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A LA MÉMOIRE DES CONDUCTEURS D'AUTO-SANITAIRES MORTS POUR LA FRANCE. |
23 février 1916.
On a fixé le départ à dix heures, après la soupe.
Notre division n'est pas encore engagée. Elle s'achemine vers les positions que lui assignera le 30e corps, à Verdun. Et plusieurs jours s'écouleront, peut-être, avant qu'elle occupe un secteur.
Donc, nous partons sans hâte. Il a neigé. Il gèle fortement. A l'aube, le ciel était clair et laissait voir de grandes étendues d'un bleu vil et froid. Mais, bientôt, il s'assombrit, se bouche. Et la neige recommence de tomber sur le sol dur et blanc.
Réduite à treize autos, notre section fait assez médiocre figure. Encore devons-nous, au dernier moment, laisser une huitième invalide dont les roues sont très suspectes.
Et dans les douze carrioles qui nous restent, notre bagage de nomades s'amoncelle du plancher au toit: ballots de couvertures, caisses d'essence et d'huile, pneus de rechange, vivres de réserve, cantines, réchauds... et le matériel de la cuisine et celui du bureau.
Ces impédimenta m'inquiètent un peu et disent trop les heures calmes qu'a vécues depuis quelques semaines avec tout le 7 corps d'armée, la section 61.
Joignez à cela dix hommes en surnombre, deuxièmes conducteurs des voitures absentes, et les cuisiniers et les gradés. Je fais partie, moi-même, du groupe des conducteurs supplémentaires, et m'assois, tant bien que mal, dans la voiture 12 que pilotent Berger et Martin. Nous sommes deux, un camarade vendéen et moi, enfouis dans un ballot de couvertures, la tête courbée sous une table de fer mal suspendue.
Et le convoi roule mollement au bord de 1'Ornain, dont les eaux vertes rentrent peu à peu dans leur lit, et laissent apparaître les prairies, pâles et détrempées. Les flocons de neige s'y accrochent un instant et fondent aussitôt. Sur la place Reggio, à Bar-le-Duc, deux sections sanitaires, dont une anglaise, venues en renfort, sont prêtes à marcher. Un heureux hasard met sur notre chemin M..., un ami des jours anciens qui appartient depuis peu à une autre unité. Le bon M... a les coudes serrés, les genoux en dehors, l'air actif et pressé comme toujours. Mais, ce matin, son regard anxieux me frappe.
« Ici, dit-il, on assure que Verdun est bombardé d'une terrible manière. Des obus énormes, 380 et 420. Rien n'y peut résister. La ville deviendrait intenable. Par centaines et centaines les Verdunois ont quitté leurs maisons et arrivent à Bar. En outre, sur les lignes du camp retranché le bombardement serait effroyable depuis deux jours. »
Impossible de causer davantage. Poignées de main. Au revoir.... Et nous quittons la ville, à toute allure, ce qui n'est pas, dans l'espèce, une vitesse excessive, pour rattraper notre convoi.
Dépassant, croisant des files de camions, la voiture gravit le plateau meusien, à travers les prairies blanches et les bois rouillés qui en couvrent les pentes. Sous la neige, qui s'épaissit toujours davantage, ce pays austère donne à réfléchir. Et puisque nous devons y faire véritablement campagne, il nous faut, dès maintenant, former un acte de bonne volonté. Chose facile! en dix-huit mois de guerre, nous avons déjà gagné, perdu, puis regagné tant d'habitudes bonnes ou mauvaises.
Des villages gris, sales, pleins de fantassins qui s'agitent et piétinent, de tirailleurs qui s'enveloppent la tête de cache-nez multicolores et se recroquevillent dans leurs capotes moutarde. Sur la route, le gel et la neige succédant à la détente d'hier créent une forte tendance au verglas. Voici une automobile complètement versée au pied d'un talus. Quel fut le sort du chauffeur?
Nous avons rejoint le convoi, arrêté en file. Catastrophe : une voiture nouvelle reste en panne. Cause habituelle et normale : une fusée arrière brisée. On abandonne le chauffeur à son malheureux sort, au bord de la route. On embarque le second conducteur et son barda. Nouvelle surcharge pour la section, réduite, cette fois, à onze voitures.
On arrive au point de rassemblement quelques minutes avant midi. A Souilly, la neige tombe à gros flocons sur le sol gelé, où les pieds ne restent pas longtemps sans souffrir. Et les nuages étendent un voile uniforme, bas et brunâtre, sur le village aux longs toits plats et sur les champs dénudés. Les ressources du cantonnement sont médiocres.
Au nord de Souilly, une grange en ruines, incendiée naguère, reçoit nos voitures entre ses murs branlants et crevassés. Pour les hommes, le grenier, un minuscule et bas grenier, d'une masure que les amoncellements de troupes achèvent de salir et de ruiner. Voilà qui est un peu sinistre.
Nous pouvons toutefois calmer notre faim, avec une omelette que nous prépare une bonne femme adroitement sollicitée. Mon camarade Magnillat, un Lyonnais débrouillard et charmant, la providence de notre petit groupe, a découvert, à l'extrême issue nord du village, une maison abandonnée où logent des territoriaux du génie, cantonniers bretons hirsutes et boueux. Ils prétendent qu'ils ont loué ce gîte, mais consentent finalement à nous en céder une chambre, sous réserve de la traverser eux-mêmes, jour et nuit.
Bien humble chambre, et sordide avec sa fenêtre brisée, ses murs décrépits et moisis, un escalier de guingois qui mène je ne sais où et une porte à clairevoie ouverte sur l'écurie. Sous nos pieds, un carrelage disjoint, un amas de paille pourrie, de boue et de crottes de rats.
Nous balayons hâtivement cette crasse, bouchons la fenêtre tant bien que mal, et nous persuadons d'avoir de la chance.
Et, là-bas, dans l'auberge enfumée, au plafond bas, l'omelette bien chaude nous réconforte. Au dehors, calme relatif. Je veux dire : pas de canonnade perceptible. Mais des camions et des camions, sans arrêt, défilent et montent vers le Nord.
Soudain, Magnillat, que sa prévoyance a poussé dehors, revient en hâte.
« Vite,.., on déménage,... on part ... Arrivez tous ! » Surprise désagréable, protestations inutiles. Adieu le café chaud que nous préparait l'hôtesse...
Nous courons sur la neige glissante où coule, en ruisseaux rouges, le sang d'un abattoir voisin.
Puis, en quelques minutes, nos bardas réembarqués, les voitures sorties de leur grange en ruines et mises en ligne, nous sommes prêts et démarrons vers Landrecourt. C'est une demi-étape dans la direction de Verdun, sur le chemin suivi par la 37e division. Pourquoi ce départ précipité? Nous allons bien voir.
Au nord de Souilly, les caractères de la région restent sensiblement les mêmes qu'au Sud. Un plateau mamelonné et nu, où les tiges mortes des chaumes pointent sous le manteau livide de la neige. A droite, à l'Est, des bois épais dont les rameaux violâtres frissonnent sous le dur vent lorrain. Aucune vue directe sur la Meuse et moins encore sur Verdun que masque une ligne compliquée de lourdes collines.
Puis, à deux lieues à peine de Souilly, nous nous engageons sur un étroit chemin qui s'enfonce dans les bois. Ce chemin est bossué, creusé d'ornières et de trous, dur à casser toutes nos fusées de roues si fragiles. Pour simplifier notre marche, un gros camion dérapé bouche exactement tout le passage. A quarante hommes, aidés par quelques chauffeurs « embouteillés » à notre suite, nous tirons à la corde, poussons et, finalement, déportons et garons le mastodonte.
Le froid devient âpre et, dès qu'on s'arrête, mord cruellement le visage et les mains. La neige durcit. On sent avec appréhension qu'il en reste de nouvelles masses suspendues dans le ciel bouché.
Et, avec une appréhension plus sérieuse, je me répète les termes du communiqué le plus récent, un bout de dépêche, collé sur un mur à Souilly que j'ai pu lire en hâte:
« Les attaques ennemies sur Brabant et la rive droite de la Meuse ont été repoussées. Après un très violent bombardement et au prix des pertes considérables, l'ennemi a réussi à occuper le bois d'Haumont. »
J'essaie de me rappeler aussi précisément que possible les termes de cette laconique petite note. Je tente de lire entre les lignes et suis obligé de m'avouer à moi-même que mon impression n'est pas bonne.
D'abord, --- quelle qu'en soit l'importance, d'ailleurs, --- la grande attaque allemande si longtemps attendue, la voici. C'est bien sur Verdun qu'elle se déclenche. Et, sans aucun doute, elle commence par un important succès. Le bois d'Haumont, c'est au moins, en profondeur, un kilomètre gagne par l'ennemi. Et puis, on néglige de nous dire ce qui s'est passé à droite, à gauche... et ensuite... ensuite, depuis les vingt heures qui se sont écoulées!
Au crépuscule, --- un crépuscule louche et traînant, sous le même ciel bas qui, depuis le matin, n'a fait que s'assombrir, nous arrivons dans un petit village enfermé de toutes parts, caché, défilé entre des bois et des coteaux nus, au bord d'un ruisseau qui se glisse en méandres vers la Meuse invisible.
