IV

LA 37e DIVISION MONTE AU COMBAT

24 février, 16h.30.

Quatre heures et demie; je m'éveille et m'aperçois que, d'une traite, j'ai réussi tout de même à dormir deux heures. Déjà le jour baisse. Le ciel est bouché. Toujours cette même chape de plomb sur les choses livides. Il va faire nuit, une nuit d'angoisse et d'horreur, tout illuminée par les grands éclairs des explosions.

La chute de neige a cessé. La bise faiblit. Et, quoiqu'il gèle toujours fortement, l'impression de froid est peut-être un peu moins dure.

Berger revient d'un second voyage, à la recherche de l'essence et des vivres. On l'a d'abord envoyé à Fleury-devant-Douaumont, où il y a encore des magasins militaires et d'où il n'est revenu qu'à grand'peine, sur une route défoncée par les convois et déjà jalonnée par les obus; puis il est descendu à Verdun et a traversé toute la ville pour arriver à la citadelle et aux immenses caveaux de la manutention.

C'était calme. Les Boches ne tiraient point sur la ville quand il passa. Mais, en somme, quoique les dégâts y soient encore, à l'heure actuelle, beaucoup moindres, l'impression de danger est bien plus vive qu'à Arras. Je vais chercher la soupe dans mon assiette de fer que recouvre une croûte de graisse figée Qu'est-ce que j'apprends? A une heure le pauvre Martin est reparti pour la caserne Chevert sans avoir eu le temps de prendre un instant de repos. On veut éviter le trop grand surmenage des conducteurs. Un seul par voiture marchera donc, à tour de rôle. Mais quand Martin reviendra-t-il? Et quand dois-je le remplacer? Les réponses qui me sont faites ne me paraissent pas très claires. Passons. Ce n'est pas le moment de discuter. L'essentiel pour moi est que Martin ne passe pas une deuxième nuit sur le siège, tout seul, sans oser rien dire. Donc, en route! Je renonce, non sans regret, au sommeil si désiré et saisis la première occasion de monter à la caserne Chevert. Justement la voiture 13 va partir. C'est la voiture de Magnillat, qui se repose à son tour et délègue son co-équipier Tissier. Or Tissier ignore tout des routes qu'il faut suivre. Honnête Savoyard aux yeux de marmotte, avisés, mais endormis, la perspective d'une nuit à passer tout seul sur des chemins qu'il ignorait le troublait infiniment. Il m'accueille avec reconnaissance. Mais, à peine démarrés, je m'aperçois qu' « il y aura loin » de Marceau à Chevert. En réalité la distance qui sépare les deux casernes est faible: une lieue environ. Seulement, combien de minutes ou combien d'heures faudra-t-il pour la franchir? La nuit est très profonde et l'obscurité impénétrable en dehors du faisceau lumineux projeté par nos phares. Aveuglés, ahuris par ce bain de lumière blanche et par d'autres qui se croisent sans cesse, des artilleurs, des tringlots, des zouaves s'appliquant à se garer de leur mieux des masses de chevaux, de voitures et de caissons qui affluent sur la route de Verdun à Souville.

Et, à côté, dans l'ombre, tant sur la route même que sur les fossés durcis, en plein champ, le grouillement d'hommes, de bêtes et de véhicules s'étend comme une mer de larves souffrantes.

Impossible d'avancer plus loin. Il y a embouteillage.

On attend ici dix minutes, vingt minutes ou davantage. Le moteur ronfle, exaspérant. Un cheval affolé se jette en travers du capot.

Et, derrière nous, à droite, là-haut, par delà les crêtes, des forts Saint-Michel et Belleville, les éclairs des éclatements s'épanouissent et s'éteignent avec une soudaineté brutale et rageuse qui me remet en mémoire la parole touchante de Martin: «  Oh ! c'est-il méchant! »

Cependant, là-bas, du fond de l'invisible entonnoir où s'épand la Meuse, une détonation terriblement profonde, grave et résonnante s'élève tout à coup, dominant toutes les autres,: le même que j'avais entendu, hier soir, de Landrecourt, ce bruit caverneux distinct de tous les bruits de guerre, qui suspend la respiration et serre les entrailles : un 380 s'abat sur Verdun. Puis d'autres craquements, plus secs, sur la ville et dans la vallée. Cette fois, c'est le grand jeu, la pleine préparation d'artillerie, dans toute son étendue.

Au bout d'un temps qu'on n'essaie même plus d'évaluer, le convoi qui nous précède grince et s'ébranle et le convoi qui arrive en sens inverse laisse une coulée libre. Tissier s'y précipite. Quelques centaines de mètres à toute allure, puis un brusque coup de frein, et, nez à nez avec un camion grondant qui nous aveugle autant que nous l'aveuglons nous-mêmes, il faut reprendre place dans la file descendante et se glisser entre deux arabas de tirailleurs. Ainsi plusieurs fois jusqu'à la route de Verdun à Étain.

Mais, sur la grand'route, nous roulons sans trop d'entraves. Ici, nous doublons une interminable colonne de zouaves qui s'en vont au combat. Habillés tout de neuf, bien gardés du froid par leurs capotes moutarde, ils grimpent à une allure endiablée la côte du Cabaret-Rouge. La plupart de ces hommes ont déjà à coiffé leurs casques couleur de terre. Mais beaucoup d'entre eux conservent encore et conserveront jusqu'au moment critique la traditionnelle chéchia. A leurs postes de marche, capitaines et chefs de bataillon mènent le train, un bâton à la main ou, tout simplement, s'appuyant sur leur sabre. Plus haut, sur la route stratégique de Souville à Belrupt qui, à travers bois, nous conduit à la caserne Chevert, une autre colonne de zouaves arrive, se dirigeant, par Fleury et Douaumont, vers Louvemont. Ceux-ci vont plus vite encore; et je retrouve le grand pas allongé, le pas du bled de la 45e division traversant Paris en toute hâte, le 2 septembre 1914.

Et, comme le 2 septembre, ainsi qu'à chaque tournant critique de cette guerre, les troupes d'Algérie vont arriver sur le champ de bataille à l'heure où il n'y a plus de place que pour des héros!

Après les zouaves, ce sont des tirailleurs dont les files profondes émergent de la nuit obscure, brusquement éclairées par nos phares.

Étrange apparition! Sous les casques jaunes, ces visages d'Orient semblent plus lointains que de coutume. Avec leur teint cuivré et leurs longs yeux en amande, ils évoquent les anciens Samouraïs du Japon. Les plus grands et les plus beaux --- dents blanches et barbes annelées--- ressemblent aux Sarrasins du moyen âge. Et dans le nombre, tant chez les blancs que chez les indigènes, surtout chez les vieux sous-officiers arabes, quels fiers visages militaires et quelles superbes démarches !

L'allure de ces hommes est si belle, si tranquille, et si sûr est leur élan que je voudrais écarter comme un cauchemar l'idée qui s'impose à mon esprit : « Encore quelques heures, deux ou trois à peine, et ils vont, à leur tour, entrer dans la fournaise !  »

Reposées, complétées avec amour, ces compagnies vont s'effriter, se dissocier, perdre le meilleur de leur moelle et de leur sang. Orgueil de nos chefs, réservées pour leurs plus grands desseins, demain peut-être elles ne seront plus là, irrémédiablement décimées. Et ces braves gens qui, ce soir encore, ne manquent de rien et s'en vont, pleinement vigoureux, bien abrités par leurs chaudes capotes et leurs peaux de moutons, par les grands cache-nez qui protègent leurs cols frileux, quelles souffrances abominables, quels supplices vont-ils subir tout à l'heure, couchés dans la neige par un froid qui atteint dix degrés, sans espoir de manger ou de boire, plusieurs jours, le moindre aliment chaud, exposés à la plus violente trombe d'acier qui se soit jamais abattue sur un champ de bataille!

Et des corps voleront écrasés, ouverts, éparpillés dans un tourbillon de terre et de fumée âcre, et d'autres seront percés, tailladés non point jusqu'à la mort immédiate, mais jusqu'aux plus extrêmes douleurs qu'aviveront encore la gelée mordante et l'impossibilité de revenir en arrière ou d'y être transportés pour chercher des soins.

Cependant, ils s'élancent vers cette horreur, aussi vite qu'il leur est possible, zouaves et tirailleurs, ceux-ci parce qu'il y a «  service  » des Français qu'on ne discute point et que les Arabes sont trop fiers pour craindre la mort, ceux-là parce que le sang français d'Algérie et les traditions qu'il inspire sont les plus nobles et les plus généreuses du monde, et parce que, depuis quatre-vingts ans, il y a un corps français porteur de la chéchia qui s'est partout couvert de gloire.

Les quatre régiments qui s'en vont là, tout seuls, vers les éclairs, une poignée de douze mille hommes, --- unique renfort disponible de cette nuit, --- avec le devoir d'appuyer les débris d'un corps épuisé et de tenir envers et contre tout, leurs titres sont les plus nombreux et les plus beaux qu'une troupe puisse revendiquer: petits-fils des zouaves d'Inkermann et de Sébastopol, de Magenta et de Solférino, des tirailleurs de Froeschwiller et de Wissembourg, héros eux-mêmes de Charleroi et de Guise, de Quennevières et de la Champagne, noblesse héritée et noblesse acquise les obligent à la fois. Ainsi la 37me division marche au-devant du plus terrible effort qu'on puisse demander à des soldats.

 

V

LES BLESSÉS SUR LA NEIGE. ---BALEYCOURT

24 février, 20 heures.

Et maintenant, à la caserne Chevert, c'est l'obscurité, l'incertitude. Entre les bâtiments, dans les cours, plus une auto. A grand'peine, je trouve l'ambulance qui nous concerne. Un infirmier nous apprend que, des autres voitures, les unes font la navette entre ici et Baleycourt, les autres sont retournées à la caserne Marceau pour le plein d'essence et la relève des conducteurs. Puisque Martin roule, malgré tout, et que je ne puis le remplacer, je reste avec Tissier et l'aiderai cette nuit. Deux hommes par voiture ne seront pas de trop.

Il gèle, bien entendu, et de plus en plus fort. Mais, si le vent ne souffle plus, j'espère que le froid restera supportable. Nous avons tout de même la moustache raidie par les glaçons et les pieds transis. Nous battons la semelle sur la terre durcie et sommes bientôt plus à l'aise.

Mais les blessés n'arrivent point. A l'intérieur du long bâtiment qui sert d'ambulance, une mauvaise lanterne éclaire pauvrement le couloir où, tout à l'heure, j'ai trouvé un homme. Il m'a dit : «  Cinq couchés ! Tout de suite! on les prépare ....  »

Et il y a plus d'une demi-heure! Surmenage des médecins et des infirmiers? --- Sans doute. J'ai peine à croire, toutefois, qu'un peu d'énergie et de méthode ne mettrait pas ici bien des choses au point.

Trois quarts d'heure. Une heure. Puis un ronflement d'autos. Ce sont des Panhard. Section 111. Quatorzième division. Elles arrivent du secteur Est, chargées au complet. Des blessés encore qui affluent dans cette ambulance engorgée.

Je m'approche des conducteurs :

« Eh bien!... Comment ça va-t-il, chez vous?

