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LA SUPREME TENSION

26 février, 2 heures du matin.

Deux heures du matin? trois heures? Je ne sais plus au juste. Toujours le bombardement inouï, séparé par de courts intervalles qui marquent le départ des attaques. Toujours l'afflux des blessés sanglants, la houle des artilleurs et des chevaux qui grelottent sur la neige.

Nos voitures chargées sont parties pour Baleycourt d'où elles essaieront de retourner, une fois encore, à Bras.

Et, sans savoir comment, tant la fatigue m'accable, je me retrouve à la caserne Marceau, avec Angleys et Martin. Prévenu de notre malheur, le lieutenant nous dit de nous reposer jusqu'au lever du jour. Alors on avisera.

Sept heures.

Sept heures du matin. Maintenant, c'est déjà le jour, une lumière un peu moins trouble, un peu moins sinistre que la veille et l'avant-veille. Fiévreux, courbatu, les yeux brûlés, la peau sèche, je sors de la voiture de Berger où je m'étais à nouveau glissé et où je n'avais pu que somnoler vaguement avec des sursauts de cauchemar.

Que s'est-il passé?

La canonnade gronde encore, mais un peu moins formidable, un peu moins soutenue. Le 156e a quitté la caserne Marceau. Le 20e corps est donc face aux Boches. Si, comme je veux l'espérer contre toute apparence rien n'est encore perdu, la grande partie va se jouer.

Deux voitures sont rentrées. Les autres continuent la navette entre Bras et Baleycourt. A moins que les routes ne soient aussi bouchées que l'autre nuit et que ces voitures ne restent embouteillées. A moins que le barrage de là-bas n'ait terminé leur sort.

Le lieutenant s'éveille, lui aussi. Je lui explique minutieusement l'état de l'auto de Martin abandonnée à Bras et comment, s'il reste un doute sur la nature de l'accident, je tiens à l'éclaircir.

« Eh bien! me dit notre officier. C'est très simple. Je renvoie encore une voiture là-bas, celle de Magnillat, la seule disponible qui me reste. Vous accompagnerez Magnillat. Retournez auprès de l'auto de Martin, si c'est possible. Voyez. Et, ensuite rendez-moi compte.

--- Mais c'est pour moi une responsabilité bien lourde, mon lieutenant. Je voudrais bien que vous puissiez contrôler mon témoignage vous-même.

---Bon! J'irai au-devant de vous. Vous me trouverez à l'entrée de Bras.

--- A quelle heure, mon lieutenant?

--- Dans une heure, une heure et demie environ. Il faut que j'aille auparavant établir la liaison avec mes chefs. Attendez-moi donc, je le répète, à l'entrée du village côté Verdun. Nous verrons ensemble ce qu'il en est. »

Dix minutes plus tard, je m'embarque sur la voiture de Magnillat. Il n'a point participé à notre dernière expédition. Mais il était de celle de la première nuit et il a gardé de Bras un souvenir quelque peu sinistre. Au reste, on a beau blaguer Magnillat, notre « galant troubadour ». Le fonds, chez lui, est très généreux. Et je vois là un bon camarade des mauvais instants.

Nous avons dévalé sans encombre sur les pentes de la côte Saint-Michel. Nous y avons retrouvé des blessés sanglants, des isolés hagards, des avant-trains désemparés qui descendaient vers la Meuse, --- mais aussi des groupes de fantassins en capotes fraîches, le visage reposé; ceci donne un peu confiance. --- La route à peu près libre nous a permis de traverser vite le Faubourg-Pavé où, dans les murs gris des maisons, bien des plaies nouvelles furent creusées par les obus de la nuit dernière.

Maintenant, au bord du fleuve, le boulevard conduisant à Belleville s'allonge, à peu près désert. De loin en loin, seulement, errent quelques zouaves clopinants qui s'appuient sur des bâtons, Sur le trottoir gît un cheval mort, les côtes saillantes, le ventre gonflé. Un peu partout, des planches, des moellons, de grosses mottes de terre projetées des jardins par les marmites.

Puis c'est, au milieu de Belleville, le fourmillement des zouaves rencontrés cette nuit. Les faisceaux des fusils restent alignés devant les maisons. Les hommes battent la semelle, en dépit de leur fatigue, secouent leurs épaules et leurs bras glacés. Je reconnais au passage le numéro du régiment: c'est le 3e zouaves, le régiment du brave colonel Philippe.

A première vue, du moins, ce régiment paraît n'avoir pas trop souffert. Mais je sais qu'il faut se défier de ces impressions rapides. La poussière et la boue donnent très vite à une troupe l'air épuisé et tragique. Avec ce froid sec et dur, les uniformes restent nets, les hommes sont obligés de se tenir debout et de s'agiter. Cela n'empêche pas l'extrême souffrance.

Ensuite, voici, une fois encore, la route ravagée et labourée. Mais, pour la première fois que nous la suivons en plein jour, cette route, nous nous étonnons de la trouver si étrangement nue et vide. Jusqu'à Bras, qu'on voit nettement sous un voile de fumées bleuâtres, jusqu'à la côte du Poivre, pas une voiture en vue, pas un cheval, pas un soldat. Même solitude à droite sur les Hauts-de-Meuse, et à gauche, par delà l'inondation.

Mais, à droite comme à gauche, les nuages des marmites, un peu partout, jaillissent du sol, isolés ou par groupes de trois, cherchant d'invisibles buts qui sont des canons ou des hommes couchés. L'ouvrage de Froideterre disparaît sous des jets de fumées noires sans cesse renaissants. Il en est de même du fort de Vacherauville bâti sur un coteau, dont la masse écrasée et trapue domine le village de Charny et les méandres du fleuve.

Ainsi nous avançons en flèche entre deux zones où le bombardement continue avec une méthodique puissance. Mais, dans la plaine où court la route, sur les prairies inondées et sur cette route elle-même, les explosions sont, pour l'instant, assez rares. Et on s'étonne infiniment du grand vide mystérieux que présente ce champ de bataille.

A mesure que nous approchons de Bras, je m'applique à discerner si le bombardement a cessé, au moins pour quelques instants, d'achever la ruine du village.

Or, je ne vois monter en dessus des toits plats et des chevrons noircis que la pâle fumée de l'incendie qui s'éteint. Aurons-nous, cette fois, la chance de profiter d'une accalmie un peu durable? Mais si les obus ne tombent pas à moins de quatre à cinq cents mètres du village, l'aspect des choses est là pour m'en rappeler l'obsession.

Nous atteignons la bifurcation des deux routes. Voici la ferme du Petit-Bras, cette lugubre ferme où le major de la nuit dernière voulait installer un poste de secours. Je vois qu'il n'a rien installé du tout. L'abri de cette maison démantelée, si visible dans son isolement, ne vaudrait guère mieux que celui du village lui-même. Voici le champ de foire, jonché de débris et de branches broyées.

A partir du champ de foire commence une vision de cauchemar. Ah! pour ceci, contrairement à ce qui est presque toujours, la nuit même et son inquiétant mystère donnaient une impression moins cruelle que ne l'est la réalité nue, la réalité complète dépouillée par cette lumière crue d'un froid matin.

La route, ici, ou, pour mieux dire, les deux routes, celle de Sedan comme celle de Louvemont ressemblent aux lits desséchés de torrents furieux. Tous les deux ou trois mètres, un entonnoir s'ouvre dans la chaussée, pareil aux creux fouillés par les violents remous des eaux. Alentour, les pierrailles projetées sur la neige complètent l'illusion, une illusion de cyclone et de tremblement de terre.

Nous passons auprès d'une auto démolie que je n'avais pas aperçue encore dans la nuit, et nous nous enfonçons dans le village abandonné. Des murs crevés et des murs branlants, des masses de pierres et de tuiles réduites en poussière où calcinées. Des chaises écroulées, des tables, du linge éparpillé parmi des chevrons noircis. Et, sur toutes ces choses, saupoudrant la neige comme les ruines, de la suie noire est partout répandue. De la suie et du sang .... Car il n'y a pas une seule forme vivante, il y a des cadavres. Deux, cinq, huit, dix chevaux isolés ou en tas, masses brunes ou grises, les pattes raidies et tendues comme des barres de fer. Et, à côté des chevaux, il y a des hommes, hélas! des hommes en kaki, les uns prostrés le visage contre la neige, durcis dans la position où les a laissés leur dernière convulsion, les autres sur le dos, face au ciel. Beaucoup d'autres ont dû être emmenés déjà, d'autres encore ont dû se traîner pour mourir à l'abri d'un mur, à en juger par les équipements épars et par les flaques de sang répandues un peu partout, mêlées à cette horrible suie. C'est bien plus horrible encore que je ne l'imaginais.

Quand nous avons franchi le coin du mur qui, cette nuit, était si périlleux, j'éprouve un vrai soulagement, car j'aperçois, devant la masure qui est le poste de secours, la soutane de l'aumônier. Dieu merci ! Ce poste existe encore. Les occupants ne sont pas tués. Bras n'est pas, comme je commençais à le craindre abandonné par les Français. Mais l'aumônier est toujours bien anxieux:

« Enfin; dit-il. Enfin! Nous avons une petite accalmie. Profitons-en. Le travail presse plus que jamais... »

Ma première impression ne m'avait pas trompé. Cet homme est supérieur. Il y a dans le bleu pâle de ses yeux saillants une force de volonté, une âpreté d'énergie et, en même temps, une douceur sombre et farouche qui attirent invinciblement. Il y a en lui cette chose merveilleuse : une âme qui a complètement triomphé d'elle-même et qui domine aussi pleinement son maigre corps chétif que ses moindres mouvements intérieurs.

Tandis que, dans la cave, on prépare les blessés que nous emmènerons, je m'approche de l'aumônier. Sentant que je puis le faire, je lui demande à mi-voix, d'homme à homme:

« Alors, monsieur l'aumônier, où en sommes-nous véritablement? Ont-ils pris Douaumont? Et s'ils ont pris Douaumont, avons-nous pu rester à Louvemont?

--- Douaumont? répond-il, je ne puis vous affirmer qu'ils retiennent, quoique cela paraisse à peu près certain. Quant à Louvemont, j'en suis bien sûr. Je reviens des premières lignes. Les Allemands ont enlevé le village, cette nuit .... A présent, les nôtres essaient de résister à quinze cents mètres d'ici à peine au fond du ravin, en deçà des carrières d'Haudromont. Les Boches ont même failli arriver ici par surprise. Et, d'un moment à l'autre, ils peuvent recommencer.

--- Mais, réussirons-nous à les arrêter là? »

Un instant, l'aumônier réfléchit, hésite:

« Franchement, je crains que non. Je ne suis pas seul à le craindre. Le courage des chefs et des hommes ne suffirait pas ....

--- Alors, ils arriveraient à Verdun en quelques heures. Ce serait la débâcle?

--- ....Et cela aurait des conséquences! Voilà ce qu'il y aurait surtout : des conséquences incalculables! »

Cependant, à une vingtaine de mètres du postes je vois que l'issue de Bras vers Louvemont est barrée maintenant par un chariot, par des planches et des pierres amassées en hâte, comme aux premiers jours de 1914. Fiévreusement, les zouaves installent des mitrailleuses derrière cette faible barricade pour organiser la défense de Bras, en cas d'un prochain recul. On ne sent que trop que les minutes actuelles sont une courte trêve. Une prochaine avalanche d'obus, une prochaine ruée d'hommes gris s'apprêtent autour de nous .... Quels moyens d'y résister?