Deux longs bras de route enserrent l'église élevée sur un tertre. Les maisons en pierrailles et torchis, blanchies à la chaux, peintes en bleu ou en rouge-sang, basses et profondes, abritent sous leurs toits plats une foule de soldats : garde-voies, territoriaux, fantassins du 164e qui appartient à la défense mobile de Verdun. Aussi bien nous approchons de la place, et c'est un fort, le fort de Landrecourt, qui, à un kilomètre environ au Nord couvre de sa masse enfouie, à peine dessinée, le sommet de cette grande colline chauve qui s'enfonce dans la nuit.
La S.S. 61 est arrivée à Landrecourt avec dix voitures, c'est-à-dire exactement réduite de moitié. Tout à l'heure encore, nous avons dû laisser une auto sur la route. Encore une fusée brisée, naturellement. C'est lamentable. Et cette dernière auto contient l'indispensable matériel de la cuisine. I] faut qu'un de nous revienne sur ses pas pour le recueillir. Le Destin a voulu que notre voiture arrivât en queue de colonne. C'est donc nous qui, à peine arrivés, recevons l'ordre de virer de bord, de décharger nos bagages au hasard, pêle-mêle, et d'aller chercher fourneaux et marmites.
L'honnête Martin se charge de cette mission, après que nous avons, au petit bonheur, jeté à terre, puis abrité dans une grange les multiples bardas de cinq ou six conducteurs que nous transportons.
Visite du cantonnement. Deux greniers obscurs, pouvant contenir vingt hommes chacun. On y accède par des échelles, et les planchers disjoints appellent la prudence .... Au rez-de-chaussée, des chevaux s'entassent et des artilleurs.
Plusieurs échelons d'artillerie lourde. Cinq cents hommes encore affluent dans ce pauvre village. Comme nous, ces hommes ne sont pas très sûrs de pouvoir dormir. Notre lieutenant même a reçu un ordre un peu vague qui l'appelle à Verdun sans délai. Mais tout paraît calme; et notre division, à coup sûr, n'est pas encore en ligne. Donc, le lieutenant croit pouvoir attendre un peu et ne partir que demain à la première heure.
« Mangez le plus vite possible, nous dit-il. Repas froid. Et couchez-vous. Dormez. Sans ordres, je tolère que vous dormiez jusqu'à plus ample informé. Mais, qu'on ne l'oublie pas, nous sommes ici en cantonnement d'alerte et prêts à partir au premier signal! »
Quel dommage! Magnillat, encore, ---toujours lui! --- nous a déjà trouvé un petit home chez de braves gens qui nous accueillent au coin de leur feu. Un petit logis blanchi à la chaux, bien propre, bien honnête, et qui paraît si bon au sortir de cette nuit livide et glacée. La ménagère se réjouit d'avoir ce soir une bonne visite : celle de son mari, territorial du camp retranché qui, souvent ainsi, arrive chez lui par surprise et passe quelques heures auprès de sa femme et de son petit enfant.
Ce territorial est un paysan bien découplé, très robuste, aux mains énormes, avec l'expression concentrée, un peu rusée et fermée des Meusiens. Venu en fraude, il se méfie des paroles indiscrètes et paraît songer que « le silence est d'or ». Il travaille dans les forts et autour des forts et loge dans une casemate à Saint-Michel ou à Belleville.
« Oui, les Boches bombardent. Il paraît que c'est assez fort. Mais nous autres, nous ne voyons guère .... »
Au coin du feu, il y a aussi un oncle, un brave oncle de cinquante-cinq ans environ, aux yeux bleus et clairs, à la figure osseuse et parcheminée. Il arrive tout droit de Damploup, un village situé à l'est de Verdun. Ordre d'évacuer la population civile. Il a bien fallu s'en aller.
Pas troublé, pas ému du tout, avec une vive animation et je ne sais quelle gaieté rude et aiguë, ce paysan lorrain nous explique comment, après tout, cette mesure s'imposait peut-être.
« On a été tranquille deux ans, ou à peu près. Autant ne rien dire de ce qui tombait chez nous. Mais, depuis deux jours, les obus arrivent sur le village, tout partout. Il y a beaucoup de maisons qui flambent,--- on n'y peut rien, --- et des cadavres dans les rues, des hommes et des chevaux. Dès qu'on sortait, on risquait de marcher dans le sang. Ce n'était plus la place des femmes. Les soldats, ils ne font pas attention à tout cela, qu'est-ce que vous voulez? Tant que la maison restera debout, ils auront de la place chez moi; et je le leur ai bien dit: « Tout ce que je laisse sera pour vous. »
Oui, mais quels sont les résultats militaires survenus au cours de ces deux journées, notre homme, évidemment, n'en sait rien. En tout cas, il paraît difficile que les Boches aient prononcé une attaque de grande envergure. Ce paysan le saurait. Tout le monde ici le saurait. J'arrive à espérer qu'il n'y a eu qu'un grand bombardement démonstratif et une simple attaque locale.
Au dehors, silence. Pas un coup de canon perceptible. Huit heures. La nuit est très noire. Sur le sol, on devine à peine le pâle tapis de la neige; et dans les rues encombrées, à chaque pas, on risque de heurter un groupe de chevaux, un caisson ou la flèche d'une charrette. Des officiers, çà et là, confèrent, donnent des ordres et gesticulent. Non, décidément, il y a quelque chose dans l'air. Aussi, craignant un nouveau départ précipité, nous rechargeons une fois de plus nos paquets dans notre voiture libérée.
Et puis, trébuchant sur la neige glissante, à bâtons, mêlés à des artilleurs comtois accablés de fatigue, nous nous hissons dans un grenier où, déjà, la plupart de nos camarades sommeillent et ronflent puissamment.
Bientôt, étendu sur mon brancard, roulé et réchauffé dans mes couvertures, j'essaie à mon tour de dormir. En vain! Je ne puis secouer l'inquiétude que j'ai commencé à ressentir, plus ou moins, depuis Souilly, l'impression de ce pesant mystère qu'il me tarde de voir éclairci. Les termes du communiqué me reviennent à la mémoire. J'essaie d'imaginer ce qu'ils sous-entendent et ce qu'ils cachent encore ....
Cependant, la rue appartient aux camions, qui, sans arrêt, sans interruption, affluent de Bar-le-Duc et font trembler au passage la rue gelée et notre maison branlante.
Et puis, à intervalles réguliers et qu'on pourrait mesurer, semble-t-il, un son grave et vraiment sinistre ébranle profondément les airs calmes. Cela vient ou paraît venir exactement de Verdun. Ce ne sont point des coups français, mais, bel et bien, des marmites allemandes. Et quelles marmites! Une d'elles, surtout, éclate avec une puissance, avec une gravité sauvages. La terre et notre grenier ont frémi comme sous un choc sismique ou la secousse d'une éruption. Le 210 lui-même n'a pas cette violence. Pour la première fois depuis le début de la guerre, j'appréhende les jours qui vont suivre et suis tenté de regarder en arrière.
23 février, 23 heures
Onze heures et demie . Minuit. --- A peine commençais-je à m'assoupir, et les poutres du toit sombre, vaguement éclairées d'en bas par un falot, commençaient à danser et à s'évanouir devant mes yeux, quand le maréchal des logis Chauvot fait irruption parmi nous :
« En bas! Tous debout! Le lieutenant a reçu un second ordre. Il faut partir immédiatement. »
Où? Pourquoi? Les questions se pressent. Et je sais, bientôt, par l'officieux A..., que nous devons rejoindre la caserne Marceau, annexe du fort Saint-Michel, à quatre kilomètres environ à l'est de Verdun.
Cette fois encore, le branle-bas de la section est vraiment rapide et l'ennuyeux arrimage de nos brancards et de nos couvertures, parmi tant de bagages inutiles, s'effectue en quelques minutes.
La nuit est plus hostile encore et le froid plus pénétrant qu'à notre coucher. Le disque de la lune finissante, aux trois quarts effacé, a monté tristement au ciel éclairci où apparaît, maintenant, tout le champ des étoiles. Une vague lumière du Nord traîne sur la blancheur livide des maisons, des champs et de la route où grouillent les taches noires des hommes, des chevaux et des caissons. L'artillerie a reçu le même ordre que nous, et, comme nous, déménage.
Vers Dugny et la Meuse, la route suit l'étroite vallée d'un ruisseau dont les méandres sont dessinés par des saules et par de hauts peupliers d'Italie. A gauche, deux vastes mamelons chauves, dont les pentes sont de naturels glacis, portent les forts de Landrecourt et de Dugny. L'air est calme, Dieu merci! mais le brouillard pénétrant, glacé, lancinant.
Maintenant, j'ai repris place sur le siège de la voiture 12 à côté de Berger, et l'excellent Martin s'est assis à mes pieds. C'est que je veux étudier attentivement le chemin suivi, et, d'autre part, je n'ai aucun désir de traverser Verdun enfermé dans une boîte.