--- Pas fort,.., pas fort du tout. La saucisse qui observait les positions a reculé ce soir de plusieurs kilomètres. Ce n'est pas bon signe. Nous avons dû quitter notre cantonnement d'Eix, sous la musique des shrapnells, bien heureux de nous en tirer sans casse. Nous avons échoué à la ferme Bellevue. Ça ne vaudra peut-être guère mieux ....  »

A quelques pas, le long d'un baraquement voisin, il y a des hommes et des chevaux qui grouillent dans la nuit. Je reconnais les casques et les capotes bleues de l'infanterie, des bâts et des carabines. Ce sont des mitrailleurs. Que font-ils ici?

Des renforts peut-être?

Un soldat passe :

« Quel régiment?

--- Soixantième  », répond l'homme d'une voix calme et lentement posée.

Cet accent me fait tressaillir.

«  Soixantième, de Besançon?

--- Oui .... Moi je suis du Doubs, entre Quingey et Amancey. » Ce mitrailleur est sec et propre, --- une barbe claire en fer à cheval, l'air et l'accent réfléchis. Il s'adosse au baraquement et se croise les bras.

A voir sa tranquillité, je suis persuadé qu'il attend l'ordre de marcher au feu. Mais il en revient. Il s'explique :

«  Nous arrivons de Samogneux et de Champneuville. Presque toutes les pièces de la compagnie sont perdues ou démolies. Et c'est arrivé sans que nous ayons même pu prendre position. Le régiment se trouvait tout seul, dans un mauvais coin. Les obus tombaient en plein sur les compagnies, de tous les côtés. Il y a eu comme une panique. Mais ça s'est vite rétabli. Les Boches n'ont pu en profiter. Et, en s'avançant, ils ont perdu beaucoup de monde. Seulement, notre colonel a été tué. Et, nous autres, il a bien fallu se replier quand on n'a plus eu de pièces.

O calme imperturbable dés Francs-Comtois!

Il y a peut-être des soldats plus ardents qu'eux et d'une plus grande âpreté agressive. Il n'en existe pas qui possèdent à un plus haut degré le sang-froid et l'horreur des paroles inutiles. A leur sens, une situation vaut ce qu'elle vaut. On sait que la guerre est une très dure chose. A quoi sert de récriminer?

Résignation, certes, mais qui n'est point de la passivité, résignation sous laquelle on devine de profondes réserves d'énergie et un ressort qu'on ne saurait facilement briser.

Malgré tout, la confidence du mitrailleur est bien troublante et jette un triste jour sur la situation. Si le déluge d'énormes obus reste tel que les meilleures troupes ne puissent tenir, que ne peut-on redouter? Allons-nous voir fondre en quelques jours tous nos régiments d'élite et leurs débris revenir impuissants?

Allons-nous voir recommencer la foudroyante réussite des attaques à la Mackensen contre les Russes et contre les Serbes?

Faudrait-il croire à la justesse des affirmations de certains publicistes que j'avais toujours crues exagérées?

Ma confiance profonde en la qualité supérieure de notre artillerie légère et de notre artillerie moyenne, et, surtout, ma confiance en la bravoure de nos soldats et dans la valeur de nos généraux m'avaient toujours rassuré. Car je savais bien que notre artillerie lourde restait jusqu'à ce jour sensiblement inférieure comme calibre et comme nombre à celle de l'ennemi. Et fût-elle, d'ailleurs, devenue égale, comment empêcher l'artillerie adverse de prendre à un moment et sur un point donnés la supériorité du feu? Dès lors, si un feu devient assez pressant pour que rien ne lui résiste, le problème du percement des lignes fortifiées peut être aussi bien résolu par les Boches que par nous.

Ils viennent de prendre l'initiative de grandes attaques en 1916. Ont-ils joué un coup de maître et vont-ils nous porter une blessure irrémédiable, le coup mortel qui amènerait une issue désastreuse de la guerre ?

Là-bas, cependant, à l'est du bois de Moulainville et de Tavannes, au Nord sur les bois de Souville, à l'Ouest sur Vacherauville et la rive gauche, partout, les grands éclairs blancs et rouges continuent d'enflammer la nuit.

Et tantôt à droite, tantôt à gauche, une détonation plus forte que les autres fait sursauter et trouble les esprits. C'est le bombardement de Verdun qui continue. Les 380 écrasent méthodiquement la ville.

Enfin, au bout d'une grande heure, nous pouvons embarquer cinq blessés couchés. Facile opération! Les infirmiers n'ont pas même une lanterne, pas même une bougie. Et je suis obligé de les éclairer avec ma lampe électrique de poche qui s'épuise et faiblit.

Parmi ces blessés, il y a un très jeune sous-lieutenant, gravement touché à la tête. On m'avertit qu'il divague un peu. Je l'entends qui gémit dans l'ombre de la voiture. Les autres n'ont que des blessures assez légères, sauf un brancardier picard dont la jambe est brisée. Or cette jambe n'est enveloppée que de coton et de toile, sans aucune gouttière. J'appréhende la souffrance que va endurer ce pauvre homme.

« Vas-y toujours, me dit-il. Je sais ce que c'est, le métier, et que vous n'avez pas toujours vos joies, vous non plus.  »

Non certes. Il s'en faut de beaucoup. E je le constate une fois de plus quand il s'agit de partir pour Baleycourt. Ma carte est restée sur la voiture 12 et tout ce que je puis savoir est que nous devons contourner Verdun par la gare e la citadelle et, de là, piquer tout droit sur Baleycourt, en suivant la grand'route de Saint-Menehould à Paris. Mais, d'abord, il faut arriver à Verdun, et, sous un bombardement comme celui-ci, il faut en sortir par les chemins les moins visés, sans passer dans l'autre monde avec nos blessés.

Dur voyage ! Le plus dur que j'aie encore jamais fait. Traverser le Faubourg-Pavé et gagner la gare de Verdun par le pont de la Galavaude, c'est l'itinéraire le plus simple. Mais, avec le bombardement qui augmente, il faut chercher autre chose. Un 380, toutes les trois ou quatre minutes, s'abat sur la ville e précisément sur les grandes voies et les carrefours. La consigne est d'éviter Verdun et de le contourner, autant que possible. Consigne donnée au vol, sans aucune précision, par des chefs qui ne connaissent pas encore le pays, à des hommes qui ne le connaissent pas davantage.

Au hasard donc, nous suivons un chemin stratégique sur la côte de Belrupt, pour atteindre la route de Saint-Mihiel à Verdun. Or, ce chemin est à peine praticable, creusé de trous et d'ornières comme le serait une allée de forêt. Impossible d'éviter les chocs qui nous soulèvent nous-mêmes sur nos sièges. Et alors, c'est le supplice trop connu de sentir la souffrance et d'entendre les cris des blessés. Malgré son courage, notre brancardier a beau se raidir : il n'en peut plus. Et, par moments, il hurle comme un enfant et frappe du poing les panneaux de la voiture qui, à l'allure même du pas, torture sa pauvre jambe

«  Et le blessé au crâne! pensé-je. Il va devenir fou. A moins qu'il ne meure. Et nous n'y pouvons rien. Ce qu'il faut, c'est arriver vite à Baleycourt, et puis revenir, évacuer le plus grand nombre possible de blessés sur la rive gauche de la Meuse. Voilà le but ! Voilà le devoir!  »

Après bien des tâtonnements et bien des arrêts, nous roulons sur une pente vertigineuse. Et voici enfin la grand'route. A la bifurcation, nous trouvons en panne une auto sanitaire. C'est une Panhard de la section 111.

Résultat d'une fausse manoeuvre. L'arrière-train de cette voiture s'est enfoui dans' un fossé profond d'un mètre. Pour l'en tirer, il faudrait de forts crics ou des chevaux ou un puissant camion. En l'absence de tout cela, le chauffeur pleure de rage et de fatigue. Et nous ne pouvons maintenant lui porter aucun secours.

«  Brrr aoûm! Encore un 380 qui tombe.

--- C'est-il sur Verdun? interroge T... de sa voix blanche.

--- Parbleu ! »

Maintenant nous approchons de la ville invisible. Et je comprends mieux pourquoi les Boches la bombardent plus la nuit que le jour. Ils essaient de saisir l'heure des gros ravitaillements et des convois amoncelés. Ils comptent sur l'énervement causé par ces explosions déchirantes qu'on ne peut localiser et qui, dans l'ombre hostile, paralysent les hommes et les envoûtent.

C'est qu'il y a un beau tumulte, cette nuit, aux abords de Verdun! Bientôt nous nous trouvons enfermés entre deux ou trois files de camions qui se croisent sans aucune solution de continuité. Quelque chose comme la circulation sur les grands boulevards un soir d'engorgement, mais en supposant que taxis et voitures de maîtres soient remplacés par d'énormes voitures, aussi encombrantes que les autobus. Les roues massives se frôlent, les freins grincent, le ronflement des moteurs domine tout autre bruit que celui des explosions d'obus. Allez donc chercher votre chemin dans ces menaçants cortèges!

Enfin, après beaucoup d'efforts, nous parvenons à nous dégager des convois. Tissier gare sa voiture à quelque cinquante mètres d'une porte monumentale, qu'on entrevoit confusément. Il y a là deux ou trois autos d'état-major qui ne se hasardent point dans Verdun et qui attendent leurs officiers .... Devant nous passent des civils qui fuient le bombardement, qui fuient bien tard, les malheureux! Une pauvre femme, sans aucun bagage, traîne par la main de tout petits enfants dont les calmes yeux d'innocence font mal parmi tant d'horreurs déchaînées. Une famille de bourgeois s'en va, compassée et correcte, le mari, la femme et leur jeune fille, habillés de noir, comme pour conduire un deuil .... Où vont-ils, dans la nuit, sur la neige gelée, vers des villages lointains déjà pleins de troupes, vers des gares d'où les trains ne partent même plus?

Cependant, je recueille des indications assez contradictoires. L'un veut que je traverse tout simplement la ville. Un autre me conseille de suivre la Meuse et d'arriver à la gare par le pont de la Galavaude. Un troisième me suggère de traverser la Meuse en amont de Verdun, au Pré-l'Évêque, et de rejoindre la route de Baleycourt au pied de la citadelle.

Cette dernière indication est certainement la bonne. Mais, après deux ou trois marches et contremarches, force est de constater que nous ne l'avons pas bien comprise et que nous sommes, une seconde fois, bêtement emprisonnés entre les files de camions. Alors il faut parlementer, provoquer de brusques arrêts, crier, recevoir les invectives de voix folles.

Enfin, trois autos de la section 111 surgissent devant nous. Elles sont pilotées par des conducteurs à tous crins qui connaissent bien le secteur. Elles vont à Baleycourt, comme nous. Tissier se lance à leur poursuite. Mais, beaucoup plus légères que nos américaines, ces excellentes petites Panhard filent, s'insinuent et, si l'on peut dire, filtrent au travers des pires obstacles. Et nous avons grand'peine à les suivre.

Nous marchons d'ailleurs en aveugles. Car, près quelques minutes de cette poursuite saccadée, je sens bien que j'ai perdu tout sens de l'orientation, et je me laisse conduire comme dans un monde fantastique. L'insomnie; les éclatements de marmites, le grondement des camions, les cris des blessés, les lueurs brusques sur la neige livide, et peut-être surtout le froid, le froid qui ne désarme pas, tout cela m'engourdit peu à peu et m'empêche d'observer les choses avec l'exacte et immédiate précision qu'il faudrait. Ainsi nous passons au bord de la caserne Bévau, qui est immense. Mais à peine a-t-elle disparu dans l'ombre, je ne me rappelle plus même si le gros des bâtiments se dresse à droite ou à gauche de la route...