Mais il s'agit de voir où en est maintenant l'auto de Martin? Pour toutes les raisons du monde, il n faut pas s'attarder.

Nous voilà donc partis. Magnillat et moi, dans la rue médiane du village, cette rue qui, d'habitude, reçoit la plus grande quantité d'obus.

A gauche, tout un gros pâté de maison achève de se consumer : amas inextricable de poutres noircies, de moellons, de meubles dégringolés. Il y a des pans de murs qui ne tiennent plus en équilibre que par miracle, des chevrons glissés de leur base et qui, suspendus, menacent de choir sur nos têtes, d'autant plus que le feu continue à les ronger.

Plus de chaussée : un chaos d'entonnoirs, de crevasses, de pierrailles, de culots et d'éclats d'obus. Maintenant il serait absolument impossible qu'une voiture se hasarde ici. Une marmite arrivée d'une étrange manière a creusé son empreinte sur toute la largeur de la rue, d'un bout à l'autre, avant d'éclater parmi les décombres. Cette empreinte est une longue rigole profonde de dix centimètres où le métal s'est comme imprimé sur un lit de pierres plates, brisées, éclatées.

Et toutes ces baïonnettes, ces casques, ces morceaux de fusils! Comment la nuit, les autos n'ont-elles pas eu leurs ressorts brisés et leurs pneus crevés ?

Mais ce qui m'étonne le plus est que la voiture de Martin, notre voiture, existe encore avec sa forme normale. La voici, bien droite sur ses roues, à peu près intacte encore, au milieu des entonnoirs et des débris.

Quelques éclat ont déchiré le bois des roues. Les vitres qui séparent du conducteur le logement des blessés sont brisées. Il y a sur le siège un morceau d'acier. Mais c'est tout. Plus qu'il n'en fallait, il est vrai, pour tuer deux hommes ....

Mais, si elle tient debout, elle est bien malade, la pauvre voiture! La masse des fils enroulés sous son arbre de commande est plus forte encore et plus résistante que je n le croyais. Avec une cisaille et un burin on arriverait peut-être à couper tout cela, mais il y faudrait bien du temps. Ensuite, rien de moins sûr que, cette opération achevée, on puisse employer l'embrayage et le changement de vitesses. Rendre folles les roues arrière pour que la voiture puisse être, en tout état de cause, remorquée? Mais quel camion viendrait la prendre? Le nôtre a déjà grand'peine à se traîner lui-même sur des routes à peu près normales!

Enfin convaincu de mon impuissance, je me décide à fouiller les coffres. Ah ! ils ne risquaient pas d'être fouillés!

Et je suis bien sûr que tout ce que nous devons laisser restera là jusqu'à la très prochaine destruction de l'auto. Voici les lettres de mes parents et quelques notes dont je fais en hâte un paquet. L'appareil de photographie de Berger, très bel instrument, inutilisable en guerre, mais que je craignais beaucoup de trouver en miettes. Et puis quelques boîtes de conserves. Magnillat, pratique, trouve même et sauve quelques oeufs et une livre de beurre!

« Allons! dit-il. Allons! il faut déguerpir, et vite. »

Il a raison. Car les obus recommencent de se croiser très bas par-dessus nos têtes et les explosions se rapprochent singulièrement. Maintenant, les Boches fouillent les rives toutes proches du canal et, plus loin, celles de la Meuse. Au delà, ils continuent d'écraser Charny et le fort de Vacherauville. A droite, la côte du Talou, qu'ils occupent maintenant, se dresse comme un grand mur livide à une petite lieue à peine. De là, ils voient le village dans tout son ensemble, et dans toute sa longueur la route nationale où nous sommes.

Et puis, littéralement, on respire la mort dans ce carrefour où flottent de traînantes fumées d'explosifs et de choses brûlées, d'âcres odeurs qu'on n'ose pas définir. Il y a, enfin, le spectacle de tous ceux qui, moins heureux que nous, furent tués sur place, alors qu'ils se hâtaient de traverser la zone mortelle. Il y a des cadavres de tirailleurs algériens épars le long des murs.

On hésite. On a la pudeur de regarder ces malheureux. Et puis on se dit qu'il le faut bien, puisque ce peut être notre condition à tous de mourir ainsi d'un instant à l'autre, abandonnés sur une route déserte et inabordable.

Evidemment, ils ont tous été tués raide, ils ont dû mourir sur le coup, ceux-ci. On veut du moins l'espérer. Un d'eux nous regarde encore fixement de ses grands yeux blancs révulsés dans une face noircie et verdie. Sur son corps, aucune trace visible de blessure. Un peu de rouge seulement, un petit lac de sang figé sur la neige.

Un autre, abattu sur ses bras repliés, porte encore son casque et a l'air de dormir.

En face même du poste de secours, ils sont huit que je n'avais pas vus tout à l'heure, toute une file de tirailleurs. Ils descendaient des tranchées. Le même obus les a fauchés sur place. Un tout jeune, dont la figure enfantine et ronde est horriblement crispée, a eu la cuisse tranchée comme par un couperet. Comment oublier ce moignon rouge sombre jaillissant de l'uniforme kaki, cette chair saignante, gelée déjà, qui noircit sous une pluie de cendre et de suie?

L'aumônier, a un geste navré:

« Ah! les morts!... On n'a pas encore eu le temps de s'occuper d'eux! Tout à l'heure, nous ferons le possible. »

Et soudain, je pense à la destinée de ce prêtre voué pendant les heures les plus terribles à sacrifier sa vie pour sauver des vies de soldats infidèles. Pas un de ceux qu'il a secourus, sauf les officiers et quelques tirailleurs français, pas un auprès desquels il ait pu exercer son ministère. On le trouvera peut-être, tout à l'heure, jeté en travers de cette rue ou enseveli sous les décombres de son poste, mort pour de pauvres âmes étrangères à sa foi .... Il aura, du moins, montré jusqu'au bout, par sa douceur héroïque et sa charité surhumaine, ce qu'est un vrai prêtre de Jésus-Christ.

Ces choses-là ne s'oublient pas sur terre. Dieu sait ce qu'elles peuvent dans les régions cachées où se pèse en ce moment le sort de la France?

Et je comprends avec une lumineuse évidence que la France a ici dans la personne de cet aumônier en loques, un soldat dont la force vaut peut-être bien de bataillons

Magnillat, je le sens, éprouve une impression du même ordre que la mienne. Et, quand nous quittons Bras avec onze blessés, nous sommes pénétrés tous deux par la sublime énergie qui émane de cet homme:

« Quelle figure, sapristi ! Je sais maintenant l'expression que devaient avoir les premiers chrétiens livrés aux bêtes!

--- Il ne lâchera pas son poste. Il restera jusqu'au dernier tirailleur. Avec cela, quelle intelligence! Et quel cran! Si jamais il se trouve au milieu d'une troupe qui lâche pied, je le vois ralliant les hommes et se faisant tuer à leur tête. »

Et Magnillat d'ajouter:

« Je comprends que Chauvot ne pense plus qu'à cet homme-là. C'est une obsession. Tout à l'heure, quand il est revenu à la caserne de son second voyage, il me disait: "Moi, je voudrais rester à « Bras, prendre un fusil, et, si les Boches arrivent, me faire casser la gueule à côté de l'aumônier." Et Chauvot n'est pas précisément clérical. »

Nous emmenons des blessés graves. Il faut aller très doucement, coûte que coûte; Au reste, qu'importe! L'aumônier et ses tirailleurs n'y regardent pas de si près. Et puis, nous servons à la 37e division : noblesse oblige.

Cependant, je garde la hantise de cette voiture laissée en panne. Vraiment, je ne puis rien tout seul. Attendrai-je le lieutenant à la sortie du village? Dois-je, pour cela, quitter Magnillat?. Oui, mais si l'officier est retardé de quelques heures? Que ferai-je tout seul, en ce mauvais coin, sans nul abri? Comme le lieutenant ne peut arriver que par la seule route de Verdun, je me décide à aller au-devant de lui. Je l'attendrai à Belleville. Impossible de le manquer.

Maintenant la route est peuplée par quelques groupes de soldats, venus je ne sais d'où, à travers champs. Bonne cible pour les Boches, --- ils nous voient si nettement à l'oeil nu, --- ces fantassins et nous qui formons tache sur l'étendue blanche!

Nous avons rattrapé quelques hommes. Un d'eux nous entend, se retourne, et, de sa main bandée, nous fait signe

« Arrêtez! crie-t-il, arrêtez, je vous en prie! Avez-vous une place pour moi? »

C'est un tout jeune homme au visage imberbe fortement rougi par la fièvre. Un visage loyal, énergique, des yeux brillants, franchement décidés. Sur la manche de sa capote, j'aperçois un galon d'or.

« Je suis médecin auxiliaire au 156e, nous dit-il brièvement. Emmenez-moi n'importe comment. Je suis très pressé! »

Rapidement, je l'installe à ma place et m'assois tant bien que mal sur le coffre extérieur de la voiture.

Je demande:

« Blessé, monsieur le major?

--- Oui, je suis blessé. Mais cela n'a aucune importance. S'il ne s'agissait que de cela, je ne serais pas ici. En tout cas, je laisserais ma place aux poilus. Mais je ne me fais pas évacuer. Je cours à Verdun demander un ou deux médecins de renfort pour mon régiment. Tous mes chefs ont été tués ou blessés gravement, en quelques heures. Il ne reste avec moi qu'un seul médecin. Nous ne pouvons suffire. Alors il faut que je ramène des collègues, à toute force, et vite, puisque nous n'avons pas de téléphone pour en réclamer et que je n'ai plus de cycliste. Je vais chercher cela au 20e corps .... Quelle casse, hein! Nous avons pris, avant l'aube, tout à l'heure, la place des Algériens et d'un bataillon d'infanterie qui n'en pouvaient plus. Nous avons reçu l'ordre de creuser une tranchée et de n'en pas bouger, quoi qu'il arrive. On y restera. Pas un homme de chez nous ne se débinera. Pas un, officier ou soldat. On y restera. On sera démolis. Mais je crois qu'on ne pourra quand même pas tenir. Quand nous serons morts, les Boches passeront sur nos cadavres. Nous n'avons pas le temps de nous retrancher suffisamment, et leur marmitage est par trop fort aussi. Si le 20e corps ne peut rien pour les arrêter, eh bien, ce ne seront pas les autres qui réussiront. Excusez-moi si je parle ainsi. Mais je suis de l'Est. Je suis de Nancy : je sais ce que valent nos hommes. Tenez! à côté d'eux, quand je vois ces cochons qui se défilent... »

Et, de sa main bandée, le major nous montre les groupes de fantassins que nous dépassons, les uns sans le sac, les autres accablés sous leur fardeau. Ce sont des réservistes, couverts de neige durcie, qui s'en vont d'un pas lourd et comme automatique:

« Ils se débinent, les salauds! reprend le jeune médecin. Ils n'en ont pas l'air. Mais c'est cela qu'ils font. Tas de lâches! Il n'y a donc pas de gendarmes pas de patrouilles pour clouer ces gens-là, par terre, comme des chiens. »

« Hélas ! pensai-je, ces pauvres diables n'ont sans doute plus d'officiers. Ils ont tenu depuis cinq jours dans des conditions effroyables. Quoi d'étonnant s'ils partent maintenant comme des moutons, voulant croire qu'ils sont relevés? Ils sont coupables, sans doute, s'ils n'ont pas reçu d'ordres. Mais comment ne pas avoir pitié d'eux ? »

Le médecin devine mon sentiment et, de sa voir farouche de jeune stoïque, il poursuit:

« Vous me trouvez dur. Mais si vous saviez! Nous sommes arrivés sur le terrain dans la nuit. Nous y avons trouvé les tirailleurs : c'est bien. Mais, sur un autre point, on nous assure que nous sommes soutenus par de forts éléments du..... d'infanterie. Or, en fait d'éléments, il n'y avait que les Boches qui ont failli nous entrer dedans et qu'il a fallu rejeter à la baïonnette, pour commencer. Alors, que voulez-vous? Quand on voit cela et ce qu'on nous demande à nous, on ne se possède plus. Ils sont admirables, les nôtres du 20e, allez! On pourra le dire. Pas un ne bronche. Si les Boches viennent et qu'on soit encore vivants, notre peau coûtera cher...