Jusqu'à Dugny, le triste paysage d'hiver n'a rien que de normal. Dugny est un gros village clair, d'aspect moins pauvre que tant d'autres villages meusiens, où j'imagine que, sans la guerre et sous un soleil d'été, il doit faire bon vivre. Ici, la vallée s'est élargie. Au bord des eaux courantes du ruisseau débordé qui affleurent la route même et, par endroits, l'envahissent, des camions automobiles et des chariots parqués disent que les parages sont à peu près sûrs.
Puis nous nous orientons vers le Nord-Est à travers des prés et des champs. Mais ici la neige qui couvre toutes choses, des écharpes de brouillard fin et le vent qui flagelle nos yeux nous cachent les lointains et nous empêchent de saisir les grands aspects du pays.
Et c'est à quelques centaines de mètres seulement du fleuve qu'une immense tache pâle nous révèle soudain la Meuse. Nous avons traversé une ligne de chemin de fer : double voie qui reliait Verdun à Lérouville, inutilisable depuis quinze mois. Les Boches l'ont coupée et la possèdent à Saint-Mihiel. Le ravitaillement de Verdun s'en trouve d'autant paralysé.
Puis, c'est Belleray. La rue d'un hameau désert, endormi, plein de fantassins, à en juger par les sentinelles qui montent la garde çà et là. Nous atteignons l'entrée d'un pont singulièrement étroit, mais qui, en revanche, paraît long, démesurément long.
Et la Meuse, entr'aperçue tout à l'heure, ou plutôt devinée, s'étale devant nous, puis sous nos roues. Elle s'étale, vaste comme un lac ou comme un estuaire, large de huit cents mètres au moins, énorme, majestueuse, --- et, surtout, menaçante. Devant nous, à l'Est, au terme de la masse des eaux, se dresse une muraille de collines qui bouche toute vue, masse bleuâtre et sombre encore qu'ensevelie sous la neige, parce qu'elle échappe à la vague lumière de la lune. On dirait un glacier vu à contre-jour. Ce sont les Hauts-de-Meuse.
Oui, bien menaçant et redoutable, ce fleuve démesuré et d'autant plus qu'il dépassé ici au moins dix fois sa largeur normale. En pleine crue, il s'écoule à travers des prairies malheureusement trop plates, où son irruption ne rencontre aucune barrière.
Le pont qui traverse le lit véritable de la Meuse est bientôt franchi. Ensuite, la nappe de l'inondation est, par bonheur, dominée de haut par une levée rectiligne que suit la route.
Donc, aucun risque ici que les communications soient coupées par les eaux entre l'une et l'autre rive, --- en temps normal.
Mais en guerre, au cours d'un mouvement de retraite, avec une telle inondation, je n'ose pas y penser !...
A notre gauche, dans les impénétrables profondeurs de la vallée, bien loin, semble-t-il, quelques détonations très sourdes. Mais, depuis quelques minutes, aucun éclatement de gros obus sur Verdun. Au ciel, de rares éclairs, une ou deux fusées jettent de grandes lueurs tremblantes sur la crête des collines. Que faut-il croire? C'est à peine comparable, dirait-on, à l'activité des nuits les plus calmes dans les secteurs les plus insignifiants que j'aie vus...
Encore un pont assez court sur un petit bras du fleuve qui prolonge l'inondation. Puis, un talus; et nous traversons un nouveau bras d'eau, régulier celui-là et bien maîtrisé, qui est le canal latéral à la Meuse. --- Au bord des hauts peupliers qui en jalonnent les berges dorment, en longues files, des remorqueurs et des chalands, tristes épaves noires, embouteillées, immobilisées et par l'envahissement de la Belgique et par la hernie de Saint-Mihiel. Ces bateaux vides, abandonnés, ont quelque chose de lugubre et, je ne sais pourquoi, ajoutent un nouvel accent aux impressions qui m'assaillent devant les terres ensevelies sous la neige, comme à jamais mortes, et les eaux déchaînées, irrésistibles.
Glissant sur la neige, nos voitures s'accrochent à grand'peine au sol et grimpent la roide falaise des Hauts-de-Meuse. Là-haut, sur une grande route, une auto-projecteur, en faction, nous aveugle de ses phares. Le paysage devient plus mystérieux encore et plus fantastique. Nous atteignons une large route qui, au tiers de leur hauteur totale, suit le flanc des Hauts-de-Meuse, et, après un virage à angle aigu, il semble que nous revenions sur nos pas.
Alors, dominant la vallée, nous avons l'impression de planer sur un gouffre. La faible lumière de la lune et des étoiles s'offusque de minute en minute, et je n'arrive plus à distinguer que l'immense tache terne et plombée du fleuve et, par delà son lit gigantesque, un océan de formes lourdes et sombres qui se détachent à peine sur le ciel refermé.
Cependant, là-bas, sur la rive gauche, à droite, en avant, des faisceaux lumineux s'échappent à intervalles irréguliers de postes invisibles, errent un instant sur le fond sombre des nuages, et puis s'éclipsent et rendent la nature à son impénétrable mystère. Soudain, un halètement nous fait sursauter et les voitures s'arrêtent brusquement les unes contre les autres. C'est un train stratégique qui traverse la route à l'improviste et grimpe vers quelque batterie avec une charge d'obus, lançant une pluie d'escarbilles et de vapeur condensée.
Au Nord, en avant, Verdun tout proche est encore invisible. Pas une lumière, pas une tour, pas une flèche d'église, pas une maison même qui se distingue du vague domaine des choses grisâtres et sans nom. Alors je renonce à m'orienter, à fixer dans ma mémoire des points de repère mal reliés et qui, pour l'avenir, m'induiraient en erreur.
Désormais, nous cheminons très lentement, très prudemment. Les Allemands tirent beaucoup la nuit, sans crier gare. Leurs gros obus s'abattent avec une effrayante soudaineté, sans aucun sifflement précurseur, sur des coins que la sagesse commande d'éviter autant que possible. Vingt fois le lieutenant s'arrête, consulte sa carte.
Nous avons atteint un groupe de maisons abandonnées, de petits jardins, des pépinières, des villas d'officiers et des guinguettes à soldats dont les engageantes affiches contrastent bien étrangement avec la tristesse lugubre de cette nuit.
« Il faut, a dit le lieutenant, que nous contournions Verdun par les faubourgs, mais sans entrer dans la ville par la porte Saint-Victor. Ce serait tout à fait malsain. »
Peut-être exagère-t-il un peu. En tout cas, la nuit est maintenant très silencieuse, et je n'entends d'autre bruit que le ronflement de nos moteurs et celui des camions voisins. Car il y a des camions ici, tracteurs d'artillerie lourde et convoyeurs d'obus, garés tant bien que mal à l'abri des cours ou même au bord de la route.
Voici un carrefour, une vaste promenade improvisée sur des glacis et sur d'antiques remparts. Nous sommes donc au seuil de Verdun. Mais le cour de la ville reste complètement dissimulé dans la nuit.
Après quelques détours sur les boulevards extérieurs, nous nous écartons franchement de la Meuse et piquons vers l'Est, à travers un faubourg tout neuf. Bâtiments de casernes, longs murs blancs sertis de briques, et, de part et d'autre de la rue droite, petites maisons économiques d'officiers et de sous-officiers, débits de vins et épiceries : c'est, par excellence, le quartier moderne d'une ville de garnison avec toute sa banalité et sa laideur géométriques. Allons! ce bombardement de Verdun n'a pas encore pris de trop graves proportions!
Mais il y a tout de même, çà et là, de gros trous dans les murs. Et toutes ces maisons paraissent abandonnées. Pas une lumière, pas un feu. Des automobilistes qui veillent auprès de leurs camions ont l'air à demi résigné, à demi méfiant de ceux, qui sentent peser la menace de la mort.
Toutefois, à mesure qu'on s'éloigne de la ville et qu'on grimpe doucement vers Étain, je sens très bien que nous rentrons dans une zone de sécurité.
A droite et à gauche, des collines bombées nous enferment et nous protègent. Leurs masses paraissent énormes sous le ciel changeant où brillent à nouveau des étoiles.
Mais le vent n'a pas désarmé, et, par bourrasques, la neige et la poussière gelée cinglent nos visages transis. Malgré ma peau de bique, je me sens comme déshabillé par ce froid aigri et lancinant. Et nous craignons que nos pieds soient bientôt mordus par le gel.
Enfin, nous nous sommes détachés de la grand'route et attaquons les pentes du fort Saint-Michel qui, à gauche, nous dominent. Là-haut, très haut, dirait-on, brillent des successions de feux qui révèlent, à n'en pas douter, la présence d'un fort ou d'une grande caserne.
Il est environ une heure du matin. Je rêve d'un asile qui abrite nos têtes et où, roulés dans nos couvertures, nous puissions nous réchauffer et dormir. Que ce soit dans les casemates d'un fort ou dans les chambres d'une caserne repérée, peu importe! On verra demain comment tirer de la situation le meilleur parti.
En attendant! un peu de chaleur, de repos et de sommeil nous ne voyons rien au delà.
