont .... Attention aux trous de marmite! Bon!... nous sommes dedans. Il n'y était pas l'autre jour, celui-ci, pas plus que tous ces autres. »
Heureusement, nos voitures s'arrachent assez bien de la terre bouleversée. Gare, néanmoins, aux ressorts et aux fusées des roues! Plus sûr que l'autre, mon itinéraire? La question se pose. Voici presque devant nous, juste à gauche du chemin, un des éclatements les plus formidables que j'aie encore vus. La flamme en a jailli par-dessus tout un gros pâté de ruines qui, vues d'ici, se détachent sur le halo de l'incendie avec une tragique puissance ....
Tissier a brusquement ralenti. L'honnête Savoyard balbutie, la gorge sèche:
« Faut-il y aller?
--- Bien sûr, il faut y aller! Maintenant que nous y sommes; un peu plus, un peu moins. Tant pis pour les cahots. Si la voiture casse, on le verra bien. »
Et nous nous lançons aussi vite que possible parmi les débris qui jonchent la route : poutres calcinées, moellons, plâtras, chevaux abattus et toutes sortes de sinistres formes plus nombreuses encore que dans l'autre quartier.
« Gare! Tissier. A cent mètres devant nous, là où ça flambe, là, tu tourneras à droite. Pas à gauche surtout! Tu nous f .... ais en plein dans le feu et dans les marmites. »
Ici, nous sommes projetés du siège par une secousse brusque et nos têtes vont heurter le toit de la voiture. Je m'aperçois seulement que je n'ai pas mon casque. Bah! ce n'est guère cela qui sauve .... Ils ont envoyé ici de nouvelles marmites, les Boches ! Et la route est arrachée, soulevée, ravinée comme le lit d'un torrent plein d'épaves. A la lueur pourpre de l'incendie, j'aperçois des brancardiers qui, de l'angle d'une maison, surgissent en courant, nous croisent, baissant le dos, rasant les murs, poussait avec frénésie leurs voiturettes à brancards. Je reconnais les uniformes kakis et, sous la visière des casques, les faces jaunâtres et les yeux en amande de nos tirailleurs. Un d'eux ralentit et, gentiment, nous crie de sa voix gutturale et brève:
« Passez ! Passez vite! Ça marmite ! »
Virage en coup de vent. Au même instant, quelque chose d'énorme s'abaisse du ciel, fauche brutalement l'air par-dessus nos têtes, et, presque aussitôt, derrière nous, l'éclatement d'un obus domine de sa flamme aveuglante la lumière, si intense pourtant, de l'incendie. Ah! dans ce coin, les éclats jaillissent avec leur pleine force. Ils s'échappent de tous côtés, en sifflant, percent et défoncent les toits, crèvent les murs ou rebondissent contre eux en entraînant des plâtras Ici, les éclats qui vous touchent! ...
Enfin! Voici le poste. Je le suppose du moins .... Oui, un brancardier montre sa tête angoissée hors d'un abri et fait des signes. Je crie : « Tissier! Range-toi auprès de cette maison et près de l'abri que tu vois devant la porte, le plus près possible .... Il est bien logé, leur poste ! Juste dans la rue qui est prise d'enfilade. Ils n'ont pu choisir, les pauvres bougres! »
A peine arrêtés, nous sautons à terre. Le brancardier est un tirailleur, un Algérien français très brun, sans doute un métis. Il nous crie de nous approcher tout près de l'abri, un faible abri bétonné construit sur la cave d'une pauvre maison basse :
« Il n'arrête plus, ce marmitage ! nous dit-il. Ce n'est plus tenable. Les blessés nous disent qu'ils courent autant de danger ici que sur la ligne de feu. Et pourtant, ça barde, là-haut! Et dans le ravin à côté, donc!... Tout à l'heure, les Boches ont failli enlever le village. Nous pouvions être chopés sans dire ouf .... Le médecin-chef est tué, la moitié des brancardiers aussi. Comprenez bien, les gars! Il faut venir tous avec vos voitures, tous! Là! couchez-vous! couchez-vous donc!... »
Vaine précaution, d'ailleurs. Les obus éclatent de telle sorte qu'ils fauchent vers nous, vers l'ouverture de l'abri dont la masse extérieure ne peut plus nous protéger. Un éclat tombe sur le béton, avec une force terrible. Tissier l'a évité de quelques centimètres ....