Nous avons tourné plusieurs fois, et nous nous sommes lancés sur un mauvais petit chemin étroit. Une vaste étendue d'inondation vaguement luisante où les explosions allument de brusques reflets rouges m'annonce la vallée de la Meuse. En avant et à droite, les sauvages éclairs de l'artillerie font surgir de la nuit les crêtes des forts de Belleville et de Saint. Michel. Entre les choses les plus proches et cet arrière-plan, la masse de la ville n'est tirée de l'ombre, çà et là, que par l'éclatement d'un obus.

Mais, à gauche, plus loin, qu'est-ce que ces deux immenses files de points très lumineux qui paraissent flotter entre le ciel et l'eau? Elles se rejoignent à angle aigu, ces deux files, et la plus basse paraît exactement aussi longue que la plus haute, décrivant avec elle la forme d'un V?

Quelle est donc cette nouvelle diablerie? Je me demande niaisement s'il ne s'agit pas de plusieurs zeppelins. Mais Tissier voit là tout simplement un convoi de camions arrêtés sur une descente, au flanc d'un invisible coteau. Et la ligne régulière de leurs phares se reflète exactement dans le miroir de l'eau glacée. Tissier a raison. Un tel luxe d'éclairage n'est peut-être pas très prudent. Mais il doit être indispensable à la marche ordonnée de ce convoi fantastique.

Nous touchons au fleuve. Sur la Meuse, un pont étrange, peut-être assez précaire, surmonté d'un énorme échafaudage. A quelques mètres, des pompes à incendie peintes en rouge et des pompiers qui veillent.

Puis, soudain, je m'aperçois que nous grimpons sur un boulevard planté de grands arbres. Et nous sommes au pied de la citadelle. La masse confuse des vieilles murailles se détache sur le ciel noir qu'illumine de plus en plus l'orage du bombardement.

Nous poussons l'allure, traversons un pont de chemin de fer. C'est le Chauffour, zone critique, visée entre toutes. Et, néanmoins, les feux réglementaires blancs, rouges et verts continuent de briller au long des voies comme si de rien n'était.

Les Panhard continuent de nous guider. Je m'applique à penser au retour et à reconnaître le chemin pour éviter des fausses manoeuvres qui pourraient être excessivement périlleuses. Mais je suis vraiment trop fatigué pour me sentir bien sûr de moi.

« Tu te rappelleras? demande mon camarade, l'honnête marmotte.

---Oui! oui!...  »

Je réponds à tout hasard, sans aucune conviction.

Car voici bien d'une autre. Nous tombons sur les camions aux innombrables feux. Il ne manquait plus que cela! Ceci est pour nous l'abomination de la désolation.

Ces mastodontes viennent, en effet, s'arrêter au seuil de Verdun pour y décharger les hommes et le matériel qui peuvent sauver la ville. Ils s'arrêtent en pleine route. Il le faut bien, puisqu'il n'y a ici aucun champ de garage. Puis, une fois allégés, ils virent et se rangent à droite pour retourner à Bar-le-Duc. Mais, avant de repartir, ils se rassemblent, se comptent, s'attendent. Il y a des traînards et des essoufflés. Il y a des blessés qu'on répare en hâte. Il y en a qui sont à bout de forces et qu'il faut jeter au fossé jusqu'au lendemain. Des sections même vont plus loin que le Chauffour et tentent de pousser jusqu'à Verdun.

Ainsi la route a beau être large. Trois files de camions, roue dans roue, empêchent toute manoeuvre. Impossible de passer. Tout ce qu'on peut faire est de suivre la file descendant vers Bar, aussitôt qu'elle s'ébranle, de la suivre dans sa marche très lente, interrompue par mille à-coups.

Tissier est en colère.

«  On n'arrivera jamais!

---Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Nous ne pouvons rien de plus.

---Tiens, voilà un passage .... Si je dépassais celui qui est devant nous?

--- Essaie.

--- Ah! zut!.., en voilà d'autres qui arrivent en sens contraire

---Alors, ne passe pas!  »

Cela pendant deux grandes heures. Il est vrai que le bon Savoisien est habile. Et toujours il se tiré sans accroc des tours de force qu'il essaie pour gagner une minute et trois places. Malgré tout, je suis un peu inquiet chaque fois quo je sens notre voiture frôlée par les camions .... Une fausse manoeuvre la mettrait dans la situation d'une coquille de noix entre deux bras d'enclume ....

Partis de la caserne Chevert à huit heures et demie, nous arrivons à Baleycourt à minuit trois quarts. Comment évacuer des milliers d'hommes en de telles conditions?

Les conducteurs de ces camions, qui voyagent en convois, se moquent de l'avance ou du retard, sauf à souffrir des fatigues trop prolongées. Ils suivent leurs chefs par groupes de vingt, de quarante ou de quatre-vingts, sans risque de se fourvoyer. Un des conducteurs somnole sur son siège, tandis que l'autre conduit. Et,, s'ils ne vont pas jusqu'à verser lourdement, les collisions de leurs puissants engins restent sans danger. pour eux.

Mais nous, chauffeurs de sanitaires, qui devons marcher seuls presque toujours, reconnaître seuls nos itinéraires, à nos risques et périls, aux risques et périls de nos blessés, nous nous sentons terriblement responsables. Et notre charge de vies est si grave que chaque heure perdue, quoique nous fassions l'impossible, nous est lourde comme un remords.

Il faut se dire, pour retrouver un peu de calme, que l'afflux des camions cette nuit est une chose indispensable, une nécessité vitale de l'armée. Avant tout, sauver Verdun!...

A Baleycourt, c'est une autre histoire. L'hôpital d'évacuation reste prévu pour un secteur calme. Deux ou trois baraques en planches, auprès de la gare, simples locaux de triage et de transit des blessés qui doivent, en principe, être emportés à bref délai par les trains sanitaires.

Mais, cette nuit, les trains sanitaires n'arrivent pas. Ils n'arriveront pas du tout. Dans la journée, les Boches ont coupé la ligne de chemin de fer entre Dombasle et Aubréville. Quelques obus de marine placés en plein sur les voies, avec une précision diabolique. Le dommage est actuellement irréparable. Car le feu continue. Plus loin encore, les Islettes sont en flammes. Ici même, d'une minute à l'autre, ce peut être une épouvantable catastrophe.

En attendant, voilà toutes les communications par chemin de fer coupées, et bien coupées, entre Verdun et le reste de la France.

Alors, je comprends davantage encore la raison de cet extraordinaire mouvement d'automobiles. A peine le coup porté, avant même que les conséquences en puissent être bien sensibles, notre État-major s'apprête à la parade.

Toutefois, comme à la Marne --- le service sanitaire, toujours sacrifié aux heures de fièvre, se trouve ici en plein désarroi

«  Vous avez des blessés? me dit le médecin-chef, des blessés couchés? Que voulez-vous que j'en fasse, mon pauvre ami? Mes baraquements sont pleins. Gardez ces hommes-là dans vos voitures.

Mais il faut que nous retournions là-bas, monsieur le médecin-chef. Il le faut absolument. Cela presse. C'est très urgent.

---Allons !... vous ne pouvez pourtant pas coucher ces hommes sur la neige .... Puisque je vous dis que mes baraquements sont bondés! ... J'attends d'autres autos, des camions, tout ce qu'on m'enverra pour me débarrasser. Ils arriveront peut-être bientôt. Alors, j'expédierai du monde sur l'Argonne, sur Bar-le-Duc, je ferai de la place.  »

Il faut céder à l'évidence. Nous rangeons notre voiture auprès de quelques autres, venues ici avant nous et qui attendent comme nous. Bientôt il en arrive encore, des sanitaires. Il en arrive de sept ou huit sections différentes. Une longue file d'autos à croix rouge s'étend jusqu'aux maisons du hameau de Baleycourt.

Cependant, autour des voitures, autour des baraquements, les blessés légers ou soi-disant tels, ---ceux qu'on a envoyés à pied, faute de voitures, --- s'accumulent et piétinent sur la neige.

Comment certains d'entre eux, qui la jambe traversée d'une balle et clopinant avec l'appui d'un bâton, qui la main ou l'épaule à demi arrachée, tous brûlés de fièvre et mordus par le gel, comment ont-ils pu franchir quinze kilomètres, par ce froid, sur cette route hérissée d'obstacles?

Nos blessés à nous gémissent.

« Alors! dis, vieux, demande l'un, qu'est-ce qu'on fait ici? On ne descend pas?

---Tout à l'heure. On vous laisse là un moment pour que vous n'ayiez pas trop froid.

---C'est qu'on n'a guère chaud ici, tu sais!

---Ah! je m'en doute bien! Mais vous serez toujours mieux que dehors. »

Je ne sais plus que dire et la plate banalité des seules consolations que j'arrive à trouver me semble horrible.

J'ai la tête brisée, d'ailleurs, les yeux brûlés, la conscience obscurcie par la fatigue, puis brusquement réveillée, par sursauts.

Dans la nuit, le fracas de la bataille continue. A quelques centaines de mètres, sur la grand'route de Bar à Verdun, c'est le roulement sourd, ininterrompu des camions qui défilent toujours, dans les deux sens. A intervalles réguliers, de vingt mètres en vingt mètres, les phares projettent sur la neige et les ombres mouvantes un faisceau de blanche lumière. On dirait les réverbères d'un immense boulevard qui glisserait doucement. Plus près de nous, c'est la locomotive d'un train blindé qui lâche de la vapeur, avec un bruit assourdissant. Mais ce bruit même n'arrive pas à couvrir celui des explosions qui se succèdent sur Verdun et, plus loin, sur les premières lignes. Cette fois, le bombardement devient monstrueux. Plusieurs fois par minute, les terribles obus de marine tombent sur la ville. Aux 380 se joignent les renforts du 150 et du 130.

« Qu'est-ce qu'ils envoient, les salauds! Qu'est-ce qu'ils envoient! dit un blessé.

--- Tiens! regarde là-haut .... Ça brûle.

--- Penses-tu! C'est la suite des éclatements qui font rouge dans le ciel.

--- Je te dis, moi, que ça brûle. »

Il y a ici des soldats de toutes les armes et de douze régiments pour le moins : des fantassins et des artilleurs du 30e corps, solides mineurs et paysans du Pas-de-Calais, tranquilles, silencieux, résignés; jeunes tirailleurs algériens dont la douleur crispe les visages d'enfants; des territoriaux meusiens bâtis à coups de serpe. Plus loin, quelques tirailleurs marocains, gigantesques, hirsutes, terribles, les joues recuites et couturées par les cicatrices, les yeux de braise, la lippe retombant sur une barbiche noire de vieux bouc et, couvrant les oreilles comme des paquets de serpents huileux, les nattes que doit saisir dans la mort la main du Prophète.

Immobiles, hautains, ces guerriers drapent leur muette souffrance dans les haillons jaunes et gris de leurs ceintures, de leurs turbans et de leurs manteaux.

Plus loin encore, il y a un petit groupe de Comtois: des fantassins du 60e de Besançon, du 35e de Belfort, du 44e de Lons-le-Saunier. Très animés, ceux-ci, presque gais malgré leurs blessures, ils forment un cercle et s'entretiennent avec passion de la bataille.