Oh joie ! Après avoir croisé, dépassé, risqué d'accrocher vingt convois de camions et d'artillerie, sous un déchaînement accru de bise froide et de neige glacée, c'est bien décidément vers les feux prometteurs que nous nous dirigeons.
Et, bientôt, nos dix voitures pénètrent dans les cours d'une immense caserne.
Improvisés, bâtis en hâte pour de nouveaux régiments, à la récente époque où fut appliquée la loi de trois ans, des bâtiments parallèles s'alignent à la lisière d'une forêt, sur des terre-pleins à escaliers, à flanc de coteau. La moitié de ces bâtiments sont en planches, mais solides, bien joints. Malgré l'afflux de nombreux détachements, il y reste beaucoup de place, et nous y achèverons la nuit avec délices.
Mais à peine avons-nous mis pied à terre ---et notre état-major a-t-il, en hâte, réservé quelques chambres pour la section, le lieutenant nous rassemble :
Déchargez immédiatement tout le barda, cuisine y compris. Jetez-moi cela dans la cour, oui, par terre. Il ne faut pas perdre une minute. Vérifiez votre charge d'essence. Et que toutes les voitures soient aussitôt prêtes à partir, avec chacune deux conducteurs et cinq brancards. Les conducteurs supplémentaires vont apprêter et nettoyer le cantonnement.
Une seule auto ne marchera pas : celle qui doit assurer le service de l'ordinaire. On choisit la voiture 3 pour remplacer notre habituelle « Sanitaire-patates » qui fut laissée en panne. Berger, sur mon conseil, accepte de conduire la 3. Il passera donc cette nuit à la caserne. Quant à moi, restant affecté la voiture 12, je suis désigné pour partir avec Martin. Adieu donc un peu de chaleur et de sommeil que j'espérais !
Mais j'ai bientôt pris mon parti. Et comme, renseignements pris, nous allons d'urgence chercher des blessés au poste de secours, je vais enfin savoir, à peu près au juste, ce qui se passe et quelle est la portée de l'avance allemande. Car, d'ici même, en pays inconnu, les éclairs qui, au Nord, par-dessus la forêt, illuminent à chaque instant le ciel, et les détonations sourdes et creuses qui parviennent à nos oreilles n'ont pas une signification très claire.
On distingue à peine les départs des arrivées, on ne mesure guère les distances et les directions. Et nous savons, par expérience, qu'à certains jours et en certaines positions, de terribles bombardements restent mal perceptibles, s'ils viennent des lignes ennemies et de vingt kilomètres environ.
Malheureusement, à peine sommes-nous sortis de la caserne Marceau et dévalons-nous sur les pentes du fort Saint-Michel, je m'aperçois que j'ai oublié ma carte là-haut. Et, au surplus, impossible de me rappeler le nom du poste de secours désigné.
Gare à la panne qui nous isolerait de la colonne! Pour ne pas nous laisser couper et bien suivre l'auto qui nous précède, --- notre voiture est la dernière du convoi, --- il faut que je regarde pour deux. Car mon Martin n'est rien moins que débrouillard. Il conduit plutôt mal et assez durement notre singulière Jeffery. Mais, trop peu familiarisé encore avec cet instrument, et, d'ailleurs, très mal en point et l'épaule raidie par ma récente piqûre, fiévreux encore, je dois laisser le volant aux mains de cet excellent Breton.
Maintenant la route est plus encombrée. Des camions, des pièces lourdes, des caissons, des groupes d'infanterie. Comme elles peuvent, nos voitures se glissent à travers ces files épaisses d'hommes et de matériel. Notre lieutenant marche en tête. En outre, les sous-officiers accompagnent le convoi.
Par une voie plus large, sensiblement parallèle à celle de tout à l'heure et qui est la vrai route directe d'Étain, nous revenons vers la ville de Verdun. J'entrevois un faubourg à peu près semblable à celui que nous avons traversé déjà.
A droite et à gauche, de grandes casernes évacuées. Une succession de maisonnettes et de villas, monotones et banales. Silence et solitude. En avant, la chaussée toute blanche de neige et les formes glissantes de nos voitures qui se détachent bizarrement sur le halo lumineux de leurs phares.
A la hauteur de la Meuse, nous tournons à angle droit vers le Nord.
Un gendarme nous passe la consigne d'éteindre toute lumière, même nos lanternes à pétrole. Et, lentement, nous nous remettons en marche, au bord même du fleuve, sur un très large boulevard. Enserrées ici entre de hautes berges, les eaux glissent profondes, vaguement luisantes. Sur la rive gauche, par delà leur tache livide, j'entrevois de hauts groupes de peupliers et la masse confuse de la ville.
Nouvel arrêt. Une à une, les voitures doivent contourner, au pas, un trou creusé en pleine route et qui, heureusement, n'en barre que la moitié droite ainsi que son trottoir. Six à sept mètres de diamètre, quatre mètres de profondeur, pour le moins. Une dizaine d'ouvriers civils, en cottes noires, silencieux, travaillent à boucher cet entonnoir gigantesque. Impossible de voir les têtes de ceux qui remuent la terre au fond de la cuvette. L'oeuvre d'un 380, à n'en pas douter, un de ceux que, tout à l'heure, de Landrecourt, j'entendais choir avec cet horrible bruit caverneux.
Martin, lui, croit bonnement que ces hommes travaillent à creuser une place pour des fondations. Je lui explique ce qu'il en est :
« Oh! malheur! » fait-il avec un air de conviction rêveuse qui arracherait des larmes au Kronprinz lui-même. « Malheur! C'est-il méchant! »
Oui, pauvre Martin, bien méchant! Comme toute l'oeuvre que nous allons voir accomplie en nous approchant de la ligne de feu. Et comme la cruauté, la malice profonde de la guerre sont ici durement soulignées et comme décuplées par l'hostilité des choses !
A mesure que nous nous éloignons de Verdun, suivant un long faubourg au pied de coteaux abrupts, la Meuse s'écarte de notre route. Une côte, et voici que nous dominons la vallée brusquement élargie, plus vaste encore en aval de la ville qu'elle ne l'était en amont et, autant que je le devine, plus inondée.
A gauche, d'une cinquantaine de mètres, nous dominons une véritable mer où la vague lumière qui tombe encore du ciel répand un éclat louche et vitreux, très distinct de l'immensité blanche et terne des plaines et des coteaux émergés.
A droite, adossées aux coteaux, des maisons abandonnées ont un aspect lamentable et tragique. L'une est crevée de part en part, défoncée ; une autre a son toit bouleversé, des poutre jetées en pleine route.
Cela indique qu'à une quinzaine de kilomètres de la zone primitive des attaques, cette route fut et reste, évidemment, plus que jamais, repérée et prise d'enfilade par l'artillerie allemande. Et le 380 n'est pas seul entré en jeu. Ces cratères que nous apercevons à chaque instant, désormais, et contournons de notre mieux, ce sont des 105, des 130, des 150 qui les ont creusés, obus terriblement soudains et dont l'envoi rapide et abondant n'est que trop facile. Soudain, nous cessons de grimper, atteignons un croisement de routes, où veille un soldat, baïonnette au canon, et d'où l'on gagne évidemment des forts et des crêtes stratégiques.
Surprise : devant nous s'ouvre une plaine sombre, immense étendue noire, libre, ouverte, où nous allons nous engager sans la moindre protection naturelle. A deux kilomètres seulement de Verdun, trois au plus, va commencer pour nous la zone critique.
Face à notre convoi et presque dans l'axe même de la route rectiligne, à une distance que je n'essaie pas d'évaluer, le feu d'artillerie fait rage; et parmi les rayonnements des départs, brusques, intenses, incroyablement nombreux et précipités, parmi les boules rougeâtres des arrivées, une grosse flamme, rougeâtre elle aussi, lugubrement immobile et jamais éteinte, monte de la terre sombre vers le ciel invisible.
Un incendie, certainement, village ou ferme qui brûle sous un tir très violent, un de ces tirs de barrage qui doivent rendre intenables chemins, cantonnements d'abris, dépôts de munitions et postes de secours. Pourvu que nous n'ayons pas à traverser cette zone de foudre et de flammes!
Décidément, cette route est pleine d'embûches, et, avant tout, il faut nous efforcer de ne point rester en panne et de ne point nous rompre le cou. A chaque instant, la colonne stoppe à l'improviste et dans un périlleux désordre... C'est un groupe de fantassins qu'il ne faut pas écraser, deux ou trois cuisines roulantes qui reviennent en hâte, et les trous de marmites entrevus à quelques mètres de nos roues et qu'on évite en acrobates.
Plus loin encore, il s'en faut de peu que nous n'allions tous donner en plein dans une auto arrêtée au milieu de la route, son train avant fauché.
Tous ces incidents de route, et l'attention soutenue, l'attention de myopes qu'ils exigent, nous empêcheraient de penser à l'incendie et à la rafale d'obus s'il ne devenait bientôt évident que c'est de ce côté qu'il faut voir la prochaine embûche, et une embûche un peu plus sérieuse que toutes les autres.