Le brancardier a dans les yeux cette lueur égarée de ceux dont les nerfs sont trop longtemps tendus à l'extrême. Un de ses camarades apparaît bégayant, ahuri, presque fou. Et, tant de la cave elle-même que d'une écurie voisine où vacille la flamme jaune d'une bougie qui éclaire des formes agitées et gémissantes, voici que les blessés surgissent. Ils ont vu l'auto. Ils veulent partir, tous. Ils veulent fuir cette zone de mort. Presque tous indigènes, ils psalmodient des lamentations arabes. Ils clament à qui mieux mieux l'angoisse et la détresse. Un gradé français, adjudant ou sous-lieutenant,-- le front balafré, le bras gauche enveloppé d'un linge rouge, nous supplie, lui aussi, avec des sanglots dans la voix :
« Emmenez-nous! Emmenez-nous! Faut pas nous laisser manger du pain K K!...
--- Pas si vite! interrompt le brancardier. Pas si vite! Rentrez tous, bon sang! vous allez vous faire zigouiller. Et puis, les plus graves, les blessés couchés: d'abord !... L'auto n'est pas rangée comme il faut pour y glisser des brancards. Virez en vitesse.
--- Amenez l'arrière devant l'abri A plat! A plat tous! »
Mais, dès qu'on a reconnu --- parmi tant d'autres fracas plus forts --- les départs lointains qui nous menacent, on s'est précipité, en bloc, d'instinct, dans l'écurie branlante qui peut nous ensevelir tous, blessés, infirmiers et chauffeurs. Et c'est là, dans cette tanière enfumée où règne une horrible odeur de sang, quand les deux explosions attendues se produisent et ébranlent cette cahute en soufflant les bougies, c'est là que je comprends à fond toute la détresse de ces malheureux.
Torturés par leurs blessures, brûlés par la fièvre, mais échappés au combat, ils sentent maintenant l'alternative ou d'être achevés ici, par un obus, infailliblement, dans un délai plus ou moins long, ou d'être capturés par les Boches. Les emmener, c'est donc les arracher une deuxième fois à la mort.
Cependant, à peine les derniers éclats ont-ils balayé la rue, nous nous précipitons, Tissier et moi, pour redresser la voiture. Mais nous faisons deux fausses manoeuvres, et il faut encore nous jeter à plat ventre une fois avant d'avoir réussi ....
Et, maintenant, il s'agit d'expliquer qu'il y a déjà trois blessés dans cette voiture. Au fait, ils y sont restés, nos trois hommes, préférant cette folle imprudence au risque de perdre leurs places. Il faut expliquer cela et ajouter que nous ne pouvons prendre, en surplus, que deux couchés et quatre assis, cinq au maximum.
Or, ils sont vingt derrière nous, puis trente et davantage, sortis une fois de plus malgré les objurgations des brancardiers, lamentable troupeau criant en plusieurs langues la souffrance et le désespoir. Il y a des Arabes affreusement blessés, quoique déjà pansés en hâte, des visages sanglants où l'on ne voit plus qu'un oeil, des épaules arrachées à peine couvertes d'un linge d'où le sang ruisselle. Il y en a qui se traînent sur les genoux, à quatre pattes, insoucieux de la neige, des éclats meurtriers et de l'âcre fumée jaune qui emplit cette rue infernale ....
Mais, soudain, parmi la foule des blessés, surgit un homme qui, pour chacun, efface aussitôt l'image de tous les autres. Oh! cet homme en soutane poudreuse et déchirée ! Oh! ce long visage osseux à la barbe pauvre, ces grands yeux à l'intense regard, si différent de tous les autres regards! Ces yeux-là n'expriment à la fois que volonté, abandon de soi-même, amour de tous plus fort que la peur, et, réellement, plus fort que la mort. Oh! cette voix un peu rauque aux intonations rudes, suppliantes et tendres à la fois!