Tous ces hommes, d'ailleurs, sauf les Africains qui ne savent pas le français, sont très singulièrement excités et beaucoup plus loquaces qu'il n'arrive d'ordinaire dans les réunions de blessés. Ils se retrouvent, de compagnie à compagnie, se questionnent sur le sort d'autres camarades, s'étonnent d'avoir échappé à la mort qu'ils ont évidemment tous vue de près avec une formidable intensité.

Et pour tous, il y a dans ces combats devant Verdun quelque chose d'inexplicable et de vraiment stupéfiant. Combien s'accordent à reconnaître que, bien qu'en première ligne depuis quatre jours, ils n'ont pas distingué un seul ennemi!...

«  On devenait fou .... On prenait des marmites et des marmites. Et on ne voyait rien!  »

D'autres ont bien vu des Boches. Mais quelle impression de cauchemar! Ces Boches arrivaient comme en se promenant, sans tirer, avec de grands brassards blancs sur les bras...

Alors, il restait si peu d'hommes .... On ne recevait pas d'ordres. On n'osait pas tirer non plus, pour pas se faire bousiller. Et, soudain, les Boches devenaient légion. Derrière nous comme devant nous ils grouillaient dans la nuit sans se presser.

--- On se débinait si on pouvait. Les groupes qui restaient assez nombreux faisaient des feux de salve. Il tombait des tas de Boches. Les autres foutaient le camp. Il yen avait qui tournaient en rond, C'était la pagaïlle aussi bien chez eux que chez nous. Seulement ils étaient plus nombreux que nous. Il leur arrivait toujours des renforts.

Les zouaves auraient cruellement souffert déjà. Les Boches seraient arrivés sur eux, sans qu'ils les reconnussent, vêtus de capotes moutarde et de casques kakis tout à fait semblables à ceux des troupes algériennes. Ainsi passaient-ils tranquillement parmi les zouaves et les enveloppaient-ils avant que la ruse pût être éventée ....

Au milieu des Comtois, j'écoute un sergent du 35e, blessé au bras, un petit homme vif, replet, honnête figure de bureaucrate à lorgnons. Celui-ci est un fougueux optimiste. Il emporte le souvenir d'une charge victorieuse de son régiment :

«  Nous avons marché, un bataillon, avec le 3e tirailleurs. Dès qu'ils nous ont vus, ce qu'ils foutaient le camp, les Boches! Nous en avons chopé plus de cent cinquante! »

Celui-là, du moins, est content de ses exploits. Et ses camarades partagent son impression.

Mais ils sont à peu près seuls. Ailleurs, la note est une espèce de stupeur énervée et l'amer souvenir d'une rage impuissante. Il se passe dans cette bataille des choses énormes, étonnantes. Les expériences les plus aguerries s'y trouvent dépassées.

Et il faut que, malgré bien des paroles légères, la confiance en la victoire finale soit très profondément ancrée au plus profond de notre âme militaire pour que les paroles de découragement ne jaillissent pas toutes seules des lèvres et ne se répandent pas comme une traînée de poudre. Mais, sans doute, elles ne sont pas très loin. Et les pensées qui les pourraient engendrer s'agitent obscurément dans les cerveaux.

«  Eh! malheur! dit l'un... Pauvre France! qu'est-qu'on fait de tes enfants?

--- Ils sont épuisés, les Boches, qu'y disent! fait l'autre .... Ils usent leurs dernières réserves .... Tu parles de réserves Ils grouillent là-haut comme des rats.

---Ils n'ont plus de munitions .... Qu'ils aillent y voir, les bourreurs de crâne!

---Dis!... Joffre qui les grignote ! »

Ainsi l'instinct trop critique de la race, le dangereux instinct des frères obscurs de Voltaire commence à poindre. Et, soudain, je suis frappé de l'avoir si rarement vu paraître, cet instinct, depuis vingt mois de campagne. Vraiment cette guerre avait bien éteint chez nous le sens de la blague corrosive dont je retrouve brusquement devant moi la terrible force antisociale ....

Oui, l'esprit d'ironie dénigrante commence à poindre. Mais il n'ose pas se donner libre cours. Et les quelques mauvaises têtes qu'il peut y avoir là, et les mauvais soldats --- je crois bien, à leur allure, en deviner quelques-uns qui rôdent --- n'essaient pas de dire tout haut ce qu'ils pensent tout bas.

Et ce n'est pas la discipline qui les muselle, dans la confusion de cette ambulance où le service d'ordre n'existe pas, dans le fracas de cette bataille qui chacun le sent bien --- s'amplifie là-haut et peut, avant le jour, avoir abouti à une catastrophe. Imaginez au temps de paix, en manoeuvres, un milieu de plusieurs centaines de soldats rassemblés ainsi, sans officiers, sans contrainte. Imaginez-les endurant des souffrances dix fois moindres. Combien de voyous eussent émergé pour «  faire à leur tête  », gagner le village tout voisin, monter dans les wagons garés à quelques mètres, casser quelque chose, hurler au besoin n'importe quoi qui manifestât l'esprit de révolte! Or, de voyous, je n'en vois pas un seul. S'il y en a, ils sont transformés, ou ils se cachent.

Et notez que tous ces pauvres blessés grelottent et piétinent au froid, comme un troupeau abandonné. De temps en temps, les plus hardis grimpent les marches conduisant à la porte d'un grand pavillon de bois très éclairé et très chauffé. C'est là qu'une importante escouade de secrétaires accumule des écritures.

Or, dans ce pavillon, il y a de la place. Avec de la bonne volonté, en se serrant, on pourrait y caser un tiers de ces malheureux, davantage peut-être. Mais il y a la consigne : les secrétaires ne consentent pas même à ouvrir la porte de leur habitacle.

Alors s'élève une voix de Parisien :

«  Eh là!... les embusqués! Si des fois on pourrait entrer près de vous?  »

Mais aussitôt, de toute la masse des blessés, monte un murmure de protestation et, n'ayant trouvé aucun écho, --- bien au contraire, --- le loustic doit «  la fermer  ».

Comme une telle attitude est généreuse et gentille! Et dire que les secrétaires ne semblent pas l'avoir comprise.

Une heure du matin. Deux heures. Deux heures et demie. Nous sommes toujours là. Sous nos yeux, toujours les mêmes choses douloureuses. Aux environs toujours le même grondement d'automobiles et le même fracas d'un bombardement inouï. Recroquevillé sur mon siège, pénétré par le froid, je m'assoupis quelques rares minutes. Et, par moments, dans la pénombre de ma conscience, j'admets tout, j'accepte tout. Puis, les craquements des obus sur Verdun, qui se précipitent, me redressent, m'éveillent et me font réfléchir.

Certainement, là-haut, sur les côtes, les Boches attaquent plus que jamais. Ils attaquent avec frénésie. Peut-être sont-ils en train de passer? Du 21, au 24, on n'a pu tenir qu'en reculant d'an moins deux kilomètres par jour. Pourquoi maintenant réussirait-on mieux? Les renforts d'artillerie sont encore à venir. Et, comme troupes fraîches, il n'y a plus que les restes de la 14e division et notre pauvre 37e qui, nous ne le savons que trop, se fait hacher. Ce tir sur Verdun n'est plus un tir d'intimidation : il ressemble maintenant un tir d'efficacité visant les ponts et les carrefours. Faut-il s'attendre au tir de barrage qui couperait la retraite des régiments engagés et empêcherait les renforts de passer la Meuse?

Et il faudra, tout à l'heure, que nous la repassions, cette Meuse. Si, pourtant, cela devenait impossible? Je sens très bien qu'un instinct égoïste me pousserait presque à souhaiter qu'il n'y ait plus de ponts et qu'il faille rester sur la rive gauche. Allons ! il faut secouer cette torpeur causée par la fatigue, la faim et le froid:

Justement, des camions arrivent qui, par petites fournées, embarquent la troupe des blessés légers. Enfin! Ceux-là vont s'en aller bien loin des horreurs et, dans quelques heures, trouver un bon abri. Voici des Anglais qui, à leur tour, viennent à la rescousse et chargent les blessés graves.

Il était temps! Car, d'autre part, les sanitaires du front continuent d'affluer. Et on commençait à ne plus savoir où ranger ces voitures pleines de blessés. Tous les chauffeurs sont excédés et fiévreux. Il n'est bruit que d'aventures tragiques : autos percées par les obus, renversées, conducteurs tués ou blessés. Et tant de calamités et de fatigues pour obtenir un si faible rendement! Car les routes ne sont toujours qu'à peine praticables. Pour un blessé qu'on arrache à la zone mortelle, quatre ou cinq restent encore en souffrance!...

A trois heures du matin seulement nous avons réussi à décharger nos blessés et à les abriter. Ils dormaient dans la voiture et déclaraient ne plus trop souffrir, même le lieutenant blessé à la tête dont le délire semblait calmé. Et nous sommes partis sur une impression un peu consolante.

 

VI

VERDUN SOUS LES FLAMMES

25 février, 3 heures.

Je ne décrirai pas une fois de plus l'accumulation des autos sur la grand'route. Depuis notre sortie de Verdun --- c'est-à-dire pendant cinq heures d'horloge --- les deux files n'ont pas cessé une minute de se croiser. De fréquents arrêts, surtout près du point terminus de cette gigantesque navette. Mais pas une solution de continuité ! --- Comment tous ces convois parviennent-ils à décharger leur précieux bagage et à revenir vers l'arrière, si vite? Il y a évidemment là une belle réussite d'organisation improvisée.

Pour nous, sans doute, ces camions sont une grande calamité avec leurs brusques arrêts, leurs reprises, leurs manoeuvres qui barrent la route. Ces ronflements de moteurs, ces crissements de chaînes, ces éblouissements de phares deviennent, à la longue, abrutissants et vertigineux. Et, sur le coup, tout ce qu'il y a dans cette apparente confusion d'ordre singulier nous échappe. Nous sommes tout simplement exaspérés et nous prenons à envier ceux dont les voitures gisent dans les champs, çà et là.

Au village de Regret, l'embouteillage de la route nous interdit toute velléité de passage. Une voiture de ma section nous rattrape. Les camarades qui la pilotent ont crevé un pneu. Nous attendons, sur leur prière, qu'ils l'aient remplacé. Impossible, au reste, de faire autrement. Un capitaine de service barre la route de Verdun afin de la réserver libre pour le passage de ses camions.

Ici, à trois kilomètres de la ville, le fracas du bombardement est effroyable. Les explosions se confondent et, dirait-on, rebondissent les unes sur les autres, amplifiées par un écho. Les sifflements des 130 et des 150 déchirent les airs. Les 380 qu'on ne prévoit pas s'écrasent sur l'obstacle qu'ils pulvérisent, exactement comme la foudre, une nuit de violent orage.

«  Ah! les cochons! les cochons! murmure un paysan qui s'est approché de nous et regarde le sombre ciel illuminé d'éclairs .... Les cochons! Ils ne veulent rien laisser de Verdun!  »

Et, soudain, à la déchirante explosion d'un gros obus succède une pétarade et puis, d'un seul coup, un immense rougeoiement s'élève de la ville que nous dissimule le flanc d'un coteau. On crie de toutes parts :

«  Ça y est! voilà les obus incendiaires.  »

En quelques secondes l'ardente lueur se développe, s'étend, croît en intensité et embrase la moitié de la coupole du ciel, cet impitoyable ciel où s'amasse toujours la neige.

