CHAPITRE V

LES RAYONS ET LES OMBRES

 

I

LA COOPERATION DE GUERRE

II faut maintenant renmonter en arrière. Sous des formes diverses, la France et les Etats-Unis avaient travaillé en commun. La victoire de 1918 avait couronné la coopération des gouvernements. Les réalisations sociales, enracinées dans les campagnes soisonnaises, enregistraient le plus complet achèvement de collaboration individuelle. Ici et là, dans l'ordre officiel et dans l'ordre privé, par où avait-on passé ? Et quelles avaient été, pour ce double succès, les conditions de l'action ? Question rarement posée et qui mérite réponse.

Dix jours après la déclaration de guerre américaine, la charge m'échut de diriger pour la France la coopération qui commençait(49). Acteur et témoin pendant trente et un mois, je demeure, après dix ans passés, confondu du rendement obtenu des deux peuples. Époque inoubliable, où deux fois la guerre parut perdue et d'où la décision est sortie ; où l'effort ingrat de 1917, si lent et si chétif, s'amplifia, sous l'éperon du péril, par le progrès de la compréhension mutuelle ! Ressorts tendus vers le but ; trains roulant des confins du Mexique aux ports de la Nouvelle-Angleterre ; transports sillonnant l'Atlantique, la Manche, la Méditerranée ; hommes, canons, obus, chars d'assaut montant sans arrêt vers les lignes pour cette bataille des Alliés, qui martelait à la fois les plaines de la Flandre et du Cambrésis, les plateaux de Santerre, du Valois et de la Champagne, les bois de l'Argonne, les flancs des Alpes, la vallée de la Piave, les croupes de la Macédoine et les sables de la Syrie.

Des chiffres formidables mesurent l'effort d'entr'aide. En moins de dix-huit mois, les États-Unis s'arment, portant leurs effectifs de cent quatre-vingt-dix mille hommes à cinq millions (dont plus de deux millions en France) ; accroissant de 300% leurs fabrications de guerre ; développant leur flotte de millions de tonnes à 6 ; dépensant 33 milliards de dollars (près de 3 millions par heure) ; fournissant l'Europe de vivres et de matériel ; expédiant à la France seule millions de tonnes d'acier (cent soixante-dix millions de coups de 75) ; 5 millions de tonnes de ravitaillement (la ration de près de douze millions de Français pendant dix-huit mois) ; mettant à notre disposition 680.000 tonnes de bateaux : résultat prodigieux, si l'on se souvient du passé, des conditions matérielles et morales, de l'absence de préparation militaire, de l'ignorance des choses européennes. Dans la même période, l'Angleterre et la France tiennent le front en attendant le renfort américain, assurant l'une le transport, l'autre l'armement de ce renfort. A la date de l'armistice, plus d'un million d'Américains ont passé la mer sur les bateaux anglais et tous les canons de 75 et de 1,55 court, tous les chars d'assaut, 81% des avions, 57% des canons longs mis en ligne par l'armée fédérale sortent, ainsi que les soixante-cinq millions d'obus tirés par son artillerie, des manufactures françaises. Chacun a magnifiquement fourni sa part. La splendeur de cet achèvement solidaire a fait croire à sa spontanéité.

Il n'en fut pas cependant de plus laborieux, --- même dans l'ordre militaire, où jouait à plein l'esprit de coopération. Sans l'appoint américain, la partie pouvait se perdre en 1918. Mais cet appoint, où le trouver ? Armée régulière ? Cent quatre-vingt-dix mille hommes. Armée nationale ? Cent cinquante mille. Augmentation prévue par la loi de 1916 ? Dérisoire. Efficacité des engagements volontaires ? Insignifiante. La conscription votée, comment instruire les recrues avec un déficit de douze mille officiers ? Comment les armer avec des usines, qui, ne livrant aux Alliés depuis 1914 que matières premières et pièces de forges brutes, n'étaient pas outillées pour la production rapide des produits finis d'artillerie ou d'aviation et devaient d'ailleurs, sous peine de mort, continuer à répondre aux besoins de l'Europe ? Voilà, dans la rigueur de ses termes, le problème de collaboration : passer du nombre à l'organisation, de la fabrication à l'armement, de l'inexpérience à l'entraînement et, dans chacun de ces ordres, concilier des exigences contraires. L'entreprise, de l'aveu de tous, risquait d'échapper aux forces humaines.