Je m'en doutais cet incendie était beaucoup moins éloigné que les yeux et la première réflexion ne donnaient à croire. Et, maintenant, la haute lueur toute proche éclaire devant nous la neige et les noirs squelettes des arbres. Un grand village détache à contre-jour sur le halo rouge les sombres masses de ses maisons basses, et, confusément visible par instants, une flèche d'église, courte et trapue.
C'est, au coeur même du village, une ou deux maisons, peut-être davantage, qui brûlent, et sur le foyer de l'incendie les gros obus s'abattent en étincelant, avec les craquements sinistres du tonnerre.
Arrêt, à cinq cents mètres à peine du feu. Devant nous, une bifurcation : deux routes qui pénètrent, d'ailleurs, l'une et l'autre, en plein village. Des fantassins qui reviennent du feu, épars, pressés, halelants, car ils ont traversé le barrage au pas gymnastique, nous distinguent et crient :
« Les autos!... Prenez à droite! ... N'allez pas à gauche! Çà tape,... ça brûle! »
Et nous nous engageons sur le chemin de droite.
Inévitables, ici, les trous de marmites ! Nos voitures s'enfoncent, rebondissent, tressautent à se briser. Impossible d'aller vite. Nous voici en plein village. A notre gauche, les obus sifflent et craquent plus violemment. Par bonheur, des pâtés de maisons retiennent les éclats les plus dangereux, et ce n'est qu'une grêle de tuiles, de pierres et de menue ferraille qui volent autour de nous et arrosent les autos .... Les flammes nous éclairent et permettent au lieutenant de se guider lentement, au pas, mais sans erreur.
Après un sinistre carrefour que j'entrevois à peine, il y a des maisons qui restent encore intactes. A cent mètres de l'incendie et du marmitage intense, nous trouvons un petit quartier qu'on peut croire encore préservé et --- très relativement --- sûr.
Garée au bord d'une maison blanche, une auto indique le poste encore maintenu d'un général et d'un médecin divisionnaire.
Le village est passé. Nous respirons un peu. La route s'enfonce dans une vallée très étroite et profonde, une vraie gorge de moyenne montagne enserrée entre des collines lourdes et massives aux abrupts glacis. Paysage triste et sauvage. Mais ce n'est pas une solitude !
Voici, en effet, le plus invraisemblable grouillement d'hommes et de chevaux, de voitures et de caissons que j'aie encore jamais vus rassemblés en si peu d'espacé.
Et, d'abord, une roue sur le bas-côté, l'autre dans l'ornière durcie, une file d'avant-trains et de caissons stationnent, tout attelés, les conducteurs pied à terre. Au milieu de la route, une autre file, plus large et plus encombrante : fourragères et camions-autos. A droite, enfin, reste un étroit passage où, suivant d'autres autos sanitaires et des fantassins, nous essayons de nous engager.
La difficulté est encore accrue de ce que tous ces véhicules ne s'orientent point dans le même sens. Des caissons, la plupart sont tournés vers le Nord-Est, et, Dieu merci! restent immobiles. Mais il en est d'autres qui, pour se ravitailler, cherchent à revenir en arrière. Les camions automobiles, eux aussi, reviennent et glissent, et menacent tout sur leur passage.
Les autos légères, heureusement, vont toutes vers l'avant, comme nous. Et, bon côté d'un état de choses à tant d'autre égards si inquiétant, le sol est partout dur et résistant.
Mais quel froid aigu, douloureux! Et quelles lueurs, quel fracas d'enfer emplissent, d'un bout à l'autre, cette gorge où nous pénétrons!
A gauche, on effet, à quelques mètres, et là-bas, en avant, au fond d'un cul-de-sac sur lequel nous débouchons, dans les près et dans les champs à flanc de coteau, abritées tant mai que bien contre les avions par des haies infimes, des batteries sont installées, et, suivant une loi de tir qui m'échappe, à intervalles irréguliers, mais fréquents, lancent pardessus les crêtes abruptes des volées d'obus. 120, Rimailhos, 90, 75, il y a de tout un peu, autant que j'en puis juger par le tonnerre des coups, l'intensité et la couleur diverse des lueurs qui surgissent dans le si vague et si étrange demi-jour où baignent toutes choses.
Jour polaire, jour de grand cataclysme épandu sur cette gorge où l'uniformité des neiges livides est rompue par les taches funèbres des buissons et des haies, par les taches mouvantes des milliers d'hommes qui s'agitent parmi les éclairs comme des larves.
A mesure que nous avançons, le paysage s'amplifie jusqu'à revêtir une tragique beauté!
Arrivés non sans peine au fond du cul-de-sac où tire la plus active des batteries, nous passons un ruisseau, et, laissant à droite une combe toujours plus étrécie entre des hauteurs toujours plus escarpées, toutes fourrées de bois jusqu'à des cimes chauves, nous gravissons le plateau qui nous masquait le Nord et nous protégeait.
Il nous protège encore, mais de moins en moins. Des trous de marmites au bord de la route, des trous sur la route même, un cadavre de cheval isolé, puis un horrible paquet de quatre autres chevaux, foudroyés, nous édifient sur la sécurité de l'itinéraire.
A gauche, à quelques mètres en contre-bas de la plus haute crête, une ligne de tranchées. Des fantassins s'y installent, affairés, promenant sur les coins d'ombre le jet de leurs lampes électriques. Il y a des paquets de fils de fer, prêts à être tendus. A coup sûr, voilà une position de repli qui n'est plus considérée comme un refuge aléatoire et où l'on s'établit fiévreusement.
A droite, bien loin maintenant, au pied dune pente roide comme un rempart, tout au fond du ravin boisé que nous suivions tout à l'heure, des lignes de caissons font sur la neige la tache d'une sombre chenille, et les feux de bivouacs des artilleurs brûlent comme des feux follets.
Enfin, au sommet du plateau, nous atteignons les premières maisons d'un village. Et là, dix ou quinze autos sanitaires arrivées avant nous et arrêtées en file nous disent que nous avons touché notre but.
Nous sautons à terre et manquons de choir. Nos pieds transis refusent de servir. Mais la réaction est bientôt faite et il ne s'agit plus de cela ....
Un coup d'oeil sur le village. Bombardé, certes, il le fut déjà violemment et le sera bien plus encore, d'une minute à l'autre. Jusqu'à maintenant, toutefois, le plus étonnant est qu'il n'y ait rien de tout à fait irréparable.
Des toits crevés, des murs percés, quelques trous en terre. En somme, ce n'est pas encore très grave. Et, cette nuit, malgré le tir très violent de 75 tout voisins, les Boches ne visent peut-être pas ce coin.
J'emprunte une carte : ce village est Louvemont. Celui que nous avons traversé tout à l'heure et qui brûlait sous les obus était Bras-sur-Meuse. Le ravin qui se creuse à droite est celui du ruisseau de Bras. Et, par delà ce ravin, cette montagne aux pentes boisées, à la puissante crête hautaine et chauve, étalée en plateau arrondi, qui domine tout, c'est Douaumont et son fort.
Mais faut-il croire, une fois de plus, que les premiers indices étaient plus alarmants que ne l'est, dans son ensemble, la réalité?
Prise d'enfilade, parce que trop ouverte, la vallée de la Meuse et Verdun même sont naturellement très exposés aux obus et souffrent beaucoup.
Ici, les collines des Hauts-de-Meuse sont une formidable barrière et les combes de très sérieux abris .... Et si nous avons pu arriver jusqu'ici, au sommet de la Côte du Poivre, tout juste défilés par de maigres talus et quelques maisons, sans doute l'avance allemande s'est-elle limitée à la possession de quelques premières lignes?
Un instant, je veux le croire. Aussitôt je suis détrompé. Le poste de secours est situé aussi mal que possible, à l'issue nord-est du village, sur la route des Chambrettes, au point le plus exposé! On utilise une installation ancienne, un poste d'avant l'attaque : on n'a pas eu le temps de le transporter ailleurs.
A gauche, une maison blanchie à la chaux où évoluent fiévreusement des majors. Au seuil de la porte, un abri bétonné conduit à une cave et paraît constituer contre des 105, à peine contre des 150, une protection à peu près suffisante.
A droite, une misérable ferme en torchis et pierres disjointes. C'est là que s'entassent les blessés. C'est là qu'il s'agit de les embarquer.
Une à une, les voitures doivent tourner plus loin, en dehors du village, à la faveur d'un étroit chemin de terre perpendiculaire à la route des Chambrettes. Là, elles ne sont dissimulées aux yeux de l'ennemi que par une haie artificielle en fascines que les obus ont providentiellement épargnée.
« Et surtout! nous recommande un brancardier, surtout! pas de bruit! Ne faites pas ronfler vos moteurs. Pas de lanternes. Ici, on ne doit pas même user de lampe électrique. » En effet; tout le monde parle à mi-voix et travaille avec précipitation.