Ainsi, comme l'aumônier de Bras, ce jeune médecin du 20e corps, tout enflammé d'héroïsme, ne croit pas que nos meilleures troupes puissent faire autre chose ici qu'attendre la mort sous un bombardement démesuré. Alors, quoi? Ce soir, demain, nous aurons peut-être un nouveau Charleroi, combien plus grave que le premier! Et comment espérer, si ce malheur arrive, une seconde Marne?

Le mot de l'aumônier me revient à l'esprit, invinciblement:

« Des conséquences incalculables, incalculables !..... »

Nous commençons à gravir les côtes de Belleville et traversons le petit bois de la Folie. Les artilleurs, dont nous apercevions cette nuit les ombres agitées, se hâtent d'y installer quelques pièces de 120 et des piles de gros obus jaunes. Mais quelle mauvaise position si les Boches peuvent s'installer, eux, à Douaumont! Comme tout cela, j'y reviens, sent la résistance hâtive et désespérée!

Or, voici que sur tous les points du demi-cercle de fer qui se resserre autour de Verdun, la sourde cadence d'un nouveau bombardement commence d'ébranler l'air et le sol. Je me prenais, ce matin, en m'éveillant dans la fièvre, à vouloir croire, comme un enfant, que tout ce que nous avions vu et souffert dans la nuit et les jours précédents n'était qu'un mauvais rêve. Qui n'a voulu croire cela devant les souffrances infligées par la maladie à un être cher ? Aux heures d'accalmie on se refuse d'accepter la réalité. On se dit : « Non. Ce n'est pas possible. La mort même ne peut pas être si cruelle. » Et puis, de nouveau, le pauvre visage crispé, les cris, les râles ....

De même, cette nouvelle canonnade qui s'ouvre avec une si écrasante majesté me replonge soudain dans le cauchemar réel que nous vivons:

« Ah! fait le jeune médecin. Il n'ont pas eu de peine à avancer leurs pièces lourdes. Quelques heures y ont suffi. Ces messieurs ne se gênent pas. Ils n'ont plus d'artillerie devant eux pour les contrebattre. »

Sur les boucles de la Meuse noyées et confondues par l'uniforme inondation, sur les tours de Verdun qui émergent d'une ceinture d'arbres dénudés, voici qu'une nappe de soleil, perçant enfin les nuages, s'est brusquement répandue.

Magnillat m'a laissé à Belleville. Et je fais les cent pas sur la grand'route pour rétablir la circulation du sang dans mon corps engourdi par le froid, surtout mes pieds que semblent fouiller des milliers d'aiguilles.

Maintenant, le soleil est décidément vainqueur. Les nuages de plomb s'écartent et s'effilochent en écharpes grises. La nappe d'azur du ciel s'élargit.. On respire à pleins poumons un air meilleur vivifié par le vent d'Est et par la lumière. Le 3e zouaves est toujours à Belleville. Je me promène au milieu des chéchias rouges et des capotes moutarde.

Les zouaves sont arrivés ici au milieu de la nuit. On les a relevés alors qu'ils ne s'y attendaient pas. Ils croyaient devoir repasser la Meuse. Mais on les maintient à Belleville, en alerte, sans qu'ils sachent ce qu'on exigera bientôt d'eux.

Ces intelligents soldats essaient de comprendre la situation. Mais, comme les blessés de l'autre nuit, l'énormité des événements les dépasse, officiers et soldats.

Ils se sont battus à peine quarante-huit heures. Et encore! Certaines compagnies n'ont pas vu un Boche. D'autres se sont brusquement jetées en des mêlées incompréhensibles. D'autres ont connu des corps à corps sanglants. Une compagnie entière a disparu. Impossible d'en trouver le moindre survivant.

Il y en a qui prétendent savoir:

« Pardi, elle a été chauffée tout entière!

--- T'en sais rien..

--- Si, j'ai vu le coup. Ça a dû se passer la même chose que pour le 2e zouaves dont un bataillon à peine a réchappé. On dit que le colonel a pu se tirer avec le drapeau, mais en cognant dur et en tuant lui-même des Boches. »

Enfin, je trouve un petit groupe, de sous-officiers et de simples zouaves déséquipés, nettoyés, cirés. Je les prends d'abord pour des sergents et des hommes de la compagnie hors rang qui auraient amené ici des fourgons à vivres. Mais non. Comme les autres, ils sortent de la mêlée. Le pli militaire, l'esprit de corps les maintiennent en forme, soucieux de leur belle tenue. Je remarque surtout, parmi eux, un grand jeune homme élancé, fin, élégant. Il a une délicate figure aristocratique, les mains soignées, les jambes guêtrées de brillants houseaux. Ce sergent de zouaves a l'allure d'un chasseur d'Afrique de grand style.:

Il demande à ses camarades

« Enfin, pourrez-vous m'expliquer une bonne fois cette histoire de la .....e compagnie?

--- Ben, voilà! répond un autre sergent qui a un accent franc-comtois très prononcé. Voilà! Tu te rappelles le saillant qu'elle occupait, la ...e compagnie, sur le versant de la côte du Poivre?

--- Oui .... Moi, j'étais à droite. Seulement je ne les voyais pas bien, à cause d'une levée de terre.

--- Moi, j'étais à gauche. A un moment, les Boches ont rappliqué. Et, y a pas à dire, ils étaient quelques uns ! Tu sais comme c'est arrivé. Ils débouchaient dans le noir sans qu'on sache comment. On les prenait pour des autres zouaves. Quand le capitaine de la ....e les a vus grouiller devant ses parapets de rien du tout, autour de lui, je pense qu'il a dû perdre la tête. Enfin, il n'a rien commandé. Il n'a pas dû être tué, puisque, sur le coup, personne ne tirait. Alors, ça été la pagaille. La ...e compagnie a été chopée presque sans un coup de fusil. Et nous autres, comme vous, il a fallu se replier pour que les Boches ne nous entrent pas dedans.

--- Ah! les cochons! les cochons! » s'écrie le jeune sergent.

Et, rageusement. son pied fin bat le sol dur.

« Ce n'est pas la guerre, cela. On les prenait pour les nôtres, ces Boches. Ils nous enveloppaient avant qu'on ait eu le temps de se reconnaître. De près, avec leurs grands brassards blancs et leur pas tranquille, ils avaient des allures de brancardiers. »

A ce moment, une voix s'élève d'un groupe voisin:

« Tenez! Puisque vous cherchez la....e compagnie, en voilà, de la .....e. »

Ce sont quatre zouaves qui arrivent sac au dos, l'équipement complet, le fusil à la bretelle, quatre énormes gaillards qui mordent à belles dents les boules de pain qu'on vient de leur distribuer. Exactement les figures grises de poussière, un peu plus tirées, mais placides et fortes tout de même de quatre terrassiers qui reviendraient du chantier, leur journée faite.

Le jeune sergent pousse un cri de joie:

« Mais, c'est vrai! vous êtes bien de la .... e, vous autres ! Alors?

--- Alors! répond un des quatre zouaves d'un ton goguenard et fier à la fois, je crois bien que nous sommes tout ce que vous en reverrez. Le capitaine s'est rendu. Ah! le salaud! Si j'avais compris sur ]e coup ce qu'il faisait, ce que je l'aurais descendu! Je le tenais au bout de mon flingot .... Dès que les Boches s'amènent, le voilà qui se déséquipe et lève les bras. Comme c'est pas l'habitude chez nous, j'ai pas compris tout de suite. Alors, qu'est-ce que vous vouliez que fassent les autres bonhommes, quand le capitaine donnait cet exemple et les plaquait? Mais on n'a quand même pas tous marché dans la combine .... Et nous sommes quelques-uns qui ont tapé dans le tas. Nous quatre, on est entré en plein dans les Boches. »

Le jeune sergent a les larmes aux yeux. Puis, il pleure de rage et de fierté:

« C'est bien, ça, les amis. Oh! que c'est bien!

--- Pas plus difficile que ce qu'ont fait les autres. Il suffisait de se dém... et de cogner : le pain K K,... ça n'a rien à faire avec nous ».

Et les quatre héros, entourés par leurs camarades des autres compagnies qui les reconduisent, qui les ont vus se dépêtrer des Boches dans un corps à corps furieux, les quatre héros s'en vont de leur pas lourd et puissant, déposer leurs sacs et leurs fusils.

« Quel malheur! reprend le sergent. Avec des hommes pareils, avoir dû s'en aller, s'en aller après un travail de cochons!

--- Pour cela, tu peux le dire, fait le sergent franc-comtois. Du vrai travail de cochons! Qu'est-ce que nous avons f .... là-haut? »

Je leur dis:

« Vous avez tenu.

--- Nous avons tenu? C'est sûr. Mais sans savoir comment. Nous n'avons pas même eu le temps de reconnaître nos positions, d'assurer nos liaisons. Nous étions couchés comme des imbéciles, dans des tranchées ridicules. On n'avait pas eu le temps d'en creuser de bonnes. Sans un colonel comme le nôtre, sans des officiers comme les nôtres, --- le capitaine qui s'est rendu était un phénomène, --- nous eussions tous été démolis ou cueillis. Mais le colonel Philippe a trouve le moyen de nous installer en avant ou en arrière des barrages de l'artillerie lourde. Grâce à cela, le régiment n'est pas trop étrillé. Seulement, si les Boches avaient voulu nous avoir, ils nous auraient eus quand même.

--- Savoir? objecte le jeune sergent. S'ils n'ont pas avancé davantage, c'est qu'ils ne l'ont pas pu.

--- Je ne te dis pas. Leurs attaques ont manqué de cran. Je n'ai pas compris ce qu'ils voulaient faire au juste. Ça ne ressemblait à rien. N'empêche qu'on finissait tout de même par avoir la frousse. Oui, nous avions la frousse de les apercevoir si nombreux, à vue de nez, sans fusées, sans la moindre lumière, entre deux écrabouillages, avec si peu d'artillerie derrière nous. Alors, ce n'est pas pour dire, mais les autres, après nous, qu'est-ce qu'ils feront? »

Le sergent continue de piétiner, comme un cheval de race impatient. Évidemment, son camarade comtais résume assez bien la situation. Car il réfléchit un instant et conclut, lui aussi:

« Oui, quand on ramène les zouaves comme cela et qu'ils n'ont rien pu, c'est à vous dégoûter ».

L'impuissance ! Ce sentiment de l'impuissance où ils furent de bouleverser les Boches; de les rejeter, donc d'arrêter leurs attaques, voilà bien le sentiment qui domine, qui déprime ces deux mi mille soldats d'élite énervés, frémissants, humiliés. L'exaspération de tous fait qu'ils oublient leur fatigue. L'exaspération l'emporte clans leur esprit sur l'obsession de l'incompréhensible, du mystère, sur la crainte de la force démesurée des Boches, surtout sur l'inévitable et si vaine idée d'une trahison possible. Combien de sombres figures plissées font invinciblement penser aux grenadiers de Waterloo ou à ceux de Metz en 1870!