En l'abordant, le 17 mai 1917, je sais que ceux-là mêmes, au, nom de qui je la dirige, ne croient pas à son succès. Mon gouvernement m'a dit : « Faites au mieux ». Nos généraux m'ont confié leur scepticisme quant à la création, en quelques mois, d'une grande armée américaine. Le général Foch : « Envoyez-nous des régiments à incorporer dans nos brigades ». Le général Pétain : « Recrutez des volontaires qui viendront boucher nos trous ». L'aéronautique : Empêchez les Etats-Unis de construire des avions on des moteurs.. Spécialiser-les dans les matières premières et les pièces détachées. » Aux uns et aux autres, l'Amérique apparaît comme un immense réservoir propre à recompléter les forces continentales. Nul ne la tient pour capable de créer une force nouvelle, qui vienne s'ajouter aux autres.. Tous croiraient dangereux de le tenter.

Cette création est cependant le seul but qui puisse dresser les volontés à la hauteur des nécessités. Le rôle passif réservé, aux États-Unis par les prévisions européennes les détacherait de l’objectiif. Lorsqu'un peuple de cent vingt millions d'hommes vient de si loin à la guerre, il ne se contente pas d'être le dépôt des autres ; il entend avoir sa guerre, son armée, son drapeau. Si nous n'acceptons pas l'autonomie de l'armée américaine ; si nous nous obstinons à « l'amalgame », la coopération ne jouera pas. Vérité technique, erreur psychologique il faut choisir. Mon choix,, fait dès le premier jour, rencontrera, pendant des mois, les objections de nos chefs militaires(50). Encore en février 1918, le général Foch répète que l'armée américaine indépendante sera d'un appoint plus que médiocre en 1918. voire même en 1919. Il faudra l'extrême péril pour apaiser des deux parts les controverses de doctrine, où se heurtent, au détriment de l'action, les idées et les personnes.

Même difficulté de s'accorder, quand il s'agit de l'instruction. Les officiers français et anglais, attachés aux missions de MM. Viviani et Balfour, s'installent, an moment où j'arrive, en posture de professeurs. Certains d'entre eux abusent de leur expérience pour prodiguer à l'Amérique les leçons qu'elle aime donner et répugne à recevoir. Fière de son West Point et de son War College., l'armée fédérale se cabre et refuse les mentors. « Ils nous ont, me dit l'un de ses généraux, traités comme des Marocains. » Au delà des froissements d'amour-propre, il y a une divergence de vues. On entend que l'armée nationale se forme par des méthodes nationales et l'on se soucie peu d'instructeurs étrangers. Au maréchal Joffre on n'en a demandé que treize. Trois mois seront nécessaires pour en faire accepter trois cents. Même camouflés sous le nom modeste d'informateurs, ces instructeurs, dans nombre de divisions, seront parqués dans leurs spécialités, exclus des camps d'élèves officiers, rarement consultés sur l'instruction tactique ou la formation des états-majors, parfois totalement inemployés.

--- Au fond, dit le général Morrisson, directeur de l'instruction, au général Vignal, chef de nos services militaires, je trouve votre tactique et la tactique anglaise assez médiocres. Nous voulons faire autre chose.

Sans la déroute anglaise de mars 1918, combien de mois encore aurions-nous attendu l'ordre du 3 avril, qui fit de la collaboration une réalité en prescrivant aux commandants de divisions d'utiliser à plein (in full extent) les instructeurs alliés et de tenir compte de leurs avis pour l'entraînement des unités et la fixation de leur ordre de départ(51) ?