Il y a maintenant cinquante automobiles, peut-être davantage, empruntées à cinq ou six sections différentes. Une section même arrive au complet. Plusieurs voitures ont déjà fait un voyage, et toutes, successivement, elles viennent s'adosser à la ferme branlante, juste dans l'axe d'un gros trou d'obus qui, au sommet de la porte, a percé le mur sous le toit. Il y a là, entassés pêle-mêle, dans la pénombre, une masse de blessés. Couchés, accroupis, assis au hasard, debout, adossés au mur, on distingue partout des formes de soldats désemparés, des linges sanglants, un amoncellement de fusils, de casques et de ceinturons. Une lourde odeur de terre, de sang, de sueur, d'éther, d'iodoforme et de cuirs foulés. Du fond de la grange obscure et des chambres voisines arrivent des cris étouffés, des plaintes vagues : c'est là qu'on revoit ou qu'on achève les pansements sommaires. Tous atteints par le bombardement, ces blessés! Il y a là des Bourguignons, du 59e territorial, des Flamands de la 51e division, des Meusiens et, déjà, quelques tirailleurs arabes.
Tous ces hommes ont subi un choc d'artillerie gigantesque, et, affirment-ils, dépassant tout ce qu'on peut imaginer.
« Ça a commencé lundi, raconte l'un, à sept heures du matin, et, depuis ce moment-là, ça n'a plus arrêté! Ce qu'ils ont envoyé, on ne voudrait pas le croire si on ne l'avait pas vu. Il ne reste rien du bois d'Haumont, rien du bois des Caures, pas un arbre debout!... Et on ne sait plus ce que c'est que la terre!...
--- Mais c'est arrêté un peu, maintenant?
--- Oui, depuis quelques heures et, par-ci par-là, ils tirent moins fort. Sans cela nous n'aurions pas pu gagner l'arrière où c'était, par moments, pire qu'en première ligne. Moi, voilà vingt-quatre heures que je suis blessé et qu'on n'a pu me ramener.
--- Moi, deux jours!
---Moi, trois jours, depuis le début, sans rien boire ni manger .... »
Telles sont les réflexions échangées autour de nous et, qui, toutes, se ramènent à ces quelques points.
La question des prisonniers faits par les Boches se pose immédiatement quand on a demandé quelques détails à ces blessés.
« Oh ! il y en a beaucoup...Toute ma compagnie »,dit l'un. »Tout mon bataillon, fait l'autre. Je crois bien que je reste seul. »
Sur les positions actuelles, impossible d'obtenir le moindre détail exact. Haumont est pris, sans aucun doute. Beaumont l'est-il? Qui sait? L'incertitude est plus grande encore pour ce qui est de Brabant et de Samogneux.
Une chose admirable, en tout cas, est que ces réservistes, si peu habitués à subir de grands chocs, ne soient ni découragés, ni même physiquement déprimés. Non, ces robustes figures pleines et hâlées ne révèlent aucune folie d'angoisse. Et, pourtant, le froid mord leurs blessures, fige leur sang répandu sous les toiles protectrices, creuse âprement leur peau fiévreuse. Et ils s'attendent bien à tout, même à voir les Boches surgir brusquement, puisqu'ils parlent à demi-voix, comme s'ils craignaient d'être entendus. Mais, sans plaintes, sans précipitation, sans colère, ils attendent leur tour de monter dans les autos, et, à mesure que les infirmiers les appellent, ils s'installent un à un sur les brancards ou sur les dures banquettes.
24 février
Huit blesses : trois couchés et cinq assis. La voiture emplie, nous avons suivi une file de cinq autres autos, conduite par le maréchal des logis Chauvot, puis, lentement, à notre tour, nous sommes descendus vers le ravin d'Haudromont et la Meuse.
Faisait-il encore nuit et ce vague jour lunaire qui, depuis la veille, n'avait guère cessé de traîner sur les choses, durait-il encore ? Ou bien l'aube commençait-elle à poindre?
Je n'avais plus aucune notion du temps. Je consultai ma montre arrêtée sur onze heures. En vérité, c'était bien l'aube qui, déjà, emplissait le ciel de sa louche clarté, peu à peu, tristement et comme à regret. Le vent tombait. Le froid avait un peu fléchi, ou, plutôt, devenu moins cinglant, il était plus humide et engourdissait nos membres. On eût dit qu'une immense chape de plomb pesait inexorablement et pour toujours sur la terre ensevelie. Et cette lourde accalmie de la bise faisait présager de nouvelles chutes de neige, un surcroît de calamité.
La canonnade s'apaisait un peu, comme il arrive souvent au lever du jour. Et quoique tous les hommes amassés dans ces gorges connussent bien la brièveté de ces trêves relatives où s'espacent les détonations et où les obus semblent errer nonchalamment, comme sans but, dans les profondeurs du ciel, ils en profitaient néanmoins de leur mieux, les fantassins pour s'organiser en hâte au flanc de la côte du Poivre, les artilleurs pour taper la semelle et réchauffer leurs membres engourdis, tous pour chercher le café bienfaisant qu'ils n'avaient, souvent, pas même le bonheur de trouver.
Repassant au niveau des batteries, je m'étonnai de leur installation toute rudimentaire et provisoire. Campées en plein champ, à peine défilées par de maigres buissons, les pièces devaient tirer dans un angle excessivement ouvert, ce qui ne devait pas permettre, sans doute, aux moyens et aux petits calibres une grande efficacité.
Et comme des avions boches pourraient les voir, si, par malheur, le temps leur permettait de surgir!
Mais, que faire? Dans une telle situation, l'artillerie ne devait point cesser le feu. Et je compris qu'elle s'était logée ici tant bien que mal et que le choix des bonnes positions ne lui était plus guère possible.
Au reste, sauf les retranchements aperçus au sommet de la côte du Poivre, je ne pus voir, en redescendant vers la Meuse, aucune trace de défense visible, pas un fil de fer, pas une tranchée, pas le plus petit ouvrage.
Au seuil de Bras, un cimetière de soldats trop peuplé de croix, hélas! mais organisé, soigné, ratissé avec piété, donnait à comprendre la vie tranquille qu'avaient longtemps vécue ici, à huit kilomètres des lignes d'avant l'attaque, les troupes au repos et les ambulances qui, sans doute, peuplaient le village.
Mais, aujourd'hui, c'est bien la dévastation et l'enfer des premières lignes.
Combien lugubre, au petit jour terne de ce matin, le village de Bras que nous devions traverser à nouveau, l'entassement gris des maisons ruinées et fumantes se détachant sur la plaine inondée et sur les terres blanches où surgissaient, à chaque instant, les énormes fumées des obus!
Le maréchal des logis crut devoir s'engager en plein centre de Bras, et nous le suivîmes là même où, tout à l'heure, les projectiles s'abattaient par dizaines. Ils s'abattaient encore à très faible distance, et sur des points tout voisins que nous cachaient les maisons. Et nous passâmes avec l'appréhension de nous éparpiller tout à coup dans un bel éclair rouge et dans un grand nuage de fumée noire!
Les roues des autos crissaient sur une terre littéralement labourée par les éclats, où, à chaque seconde, sans pouvoir l'éviter, nous butions durement dans un trou, heurtant des choses sans nom partout éparses: casques des morts tombés et relevés pendant la nuit, ceinturons, cartouchières, baïonnettes, sacs; et, surtout, masses vraiment hideuses, des cadavres de chevaux. Des cadavres non plus raidis et gonflés comme aux jours de la Marne, mais rapetissé, recroquevillés par le gel, leurs pauvres longs poils durcis et, par endroits, léchés par les flammes, grillés et couverts de suie noire.
Plus un soldat visible, plus une trace de vie au contre du village. A notre gauche, le pâté de maisons enflammées cette nuit brûlait silencieusement et lugubrement dans l'air immobile. Un amas de poutres noircies, réduites à l'état de charbon, des tuiles brisées, des châssis de fenêtres s'entassaient aux bords de la route, mêlés à des poteaux télégraphiques arrachés et à de gros faisceaux de fils métalliques enchevêtrés. Et je ne saurais dire pourquoi, à quelques pas de l'incendie, je trouvais navrant, ce contraste entre toutes ces choses ruinées et l'aspect resté à peu près normal d'une grosse maison encore intacte, où se lisait une réclame de chicorée imprimée en lettres noires.
Les brancardiers de Louvemont n'avaient pu nous désigner l'ambulance qui était notre but. Et le maréchal des logis, renseigné, avait oublié de nous avertir. Il filait devant nous, sur la première voiture du convoi, très vite.
Ce qui nous obligeait, pour le suivre, à trop pousser notre inquiétante voiture. A chaque ornière gelée, à chaque trou d'obus, Martin poussait un petit gémissement douloureux et donnait un coup de volant qui, souvent, n'avait d'autre résultat que de précipiter avec plus de violence nos roues au fond de ces dures crevasses. J'appréhendais la brusque rupture d'un essieu.
Cependant, à l'Ouest, par delà les files d'arbres décharnés qui masquaient la ligne du canal et le cours de la Meuse, jaillissaient toujours, à chaque instant, sur la neige, les nuages violents et noirs des marmites. A l'Est, le rempart des Hauts-de-Meuse dressait jusqu'au ciel uniformément plombé et lourd de neige ses pentes chauves étagées comme de naturels bastions : les collines de Thiaumont et de Froideterre.