Plus loin, un de ces rudes soldats me dit:

« Sale boulot aussi, hein, le vôtre? Vous ne rigolez pas sur des routes comme ça, mes pauvres vieux .. ... Moi, je l'ai vu. J'en ai vu un de chez vous qui a failli se fourrer en plein dans les Boches. Est-ce qu'il ne s'amenait pas aux carrières d'Haudromont? Nous l'avons arrêté à quelques mètres de notre première ligne qui coupait la route. Il suait pour virer, le pauvre copain de conducteur, sur cette route étroite. Nous étions couchés dans un bout de tranchée, nous autres. Lui, il fallait qu'il s'en tire sous les balles. Enfin, il a eu de la veine. Il n'a pas écopé. »

Je réponds à ce zouave:

« Oui, tu peux le croire nous faisons tout ce quo nous pouvons, et ce n'est pas le filon, les sanitaires. Le malheur est que nous soyons trop peu nombreux et que les routes soient trop encombrées. Nous travaillons jusqu'à bout de forces et n'arrivons pas à emmener tous vos blessés. »

Le zouave reprend:

« On le sait bien, va, que vous faites ce que vous pouvez. On vous voit traverser les barrages et aller dans les plus sales endroits. Seulement, nos brancardiers divisionnaires, où sont-ils, ces fumiers-là? On n'en a pas rencontré un seul sur le terrain. Nos brancardiers régimentaires se font presque tous nettoyer. Et eux, les divisionnaires, ils n'ont pas paru. On a été obligés d'abandonner beaucoup de blessés aux Boches. Ah! il s'en passe là-haut, tu sais! »

Alors, j'essaie d'expliquer à ce zouave que nos brancardiers divisionnaires ne sont pas coupables du tout --- ce qui est vrai. Ils forment un excellent groupe, très courageux et très dévoué. Mais ils n'ont pas reçu d'ordres. Quatre des leurs se sont fait tuer ici même. Vingt-deux ont été blessés, dont plusieurs gravement, sans qu'ils sachent où se trouvait la division.

Le zouave secoue la tête. Il ne me croit qu'à demi. Mais comme je suis heureux de me sentir une fois de plus en confiance et en communion avec l'admirable infanterie que nous servons ! Et qu'il est bon de temps en temps de trouver des témoins aussi précieux que ceux-ci du devoir que nous nous sommes efforcés d'accomplir!

Je trouve si bon aussi de me trouver coude à coude avec ces vrais soldats que j'ai un peu oublié, depuis une heure, l'obsession du bombardement qui n'a cessé pourtant de s'amplifier. Là-haut, sur Thiaumont, Fleury, Souville, tout le massif plateau qui nous domine est pris à partie sans relâche par une écrasante artillerie. De nombreux obus, déjà, s'abattent sur le rebord très proche de ce plateau, jusque sur les forts Saint-Michel et de Belleville. D'autres s'abattent plus bas, sur le flanc des côtes, sur l'hôpital militaire, autour du hangar des dirigeables. D'autres enfin, rasant la route de Bras, éclatent tout près d'ici, dans les carrières de Montgrignon, visant le fort de Thierville.

Et, maintenant, le ciel est libre, tout bleu et tout doré à la fois, pâle encore, mais vibrant de lumière: un matin de renaissance, une promesse de printemps pour ce jour qui sera peut-être celui d'un immense désastre ....

« Ça devient mauvais, disent les zouaves. Empilés comme nous nous trouvons ici, les avions auront bientôt fait de nous repérer. Qu'est-ce qu'il va nous radiner sur le dos! Le plus étonnant est que les Boches nous aient à peu près f .... la paix depuis que nous sommes ici. Tout à l'heure seulement, un 130 a traversé la maison d'école en face de nous, de part en part. Le colonel venait de s'y installer. Il n'a eu que le temps de déguerpir .... Tiens! qu'est-ce que je disais ? »

Les avions! Les voici. Comme toujours, ils sont arrivés avec une rapidité tout à fait déconcertante. Et ils volent à l'altitude qu'il leur plaît. Aucun barrage qui les contrarie, sinon plus en arrière. D'avions français, pas le moindre. Les Boches tournoient au-dessus de nous, à mille mètres à peine. Ils évoluent lentement, posément, à leur gré. Les zouaves ont reçu l'ordre très sage de ne pas tirer au fusil ou à la mitrailleuse. Mais qu'ils sont visibles avec leurs chéchias rouges, en pleine route ! Et leurs voitures alignées qui apportent le ravitaillement de pain et de vin!

Chercher des abris? On essaie. Mais, comme on ne trouve que des caves peu solides, sous des maisons moins solides encore, ---de vraies constructions de carton-pâte, --- on se résigne à l'inévitable. Et je me dis que je n'ai pas choisi un coin bien excellent pour attendre mon officier.

Cependant, les zouaves ont profité de la descente dans les caves pour faire quelques trouvailles:

« Du pinard, dis ! Il y a du pinard, là dedans! Du bouché! des bouteilles et des bouteilles! »

Les quelques civils qui restent à Belleville, paralysés comme dans une souricière, encouragent d'ailleurs ces visites aux caves pleines de vin. Un mécanicien du chemin de fer, qui déménage en hâte et emporte sur une brouette, jusqu'à Baleycourt, les plus précieuses de ses hardes, indique, lui-même, aux zouaves les modestes richesses qu'il doit laisser:

« Vous trouverez quarante bouteilles, et du bon, dans ma cave. Allez-y, mes pauvres gars, prenez-les! »

Comme aux premiers jours de la guerre apparaît le pillage, signe des grands désarrois.

Sur la route de Bras, au pied de la côte de Belleville, surgit une patrouille de fantassins. Ils ramènent un petit groupe de prisonniers boches, trois maigres et grands gaillards osseux, pâles et blonds. A leurs trousses, une fille échevelée ricane. Quelques autres femmes les narguent avec un rire énervé, un peu égaré:

« Eh bien! vous y voilà, les Boches, à Verdun! Ça vous fait-il plaisir? »

Hélas! tous les zouaves, renseignés comme moi, pensent tristement que d'autres Boches seront peut-être ici ce soir, en masse, ivres de victoire et de carnage, dans les ruines enflammées de la ville. Et les prisonniers, à coup sûr, le pensent aussi : car ils crânent. Ils sourient de ce pâle et indéfinissable sourire d'arrogance qui n'appartient qu'à leur race.

Tout le régiment les regarde passer dans un farouche et poignant silence. Près de moi, le jeune sergent murmure entre ses dents ce que je pense tout bas:

« Sale race! Oh! la sale race! Je n'oublierai jamais cela, jamais. »

 

Pour l'instant, les Boches dédaignent --- sauf l'envoi de quelques obus espacés--- de bombarder la ville .... Toute leur énorme artillerie se concentre sur le champ d'attaque et sur les routes qui le desservent. Encore un coup de massue, et ils doivent toucher leur but, précipiter nos troupes des Hauts-de-Meuse où elles s'accrochent et les culbuter sur le fleuve. Ils canonnent les Français sur une immense ligne qui prolonge loin au Sud le demi-cercle où se produisit leur effort initial : de la côte du Poivre aux Éparges, surtout de la côte du Poivre à Moulainville, on entend des explosions formidables dans la direction de Tavannes et de la route d'Étain comme dans la direction de Souville et de Douaumont Evidemment, l'irrésistible pression allemande a continué dans la nuit son oeuvre de broiement et de refoulement. Ils ont avancé encore au Nord-Est et à l'Est, à pas de géants ....

Dix heures et demie. Je suis à Belleville depuis bientôt deux heures. Et le lieutenant n'a pas encore paru. Qu'est-il donc arrivé là-haut? Serais-je oublié ici?

Oh! cette Meuse verte qui charrie de minces glaçons entre ses roides berges neigeuses! Dire que tout l'honneur et peut-être le salut de la France reposent maintenant entre les mains de quelque soixante mille hommes qui résistent à la tentation de repasser un fleuve, à n'importe quel prix, pendant qu'il en est temps encore, pour échapper à la mort la plus horrible!

Une ville? un nom? Pour les garder, s'accrocher en désespérés à quelques kilomètres carrés de pauvres terres : voilà le devoir impérieux de nos soldats,

Je vais et viens sur le vaste quai désert où la neige, qui ne mollit pas encore, s'irise et paillette sous le soleil et l'azur du ciel. Comment croire ici que des masses de troupes se battent à quelques kilomètres, que d'autres masses approchent et se grossissent à l'arrière, tout près de nous? A peine voit-on sur le quai de la Meuse, passer quelques charrettes, quelques patrouilles, des tirailleurs arabes ou des zouaves à la recherche d'une aubaine, vin ou provisions. Les isolés, les fuyards présumés de tout à l'heure, si rares quand on y pense, se sont évanouis, craignant, sans doute, d'être cueillis au passage de Belleville. Une fois de plus, on a la tentation de se demander si ce roulement monstrueux qui fait trembler la terre n'est pas un mauvais rêve.

Près du pont de la galavaude, je croise un détachement du 35e de ligne qui remonte au feu. Je scrute avidement les figures comtoises de ces soldats parmi lesquels servent tant d'hommes de nos villages. Pas une qui me soit connue. Les fantassins s'éloignent d'un grand pas lourd, l'air indifférent, concentré, solidement déterminé. Le ressort des énergies est tendu à l'extrême. Mais, ce matin encore, même chez les troupes les plus épuisées, il résiste. Il ne se brise pas. Jusqu'où ira cette résistance? A onze heures et quart, enfin, surgit l'auto du lieutenant. Je lui explique la situation « Il faut au moins une heure de travail pour libérer des fils de fer l'auto de Martin, une heure ou davantage. Il faut ensuite un fort camion de remorque. Et, pour mener à bien l'opération, trois hommes seront nécessaires. Je dois vous dire, en conscience, que j'irai volontiers. Mais les deux mécaniciens que j'aiderai et moi-même, nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent de ne pas revenir. Depuis une demi-heure le bombardement a repris comme hier soir et la voiture est en plein dans la zone d'un tir de barrage. »

Le lieutenant n'hésite pas:

« Vous me le dites. Je vous crois. Je pensais d'ailleurs la même chose d'après votre rapport de cette nuit et celui de Martin. Même si nous pouvions tirer d'affaire la voiture, nous manquons des moyens de la remorquer. Je signalerai cela au parc .... Montez vite auprès de moi. Nous allons faire demi-tour, car il s'agit à présent pour moi de tirer la section de ce guêpier de Marceau. Et je ne dois pas perdre une minute. La moitié de la nuit et toute la matinée, j'ai couru les routes à la recherche de mes chefs et de leurs ordres. Enfin on vient de m'aviser que la 37e est relevée. Nous devons repasser la Meuse avant la nuit. Et comme les obus rappliquent dur, maintenant, sur les bois et sur les écuries de la caserne, je vais hâter le mouvement .... »

Relevés après cinq jours de combat ! C'est tellement invraisemblable, tellement inouï que je n'arrive pas à y croire.