A n'en plus douter, c'est un incendie formidable. Des gerbes de flammes et d'étincelles jaillissent comme d'un volcan, montent presque jusqu'au zénith. On voudrait se boucher les yeux, cesser de voir cette horreur et même de penser. Verdun brûle! Tout le monde le croit. Or, d'un moment à l'autre, il faudra que nous repassions dans ses faubourgs.

Un chauffeur qui revient de là nous jette au passage, d'une voix étranglée :

«  C'est un obus qui est tombé sur la citadelle .... Il a mis le feu à des explosifs. Ah! ça grille !  »

Alors le virage et l'écoulement des camions se précipitent avec une hâte singulière. Les embrayages trop vite lâchés font bondir les lourdes machines, les changements de vitesse grincent, les freins brusquement maniés bloquent les roues qui arrachent la neige. De Verdun même, avec un bruit de tonnerre arrivent les sections qui ne peuvent plus y tenir, les machines outils d'un parc, hissées sur des plates-formes, le parc d'aviation qui déménage ses appareils. Enfin, chose plus inquiétante, une file de tracteurs emmènent de la zone critique des mortiers de 220 qu'on n'a sans doute pas osé mettre en batterie, de peur de les laisser bientôt à l'ennemi.

Décidément, cela sent la retraite. Et qu'il faudrait peu de chose pour que cette retraite devînt quelque chose de pire!

Par bonheur, les chefs des groupes automobiles font ici tout leur devoir, avec sang-froid. On se rend compte que, vers l'arrière, après le village de Belrupt, tout sera bientôt canalisé et remis en ordre.

Mais, nous, ce n'est plus Regret qui nous occupe et moins encore la route de Bar. C'est Verdun et la rive droite de la Meuse. Que se passe-t-il au juste, là-bas? Est-ce vraiment la retraite générale? Et notre section aurait-elle déjà repassé la Meuse, tandis que notre division se replierait en combattant? Impossible de rien savoir. Des blessés passent, harassés, sanglants, tout entiers à leur souffrance. Le long des fossés de la route, des civils en fuite se hâtent, des familles complètes, des femmes isolées, leur enfant dans les bras. Mais tous ces malheureux sont trop dominés par la fatigue et l'effroi pour comprendre grand'chose de ce qui se passe. Et qui oserait les importuner de questions?

Maintenant l'incendie est quelque chose d'énorme. Atterrés, nous contemplons fixement ce flamboiement dont la réverbération éclaire tout en dominant toutes les autres lueurs. Dans la citadelle, les explosions se précipitent, sèches ou graves, lançant d'immenses gerbes de flammèches.

«  Ils doivent être contents de voir ça, les vaches! mâche un soldat Bien sûr que ça va f . . . le feu à toute la ville! Et s'ils viennent à toucher un dépôt d'explosifs encore plus gros, comme des gargousses de mines, qu'est-ce qu'on va prendre, là-bas! »

Un instant nous essayons de revenir à la caserne Marceau sans passer devant la citadelle. Il y a bien un chemin qui grimpe vers le fort de Regret pour descendre ensuite sur Dugny et Belleray. Mais il est si ardu et si raboteux qu'il y faut renoncer. Et comme le capitaine de service a disparu de la grand'route, je me dis:

« Après tout, on verra bien! Allons-y! on tâchera de marcher vite  ».

Justement voici une sanitaire Delahaye. Son conducteur a déjà fait le chemin en plein jour. Il nous précède. Nos camarades ont remplace leur pneu et nous suivent. Nous filons à toute vitesse, les trois voitures séparées par quelque intervalle, en prévision d'un obus qui atteindrait l'une d'elles.

Oh! les vilaines minutes! A peine avons-nous parcouru quelques centaines de mètres, l'incendie se dévoile en toute sa terrible étendue. Verdun est bien visible, cette fois, et l'inondation qui l'environne l'est bien aussi! Dominant la masse noire de la citadelle, par-dessus les vieilles murailles et un long rideau d'arbres décharnés, les flammes s'élèvent en gerbes colossales. A travers ce brasier, au delà, illuminés par en dessous, surgissent les toits avec leurs cheminées et les tours pâles de la cathédrale qui, dirait-on, brûle aussi.

C'est l'effet de clair-obscur le plus tragique, le plus horrible qu'on puisse imaginer. Et ce qui en augmente encore l'horreur, c'est le grand paysage de plaines livides, couvertes d'eau ou de neige, qu'un tel flamboiement arrache aux ténèbres; cette morne étendue sans vie qui a pris la couleur du sang jusqu'aux limites imprécises où la sinistre lumière combat l'ombre hostile.

Commandant de haut cette ville qu'on dirait vouée au sort des cités maudites, on aperçoit les côtes de Meuse, vaguement éclairées d'en bas par de brusques reflets rouges qui paraissent en lécher les pentes et d'en haut par l'orage de la bataille. Immobiles et sombres comme des dieux barbares, sous les éclairs innombrables et sans cesse renaissants des obus, ces massives collines achèvent de donner un sens mystique à ce formidable tableau.

Ah! nous sommes bien seuls, maintenant, aux abords de Verdun ! Plus une voiture. Plus un soldat: tout le monde est garé

Le village de Glorieux, les villas d'officiers dans les faubourgs, le chemin de fer et ses feux multicolores ont passé devant nous comme en rêve. A présent, nous sommes éclairés directement par les flammes qui, à l'intérieur de la citadelle noire, jaillissent d'un invisible foyer. La voiture, nos habits, nos mains, nos visages sont rouges. Tissier serre les dents et n'en mène pas large. Moi non plus. Dieu ! qu'on se sent pauvre et faible, en pareil cas, sur une frêle voiture, avec un moteur qui gronde et vous empêche d'entendre les arrivées d'obus, avec l'appréhension d'avoir une panne stupide!

On voudrait passer vite. Or, justement, voici qu'au pied de la citadelle il nous faut ralentir à cause des bifurcations et aussi à cause des trous d'obus. Et comme nous longeons les sombres murailles qui enferment l'incendie, ce que je craignais arrive. Une explosion retentit au sommet de la citadelle, ou plutôt une série d'explosions sèches, brisantes, déchirantes. Autour de nous s'abat en grésillant une pluie de flammèches et de débris.

Beaucoup de fracas. Mais, Dieu merci! aucun mal pour les trois voitures. Et nous avons passé ....

Nous arrivons d'une traite à la Meuse, à ce pont de madriers que nous avons noté tout à l'heure pour son étroitesse et pour l'équipe de pompiers qui l'assistaient. Mais à peine avons-nous passé le fleuve, la sanitaire Delahaye qui nous précède s'arrête brusquement. Le moteur est calé. Je saute à terre pour la remettre en route. Ici encore, l'incendie nous enveloppe de son rougeoiement ardent. On voit clair comme en plein jour. Ainsi je distingue, sur le petit chemin que nous devons suivre pour revenir à Verdun par Bévau, un gros encombrement de voitures. Une charrette a versé, bouchant le passage. Les chevaux patinent sur la neige glissante. Et, pour tout compliquer, il y a une voie de chemin de fer stratégique qui emprunte la moitié de cet étroit chemin. Les rails sont très hauts sur un ballast coupé de saignées profondes. Dès qu'une voiture engage ses roues sur cette voie, elle a grand'peine d'en sortir. Et attention ! route et chemin de fer sont construits sur le même remblai, une sorte de levée qui, de très haut, quatre ou cinq mètres, domine les prairies de la Meuse, inondées à droite, mais libres encore à gauche, sous leur manteau de neige!

Au bout de quelques minutes, le désir de ne pas s'éterniser ici a fait merveille. Les artilleurs et les tringlots qui nous précèdent ont redressé leur voiture. Les uns poursuivent leur chemin. Les autres reculent. Nous allons partir.

Mais le chauffeur de la Delahaye, énervé ou maladroit, fait juste ce qu'il fallait éviter. A peine a-t-il démarré que les roues droites de sa voiture glissent à l'intérieur d'un rail, et, quels que soient les efforts du moteur, ne sortent plus de la voie. Il faut donc pousser à bras l'arrière de la voiture et ses roues pour aider l'effort mécanique.

Enfin! ça y est. La voiture est d'aplomb. Mais, pour la sortir complètement du rail, il a fallu braquer à gauche les roues directrices. Maintenant, le conducteur les doit redresser d'un quart de cercle pour s'en aller tout droit vers Bévau, parallèlement au chemin de fer. C'est élémentaire. Or, brusquement, cet homme démarre sans redresser sa direction, droit devant lui, et, malgré l'invraisemblance d'une telle folie, je vois avec terreur qu'il n'a plus le temps de ressaisir, qu'il va se précipiter au pied du remblai... Nous crions tous:

«  A droite! à droite!... Mais qu'est-ce que tu f...  »..

Ah! bien oui.... Ce qui devait arriver arrive. Lancée de toute sa force, à quinze kilomètres à l'heure, la voiture a traversé le chemin, dépassé le bord du remblai. Déjà elle s'incline et va disparaître. L'homme essaie vainement de se rattraper. La pente de ce remblai est raide comme un mur. Les roues avant de la voiture l'ont dépassée. Les roues arrière n'y portent que pour rebondir à leur tour ....

Alors la Delahaye se jette en travers de sa première direction, se renverse, fait un tour complet, roues par-dessus toit, disparaît.

A coup sûr, elle va s'écraser sur la prairie gelée, dure comme un blindage!

Mais non. Le toit de la carrosserie résiste, semble faire ressort, et toute l'auto achève encore deux tours sur elle-même avant de reprendre son équilibre et de s'arrêter, pantelante, effondrée, dans un nuage de poussière et de débris, sur ses quatre pneus.

Mon Dieu! Il ne manquait plus que cela: voir un homme se tuer si bêtement ! Car nous ne doutons pas un instant que, précipité de cette hauteur, la poitrine collée à son volant, la tête à quelques centimètres d'une frêle toiture qui à trois reprises a violemment heurté le sol, le malheureux ne soit mort. Et tous, automobilistes, artilleurs, tringlots, nous restons un instant sur la route, pétrifiés et n'osant pas descendre pour voir .... Quelques secondes de stupeur, puis chacun se ressaisit. Des fantassins et des sapeurs qui travaillaient dans un coin, à la tête du pont, autour d'une lampe, abandonnent leur mystérieux labeur et, pendant que j'accours moi-même, s'empressent vers l'auto.

Mais à peine avons-nous fait quelques pas, nous voyons notre homme qui se dégage prestement de son siège encombré par les éclats de bois. Il jaillit comme un diable d'une boîte et, sautant sur la neige, courant à toutes jambes dans la lumière rouge, il arrive sur la route plus vite que nous.

«  Rien de cassé?

--- Non? Non! Ça va, fait-il,je n'ai pas de mal.  »

C'est un petit homme gros et rond, au souffle court, --- l'air d'un notaire de campagne. Il a quelques égratignures au nez et aux joues avec une forte commotion. Rien de plus. Le toit du siège l'a garanti. Sous un simple dais en toile, son crâne se fût brisé trois fois pour une. Mais la chance des chances, c'est que la voiture n'ait pas pris feu!

Inutile d'ailleurs de chercher à savoir comment s'est produit l'accident : trouble de la vue ou du cerveau causé par le surmenage? énervement engendré par l'insomnie et la fatigue? Ce n'est pas le moment d'approfondir la question.