Je devine aussitôt l'aumônier qui, tout à l'heure, guidait nos voitures, l'aumônier de Chauvot.
Une fois de plus il fait rentrer les tirailleurs dans l'abri et dans l'écurie
Voyez, mes petits enfants, leur dit-il, voyez! On fait ce qu'on peut. On vous emmènera tous, tous. Il n'en restera pas un ici. Et tant qu'il en restera un, je serai avec lui .... Mais, cette fois, je ne puis en envoyer que sept : les plus touchés d'abord! ... Non, toi, tu n'es blessé qu'au bras! Toi, à la main .... Toi encore! Vous vous en irez plus tard. »
Et comme un grand Arabe réclame avec une intonation méchante et veut passer outre, l'aumônier le retient par le bras et l'écarte. Il en retient d'autres :
»Voyons! c'est à désespérer d'être bon avec vous... »
Et d'une voix déchirée:
« Ah! si je pouvais vous faire tous partir, mes pauvres petits! »
Alors les blessés se taisent et ceux mêmes qui n'ont pas compris sont subjugués par l'autorité de cette voix. Ils obéissent et, tristement, s'enfoncent à nouveau dans l'écurie qui sera peut-être leur tombeau.
Bientôt, la nécessaire élimination faite, sept tirailleurs s'empilent dans la voiture à côté des trois fantassins et, casés Dieu sait comme, gémissant à chaque nouvelle arrivée d'obus, ils nous supplient de partir.
Mais le plus dur de notre tâche reste à accomplir. Il y a les deux blessés couchés qu'il faut emmener de toute urgence.
Et comment pourrons-nous arrimer deux brancards chargés aux crochets les plus élevés de la voiture, sous le toit, gênés que nous serons par les dix assis qui se pelotonnent sur les banquettes et refusent de descendre? Dans la cave, on apprête ces deux couchés, le plus vite possible. Mais, tout de même, que c'est long! Chaque seconde a, ici, la valeur d'une minute. Et plus il y a de malheureux entassés dans cette voiture si exposée, plus je frémis à l'idée de la catastrophe qui la menace!
Et puis, je me répète :
« Mais tout cela n'est rien peut-être. Toutes ces horreurs sans nom qui nous environnent et, en quelque sorte, suspendent et paralysent notre pensée, ne sont rien à côté de celles qui se préparent. Un signe avant-coureur ?... Quelle atmosphère d'affolement, partout, et d'inouï et de jamais vu! Où en sommes-nous ? »
Entre deux arrivées et deux plongeons vers le sol, j'interroge en hâte un tirailleur qui revient du feu, la main bandée. Il a contourné le village, à travers les jardins, pour éviter les obus :
« D'où viens-tu, Crouïa? Vacherauville?...
--- Oui, par là. Mais les Boches sont un peu plus loin, de ce côté. Je travaillais à faire une tranchée .... Alors! éclat.... Deux doigts... macache ! »
Le caporal-brancardier intervient :
« Du côté de Vacherauville, peut-être qu'ils sont assez loin encore les Boches : deux kilomètres environ. Mais, là-haut, sur la côte du Poivre et surtout vers Haudromont, ils sont beaucoup plus près quinze cents mètres, guère plus. Je vous le répète ils se sont presque avancés jusqu'à Bras tout à l'heure et ont failli enlever le village et nous avec lui. Seulement, ça n'a pas collé .... Ils attaquent toujours, hein! Ils en veulent. C'est pour cela qu'ils nous balancent toutes ces marmites. »
Et avec la fierté algérienne et, dans le regard, un éclair de rage et de haine, il conclut :
« Là-haut, il y a encore des zouaves et des tirailleurs. Ils ne passeront pas la côte du Poivre, les Boches. Ils n'y arriveront pas .... jamais! »
Dieu l'entende ! Je n'ose questionner l'aumônier qui, sans doute, en sait davantage. Car il surveille les deux blessés couchés qu'on sort péniblement de l'abri. Ils les console et les encourage, en guettant les arrivées d'obus. Très bas, ces deux tirailleurs! Deux pauvres loques humaines : chacun d'eux a la tête et une des jambes enveloppées de vastes pansements faits en grande hâte .... Qu'il est difficile de charger les brancards qui les portent, de les suspendre ensuite et de les glisser à leur place dans l'auto! Décidément pour cela, et après de rudes objurgations, il faut faire descendre les blessés assis dont les têtes empêchaient toute manoeuvre. On ne trouve plus les crochets. On s'énerve. Ces brancardiers ne connaissent pas bien l'aménagement de nos voitures. Et chaque fois que les obus ronflent très bas au-dessus de nous et vont éclater en pleine rue ou sur les maisons proches, ils ont beau se cramponner, ils manquent de tout lâcher.