Et d'abord, je dois l'avouer, je suis dominé par l'égoïste joie d'échapper au péril, de passer la Meuse. Mais, presque aussitôt, je pense:

« A ce prix, même avec l'arrivée des plus amples renforts, comment l'armée française pourra-t-elle tenir? »

La voiture du lieutenant a viré. Et nous filons vers la caserne Marceau. Mais, à la hauteur du pont do la Galavaude, un flot d'infanterie nous arrête. Régiments sur régiments. Une interminable colonne de fantassins habillés de neuf se dirige, comme nous, vers le Faubourg-Pavé. Voilà enfin de puissants, d'imposants renforts. Et, comme cela presse, on les amène sans précautions, en plein jour, en masses compactes qui traversent la Meuse sous l'oeil des aviateurs.

Au pas, nous remontons les colonnes. Des hommes superbes, ces fantassins, presque tous de haute taille, bien découplés et solides à la fois. Des visages roses, honnêtes et graves.

« Quel régiment? demande en passant notre lieutenant.

---1er d'infanterie, 1re division, 1er corps ! répond un officier. Tout le corps rapplique derrière nous ....

--- Les gars du Nord, les gars de ch'Nord?

--- Eux-mêmes. Les voici! On est là ! répondent gaiement les fantassins.

--- Bonne idée! me dit notre lieutenant. Ils ne se laisseront pas émouvoir, ceux-là. Avec le 20e corps, ce sont bien les soldats de la situation. Je les connais ; j'ai servi au génie avec eux. »

En attendant l'ordre imminent de monter sur le plateau, les régiments bleus s'engouffrent dans les vastes cours des casernes Miribel et Radet, déjà si éprouvées par les gros obus. Aucune protection là, aucun abri sérieux. Dix mille hommes, vingt mille peut-être vont s'amasser là stoïquement sous le feu des canons et des bombes d'avions .... Mais on ne peut ni les avancer davantage avant leur entrée en ligne, ni les maintenir plus en arrière si l'on veut qu'ils puissent se mettre en travers d'une retraite possible.

Plus loin, sur la route d'Étain, il y a du nouveau, une intense agitation. Les obus, ce matin, sont tombés jusqu'au fond du ravin même où se glisse cette route. Plusieurs volées ont passé par-dessus le ravin, cherchant les casernes de l'aviation. La route de Marceau est visée, elle aussi, surtout à partir du passage à niveau du chemin de fer de Metz.

Les charrettes se dispersent à travers champs, cherchant vainement des coins plus abrités. Force est, pour la plupart, de se résigner et d'attendre sur place, en pleine vue, dans cette profonde cuve de terres rases, dont un vaste demi-cercle d'obus ébrèche sans relâche les bords. Car, là-haut, maintenant, sur les bois de Tavannes et ceux de Saint Michel, comme, plus à gauche, sur ceux de Belleville, les nuages blancs ou noirs des fusants s'arrondissent sur le ciel bleu, les geysers couleur de suie des percutants jaillissent du sol durci.

« Vous voyez, me dit le lieutenant, qu'il est grand temps de quitter Marceau .... »

Mais nous n'en sommes pas encore partis! L'encombrement de la route arrêtera peut-être bien longtemps notre convoi. Et alors, la section, miraculeusement préservée à Louvemont et à Bras, sera peut-être bien éprouvée.

Midi. Grâce à la souplesse de la forte et légère voiture du lieutenant, nous avons réussi à dépasser tous les convois et nous pénétrons dans la vaste cour de la caserne. Auprès des autos, nos camarades nous attendent avec une impatience extrême, petite troupe de conducteurs accoutrés comme une horde de bandits. Les peaux de bique et les vestes canadiennes passées par-dessus les capotes, les passe-montagnes sous les bérets ou les casques, les cheveux emmêlés, les visages gris, tirés parla fatigue et l'insomnie, donnent vaguement l'idée d'un parti de Chouans sorti du Bocage ....

Comme ils ne savaient pas que la division dût être si tôt relevée, ils avaient, une fois de plus, déchargé les voitures. Quelques-unes d'ailleurs, sont encore en service, perdues on ne sait où. La voiture du ravitaillement, avec Berger et Verjus, erre sur la rive gauche. Mais ils doivent savoir, eux, la relève de la division. Ils sauront bien nous trouver, où que nous allions.

Quatre voitures pour vingt-sept hommes et pour tout le bagage de la section!... Impossible d'emmener tout le monde et toutes choses.

Le lieutenant décide qu'on fera deux voyages. Quelques conducteurs et une partie des bagages resteront à la caserne en attendant qu'on revienne les chercher.

« Mais, objecte le maréchal des logis Chauvot, avec tout cela, où allons-nous?

--- Je n'en sais fichtre rien, répond le lieutenant. On m'a dit de chercher à Regret.

--- On nous y mettra à la porte; c'est couru!

--- Nous irons plus loin.

--- A ce compte, ceux qui resteront ici risqueront fort d'y passer un long temps.

--- Je m'en f... ; je n'y peux rien. On fera ainsi, je ne trouve rien de mieux .... »

On mange en hâte, je ne sais trop quoi, bien heureux de se mettre sous la dent un peu de viande et quelques bouchées de pain.

Qu'a-t-il bien pu se passer dans la direction d'Étain pour que la canonnade se soit tellement rapprochée? Derrière les bois de Tavannes, on entend même très nettement, par grandes rafales, le crépitement des mitrailleuses. Là aussi, les Boches ont fait un gigantesque bond. Les 380 s'abattent sur toute la vallée do la Meuse, fouillant les ponts. Les avions dominent cette vallée et l'arrosent de bombes. Nous sommes bien dans la nasse. Et notre exode n'ira pas sans difficultés ....

 

XI

LA RELÈVE

26 février, 14 heures.

A deux heures seulement, les voitures sont parées. Pêle-mêle avec les bagages de la cuisine, j'ai pu glisser mes hardes dans l'auto bondée d'un bon camarade, le Méridional Juvanon. A la dernière minute, je m'insinue au milieu de ces choses hétéroclites. Tous, à la rigueur, pourraient en faire autant. Mais il faudrait sacrifier quelques ferrailles et quelques paquets. Bref, qu'il y ait malentendu ou non, sept ou huit conducteurs, dont Angleys et le brigadier Godet, restent à la caserne.

A peine enseveli dans la voiture refermée, coincé entre une marmite et une lucarne qui me permet à la fois de voir où je suis et de pouvoir, à la rigueur, me tirer de cette caisse en cas de malheur, je sens mes yeux brûlés s'appesantir. Pour la première fois, depuis de longues heures, je vais céder complètement à la fatigue.

Advienne que pourra!

Mais la fièvre, la tension douloureuse des nerfs et l'angoisse me tiennent encore, malgré tout, éveillé.

Comment ne pas entendre et comment ne pas voir? Tous les coups de frein, tous les arrêts des voitures annoncent un nouvel aspect de la grande tragédie qui, peu après, en arrière, une fois notre auto dégagée et passée, m'apparaît saisissante.

Une charrette renversée, des caisses d'obus ou de cartouches débarquées en pleine route. Des blessés affalés sur le talus. Un tracteur hissant une pièce lourde vers les collines, d'autres descendant des pièces hors d'usage.

Et puis, des fantassins, par petits détachements, de l'infanterie descendante ou montante, qui filtre goutte à goutte, en silence.

Cependant le sol commence à mollir. Sous les pas des chevaux, sur de vastes étendues, déjà, la neige fondue se transforme en cloaque jaune.

Cahin-caha, nous avons atteint le carrefour des routes de Bévau et de Saint-Victor. Voici les petits jardins et les guinguettes de garnison « Bar de la Pomponette. Bière, apéritifs et billard!!... » Maintenant, c'est la désolation, l'abandon sinistre, les premiers indices de la ruine sous les obus, en attendant l'écrasement complet.

A partir des casernes Bévau, la route qui, descend des Hauts-de-Meuse commence à présenter le tableau que j'appréhendais.

Le 30e corps bat en retraite. Ou, pour être plus exact, il se retire du feu, après son remplacement. La prudence eût conseillé d'effectuer tous ces mouvements en pleine nuit. Mais la situation interdit d'attendre. Ainsi, sur tout le côté droit de la route, s'allonge une interminable file d'artillerie. Sur le côté gauche arrivent des camions bondés de caisses à obus. Entre les deux files s'en glisse une troisième. Toutes les fois que la route se rétrécit, elle se disloque, cette troisième file, et s'absorbe dans les autres Les autos et les charrettes font de brusques à-droite pour s'insinuer entre les chevaux d'artillerie.

Pauvres bêtes, pliant sur leurs jarrets, leur long poil durci, englué par la sueur en touffes rigides et sales, morveux, éreintés, réduits, ils vont tout de même, menés par des conducteurs aux visages de somnambules. Aucune batterie, si je vois bien, qui emmène plus de trois pièces. Beaucoup n'en possèdent plus qu'une. Quelques-unes n'ont plus que des caissons .... Les 75 sont noirs de poudre, salis de neige terreuse fixée par l'huile, les roues et les trains crépis de boue jaune qui jaillit jusqu'aux épaules desservants. Accrochés d'une main à l'arrière des caissons, aux bouches des pièces, des fantassins recrus de fatigue se font traîner, insoucieux des flots immondes qui giclent sur leurs jambes.

Mais il n'y a pas seulement des soldats et des convois militaires sur ce chemin d'exode. Il y a des civils en grand nombre qui ont fui au dernier moment la Woëvre et le pays des Hauts. Des chariots bondés de meubles et de hardes crient sur leurs roues craquantes.

C'est le spectacle du mois d'août 1914, combien plus lamentable à cause du froid, de cette neige et de cette boue qui mouchettent les matelas empilés et jusqu'aux visages rouges et durcis des vieillards et des femmes hisses là-haut. Des enfants échevelés et curieux se dressent sur leurs petits poignets aux bords des chariots, amusés surtout. De tout petits, mal éveillés, gémissent dans les bras de leurs mères.

Malgré tout, en somme, pas de cris et pas de désordre. Chacun supporte stoïquement la gêne et le retard indispensables à l'écoulement de tous ces convois.

Nous sommes arrêtés au flanc de la roide côte qui, des casernes Bévau, descend vers les prairies de Belbray, le canal et la Meuse. Plus que huit cents mètres et nous aurons passé le fleuve. Je ne puis rien voir en avant. Je n'entrevois qu'un coin de la vallée et la route abrupte que nous avons descendue, couverte par la houle des hommes, des chevaux et des caissons. Un fouillis d'êtres et de choses boueuses et grises accrochés an flanc d'un ravin surplombe la plaine inondée et les lointains méandres du fleuve. Le soleil brille encore sur la neige fondante et sur les eaux verdâtres.

On assure que des obus s'abattent, cherchant les ponts, tous les ponts de Verdun à Saint-Mihiel. Ancemont, Génicourt, Troyon, Villers-sur-Meuse sont bombardés comme Verdun même et Belleray. D'énormes colonnes d'eau s'élèvent sous le choc des 380. Des avions boches sillonnent le ciel, réglant le tir. D'autres lancent des bombes. Mais, enfermé dans ma cage, je ne vois rien. Je renonce à discerner les explosions. Je ne perçois nettement que le ronron des aéros qui nous guettent et les explosions craquantes de leurs bombes.

Ah! ils ont beau jeu de tracer des sillons sanglants dans notre interminable serpent d'hommes et de chevaux! On dit qu'ils ont déjà fait beaucoup de victimes près des ponts, beaucoup plus que les obus. Des voituriers, des artilleurs, des fantassins, des civils même femmes et enfants, ont été tués.