L'homme, d'ailleurs, n'y pense guère. Il n'a qu'une idée, une idée fixe qui révèle tout de même la violence du choc subi. Son casque est resté dans la voiture. Il veut son casque. Il ne partira pas sans l'avoir pris.

Enfin, laissant en panne l'auto bouleversée, nous emmenons ce pauvre diable dont la section cantonne précisément à côté de la nôtre dans les bois. Maintenant, voici que nos phares faiblissent, puis s'éteignent. Tant pis ! L'incendie nous éclaire bien assez.

Qui ne se rappelle les puissantes pages de Guerre et Paix où Tolstoï nous montre la famille Rostow fuyant Moscou? Derrière les pauvres gens, la ville brûle comme une torche! Au loin, à perte de vue, la neige qui couvre la plaine est rouge. Toutes ces choses sont éclairées d'une lueur d'Apocalypse ....

C'est bien cela. Le génie du grand romancier a deviné ce qu'il n'avait jamais vu. Ici comme à Moscou, toutes les puissances malfaisantes de la nature sont déchaînées ensemble. Et les monstrueux obus sont un fléau qui ne sévissait pas encore en 1812.

Quant aux angoisses que pouvaient éprouver les Russes envahis jusqu'au coeur même de leur patrie, avons-nous le droit de les comparer aux nôtres? Qui oserait le dire? Mais ce que je sais bien, c'est que, depuis vingt mois, je n'ai plus cruellement souffert.

Mon Dieu! serait-il possible? Après tant d'épreuves et de sacrifices, après ces victoires si chèrement achetées et suivies de si durs lendemains, après cette patience de tout un peuple soutenue par la confiance en la libération définitive; au moment que nous pouvions croire la veille des sûres espérances, le commencement de la bonne fin, à ce moment, allons-nous perdre tous les bénéfices réels et moraux qui nous maintenaient forts?

Pire. S'il n'est pas humainement possible de résister à la grosse artillerie allemande, comme le prétendaient naguère les plus vaillants des officiers russes et serbes, si nous sommes pris au dépourvu pour n'avoir pas réussi à les rattraper dans la voie de l'armement, allons-nous voir écraser notre meilleure infanterie?...

A l'aube, --- une aube grise et lugubre comme celle d'hier, --- nous sommes revenus à la caserne Marceau. Dieu sait comme! Je n'insiste plus sur les difficultés de la circulation. C'est de pire en pire. Et, dans l'amoncellement des voitures et des caissons, tout est inquiétant. On sent trop que tous ces convois s'abritent comme ils peuvent contre le flanc de la côte Saint-Michel, parce qu'il n'y a pas moyen de se garer ni plus haut ni plus bas, et qu'ailleurs, c'est intenable. Ici même, la situation ne vaut pas grand'chose. Et, dès qu'il fera clair, le moindre avion dirigera vers ce creux une grêle de marmites.

Toutefois, jusqu'à maintenant, le désastre qu'on pouvait redouter cette nuit paraît évité. Quoi qu'ils aient obtenu, les Boches n'ont pas enfoncé notre infanterie. Leur bombardement est devenu plus mou, comme essoufflé, en attendant qu'il se ravive. Les ponts de la Meuse n'ont pas encore souffert. Les communications d'une rive à l'autre restent libres. On affirme que l'incendie se calme et que, tous comptes faits, il n'aura pas causé de dégâts trop graves, n'ayant pu se communiquer aux profondes casemates de la citadelle. Tout ce qui a brûlé et sauté des hangars pleins de munitions, se trouvait à l'air libre, dans les cours supérieures de la forteresse.

Mais si les périls les plus graves paraissent écartés, suspendus pour quelques heures, les puissants renforts que chacun espère ne sont pas encore arrivés. Tous les trains régimentaires que j'aperçois appartiennent aux 30e et 7e corps (14e, 37e, 48e divisions). N'est-ce pas que le commandement hésite à jeter de nouvelles troupes sur la rive droite de la Meuse? Et, sacrifiant plus ou moins celles qui s'y trouvent engagées à la protection d'une retraite infiniment précaire, ne pense-t-il pas désormais à résister plus sûrement sur la rive gauche?

Donc, aucun renfort puissant. Mais partout le flux et le reflux de convois désorientés, partout des chevaux fourbus, des conducteurs et des fantassins qui grelottent autour de maigres feux.

Avant de rentrer à la caserne, une colonne d'artillerie qui bouche la route nous arrête pendant une heure au moins. Les chevaux n'en peuvent plus et font halte, la tête basse, la croupe déjetée. Pourtant, leurs attelages ne sont plus que des avant-trains et des caissons. Plus une seule pièce.

Enveloppés dans leurs lourds manteaux noirs, les artilleurs, pied à terre, attendent passivement l'ordre d'avancer. L'un d'eux interpelle un camarade. Et j'entends un échange de mots simples et d'accent tranquille qui me fait tressaillir. Encore des Francs-Comtois! Je m'approche de ces forts garçons aux bonnes figures rouges.

Ils sont du 47° de campagne.

« Ma foi non! Il ne fait pas trop bon!  » me dit l'un d'eux avec la voix et le ton qu'on a dans nos villages pour commenter la pluie et le beau temps. « Nous n'avons plus une pièce à la batterie. Plus moyen de tirer. Il a bien fallu revenir ....

--- Où étiez-vous?

--- Aux Chambrettes, là-haut! J'ai bien cru qu'on n'en sortirait pas.

--- Mais toutes les batteries de votre groupe et des autres n'en sont pas là?

--- Oh! non. Il en reste encore : celles qui ne sont pas amochées ou chopées.

--- Avez-vous perdu beaucoup de monde?

--- Voilà !... pas trop.... On se ramène à peu près tous.  »

C'est là que j'apprends qu'un artilleur de mon village appartient justement à cette batterie. Mais il vient de repartir quelques minutes auparavant. Son chef d'escadrons, dont il était l'ordonnance, a été blessé ou tué.

Oui ---je le répète inlassablement --- le sang-froid de cette race comtoise est une bien belle chose!

Mais il y a tous les canons démolis ou perdus! Il faut des heures pour en amener d'autres. Et si les mises en batterie deviennent impossibles sous l'avalanche d'acier qui balaie tout, non seulement nous n'aurons plus d'artillerie lourde pour contrebattre les engins boches, --- ce qui d'ores et déjà semble acquis, ce qui semble une situation qu'aucune force humaine ne saurait désormais rétablir dans les délais nécessaires, --- mais plus même de 75 pour paralyser les attaques d'infanterie.

 

VII

L'ANGOISSE

25 février, 6 heures.

A la caserne Marceau, isolées, comme perdues au fond de l'immense cour blanche, deux ou trois de nos voitures, seulement, venues au ravitaillement d'essence et d'huile,... une quinzaine de camarades et les sous-officiers.

Il est six heures et quart. Ainsi, en douze heures, --- et au prix de quelles fatigues! --- nous avons pu mettre à l'abri du feu et diriger vers l'évacuation tout juste cinq blessés. C'est désespérant. Depuis que nous sommes arrivés à Verdun, je n'ai pu dormir un peu, --- et quel sommeil ! --- que trois heures à peine. J'ai besoin d'une trêve, ce matin. D'autres conducteurs sont là, plus frais, pour remplacer Tissier et moi. Et qu'il arrive d'ailleurs ce que Dieu voudra. Nous sommes, pour l'instant, à bout de forces.

Mais, à peine entré dans notre baraquement, je vois des figures longues d'une aune, tirées, elles aussi, par l'insomnie, et des yeux rouges.

«  Mon pauvre Muenier, ça y est! Nous sommes f ..... »

C'est notre fourrier qui parle ainsi, un homme rieur d'ordinaire, aimable, doux et d'une très fine intelligence. Il m'avait paru fort inquiet depuis notre arrivée à Verdun. Et je sais qu'il est naturellement porté à voir le côté noir des choses. Aussi ne voudrais-je pas attacher trop d'importance à ses paroles. Mais il a tout de même un air désolé qui me frappe. Il poursuit

«  Nous sommes f . . Je ne blague pas, allez, mon pauvre vieux. Connaissez-vous la nouvelle? Ils ont pris le fort de Douaumont. Cotte fois ça y est bien .... Et vous savez où c'est, le fort de Douaumont ?...  »

Je ne réponds rien. A coup sûr, la nouvelle est très grave. Le fourrier ajoute:

«  Quelle nuit nous avons passée! »

J'ai envie de répondre

« Et nous, donc!...  »

Mais je le laisse dire.

«  Pas moyen de fermer l'oeil, à cause du bombardement. Des obus qui nous faisaient sauter, ---mais je n'exagère pas, ---matériellement sauter sur nos brancards. Et maintenant, il y en a qui tombent sur le bois, derrière les écuries de la caserne. Qu'ils allongent de cinq cents mètres, même moins, nous serons cuits .... Le lieutenant a demandé hier soir des ordres. La division est introuvable. Le médecin divisionnaire manquant, évacué avant de monter ici. C'est le médecin des brancardiers qui le remplace. Il dit que nous devons rester où nous sommes. Il confond la question du cantonnement ou du bivouac avec celle du service. Il est évident que, sur tout ordre, les voitures doivent aller chercher les blessés n'importe où et jusqu'au bout, mais ce n'est pas une raison pour fourrer tout notre centre de relai et de ravitaillement, le seul endroit où les conducteurs surmenés peuvent se reposer quelques heures, de le fourrer, dis-je, dans la gueule du loup. Rester où nous sommes ! Alors je prépare mes cliques et mes claques pour aller prisonnier en Bochie.

Ainsi le fourrier se voit déjà prisonnier. Toute la nuit, à la lueur d'une bougie, on l'a vu changer de linge et de vêtements en prévision de cette éventualité.

Les autres, eux aussi, ne sont pas gais. Et il y a de quoi! L'artillerie française ne tire presque plus. Comme pièces lourdes, on n'a entendu cette nuit qu'un ou deux canons de marine. Les fantassins disent presque tous qu'il n'y a plus moyen de tenir. On s'apprête à faire sauter les ponts de la Meuse dès qu'il le faudra. Les hommes que nous avons vus, tout à l'heure, travailler fiévreusement au pont du Pré-l'Évêque, préparaient des fourneaux de mine. A l'heure où nous parviendra l'ordre de retraite et nous le recevrons les derniers --- la rive droite sera une souricière où nous resterons.

En attendant, j'aurais besoin de dormir, je le répète, avant tout. Hélas! il faut renoncer, je le crains fort, à ce repos dont l'espoir m'hypnotisait. Car le lieutenant va retourner aux ordres. Il avisera le médecin-chef que cette caserne peut devenir, d'une minute à l'autre, intenable. Il sollicitera l'autorisation de chercher un cantonnement moins repéré.

En admettant qu'il obtienne gain de cause, il nous donne un ordre d'alerte pour ne pas perdre de temps. A tout hasard donc, il faut charger le bagage de la section dans les trois voitures qui sont là et nous tenir prêts à partir au moindre signal.

Trois voitures! Et nous avons de quoi en emplir sept avec les marmites et le bois de la cuisine, les archives et les caisses du bureau, les sacs de légumes secs de l'ordinaire, les pneus, les caisses d'essence et d'huile et les hardes de trente-cinq hommes.