Enfin nous sommes prêts.
« Revenez vite, mes amis, supplie l'aumônier; revenez vite, à tout prix! Vous voyez ce qu'est la situation excessivement grave. On ne vous avait donc pas prévenus?
--- Si, mais c'est la première fois que nous recevons un ordre direct de la division. Auparavant, elle n'avait pu nous en envoyer. La section travaillait pour d'autres --- la section! ce qu'il en reste, plutôt. Nous n'avons plus que sept voitures!
---Mais le médecin-chef m'affirmait que nous pouvions disposer de quarante autos?
--- Hélas! où a-t-il pris cela? Je vous jure, monsieur l'aumônier, que nous n'avons que sept voitures. Nous ferons ce que nous pourrons .... tout ce que nous pourrons,.., quoique l'entrée du village soit à peine praticable.
---Je le sais, mon pauvre ami. Venez tout de même : il le faut! »
Quelques minutes plus tard, nous avons réussi tout de même à sortir de Bras, avec l'incroyable charge de blessés qui s'accumulent dans la voiture les deux couchés au sommet, et dix assis agenouillés, recroquevillés, meurtris sous les brancards tendus ....
Soudain, une formidable secousse nous avons buté dans un trou de marmite. La voiture s'arrête; le moteur emballe :
« Ça y est! fait Tissier. Cassée ! »
Ah! cette fois, ce serait plus terrible que tout. Le temps de décharger les douze malheureux dont nous avons la garde et dont la moitié peuvent à peine se mouvoir! Il serait impossible d'en sortir.
« La voiture cassée? Tu es sûr?... Qu'y aurait-il de cassé ?
--- Ah! non, heureusement! Le levier de vitesse avait sauté de son engrenage. Mais il reprend. Ça va! »
Et, d'un bond, la voiture s'arrache du trou, non sans secouer affreusement nos blessés, avec un grand tintamarre de ferraille. Nous avons eu chaud, Tissier et moi !
Au croisement des routes, Angleys et Martin, qui guettent notre arrivée, appréhendaient une nouvelle catastrophe.
« Car, vous savez, me dit Angleys, dès qu'il nous aperçoit, cette route ne vaut pas mieux que l'autre. Plusieurs obus l'ont touchée en plein pendant votre absence. Je craignais même qu'un d'eux ne l'ait complètement coupée, à cent pas d'ici. L'explosion et les étincelles produites par l'arrachement des pierres se sont confondues .... Vite, partons .... Inutile de s'attarder ici. »
Martin s'assoit sur une aile de la voiture, Angleys sur un coffre extérieur. En route Mais une voix sort de l'ombre
« Halte ! l'auto. Halte !... Où allez-vous?
--- A Verdun, avec une voiture pleine de blessés.
--- D'où venez-vous?
--- De Bras!... Poste de secours de la 37e division.
--- Je suis médecin-chef. »
J'entrevois un manteau sombre et, sous le calot à trois galons, un visage pâle à moustaches blondes.