Mais quoi? Nous avons tous échappé à de si graves périls et notre fatigue à tous est si grande que le fatalisme le plus sage nous domine. Quelques uns seront touchés. L'immense majorité passera.

Et, de fait, on passe. Une fois les vilains oiseaux éloignés, en attendant les prochains, toute l'immense colonne s'ébranle. On traverse le canal. On s'engage sur la levée qui domine les prairies d'où l'eau se retire lentement. Comme il arrive souvent, pas un obus, semble-t-il, n'a réussi à ébrécher le talus du chemin. Mais il s'en est fallu de peu? Et, de part et d'autre, des entonnoirs laissent voir les plaies sombres de la terre.

On traverse enfin le pont de la Meuse.

A l'entrée de Belleray, un aumônier s'agite au milieu d'un petit groupe. Des blessés et des morts qui viennent d'être frappés, là, par les dernières bombes. Les corps gisent sur la boue, dans des flaques de sang. Chaque décharge, ainsi, porte dans cet incroyable amoncellement de chair souffrante .... Et ce n'est peut-être qu'un début des terribles massacres qu'il peut y avoir aux issues de ces ponts, si les autres, là-haut, ne peuvent pas tenir, si les Boches parviennent à les rejeter sur la Meuse .... Les horreurs de la Bérézina seraient renouvelées, dépassées ....

Le temps s'écoule et nous n'avançons qu'à pas de tortue. Au bout de deux heures nous avons à peine franchi deux lieues depuis Marceau. Et nous voici au sommet des collines qui commandent le sud de la rive gauche, suivant le chemin stratégique des forts de Dugny et de Regret. Le soleil qui fond la neige et le roulement incessant des voitures ont achevé de transformer le chemin en un fleuve de boue gluante et collante. Embouteillages sur embouteillages. Les caissons prennent le parti de suivre le fossé. Nous essayons de les doubler. A droite, par douzaines et douzaines, des camions arrêtés déchargent en plein champ les munitions de l'arsenal de Verdun, précipitamment évacué. Des montagnes d'obus et de caisses à gargousses s'entassent sur la neige et la boue. Artilleurs et automobilistes, fangeux, écorchés et meurtris, en déchargent toujours et toujours, avec des moyens de fortune. Accablés, des fantassins s'affalent, au sec, sur des tas de 120 et de 155.

Cependant, à travers champs, pour éviter le cloaque, des groupes de civils piétinent avec effort dans la neige. Lamentable caravane qui se détache sur la vallée pleine d'eau et sur l'écran des collines dont les crêtes s'embuent sous la fumée des marmites. Au premier plan, deux prêtres avancent péniblement, portant de menus bagages, suivis de quelques religieuses. On distingue la soutane violette du premier. C'est l'évêque de Verdun qui s'en va, suivi de son vicaire général.

Les positions de la rive gauche que suit notre convoi sont très fortes, à n'en pas douter. Mais entre les forts et les redoutes, aucune ligne de tranchée n'apparaît. Rien d'aménagé pour le cas de retraite. Et je me pose la question qui m'a déjà tant de fois hanté:

« Admettons que la bataille soit perdue sur la rive droite, l'armée qui s'y bat détruite en partie, eu partie capturée ou acculée à l'inondation et aux ponts qui, alors, seraient bientôt coupés par les batteries volantes. Quelles chances de résister sur la rive gauche, d'une manière décisive et inébranlable, resteraient alors à des troupes amenées en hâte sur des lignes où tout resterait à faire? Quelles chances devant le spectacle désolant qu'offrirait alors la rive droite dévastée et incendiée, la plaine et les eaux pleines de cadavres français, témoins parlants d'un désastre inouï? Quelles chances, surtout, sous le bombardement régulier, constant, toujours égal à lui-même, peut-être augmenté encore, de l'artillerie boche grisée par son succès, sous les attaques furieuses de renforts que l'ennemi saurait alors amener sans compter, pour exploiter une victoire qu'il s'agirait, pour lui, de changer en triomphe? »

Plus je vois, plus s'affirme en moi la conviction que le 20e corps cramponné là-haut joue un rôle, vraiment « incalculable », un rôle dont la souveraine importance dépasse toutes prévisions humaines ....

Et, jusqu'à cette heure, on n'a pas de nouvelles. On ne sait rien de ce qui se passe autour de Douaumont, perdu dans la fumée et les flammes, montagne trapue et ronde que cherchent tous nos regards anxieux!

Les ombres des collines s'allongent sur la vallée quand nous descendons enfin sur le village de Regret. Le soleil n'est pas encore couché. Mais il a déjà disparu sous un voile de nuages gris, rassemblés en quelques minutes et qui accourent du Nord-Ouest, chasses par un vent humide et froid.

Longue station. Nous sommes descendus de voiture, nos pieds enfoncés jusqu'à la cheville dans la boue jaune. Les rues du pauvre village de Regret regorgent de caissons, de voitures et d'automobiles. Batteries, sections, compagnies du train se disputent à qui mieux mieux les masures sordides aux toits plats.

Et, bien entendu, comme il fallait le prévoir, le major du cantonnement ne veut pas de nous. Il ne sait pas quel secteur d'arrière est assigné à notre division en voie de relève. Il vous envoie pendre ailleurs. Et c'est tout.

Au crépuscule, nous arrivons à quelques kilomètres de là, loin de la grand'route de Paris, dans le village de Nixéville. Un grand amas de maisons mal bâties, mal groupées, infiniment tristes, moutonnant sur les bords et clans les fonds d'une combe humide, au pied d'un grand plateau lourd et dénudé. Ici encore, une boue indescriptible, un froid pénétrant. Des artilleurs, des tringlots, des charrettes et des chevaux occupent toute la largeur des rues. Il y a même une autre section sanitaire. Et tout ce monde use, à l'envi, de ruses machiavéliques pour mendier l'asile d'un toit.

Enfin, après une heure d'attente, le major du cantonnement arrive à caser tout le monde. Il affecte à notre section la moitié dune masure ou plutôt la totalité d'une petite grange. Dans le corps de logis, on aperçoit, à travers des vitres sales, les paysans tapis avec des faces dures, inexpressives. Dans la partie basse de la grange où nous accumulons notre matériel, tant d'hommes ont passé déjà qu'on piétine un fumier noir et gras. Et les portes disjointes laissent passer un furieux courant d'air.

Mais, plus haut, il y a un grenier, combien piétiné, lui aussi, et combien sordide, mais à peu près sec toutefois et préservé du vent. Sur un lit encore épais de paille écrasée, déchiquetée, poussiéreuse, pleine de vermine sans doute, parsemée de vieilles chaussettes, de bouteilles vides et de cartouches perdues, nous réussissons à nous coucher presque tous, coude à coude. Nous nous tiendrons chaud ainsi.

Les autres s'installent dans une écurie, sur le fumier à peine recouvert, entre les pattes des chevaux, à côté des artilleurs. Le lieutenant et les sous-officiers élisent domicile dans un autre coin du grenier où ils découvrent quelques bottes de paille relativement fraîche.

Un peu de calme enfin! Un peu de sécurité! Ce calme a beau être singulièrement troublé par les cris et les jurons des hommes, par le bruit des chevaux et le roulement des charrettes, c'est tout de même la détente, c'est tout autre chose que la précipitation angoissée et le piétinement résigné de là-bas.

Cette sécurité a beau être très précaires on a beau se dire qu'on est à portée des canons lourds et que, dans la nuit, peut-être, il faudra déménager .... Il n'y a plus la Meuse sinistre, il n'y a plus l'inondation. L'instinct de conservation nous dit à chacun:

« Maintenant, n'importe comment, tu dois t'en tirer!

Il est vrai que la tâche de la section n'est pas finie. Bientôt, nous sommes rejoints par le motocycliste de la division, un grand gaillard brun, au visage ouvert. Il arrive couvert de boue jusqu'au front. Il dit:

« Les zouaves et les tirailleurs n'ont pas encore repassé la Meuse. Alors, naturellement, ce qui devait arriver arrive. Beaucoup se font hacher par les marmites et les bombes d'avions dans ce Belleville sans abri ou dans Verdun môme. Les blessés, on ne sait où les mettre. On les porte à la caserne Miribel ou à l'hospice militaire qui sont sans cesse bombardés. La division demande que vous veniez les chercher, d'urgence.

--- Les nouvelles?

--- Peuh! Ça ne va pas plus mal, mais ça ne va pas mieux. On dit que le 20e corps a contre-attaqué. La situation est en suspens. Mais ça ne tient qu'à un fil. Le marmitage est de pire en pire. Sur le pont de Thierville et sur la route de Belleville à Saint-Michel, j'ai buté avec ma moto dans un trou d'obus. Après, j'ai dû me coucher derrière des chevaux tués pour laisser passer une rafale .... Pas drôle! »

Le lieutenant renvoie donc deux autos à Verdun. Martin et moi, par bonheur, nous sommes hors de page, n'ayant plus de voiture, et nous sommes, de tous, les plus fatigués. On le reconnaît. Le bon Martin sourit silencieusement et se décide enfin à constater que la catastrophe de, la nuit passée a du bon:

« On a fait ce qu'on' a pu, n'est-ce pas? Maintenant, nous cessons d'exister. Pas mauvais, ça! »

Avec deux autres voitures, le maréchal des logis Roy est reparti à la caserne Marceau pour chercher les camarades que nous y avons laissés. Mais il n'a pas disparu depuis un quart d'heure que, dans la nuit tombante, j'aperçois un béret, une barbe, une peau de bique gluante de boue: c'est Angleys!

« Comment? vous arrivez à pied? Tous, au moins?...

--- Oui, tous! et bien heureusement. Vous n'aviez pas quitté la caserne Marceau depuis un quart d'heure que la situation a brusquement empiré. Les shrapnells tombaient en plein dessus. Le brigadier Godet a pris sur lui de déménager en vitesse. Nous avons emporté nos peaux de bique et quelques ballots. Il fallait nous voir dégringoler la côte sous les fusants! Quel soulagement quand, au bas, nous nous sommes comptés, tous intacts! Ensuite, nous avons suivi vos traces, questionnant tout le monde sur le passage des autos vertes. Nous voici, nous n'en pouvons plus!...

--- Mais, le maréchal des logis Roy et le conducteur que le lieutenant avait envoyés tout à l'heure à votre recherche ? où sont-ils?

--- Nous les avons croisés. Ils remontent là-haut pour y chercher, s'ils le peuvent, le matériel resté dans la caserne .... »

A tâtons, dans la nuit louche, nous avons mangé dehors, debout, une soupe improvisée en hâte. Et cela aussi nous paraît délicieux! Manger sans angoisse, sans la perpétuelle appréhension de l'ordre subit qui va vous expédier dans le noir, sur une route infernale. Manger sans que votre assiette de fer tremble au choc des explosions, sans entendre, à chaque bouchée, quelque nouvelle vraie ou fausse, mais toujours mauvaise!

Chose curieuse. Ce village est orienté de telle manière que le bombardement de la rive droite, à peine distante de douze kilomètres, à vol d'oiseau, n'y parvient que comme un grondement vague et très lointain. Il faut la vivacité du souvenir tout frais et la force de l'imagination pour se représenter son effrayante continuité.

Il faut, surtout, voir les flammes immenses, les boules de feu, les grandes lueurs soudaines qui, par centaines et centaines s'éteignent et se rallument indéfiniment là-bas, sur Douaumont et Thiaumont. Nous avons beau être tous accablés par la fatigue et l'épuisement nerveux, artilleurs, tringlots, fantassins, automobilistes, nous sommes tous attirés à l'issue ouest du village, sur un monticule d'où apparaît nettement le tragique plateau.