Après l'instruction, l'armement. C'est, semble-t-il, question simple qu'aucun préjugé ne devrait obscurcir. Les États-Unis, en 1917, ont peu de canons, et de qualité médiocre. Rien ne les a préparés à une fabrication intensive d'artillerie. L'intérêt d'assurer l'unité de matériel n'est pas discuté. Dès le 26 mai, le général Pershing a été officiellement informé que le Gouvernement français, à condition de recevoir la matière première, garantit à son armée la fourniture de ses canons de campagne, de ses obusiers légers et de ses obus. Cependant, quand on procède au premier tir d'essai des 75 amenés de France, les deux colonels adjoints au général Crozier, directeur de l'Ordnance, refusent de quitter leur wagon et d'assister aux expériences. Au Congrès et dans la presse, une opposition se marque. Il y a les industriels, dessaisis d'une commande essentielle ; les parlementaires, irrités d'avoir voté des crédits pour un matériel mis au rebut ; les techniciens, humiliés de voir abandonner les modèles qu'ils ont conçus et réalisés. Obstacles économiques, obstacles psychologiques : il faudra deux mois de négociations pour que le bon sens triomphe et ce triomphe coûtera sa place au général Crozier, qui en avait pris courageusement la responsabilité.

Pour le transport des troupes, que d'illusions encore ! Au 1 janvier 1918, nous avons en Europe 143.000 Américains ; 50.000 de plus au 1er février ; 39.000 de plus au 1er mars et, pendant ce temps-là, le général Foch demande un apport de 140.000 hommes par mois, faute duquel, dit-il, l'Amérique manquera le train de 1918. Sur l'autre rive, à Washington, le général March réplique « Une armée ? On m'a chargé de la former. Je l'ai. Où sont les bateaux ? » Cependant du front russe libéré, l'ennemi ramène par mois trois divisions, tandis que nous en transportons une. Sans l'à-coup de mars, qui détermine l'Angleterre à se généreusement dessaisir de la moitié de sa flotte et qui fixe, dès avril, les arrivages mensuels à 300.000 hommes, les discussions stériles eussent continué. Deux mois plus tard à Chaumont, à l'appel du commandement qui ne jugeait la victoire possible que dans l'été de 1919, nous dressions, jusqu'au 1er septembre de ladite année, un plan d'embarquement de plus de 3 millions d'hommes(52). Nous revenions de loin.

En France, à mesure que débarque le renfort d'où vient la certitude de vaincre, un imbroglio de complications matérielles et morales se noue. Dans la machinerie militaire, tout grince. Il y a des Américains, cantonnements ou services, aux quatre bouts de la France. Ils s'adressent à chacune de nos administrations, à chaque bureau de chaque administration : contacts compliqués pour des Français, inextricables pour des étrangers. Ce ne sont que retards, malentendus, froissements, rendement faible et parfois nul. Pour rendre possible le travail à deux, il faut, après un organe administratif, créer à Paris un organe de gouvernement, le Commissariat général des affaires américaines, qui transporte d'Amérique en France le centre de nos services(53). Après avoir cherché aux États-Unis ce qui manquait à la France, il faut chercher en France ce qui manque à l'armée américaine. Le problème change de théâtre, pas de nature.

Il met en jeu, comme avant, des facteurs matériels et des facteurs moraux. II s'agit de parer au débit limité de nos ports et de nos voies ferrées ; au manque d'espace libre pour l'instruction, les cantonnements, les dépôts ; à l'insuffisance des chevaux, des avions, des lits d'hôpitaux : incidents quotidiens. Mais il s'agit aussi, pour épargner le tonnage, de demander à la France, en fourniture de toutes sortes, un nouveau sacrifice. Aux vieillards, aux femmes, aux enfants, qui, d'un dur labeur, ont sauvé nos sillons, on enlèvera leurs derniers chevaux ; aux hôteliers, qui viennent de rouvrir leurs maisons, on reprendra leur fonds de commerce ; on réquisitionnera, au service de l'armée américaine, les immeubles et les meubles ; on fera passer sur les résistances les plus respectables le rouleau de l'intérêt général(54).

De la guerre, les peuples ne retiennent que les contours extérieurs. De la période tragique de 1917-1918 qu'ont-ils saisi ? Le désastre roumain ; Caporetto ; le Santerre ; le Chemin des Dames. Est-ce là pourtant que se jouait la partie décisive ? Non. L'essentiel, à cette époque, c'est le problème des transports, de la rotation des bateaux, des torpillages ; c'est le problème financier ; c'est la mise au point des rouages, dont tout coincement, tout arrêt peuvent briser les armes dans les mains des soldats. Voici, du 27 mai au 16 juin 191'7, un extrait du registre d'entrée des câbles adressés de Paris au Commissariat de Washington :

21 mai. --- Du ministre du Ravitaillement « La soudure en céréales est menacée. Forcez au plus vite les expéditions. »

28 mai. --- Du ministre de l'Armement : «  Expédiez d'urgence 1.000 camions ».