On laissera ce qu'on ne pourra emporter, fait le lieutenant; on sacrifiera les choses les moins utiles, impitoyablement

Mais à quoi bon, me dis-je, entreprendre un nouveau déménagement, quand, d'un instant à l'autre, les trois autos qui nous restent peuvent être appelées aux postes de secours?

Donc, je rentre dans le baraquement et me couche, résigné à la perte éventuelle de mon bagage, résigné à bien d'autres misères plus graves.

Cependant le fourrier a la prévoyance tenace. Et son humeur sombre devient assez insistante et communicative pour suspendre longtemps le sommeil qui m'accable. Pour le fourrier, donc, nous avons passé l'heure des économies. L'instant est venu de nous partager les réserves de la section. Il nous distribue les quelques effets et objets d'équipement que le bureau conservait pour des jours meilleurs. Et, d'abord, un lot de brassards neufs, des brassards de la Croix-Rouge que chacun s'empresse de fixer à son bras. Quant à moi, j'avoue que je suis comme le vieil Alsacien de Daudet: «  Je n'ai pas confiance  ». Les insignes de la Croix-Rouge, quelque droit que nous ayons de les porter, ne me semblent pas devoir nous conférer un traitement bien spécial, à nous chauffeurs, au cas où nous serions pris. Et, d'ailleurs, je ne veux pas du tout envisager encore la perspective d'aller en Bochie, comme dit le fourrier. Avant cela, il y aurait peut-être bien des choses à faire qui ne demanderaient pas précisément l'usage de la croix de Genève...

Enfin, je prends tout de même un de ces brassards et l'enferme dans la poche de ma capote. On verra bien!

Puis, je cesse de voir et d'entendre, et, malgré une recrudescence nouvelle d'explosions qui secouent la frêle baraque comme si nous reposions sur la croupe d'un Vésuve en travail, malgré les claquements des portes et les courants d'air et les troublants conciliabules, je m'endors comme assommé.

Dix heures.

Mon sommeil a duré deux heures et demie, tout au plus .... Autour de moi, l'agitation est devenue si grande que je me lève à tout hasard, pour faire comme les autres. Au dehors, c'est le même froid dur, le même ciel gris, un peu plus haut peut-être et un peu moins fermé

Berger est parti au ravitaillement. Il y a eu un nouveau va-et-vient de voitures, de nouveaux échanges de conducteurs. Quelques-uns sont revenus qui essaient comme moi de se reposer et ne peuvent y parvenir.

Les nouvelles sont plus mauvaises que jamais; --- j'entends les nouvelles directes et celles qui ont quelque apparence de fondement. Pourquoi faut-il que les autres, celles qui seraient un peu encourageantes, n'aient aucune vraisemblance? Ainsi, quelques-uns s'accrochent à l'espoir de quelques progrès maintenus et continués dans la région d'Étain. Mais je sais trop que ce n'est pas vrai pour avoir questionné cette nuit les automobilistes de la S. S. 111 qui arrivaient de ce secteur .... D'autres nient la prise du fort de Douaumont. Mais il apparaît si nettement qu'ils ne savent rien!

En revanche, tous ceux qui viennent de rouler ont vu comme moi, et plus nettement que moi, parce qu'il faisait jour, le reflux des avant-trains sans canons, des mitrailleurs sans mitrailleuses, des fantassins isolés ....

Comme nous mangeons par persuasion, sans véritable appétit, la gorge serrée, Berger reparaît. Il nous conte son dernier voyage, une tournée invraisemblable sur la rive gauche de la Meuse : Verdun, Belleray, Dugny, Landrecourt, Ancemont, plus loin encore!... Notre camarade Verjus et lui n'ont pas trouvé le quart du ravitaillement qu'ils cherchaient. Mais, en revanche, ils ont failli ne point sortir de certains carrefours engorgés que les avions bombardent.

Seulement, ils ont appris et vérifié aussitôt une grande nouvelle. Pétain est arrivé! Il a pris aussitôt, personnellement, le commandement direct de la défense. En outre, le 20e corps débarque des camions automobiles. Berger en a rencontré les têtes de colonnes.

Commentées aussitôt, ces nouvelles sont pour tous un réconfort.

Pour ma part, je les accueille avec un tremblement intérieur: Le général Pétain accepte une situation entièrement neuve pour lui et dont il n'est à aucun degré responsable ; va-t-il réussir l'impossible? Pourra-t-il arrêter un flot incessant d'attaques acharnées, avec une infanterie écrasée et qui a perdu ses positions les plus fortes? Pourra-t-il même gagner du temps jusqu'à l'entrée en ligne de ses troupes fraîches, avec les débris d'une artillerie nettement dominée et sans cesse amoindrie?

S'il résiste obstinément sur la rive droite, c'est bien peut-être --- il faut dire les choses par leur nom ---s'exposer à une brusque et énorme débâcle. S'il prépare la retraite et la défensive sur la rive gauche, l'opération est bien grosse d'aléas.

C'est d'abord la nécessité --- ou je me trompe fort --- d'évacuer du même coup tous les Hauts-de-Meuse jusqu'au bois d'Ailly. Signe apparent, signe frappant d'un grand échec matériel et moral. Quel retentissement dans le pays! quelle dépression! quelles colères! Le chef qui commencerait un tel mouvement aurait beaucoup de chances de n'en pas assurer la continuation.

C'est ensuite la pauvreté --- pour ne pas dire l'inexistence --- des organisations défensives sur la rive gauche de la Meuse. Tout y est à commencer: un gros travail qui, pour être mené à bien, demanderait beaucoup d'hommes et bien des jours.

Enfin, engagés à fond, et partout, comme nous le sommes sur le front nord de Verdun, pressés et tenaillés par des forces supérieures, ce qu'il faut envisager surtout, peut-être, c'est l'extrême difficulté de rompre le combat pour quitter la rive droite. Les ponts sont rares. Ils sont étroits. Même engagée la nuit, une telle manoeuvre n'irait pas sans nous faire subir d'énormes pertes et peut-être même un gros désastre. En tout cas, pour contenir le temps nécessaire l'inévitable poursuite de l'ennemi, elle exigerait le complet sacrifice d'une arrière-garde équivalente à la moitié au moins des forces engagées sur la rive droite et à la presque totalité de l'artillerie.

Et après? Supposons Verdun évacué, les Hauts-de-Meuse abandonnés et occupés par les Boches, soixante mille hommes et plusieurs centaines de canons perdus, nos soldats découragés, profondément ébranlés dans leur confiance, qui sait au juste, qui oserait prévoir où s'arrêterait un mouvement de repli si vaste, si contraint, troublé par tant de lamentables sacrifices? -

Les fleuves sont de bien faibles barrières défensives. Ils sont parfois plus dangereux pour une armée en retraite qui les a derrière soi que pour une armée d'attaque, grisée par le succès, qui les aborde de front avec une hardiesse calculée et d'irrésistibles moyens.

L'expérience de cette guerre montre combien les énormes fleuves russes ont peu gêné l'offensive allemande de 1915 menée avec des moyens matériels relativement moins formidables que ceux que nous devinons ici.

L'avenir apparaît donc vraiment sombre, et un avenir très prochain, cet après-midi peut-être, peut-être la nuit qui suivra, peut-être demain .... Mais, quoiqu'il arrive, il faut que, du premier au dernier, à tous les degrés de l'échelle des fonctions et des risques, nous supportions tout avec calme pour que les troupes d'élite qui se battent là-haut ne refluent pas sur la Meuse, en désordre, éparpillées, décourageant les autres par l'exemple de leur inutile sacrifice, et pour que les chefs qui incarnent l'espérance de l'armée et du pays ne soient pas emportés dans un tourbillon de stérile colère.

Tout à l'heure est arrivé à la caserne Marceau un renfort d'artillerie : quatre pièces de marine à tir rapide, remorquées par des tracteurs automobiles. En hâte, les officiers cherchent une position de batterie. Les canonniers les attendent, garés avec leurs canons dans une cour. Empruntées à nos batteries de côtes, ces canons de 100 millimètres, longs et puissants, ont une portée de seize à dix-huit kilomètres. Matériel excellent, je n'en doute pas, mais insuffisant à contrebattre les si nombreuses batteries à longue portée qu'utilisent les Boches : 280, 305 et 380 qui tirent à plus de vingt, et trente kilomètres. Et puis, ce calibre de 100 millimètres est bien un peu faible contre de solides abris d'artillerie. Les effets d'une telle pièce doivent être assez comparables à ceux du 75, un 75 de plus grande puissance et de portée double. Cela est bon pour barrer les routes, faucher les colonnes à grande distance, bouleverser une préparation d'attaque. Comme le 75, c'est un merveilleux outil de défense.

Ainsi l'on retire de ce front, semble-t-il, les gros obusiers, les canons trop lourds et trop peu maniables. On ne garde et on ne renforce---comme on le peut---que les batteries légères et mobiles, hasardées en enfants perdus. N'est-ce pas comme si l'on disait:

«  Nous essaierons d'arrêter les attaques de l'infanterie. Dieu veuille que nous y réussissions! Mais, comme rien n'est moins sûr que notre succès, il faut prévoir la nécessité de faire la part du feu. Essayons donc, par avance, de limiter les chances de pertes d'un matériel trop rare qui, plus en arrière, nous sera indispensable pour soutenir une lutte désespérée.

Essayez d'échapper à l'obsession, à l'envoûtement moral qui résulte de ces conjectures, de ces réflexions que nos esprits fiévreux forment et reforment sans cesse! Tout vous y ramène, tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez, tout ce que vous faites. Ainsi le repas nous a distraits, quelques minutes, et un peu réconfortés.

Mais, tout en mettant les bouchées doubles, Berger poursuit:

«  Et pour le ravitaillement, qu'allons-nous faire ?

«  Dans une petite gare de chemin de fer meusien, nous avons trouvé un peu de pain, quelques boules seulement qu'on nous donnait par charité. Il faudra serrer les ceintures. On aura un quart de boule par homme pour vingt-quatre heures, et encore! Mais après?... La manutention de Verdun déménage. Les boulangers de la citadelle plaquent la pâte dans les pétrins et s'en vont à Bar-le-Duc, par ordre.

« Les dépôts de munitions et le matériel de l'arsenal sont en train de passer sur la rive gauche. Le parc automobile a filé l'autre nuit avec le parc d'aviation.

« Alors? Alors, on se demande si l'on peut être bien confiants, malgré l'arrivée du grand chef et des renforts.

« Si la confusion augmente un tant soit peu sur les routes, le ravitaillement deviendra impossible, impossible aussi l'évacuation des blessés. Et nous resterons tous sur la rive droite, sous le marmitage, sans pouvoir rendre aucun service ! »

Enfin, après une longue absence, le lieutenant est revenu. Il a cherché le médecin-chef des brancardiers divisionnaires et a fini par le trouver, perdu je ne sais où et sans liaison avec la 37e.