Une telle puissance de mystère et d'horreur se dégage de ces lointains sombres d'où jaillissent sans cesse des flammes que les plus loquaces se taisent. Trêve à la manie du verbiage simplificateur, avide de solutions absolues, si chère au soldat français. Chacun s'efforce simplement de discerner si les lignes ont bougé dans un sens ou dans l'autre, si les Boches ont avancé ou si, par merveille, nous les avons repoussés ....

Vainement. Comment savoir, dans l'ombre, quelles séries d'éclatements sont françaises, quelles séries sont boches?

Et puis, au bord du plateau comme au sommet, à droite comme à gauche, les flammes jaillissent et s'épanouissent partout, sur plusieurs kilomètres carrés.

La vraie sagesse est l'immobilité et la prière intérieure.

Dans l'obscurité, on grimpe une échelle branlante, on se piétine les uns les autres, on se pelotonne frileusement, épaule contre épaule, en d'invraisemblables positions, qui les pieds plus hauts que la tête, qui dégringolant sur la pente insensible d'un tas de paille glissante. Qu'importe! On se serre dans ses couvertures, on s'enveloppe jusqu'aux yeux. On s'engourdit. On a chaud. Et, comme une violente pluie, qu'on devine glacée, frappe les tuiles arrondies, on se réjouit égoïstement d'échapper à cette nouvelle infortune. Nous croyons entendre, dans la nuit, de formidables explosions toutes proches, mais la trame de notre sommeil opaque n'est pas rompue. Vers une heure seulement nous sommes éveillés un instant par, la voix du maréchal des logis Chauvot.

« J.-B. d'Oncieu! Debout! A Verdun!

--- Quoi? quoi?

--- D'Oncieu? Il est là? »

On tire du sommeil le malheureux J.-B... Malgré tout son angélique patience, je l'entends qui murmure doucement

« M ......Oh! M....! »

Il n'a pas disparu sur les gradins de l'échelle que nous sommes déjà rendormis...

 

XII

DEO GRATIAS

27 février 1916.

Il pleut. Il vente. Plus de neige que par plaques, sur les côtes et dans les creux. Partout ailleurs la boue, l'affreuse boue meusiénne soulevée, piétinée, tassée par des centaines de milliers d'hommes, de chevaux et de voitures. Une mer de boue jaune, entrecoupée par des forêts violâtres, sous un ciel de plomb.

Et là-bas, dans l'échancrure de la vallée, le plateau de Souville-Douaumont apparaît, toujours nimbé d'innombrables fumées noires.

Inexorable, sans répit, la bataille continue. Cette fois, il est aisé de comprendre que nos lignes n'ont pas sensiblement fléchi. Le 20e corps s'est cramponné. Il se cramponne encore. Mais il subit de furieux, d'inlassables assauts.

A défaut d'autres nouvelles, nous apprenons que, dans la nuit, les Boches ont bombardé, à un kilomètre à peine de Nixéville, la ligne de Verdun à Sainte-Menehould. Ils ont dû voir hier tous les wagons, toutes les locomotives évacués de Verdun qui s'accumulent ici par centaines. Impossible de les garer mieux, la ligne étant coupée à l'Est comme à l'Ouest. Jusqu'à présent, le tir reste un peu trop court. Ils ne tarderont pas à le corriger. Ils l'allongent déjà et Nixéville ne tardera pas à être arrosé.

En attendant, on nous avertit que nous resterons ici tout ce jour et peut-être demain. La 37e division commence à s'en aller vers l'arrière. Nous ne partirons, nous, qu'après avoir évacué les derniers blessés. Par bonheur, des sections fraîches et complètes pourront nous aider efficacement. Car chaque journée réduit nos moyens. Une voiture nouvelle se trouve hors de combat. Quatre seulement, cinq, à la rigueur, peuvent servir.

Vers dix heures, comme je reviens inlassablement sur le tertre boueux d'où l'on découvre le champ de bataille, je m'y rencontre avec un petit groupe de brancardiers.

Ils ont l'air de commenter joyeusement une bonne nouvelle. Je m'approche et les interroge:

« Ça va mieux, me dit l'un. Un officier d'artillerie vient de me l'affirmer et le communiqué de ce matin l'explique aussi. Le 20e corps a repris Douaumont et, ailleurs, il tient sur toute la ligne. Les Boches n'avancent plus .... C'est Pétain lui-même qui dirige tout .... Ils n'auront pas Verdun... »

Vers dix heures, il y a, semble-t-il, une accalmie relative du bombardement. Là-bas, les fumée s'espacent et ce n'est plus que le tableau d'une grande attaque ordinaire. Douaumont reste visiblement le centre de la lutte. Donc les nôtres n'ont pas lâché. La clé de la bataille reste dans leurs mains.

Plus mal lotis que nous, à la section voisine, beaucoup de conducteurs ont couché dans leurs voitures. Ils en sortent perclus. Nous nous retrouvons tous au bord d'une fontaine boueuse où nous nous lavons avec délices sous une bruine glacée. Cette section est précisément la section Delahaye dont un chauffeur a eu, l'autre jour, un si bizarre accident. Elle appartient au 30e corps. Installée dans le secteur avant l'attaque, elle s'est comportée, au témoignage de tous, avec une magnifique audace. Sous l'averse inouïe du bombardement des premiers jours, ses voitures poussaient jusqu'aux postes ordinaires: Beaumont, Haumont, le bois des Caures. A mesure que se dessinait la retraite, elles en ont suivi toutes les phases jour et nuit. Littéralement, elles arrachèrent le blessés à la mort ou à la captivité certaines, comme nous l'avons nous-mêmes fait à Louvement et à Bras. La plupart de leurs voitures sont criblées d'éclats. Plusieurs ont eu leurs blessés achevés ou touchés une seconde fois en cours de route. Un conducteur a eu la tête frisée à quelques centimètres par un éclat qui a perforé, derrière son siège, la paroi de la carrosserie, pour tuer, à l'intérieur, un pauvre fantassin et retraverser la paroi latérale. Et--- miracle! --- pas un conducteur de cette section, pas un qui soit blessé sérieusement. Quelques égratignures, et c'est tout.

Le général de division, celui du corps d'armée même ont déjà félicité ces braves gens. Pour nous, j'en ai peur, nos efforts ne seront pas même connus. L'insuffisance de nos sept voitures pouvait juste nous faire tuer sans donner grande satisfaction au commandement. Au reste, notre général de division, sans qu'on sache pourquoi, vient d'être relevé en pleine bataille. Notre médecin divisionnaire a été évacué avant l'attaque. Le médecin des brancardiers, qui le remplaçait, a, malgré lui, joué un rôle trop ingrat et trop effacé pour s'occuper de nous.

Mais qu'importe! Le devoir est accompli, avec, pour tous, la merveilleuse fortune de rester vivants.

Merveilleuse quand on apprend les nouvelles de morts dans les autres sections, nouvelles qui nous arrivent de toutes parts : voitures pulvérisées, conducteurs retrouvés raidis à leurs volants, dans une mare de sang, qui la tête coupée net, qui le ventre ouvert ....

Nous voyons revenir d'Oncieu. Il nous apprend que son expédition nocturne a failli avoir une fin tragique. Les abords de la citadelle sont maintenant une vision de cauchemar. Il faut louvoyer autour des trous de 380, éviter les souches d'énormes peupliers déracinés, les branches fauchées, et, partout, des charrettes en pièces, des cadavres de chevaux abandonnés, des cadavres d'hommes qu'on emporte.

Les bombes d'aéros font, en beaucoup de cas, plus de mal que les obus. Un coin de l'arsenal brûle, ainsi que beaucoup de maisons. La Meuse paraît surtout visée.

Aux abords de l'hôpital militaire, d'Oncieu et son co-équipier ont eu la déveine de crever un pneu d'arrière. C'est la réparation de ce pneu, au petit jour, qui a failli leur coûter la vie. Un obus tombe à quelques centimètres d'eux. Les éclats, les environnent. Ils continuent néanmoins leur réparation et s'en tirent avec leurs blessés.

Plus tard, notre lieutenant revient de la caserne Bévau. Rose, frais, animé, ce diable homme réjouirait les plus chagrins:

« Qu'est-ce que j'ai pris là-bas! Bombardés comme de simples fantassins. Et des obus maouss! des pépères. Un nuage noir flottait sur les cours de la caserne. Malgré cela, ils sont de bonne humeur, à l'État-major. Ils tiennent, ils tiennent plus que jamais, les Boches ne passeront pas. »

Ils ne passeront pas .... Cette phrase, ce mot d'ordre magiques circulent désormais un peu partout. Les bruits réconfortants arrivent maintenant, se multiplient, se renforcent.

Hier encore, on croyait que, de toute l'infanterie du 30e corps, trois mille hommes seulement restaient sur les rangs. On s'aperçoit aujourd'hui, que les pertes totales de ce corps ne dépassent pas cinquante pour cent.

Puisse-t-il en arriver de même pour la 37e division! Maintenant, des fantassins disent:

« Au fond, ce qui démoralise surtout dans ces gros trucs (les 380, 305 et 240 à tir rapide), c'est le bruit. Et c'est aussi de voir l'état où cela met les pauvres types que ça bousille. Presque pas de blessés. Rien que des morts. Quand, après un coup, tu relèves la tête et que tu ne vois plus même les morceaux d'un copain ou que tu les aperçois accrochés, des lambeaux de chair saignante, un bras, un pan de capote en haut d'un arbre, alors, tu ne rigoles pas, tu as la frousse. Autrement, il y a peut-être moins de touchés, au total, que par un barrage de calibre moyen, si tu es couché à bonne distance, ni trop près, ni trop loin de ces saloperies ....

--- Seulement, tu as la frousse. Tu te sens tout gonflé, tout abruti et tu ne sais plus quoi faire. »

Un autre déclare:

« Si l'on avait eu des tranchées, sur les positions d'arrière? »

Un troisième répond:

« On aurait peut-être été plus esquinté n'importe où que comme on était, à plat ventre dans les entonnoirs. Et puis, t'en as peut-être vu, dis, des tranchées et des abris qui résistent à ces obus-là?

--- Un moment, tout de même. Et cela eût mieux valu, rien que pour jalonner les lignes de résistance et installer les mitrailleuses dans de bons abris. »

Tous s'accordent à reconnaître que les Boches ont perdu des masses d'hommes.

A une demi-lieue, au pied de la colline qui porte Nixéville, des canons lourds arrivent, avec leurs caissons de, ravitaillement. Sans interruption, le serpent des automobiles continue, entre Verdun et Bar-le-Duc, son mouvement de va-et-vient. Les pièces, les tonnes d'obus, de grenades, de cartouches et de vivres affluent avec un sourd grondement qui évoque la rumeur des vagues sur un rivage de galets. Chaque heure, désormais, accroît les forces de l'élite de l'armée française qui se tend, à la minute présente, contre l'élite de l'armée allemande. Chaque heure augmente la majesté de l'ordre que, pour bien combattre, des soldats doivent sentir installé derrière eux.

Voilà ce que nous n'avions pas en 1870, voilà ce que n'ont pas les nations vouées à la défaite des chefs que les pires situations ne déconcertent pas, qui agissent en plein tumulte et osent décider contre la vraisemblance. Hier encore, elle paraissait presque vaine et paradoxale, la consigne donnée de résister sur la rive droite. Aujourd'hui, nous en mesurons la grandeur.