Comme nous approchions de Verdun, il faisait jour. Et je vis mieux encore la grande insécurité de la ville.
Près de l'auto immobilisée que j'avais tout à 1 l'heure entrevue, un trou de marmite creusé en plein talus de la route, en montrant que cette panne était due à des éclats qui avaient fauché les roues d'avant, révélait nettement par sa forme la provenance des obus allemands.
Ces obus sont tirés de la rive gauche de la Meuse, guidés sans doute par l'observation d'une lointaine saucisse qui, dans l'échancrure du val de Meuse, trop ouvert entre Vacherauville et Charny, distingue les hauteurs de Belleville et, peut-être, Verdun lui-même.
En sorte que ce faubourg de Belleville, massé sur a rive droite, accoté à un rempart de très abruptes collines, n'est, malgré les apparences, rien moins que sûr. Abrité encore contre les pièces qui tirent du Nord et du Nord-Est, il ne l'est pas du tout contre celles qui, du Nord-Ouest, lui envoient des obus rapides et monstrueux.
Nous dominions la ville. Ici l'accalmie dans le tir durait encore. Elle me permit d'observer attentivement, avidement, la configuration et l'aspect de Verdun.
Mal dissimulée aux regards lointains et plongeants des aéronautes, mais invisible pour ceux qui suivent la route, cette ville de guerre est bâtie dans un trou enfermé par des collines massives.
Resserrée en amont, élargie en aval, la vallée de la Meuse n'y arrive et n'en sort que par des méandres compliqués. Autour de Verdun, le fleuve est moins pressé, plus libre. Il y a de vastes prairies plates où son flot s'est aujourd'hui largement épandu. Terrible puissance de l'eau! Jamais je ne l'avais mesurée avec plus d'appréhension.
A côté des masses glauques de la Meuse qui s'écoulaient avec de grands remous, --- on eût dit le Rhône à l'entrée de Lyon, --- un immense lac s'étendait au Nord et à l'Ouest jusqu'à des limites imprécises où la terre ferme couverte de neige se confondait avec les nappes d'eau que le gel avait déjà solidifiées.
Gelé aussi aux deux tiers, le canal tout proche de la route. Sous la croûte d'argent terni qui peu à peu l'enfermait, son eau profonde ne laissait plus voir que çà et là des taches vertes, un vert de fjord norvégien, à donner le frisson.
Au milieu de ces eaux déchaînées, Verdun se dressait, sombre masse de pierres que dissimulait à demi une couronne de grands peupliers d'Italie et les glacis de noirs remparts. Vieille cité de guerre et de foi, pressée dans l'enceinte de ses murailles à la Vauban, autour d'une cathédrale et d'une citadelle, vouée toute sa vie au monotone labeur des garnisons, et, plusieurs fois, chaque siècle, à l'horreur des sièges.
Mais, pour la première fois depuis que Verdun existe et reçoit des attaques, dès les premiers obus tombés sur la ville, on a renvoyé tous les habitants et retiré des remparts presque tous les soldats. Car les effets du 380, quoique les coups en soient espacés et limités, sont chose trop formidable pour qu'on y expose inutilement des créatures humaines.
Et c'est une singulière chose que cette place forte, objet d'une gigantesque attaque, et qui, encore que restée jusqu'à ce jour à peu près intacte, montre une façade vide et muette et des rues abandonnées.
Sur les ponts, toutefois, il y a encore de l'animation. C'est qu'ils sont tous intacts, et Dieu merci! quoique l'ennemi les cherche de ses coups. Ici des aiguilleurs et des hommes d'équipe, une locomotive qui pousse des wagons d'une rive à l'autre du fleuve. Là, des fantassins en corvée traversent la Meuse à pas lourds, avec l'insouciance de gens habitués à tout.
Et, plus loin, sur la route, il y a des groupes d'ouvriers en cottes noires : toujours appliqués à boucher l'entonnoir de 380. Après trois heures d'un travail qu'ils n'ont certes pas l'envie d'interrompre, ils n'ont encore qu'à moitié comblé l'énorme excavation. L'un d'entre eux y pioche encore, la tête au niveau de la route, parmi des racines, des blocs de pierre et tout un fragment de trottoir arraché, soulevé d'une seule pièce. Le mur voisin, clôture d'un verger, a plié avec sa fondation, et, sans se disjoindre, s'est renversé comme un château de cartes.
Que cet obus fût tombé à cinq mètres à droite, il eût rendu la route complètement impraticable pour cinq ou six heures au moins. Qu'un de ses pareils, que plusieurs de ces monstres de 850 kilogrammes s'abattent sur les ponts, le dommage serait pour longtemps irréparable. Et il n'y a encore à Verdun et en avant de Verdun ni passerelles, ni ponts de bateaux!.. .
Resserrée ici entre de hautes berges et de roides quais sombres, la Meuse glisse verte et luisante, à l'abri de ses hauts remparts, barrière qui suffisait jadis à préserver des attaques ces maisons accolées et comme entassées les unes sur les autres, sous la protection de la cathédrale qui domine tout.
Cathédrale massive et arc-boutée elle-même comme une forteresse, avec un très haut chevet gothique et deux tours ajoutées au XVIIIe siècle dans le style de Saint-Sulpice.
Les fondations de cet édifice imposant, mais un peu froid, malgré les lignes élancées de sa nef, s'accrochent à une colline rocheuse dont les soubassements portent aussi, au Nord et à l'Ouest, la citadelle et ses immenses magasins souterrains, la citadelle qui protégeait naguère la ville et en constituait l'imprenable réduit.
Au premier plan, ouvrant son arche sur un pont que je n'avais pas encore distingué, une élégante poterne, flanquée de deux tours et joliment crénelée, donne accès au coeur de Verdun, et achève d'accuser caractère historique de cette forte image d'une place d'autrefois qui, demain peut-être, ne sera plus quun amas de décombres fumants.
Nous retraversons le Faubourg-Pavé qui s'étend au pied des côtes Saint-Michel.
Ici, les effets de destruction sont déjà terribles. C'est une église neuve éventrée et dont le clocher, qui ne se rattache plus à sa base que par un lambeau de pierre, ne subsiste plus que par un miracle d'équilibre. C'est une caserne traversée de part en part. Partout des maisons crevées et bouleversées. L'une delles est aplatie comme par la pression d'une main formidable. Les étages supérieurs sont littéralement rentrés dans les inférieurs; et le tout menace de seffondrer en pleine rue, avec une avalanche de meubles.
Qu'on veuille ici songer que ces obus de 380 sont faits pour réduire en miettes les plus fortes coupoles de béton et pour traverser les plus solides cuirasses dacier. D'où une impression d'irrésistible qui agit sur les plus fermes courages ....
Huit heures ! Enfin, après une interminable station, nous avons pu déposer nos blessés à la caserne Chevert et revenir à notre cantonnement de la caserne Marceau.
Quel singulier poste d'ambulance que cette caserne Chevert, à plus d'une lieue à l'est de Verdun, dix kilomètres à peine de Fromerey, qui marque le point extrême de nos lignes, face à Metz! Les obus à longue portée sont parfaitement capables de l'atteindre, cette caserne, et d'autant plus qu'elle est très exactement repérable et, sans aucun doute, repérée. Située entre les forts de Moulainville et de Belrupt, elle constitue un objectif de choix.
Sans doute, Verdun est inhabitable et, ici, les locaux sont si vastes et d'un si facile accès ! Longues files de bâtiments en pierre à un seul étage, desservis par de multiples chemins.
Qu'importe ! j'eusse, pour ma part, bien préféré une installation moins vaste, mais située sur la rive gauche de la Meuse. Peut-être le Service de santé est-il de cet avis? Car les ambulances m'ont paru bien en l'air et campées tout provisoirement. Et les majors n'y prenaient pas racine. Mais, dans le service, quelles lenteurs! Comme toujours on avait l'impression que le nombre des blessés dépassait infiniment toutes les prévisions, excédait toutes les disponibilités, malgré tant d'expériences douloureuses.
Le vent d'Est s'était remis à souffler plus violent et plus hostile que jamais. Et, là-bas, dans la plaine inondée, au fond de l'entonnoir que paraissaient limiter exactement les lourdes collines blanches, Verdun étalait sa masse noire couverte d'une chape de neige, toute hérissée d'arbres nus et couronnée par sa cathédrale.
Ainsi les graveurs d'autrefois se plaisaient à représenter les villes fortes, vues de loin et de haut, enserrées dans leur couronne de pierre sombre, avec, au sommet de l'image, la devise et le blason.
Revenu à la caserne Marceau, j'ai à peu près réagi contre le froid et la fatigue, et, quoique l'insomnie brûle mes yeux, je préfère résister au sommeil jusqu'après la soupe.
La section occupe trois ou quatre chambrées dans grande baraque en planches grises dont les parois gémissent et craquent sous les assauts du vent et les chocs des explosions. A travers les fenêtres, vue très large et dominante sur le ravin et les collines de Belrupt. Impression d'être installés dans un poste de vigie maritime, à la pointe d'un cap, pendant une violente tempête.