« Je ne sais rien, a-t-il dit. J'ignore l'emplacement du général de division, des généraux de brigade, des régiments, des postes de secours, de tout!... Je crois qu'il y a des zouaves et des tirailleurs engagés dans tous les coins. Mais comment les joindre? Les cyclistes n'arrivent pas à franchir les barrages. Sans avoir dépassé Belleville, mon groupe de brancardiers vient d'avoir quatre tués et vingt-deux blessés. Je ne veux pas l'exposer davantage et le faire démolir en détail. Vous voyez où j'en suis. Comment vous donner des ordres, puisque je n'en reçois pas moi-même? Faites donc ce que vous voudrez : travaillez pour les autres quand vous ne pouvez travailler pour moi. Seulement, vous devez, comme moi, rester où vous êtes, tant que la division ne bougera pas, dans un sens ou dans l'autre. »

Et cette réponse n'est pas étonnante. Et il ne faut pas crier au désordre et à l'incurie de chefs qui sont aux prises avec des difficultés formidables, qui payent de leurs personnes, dont la moitié, à l'heure actuelle, sont peut-être tués ou blessés. Qu'il est facile, dans un fauteuil, d'établir d'infaillibles liaisons en cas d'attaque! . .. Il ne reste pas moins que l'incertitude --trop explicable --- dans laquelle nous sommes plongés est une chose navrante. Comme sous le déchaînement d'un orage soudain, tout le monde est pris au dépourvu; la rapidité des coups de foudre empêche d'improviser les moyens de secours.

Cependant, à mesure que s'écoulaient les heures, voici que le bombardement a repris avec une violence plus terrible encore que celle d'hier. C'est comme si, après chaque accalmie, les Boches trouvaient le moyen d'augmenter le nombre et l'approvisionnement de leurs canons. Tout le massif des Hauts-de-Meuse, de Douaumont à Vaux, de Vaux au Rozellier, tout ce massif de lourdes collines, au flanc desquelles nous nous abritons, comme des fourmis derrière une motte de terre, les forêts décharnées, les champs livides, les casernes de planches grises, tout cela frémit et tressaille comme secoué par un tremblement de terre sans fin.

Mais, cette fois, soit qu'une saute de vent nous permette d'en mieux percevoir le son, soient qu'elles aient pu se reconstituer pour un suprême et héroïque effort, --- coûte que coûte, --- nos batteries se font entendre, nettement et vivement.

Oh! ces rafales de 75, aiguës, déchirantes, précipitées, comme on les distingue sous le tonnerre de leurs 210, 305 et 380! Comme on les devine, nos artilleurs, dont beaucoup sont tout proches, installés en hâte, à la grâce de Dieu, vite repérés, chacune de leurs petites pièces prise à partie par une ou deux batteries énormes, tirant quand même!

Ils ne peuvent rien contre ces monstres, à portée quatre fois supérieure et dont un seul coup bien placé suffit à briser leur effort et à les anéantir. Mais, ce qu'ils peuvent supérieurement, c'est battre les routes, faucher les fantassins gris. Alors, comme aux jours de la Marne, ils tirent, ils tirent avec toute leur adresse, avec toute la rapidité qui est leur force de leur orgueil. Il faut placer le plus grand nombre possible de coups, et de coups heureux, avant d'être réduits au silence ou à la mort ....

Et, là-bas, en face, comme on les devine aussi, les artilleurs boches, la plupart intangibles, bien installés, tranquilles, enfonçant dans les culasses de leurs canons, vastes comme des fours d'usine, leurs obus si lourds que, seule, une machine les peut mouvoir! Ils travaillent avec une précision d'automates, sans fièvre, sans inquiétude même, sûrs de leur affaire. Ils ne manqueront pas de munitions. Ils ne manqueront pas de pièces. Ils le savent. Derrière eux s'accumulent les projectiles hauts comme des hommes. Quand ceux-là seront partis, d'autres viendront, puis d'autres encore. Quand une batterie sera fatiguée, une autre la remplacera, toute neuve. Et ainsi de suite .... On les assure, du moins, qu'il en sera toujours ainsi.

Mai avant qu'on ait renouvelé ce matériel deux fois seulement, où en seront les Français, ces Français dont chaque assaut allemand marque un recul, dont les petits obus de sept kilogrammes ne peuvent gêner que l'infanterie qui attaque, là-bas, tout là-bas, si loin qu'on en distingue à peine les grêles fumées? On dirait des hommes armés de revolvers, excellents d'ailleurs, mais enfin simples revolvers, qui, à une distance d'un kilomètre, essaient de lutter contre d'autres hommes munis de mitrailleuses et de fusils automatiques. Les Français sont aujourd'hui comme les Russes et comme les Serbes. Pourquoi ne subiraient-ils point le sort de ces derniers.

Et je me rappelle la sombre parole de Napoléon, fâché par l'héroïque ténacité des Russes, à la Moskowa, et décidant de les écraser sous les obus:

«  Ils en veulent encore. Eh bien! qu'on leur en donne  ».

Voilà bien, j'en suis sûr, ce que pensent et répètent en ce moment les chefs de l'artillerie allemande.

Ainsi, plus nos canons montrent d'activité, plus le bombardement boche devient une chose effroyable. A chaque instant, on a l'impression que de nouvelles batteries se démasquent et que s'accélère la cadence des coups de foudre qui ébranlent tout.

Cependant, une éclaircie se fait dans le voile des nuées grises. Un rayon de soleil, bien pâle, tombe sur la neige et sur les bois. Presque aussitôt, une détonation éclatante, sonore, presque joyeuse, bien plus forte et brisante que celle du 75, retentit là-haut, à quelque huit cents mètres d'ici, entre le fort Saint-Michel et le fort de Souville. Une autre détonation, pareille, la suit ; puis une autre encore. Ce sont les 100 millimètres dé marine, déjà en batterie, qui tirent à toute volée. Ils n'ont pas perdu de temps!

Mais les Allemands, eux non plus, n'en perdent guère. Et ces fines et longues pièces ne sont pas entrées en action depuis une demi-heure que, déjà, voici les gros fusants ennemis qui arrivent avec un piaulement rapide et éclatent en l'air, comme s'ils s'écrasaient contre la paroi du ciel. Sur un coin d'azur, les nuages sales des explosions s'arrondissent et flottent lentement, vilaines masses lourdes, avant de se disperser.

Le lieutenant, frais et rose, comme toujours, et l'oeil brillant, nous apprend que les nouvelles sont meilleures. A défaut de la 37e division, introuvable, il est parvenu au quartier général du 20° corps, installé à la caserne Bévau. C'est le général Balfourier, chef de ce corps illustre, qui, sous la direction du général Pétain, prend avec autorité le commandement du secteur. Plus question d'abandonner Verdun. On résistera. On tiendra.

Aucun doute, assure-t-on, qu'on y réussisse.

Au 20e corps, on est très optimiste:

« Ils ne s'en font pas, je vous assure, dit le lieutenant, les gaillards de ce corps-la! Ils se sont installés à Bévau comme dans un secteur calme et leurs bureaux y fonctionnent très paisiblement.

«  En fait de nouvelles positives, le fort de Douaumont est très attaqué, très menacé, mais encore à nous. Il résiste. De même le village de Louvemont  ».

Oui, cet optimisme est beau, très beau et très nécessaire. J'admire l'énergie, et je me tais sur le parti pris qui l'inspire. Je sens qu'une âme et une volonté ont pris la direction de la bataille. Or, pas de volonté sans parti pris, pas de victoire sans triomphe sur l'impossible.

Mais comme on voudrait savoir ce que sont devenues depuis hier les deux divisions sur lesquelles s'acharne l'effort démesuré de l'attaque, les deux seules divisions qui puissent tenir le coup sérieusement et empêcher l'écrasement du 300 corps épuisé : la 14e de Belfort, déjà éprouvée par huit jours de présence en ligne dont quatre jours de lutte gigantesque, ---puisqu'elle était là dès le début de l'attaque et même auparavant, --- et notre 37e algérienne dont la dernière brigade fraîche s'engageait dans la nuit avec un si magnifique élan?

Les gros renforts n'ont pas encore passé la Meuse. Impossible qu'ils arrivent au feu avant demain matin. Or, d'ici là, vingt mille hommes peuvent succomber, quelle que soit leur valeur, s'ils sont attaqués par cent mille, ou davantage. Et tout fait prévoir qu'ils le seront, une fois de plus au soir et dans la nuit, après ce bombardement toujours amplifié!

Oui, notre lieutenant est revenu de Bévau avec une impression de réconfort. Mais, dès qu'il voit la tournure qu'ont prise ici les choses, il devient grave et réfléchit.

Les nuages se sont bien vite refermés sur le coin de ciel bleu qui apparaissait tout à l'heure. Une bise dure se remet à souffler sur la neige. A quoi bon rester dans cette cour glaciale pour guetter l'arrivée des shrapnells? En l'absence complète de tout abri, nous ne pouvons pas plus leur échapper ici que dans les baraquements. Donc, l'un après l'autre, nous réintégrons la chambrée poudreuse que nous croyions bien ne plus jamais revoir, et qui, jonchée de boîtes de conserves, de paperasses et de hardes abandonnées, a maintenant un aspect tout à fait lamentable.

J'ai retrouvé mon brancard et tenté, une fois de plus, bien vainement, de m'assoupir. La canonnade est par trop violente! On dirait des laves monstrueuses qui, après avoir jailli des entrailles de la montagne, y retombent en éclatant, avec le fracas et les effets du tonnerre. Et notre artillerie, cette fois, s'applique de toutes ses forces à répondre. Les 75 et les 100 de marine tirent sans discontinuer, par rafales. A l'Est, sur le rebord des côtes de Meuse, cachées dans les bois de Tavannes et de Moulainville, voici que de nombreuses batteries lourdes des batteries à nous --- ouvrent un feu violent. Celles-là, il se peut que le vent nous ait empêchés auparavant de les entendre. Mais je crois, plutôt, qu'elles viennent d'arriver, et se démasquent. Ce n'est que du 120, sans doute, et du 155. Mais cela suffit, à peu près, contre le 150 et le 210 allemand. Et, après tout, les Boches n'ont peut-être pas du 305 et du 380 à foison, pour réduire nos pièces au silence et les écraser exactement les unes après les autres.

Des camarades qui sont moins fatigués que moi, ou qui se sont reposés la nuit dernière, grimpent jusqu'au sommet des côtes, auprès des 100 de marine. Une heure après, ils reviennent étourdis. Le spectacle, est, paraît-il, inoubliable, poignant.

Vers l'Est, le rebord des Hauts-de-Meuse, les creux blancs de neige, les forêts violâtres, les lointains embrumés de la Woëvre, un immense paysage sévère révèle, dans toute son ampleur, le combat d'artillerie.

A toutes les distances, sur tous les plans de ce paysage qu'assombrit le crépuscule, jusqu'à perte de vue, des éclairs, des boules ou des barres de flammes, des nuages blancs et noirs explosent sur le sol et dans les airs, départs et arrivées trahissent la présence des canons. Il y en a des centaines et des centaines, jusqu'à dépasser le mille, peut-être, dans le champ d'une seule vue. Et les nôtres sont vraiment plus nombreux et plus forts qu'on eût pu le croire ce matin.

Seulement, au Nord, vers Fleury et Douaumont, la vue est limitée. Nos pièces tirent aussi dans cette direction, mais avec une infériorité de moyens qui serre le cœur. C'est bien là-bas qu'on sent le grand péril. On dirait que tout le plateau y brûle, explose et s'effrite en détail. Ce plateau n'est que flamme et fumée .... Les éclatements, au Nord, sont tels que leur brusque rayonnement d'incendie éclaire d'un seul coup un vaste pan du ciel crépusculaire et jette son reflet jusqu'au fond de notre chambrée.


Huitième chapitre

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