Une volonté, dans la vie ordinaire, est une si rare et si belle chose. Dans la guerre, c'est une chose sublime.

Un fait certain est que, depuis trois jours, contre vents et marées, à travers les fluctuations de la lutte, les troubles et les désespoirs passagers, une volonté: celle de vaincre et de gagner le grandiose pari pour la victoire, a gagné lentement, irrésistiblement la plupart des âmes.

Nous touchons ici au mystère des victoires.

En d'autres temps, au cours de l'histoire, il est arrivé que des chefs, naguère heureux, et d'ailleurs maîtres de leur science autant que nos chefs d'aujourd'hui, aient voulu un jour avec autant de force que les jours passés où leur succès obéit à cette volonté. Et le succès se déroba. Il se déroba parce que la contagion de leur volonté ne se répandit point.

Mais, cette fois encore, elle se répand, la merveilleuse, la bienfaisante contagion. Malgré l'horreur de la situation, malgré le fleuve inondé, malgré le bombardement effroyable, malgré l'absence de tranchées en première ligne et de replis à l'arrière, malgré l'insuffisance de l'artillerie, le 20e corps a vibré, le 20e a répondu à la pensée du chef. Ils ont compris, ces vingt mille fantassins. Ils ont parié, eux aussi, pour la vie de la France! Leur vie individuelle, de ces vingt mille hommes, ils l'engagent dans ce pari avec leur volonté! Le sacrifice s'ajoute à la foi. Et, déjà, le prodige incompréhensible et pourtant certain, le prodige de tous les grands sacrifices est en train de s'accomplir. Le sang versé là-haut par les divisions de Nancy et de Toul ne l'aura pas été en vain. La résolution stoïque, l'élan unanime et farouche de ces divisions ont, déjà, suscité des émules.

Ce n'est pas en vain que l'état-major du général Balfourier a répandu l'optimisme; ce n'est pas en vain que les mitrailleurs du 156e sont montés vers le carnage, sans un murmure, après une marche épuisante; ce n'est pas en vain que ce régiment et ses frères ont « creusé la tranchée » dans laquelle ils devaient tenir ou mourir, et où, comme disait le jeune médecin de Nancy, aucun ne regardait en arrière.

Ce n'est pas en vain que les quatre régiments de Nancy ont risqué sur Douaumont cette charge d'une audace inouïe, que tous, la veille, eussent jugée invraisemblable, impossible, et qui a réussi.

Déjà, cette charge, tout le monde en parle. Déjà elle devient légendaire. On ne doute plus que le 1er corps ne doive réussir aussi bien. On sait déjà que la 48e division, régiments d'Épinal, zouaves et tirailleurs a égalé le 20e corps.

Eux-mêmes, les soldats, si tenaces et si braves à leurs heures, du 30e corps, ces pauvres soldats qui ont reculé pied à pied aux moments de doute et de cauchemar, eux-mêmes reprennent confiance et contemplent la colline tragique avec une émotion étonnée et muette.

Alors, parmi ces hommes terreux, minables mais qui, malgré tout, renaissent déjà à la confiance, alors je sens monter en moi aussi une confiance frémissante et troublée, mais qui s'épure et s'affermit avec une étrange rapidité !

Par ce soir sombre et pluvieux, je descends vers la pauvre église de Nixéville, tapie auprès des sources, au creux du vallon. C'est une étrange petite église à voûtes boisées qui rappellent un peu celles de la lointaine Bretagne.

Une lumière grise et apaisée règne à l'intérieur. Dans la pénombre du choeur luisent faiblement les ors du tabernacle et des flambeaux. Épars dans les encoignures, dans les bancs, debout sur les bas côtés, quelques-uns à genoux, des soldats prient comme les soldats savent prier. Et ceci encore est breton, comme l'est toujours l'expression de la foi humble et sincère.

Ici, le roulement de l'énorme canonnade qui, dehors, n'arrive que faiblement, résonne sous la voûte boisée avec une force singulière. On dirait un orage, un orage ininterrompu couvrant la plainte de l'Océan.

Que disent-ils, que dit leur coeur, de ces fantassins, de ces artilleurs, sous la sublime monotonie des paroles apprises?

Merci, merci éperdument pour leur vie sauvée, sauvée malgré toute vraisemblance. Pitié pour les camarades tombés, des camarades aussi bons, aussi honnêtes que nous, souvent davantage et qui sont morts là-haut, affreusement!

Et puis, ils s'inclinent avec un tremblement devant la main toute-puissante qui domine et régit toutes choses, à peine concevables, écrasantes par leur horreur et leur majesté.

Ils ne connaissent point Pascal. Mais je suis sûr qu'aucune pensée ne résumerait mieux leur sentiment que celle-ci :

« Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas; car il faudrait qu'il fût détruit ou qu'il fût comme un enfer. »

Or, le monde mérite de vivre et le monde n'est pas comme un enfer : tout nous le crie au sortir même des atrocités sans nombre que nous venons de voir.

Le monde n'est pas un enfer où un 20e corps se sacrifie pour la liberté et l'honneur de ses frères de coeur et de pensée, où un aumônier comme celui de Bras donne cent fois sa vie pour celle de ses frères infidèles, où l'abnégation et le don complet de soi-même se multiplient comme indéfiniment.

Mais, justement, toutes ces choses qui font des heures que nous vivons les heures supérieures de notre vie, des heures où nous nous sentons réellement flotter entre ciel et terre, toutes ces choses ne sont grandes et surnaturelles que parce qu'au fond elles ne sont pas raisonnablement intelligibles.

La bassesse de l'impuissante raison est contrainte à se taire aujourd'hui en face de tant de prodiges.

Demain, si elle parle seule, si elle veut, seule; tout expliquer, elle ne saura plus comprendre ....

Mais, aujourd'hui, nous comprenons que le secret du monde est un mystère tragique. Et ce mystère, ce n'est qu'ici que nous pouvons y réfléchir indéfiniment, sans terreur, nous en approcher avec notre bonne volonté, notre résignation et nos angoisses.

La nuit tombe à présent. Elle emplit d'ombre la nef où les ors ne brillent plus que vaguement, éclairés par la lampe d'autel. Mais, à travers les vitraux, la réverbération des lointains éclairs jette comme de grands soubresauts de lueur rouge.

Nous sortons l'un après l'autre, les soldats et moi, dans la nuit hostile où pas une minute ne s'écoule sans que meurent, là-bas, des hommes et des hommes, là-bas sur la colline ardente qui rougeoie vaguement sous un terrible feu ....

Oui, l'incompréhensible idée de patrie, qui nous tient si fort au coeur comme le sentiment du bien et celui du mal, c'est, au fond, une occasion de sacrifice! Sacrifice dur, souvent atroce, infiniment amer et douloureux. Mais a-t-il dit qu'il ne le fût pas, celui qui frémit devant le calice?

Et qui oserait ce soir, devant la montagne où le 20e corps souffre et lutte pour sauver la France, qui oserait blasphémer contre l'exemple qu'il donne, le saint exemple du Salut et du Rachat?

28 février 1916.

Ils ne passeront pas!

Le 20e corps et ses émules ont sauvé la situation, sauvé Verdun et, plus j'y pense, plus j'en suis convaincu, sauvé la France. Nos intuitions d'hier, les sentiments qui nous portaient presque tous ne nous ont pas trompés.

Les Boches attaquent furieusement, toujours, mais ne gagnent plus rien. Douaumont, le village, passe de mains en mains. Le fort paraît rester aux Allemands. Mais les nôtres l'enserrent de plusieurs côtés. Au surplus, ceci importe moins. Ceci devient une question de stratégie et d'héroïsme normal, si j'ose ainsi dire! Que le fort soit gagné ou pour longtemps perdu si nos chefs jugent disproportionnés les sacrifices qu'en exigerait la reprise, que les Boches avancent encore sensiblement, peu importe, pourvu que cette avance n'apparaisse plus souveraine et irrésistible, pourvu que cette avance revienne à la normale des attaques connues durant cette épuisante guerre de tranchées. Les Allemands n'abandonneront point la partie. C'est plus que vraisemblable. C'est tout à fait certain. II suffit, pour n'en pas douter d'avoir connu un véritable Boche, son obstination, son farouche courage et, surtout, son orgueil. Et ils gardent bien des atouts dans leur jeu : fortes positions, proximité de Verdun et des ponts, sans parler d'une supériorité d'artillerie lourde qu'ils conserveront longtemps encore, sans doute.

Je suppose même qu'ils avanceront beaucoup encore, je suppose à la rigueur qu'ils déboucheront peut-être un jour sur Verdun, dans Verdun même. Mais, s'ils y mettent quelques mois ou seulement quelques semaines, cette victoire leur aura coûté si cher qu'ils s'arrêteront là et ne pourront l'exploiter davantage. Car la rive gauche, ce jour-là, serait devenue formidable. Et toutes les mesures auraient été prises pour un repli normal de nos troupes sur cette rive et pour une résistance non plus paradoxale et désespérée, mais confiante et sûre d'elle.

Il ne s'agit plus que de la possession de Verdun et non plus du sort de la France.

Je reviens toujours à ces idées. Je les retourne sous toutes leurs faces. Je les sens incorporées à tout jamais au fond même de ma pensée. J'y reviendrai tant que je vivrai.

Au surplus, elles me seront rappelées plus d'une fois, sans doute, par la réalité elle-même. Car nous reverrons Verdun, hélas! je le sens, nous reverrons ce Verdun que nous quittons avec une joie de convalescents à leur première sortie .... Mais cette joie même nous est permise par les hommes admirables qui ont compris leur admirable chef, qui ont arrêté la plus forte attaque, la plus formidable de tous les temps et qui, là-haut, continuent de tenir les hordes boches en respect!

Tandis que, suivant notre division relevée, nous roulons vers l'arrière sur les rivières de boue que sont aujourd'hui les routes, je sens grandit encore en moi la confiance. Tous l'éprouvent; je le vois. Mais beaucoup ne savent pas qu'elle le domine. Le travail de leurs âmes est encore inconscient.

Moi, je le sais. Un hymne de reconnaissance me soulève tout entier.

Un pâle soleil baigne les tristes coteaux meusiens, les immenses flaques où piétinent des hommes et des chevaux, où s'embourbent caissons, camions et charrettes, à perte de vue. Car, maintenant, toute l'armée française envoie à la rescousse ses régiments d'élite. Les longues files de camions automobiles amènent sans relâche un matériel énorme. Après une division en passe une autre.

Le calme et la résolution inscrits sur les visages, le silence de tous disent l'ordre et la force de la France. Avant-hier, toute cette immense organisation n'eût peut-être servi de rien, si les Boches avaient percé et, d'un seul coup, envahi Verdun. Aujourd'hui, je suis sûr qu'elle renforce sûrement, puissamment, goutte à goutte, chaque heure davantage, la résistance rétablie.

Combien, hélas! de ces soldats tout frais, tout reposés, robustes et tranquilles, vont être, en quelques instants, à demi submergés par la boue, à demi gelés! Combien vont souffrir et mourir!

Combien de camarades, moins heureux que nous, pour cette fois du moins, seront tués sur les routes et y resteront parmi les débris de leurs autos

Comme les autres, ils risqueront leur vie avec confiance, sûrs de ne pas la risquer en vain. L'exemple décisif est donné.

Mais ceux qui l'ont donné, cet exemple de la résistance envers et contre tout, quel honneur pour eux! Mon Dieu, quel honneur!


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