Après des ablutions à l'eau glacée, ---un peu plus, un peu moins! ---je me rase, très imparfaitement, et non sans m'écorcher à plusieurs reprises, car la fatigue nerveuse fait trembler mes mains. Puis, une fois retrouvé et ramassé mon bagage, je me sens un peu plus dispos.
Berger, sur la voiture 3, roule à la recherche du ravitaillement. Les autres voitures, à peine revenues et chargées à nouveau d'essence et d'huile, sont reparties, montées par des conducteurs disponibles. Effet d'un ordre qui est arrivé tout à l'heure et qu'il fallait prévoir. Il faut maintenant évacuer, le plus vite possible, cette caserne Chevert où les blessés saccumulent d'inquiétante façon.
Aucun journal. De courrier, pas davantage. Le fossé se creuse entre la rive droite et la rive gauche de la Meuse, la région maudite et la terre promise. Les nouvelles sont très vagues. On prétend que, si nous avons reculé du Nord et gravement reculé, nous avons progressé à lEst et enlevé la ville d'Etain. En cette affaire, la 14e division aurait fait merveille. La 37e ne serait pas encore engagée. L'échec du 23 serait dû surtout au fait que les troupes allemandes n'ont trouvé devant elles qu'un corps de réservistes et de territoriaux, etc. Tout cela incertain et flottant.
Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que le bombardement boche, interrompu ou plutôt ralenti quelques heures, commence à reprendre avec une croissante intensité.
Et sur la route de Souville qui, à la lisière des forêts passe au long de notre caserne, il y a une extraordinaire agitation, convois qui montent et convois qui descendent, convois stationnés ou en panne, caissons, pièces isolées, mitrailleuses, et, parmi cet amoncellement de véhicules et de chevaux, des hommes de toutes les armes se glissent et, dirait-on, se démènent sans but.
Dans la caserne même, auprès de nous, des tirailleurs, leurs mulets et leurs charrettes : les convois réglementaires de la division. La chéchia enfoncée jusqu'aux oreilles, un épais cache-nez autour du cou, ces Arabes n'ont pas l'air de trop souffrir du froid. Ils se résignent, ou, tout au moins, ils se consolent en allumant de beaux grands feux.
Mais béni soit notre bon cuisinier Pruvost qui, en quelques heures, sans bruit, a installé son attirail et nous a cuit un excellent repas ! Tandis que nous mangeons en grelottant, --- mais, du moins, le contenu des assiettes est chaud, --- la neige se remet à tomber en bourrasque.
A quelques instants d'intervalle, Angleys, d'Oncieu, Berger enfin reviennent de service, tout couverts de paillettes blanches.
Le ravitaillement est fort difficile. Le transport des blessés l'est plus encore. Ordres et contre-ordres. Et des routes inaccessibles. D'Oncieu et Angleys sont excédés. Quatre heures pour aller à la caserne Chevert, de là évacuer sur la gare de Baleycourt qui pas même à quinze kilomètres, et revenir ici !
Encombrés par le fol entassement de convois, certains carrefours deviennent impraticables et offrent au bombardement les plus belles cibles.
Autour de Verdun et sur la rive gauche de la Meuse, le nombre des camions automobiles en marche dépasse tout ce qu'on pouvait imaginer. Une file monte, une file descend. Aucune solution de continuité. Mais combien d'encombrements et d'à-coups! Il n'est que de suivre ces files, au pas... Des zouaves, des tirailleurs arrivent, par milliers et milliers. Des réfugiés s'enfuient comme ils peuvent, par les sentiers, à travers champs, n'importe où. Il a des femmes et des enfants harassés dans les fossés pleins de neige.
Sur la rive droite, le tumulte qui règne sur les routes est, paraît-il, plus grand encore. Ici, les troupes à pied, les caissons, les chevaux, les charrettes rendent la circulation à peu près impossible. « C'est la pagaille, prétend un camarade. Et cela sent le désarroi. Je viens de rencontrer le . . . e d'artillerie lourde. Les hommes et les chevaux revenaient avec leurs avant-trains, sans pièces. Ils ont dû, paraît-il, les laisser toutes sur le terrain, devant Douaumont. Couverts de neige et de boue, plus d'un blessé, la tête et les mains enveloppés de linges sanglants, leur masque à gaz asphyxiants attaché encore sous le menton et pendant, souillé de bave! ils n'étaient pas beaux à voir, et quel air farouche! »
Berger a eu la même impression, malheureusement. Il a rencontré, lui aussi, ces artilleurs démunis de pièces. Et aussi des mitrailleurs avec leurs bâts vides ou ne portant plus que des bandes à cartouches. Et des fantassins par petits paquets, par groupes épars, voire isolés, qui revenaient du feu avec un air d'insouciance ou, plutôt, d'inconscience, et s'en allaient sans trop savoir où, dépourvus de contrôle.
« On sent, me dit-il à mi-voix, qu'il faudrait un rien, un coup un peu plus dur pour que tout craque. Il est grand temps qu'arrivent des renforts. Car, là-haut, le bombardement redouble. Et, maintenant, notre artillerie répond à peine --- un coup par-ci par-là --- ou ne répond plus du tout. La rumeur dit qu'entre Brabant-sur-Meuse, Haumont, Ornes et les positions actuelles, d'ailleurs inconnues, nous avons dû abandonner pas mal d'artillerie, pièces intactes et pièces détruites, du 75 en majorité, et aussi des calibres lourds. Les artilleurs n'ont pas toujours eu le temps de déclaveter ou de briser leurs canons ».
Alors, pensant que cette offensive allemande était prévue, attendue, donc combattue par un matériel nombreux, et, supposant que, même en temps normal, depuis le début de cette guerre, l'artillerie qui entourait Verdun comportait un grand nombre de pièces, je me dis avec angoisse que cette attaque pourrait nous avoir coûté déjà bien cher ....
Et les prisonniers? Tout le monde s'accorde à déclarer que leur nombre est grand. Des unités entières, bataillons ou régiments, auraient disparu, notamment des troupes territoriales et les deux bataillons de chasseurs du commandant Driant.
La conduite de ces bataillons fut, assure-t-on, héroïque. Autour de leur chef et à son appel, ils avaient juré de se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Mais un énorme flot d'infanterie les entoura. Quelques-uns s'échappèrent à la baïonnette. Presque tous, avec leur chef, furent pris ou massacrés. Tout le 30e corps, d'ailleurs, qui, a supporté le premier choc, est considéré comme anéanti.
Et je sais qu'il faut tenir compte de l'habituel esprit d'exagération, accru encore en de telles circonstances. Mais il faut tenir compte aussi de l'expérience fournie par notre attaque de Champagne. Sur un front à peine supérieur et avec une avance peut-être moindre, elle nous livra, en un jour, plus de vingt mille Allemands et cent quarante canons. Or, de l'aveu de tous, le bombardement actuel est beaucoup plus terrible, beaucoup plus nourri de gros calibres que ne le fut le nôtre en Champagne.
Oui, eussions-nous vingt mille hommes et deux cents canons pris, ou même davantage, hélas! je ne m'en étonnerais pas.
Allez donc vous reposer et tenter de dormir avec l'obsession d'une si grave réalité!
A peine étendu sur mon brancard, serré dans mes couvertures jusqu'au menton, je succombe à la fatigue excessive et je m'assoupis. Mais, à chaque instant, une image surgit dans ma mémoire et me fait sursauter; et j'entrevois brusquement des évidences qui ne m'étaient pas encore apparues. Et tout cet obscur travail du cerveau enfiévré se lie douloureusement avec mille perceptions incohérentes et brutales qui ne favorisent guère le sommeil. C'est la dure bise lorraine qui assiège notre baraquement et jette sur les vitres des rafales de neige grésillante. C'est la porte qui s'ouvre, une bouffée d'air glacial, un camarade qui apporte des nouvelles, toutes imprécises et toutes alarmantes. Et, par-dessus tout, la canonnade allemande qui se poursuit et, sur un rythme inexorable, s'accroît toujours davantage.
Non pas un roulement puissant et continu comme il arrive quand ce sont nos pièces qui tirent, un de ces roulements qui vous protègent comme la plus solide barrière et vous donnent la plus ferme confiance. Mais, au contraire, souvent interrompue quelques secondes, puis soudain reprise, une série de craquements, d'effondrements semblables à de monstrueux coups de mine qui ébranlent la terre et font tressauter notre logis en planches.
De tels effets, produits à cinq kilomètres au moins (on arrive à ne plus tenir compte de l'arrosage latéral, ni du bombardement d'arrière de Verdun, qui, pourtant, nous menacent de si près!) supposent une véritable avalanche de projectiles formidables. A une si grande distance, seuls les éclatements de 210 et des calibres supérieurs peuvent infliger au sol de si violentes secousses. A n'en plus douter, c'est un deuxième bombardement qui commence et qui ne sera pas moins terrible que le premier. Or, nous savons quels furent les résultats du premier ....