« Venez, dit-il, lui aussi. Venez en masse, les autos. On ne vous voit pas. C'est une question d'humanité..., que diable! »
Toujours la même chose. Que de fois, aux moments les plus durs, je l'ai entendu invoquer cette question d'humanité! Que de fois j'ai entendu de tels reproches quand nous étions si loin, mes camarades et moi, de les mériter!
Loin du feu, au repos, les médecins se désintéressent un peu trop de la question automobile. Nombre de voitures disponibles, possibilités de fonctionnement, capacité d'évacuation suivant les cas : je puis bien dire, je le dois, que la plupart des médecins ignorent l'exacte nature et l'exacte valeur des instruments si précieux que les sections sanitaires automobiles devraient être entre leurs mains. La plupart en jugent de loin et de haut. Mais le jour d'une grande attaque, pressés par leurs multiples et si pénibles devoirs professionnels, devant l'accumulation des blessés, ils s'inquiètent. Beaucoup s'affolent. Ils voient alors que les autos sont indispensables et ils sont prêts à leur demander d'impossibles prouesses. Ils les croient infiniment nombreuses, parfaitement invulnérables, capables, en toute occurrence, de faire soixante kilomètres à l'heure ....
C'est ainsi que nous avons beau travailler ici jusqu'à l'épuisement de nos forces, ---je ne parle pas des périls --- faute de savoir que nous n'avons que sept voitures et qu'on met jusqu'à dix heures pour couvrir trente kilomètres! ce médecin-chef --- Dieu me pardonne --- croit que nous n'osons pas venir au feu et que nous nous cachons!
J'ai envie de répliquer. A quoi bon? Ce pauvre médecin, me dis-je, ne voit que les résultats et il en souffre autant que nous. Il nous explique qu'il essaiera, s'il le peut, d'établir un poste de secours moins exposé, à un kilomètre environ en deçà du village, à la ferme de la Folie.
Je me borne à dire :
« Croyez, monsieur le médecin-chef, que nous faisons tout ce qui est humainement possible de faire. On vous enverra des voitures tant qu'on pourra. Mais, au delà de Verdun, l'encombrement des routes est tel que je ne puis vous répondre de rien. »
Maintenant nous roulons très doucement sur la route de Verdun, craignant plus que jamais de sentir notre voiture surchargée s'abîmer dans un trou. Il est vrai, qu'ici les conséquences d'un tel accident seraient moins graves. Nous aurions au moins l'espoir de sauver tous nos blessés.
Et puis, au sortir d'un tel enfer, cette route, si dangereuse qu'elle soit, nous paraît un éden.
Je ne pense donc plus aux accidents possibles. Je songe à l'angoisse de là-bas. Je revois l'expression vraiment désespérée de certains tirailleurs français. Je revois surtout le visage de martyr de l'aumônier. Et ce barrage incessant! Et les bataillons de zouaves qui, tout à l'heure, se repliaient! La relève de ces bataillons a-t-elle pu s'effectuer? Je redoute quelque terrible malentendu, un malentendu dont les Boches seraient en train de profiter. On les sentait venir tout à l'heure. On sentait l'impuissance de la mince digue humaine opposée à leur irruption.
Sans aucun doute la situation n'a jamais été plus grave. Et cette voiture que nous avons dû abandonner? Avons-nous bien fait notre devoir? Oui. En conscience; nous ne pouvions rester plus longtemps au milieu de Bras qu'en sacrifiant certainement deux vies : celle de Martin et la mienne, sans utilité.
Je reviendrai demain, si Bras nous reste, et si l'on peut encore arriver à ce maudit carrefour. Je ne réussirai pas mieux sans doute à emmener l'auto. Mais le lieutenant verra ainsi que ce n'est pas la peur, mais le bon sens qui m'a déterminé.
A Belleville, nous retrouvons les zouaves croisés il y a plus d'une heure. Ils font une pause, massés auprès de leurs faisceaux de fusils et de sacs. A coup sûr, ils sont revenus là en ordre et par ordre. Faut-il voir dans ce fait une retraite par échelons, sur la rive gauche, à la faveur de la nuit?
Je n'essaie plus de comprendre ....