29 mai. --- Du ministre des Transports : « II est indispensable de trouver immédiatement 30.000 tonnes de bateaux pour le ravitaillement des régions envahies ».

3 juin. --- Du ministre de l'Armement : « Portez à 10.000 tonnes par mois les envois de cuivre ».

5 juin. --- Du ministre de l'Agriculture : « Expédiez en toute hâte, 400 moissonneuses-lieuses ».

6 juin. --- Du ministre de la Marine : « Envoyez 12.000 tonnes d'essence pour la marine marchande et 24.000 pour la marine militaire ».

11 juin. --- Du ministre de l'Armement : « Portez les expéditions de nitrates à 46.000 tonnes par mois au lieu de 15.000. C'est une question vitale pour la défense nationale. Il faut que vous arriviez à la régler en dehors du programme. »

13 juin. --- Du même : « Expédiez 2.000 tonnes de plomb par mois ».

16 juin. --- Du même : « Expédiez 6.500 camionnettes ».

16 juin. --- Du ministre du Ravitaillement : « Prévoyez 80.000 tonnes de blé en plus du programme. C'est l'éventualité la plus grave qui se soit jamais présentée. Tout déficit ou retard peut créer une situation périlleuse. »

Jour après jour, les demandes continueront ; tantôt 300 locomotives, tantôt 2.000 kilomètres de rail, tantôt 3.000 tonnes de fer blanc par mois, ou du charbon pour l'Algérie, ou des vivres pour les Antilles ; et puis, en décembre 1917, 150.000 tonnes d'essence ou, en janvier 1918, 20.000 tonnes de ravitaillement supplémentaire. Cette table des matières sonne comme une tragédie. Pour répondre à la demande, quels moyens ?

De 1914 à 1917, confiant dans l'immensité des ressources anglaises, le Gouvernement français n'a pas commandé aux États-Unis une tonne de bateaux. De janvier à mai 1917, l'Allemagne a coulé 5 millions de tonnes et l'Angleterre, prise de court, nous a enlevé brusquement 500.000 tonnes d'affrétés. Sur les quais américains, il y a pour nous 600.000 tonnes de marchandises en souffrance. Le Gouvernement français, après avoir réduit de 30% les demandes des armées, m'invite à lui expédier par mois 730.000 tonnes, au lieu de 240.000 qu'il recevait dans les mois précédents. C'est une insuffisance de transports de 490.000 tonnes par mois. Portant sur quoi ? Sur tout ce qui est nécessaire pour manger, pour combattre. Et l'on me câble : « Demandez aux États-Unis ».

Mais les États-Unis ne sont pas, en cette matière, plus riches que nous. Les bateaux allemands, qu'ils détiennent, ont été savamment sabotés et exigeront six mois de réparations : en outre on compte sur eux pour transporter l'armée. Les bateaux neutres ? La loi internationale les protège et quinze mois s'écouleront avant qu'on puisse utiliser les hollandais. Les bateaux américains ? Ils sont peu nombreux et comment s'en passer pour aller chercher en Amérique du Sud les nitrates, qu'on transforme ensuite en explosifs dans les usines de l'Amérique du Nord. Les constructions neuves ? Alors surgit, comme pour l'armée, le conflit psychologique. La France croit trouver dans les chantiers qui s'improvisent un réservoir à cargos. L'Amérique y voit le berceau d'une flotte américaine et rien qu'américaine.

Dès le 2 août 1917, elle a tout réquisitionné, tonnage à flot et chantiers. Elle nous reprend les cargos acier, que j'avais commandés en mai. Plus tard elle nous restreint aux commandes en bois. Elle nous refuse, des semaines durant, en incriminant nos méthodes d'exploitation et l'outillage de nos ports, les affrétés que je réclame. Je n'en obtiens pas moins, sous pavillon français, 37.000 tonnes d'acier et 270.000 tonnes de bois qui, destinés aux transports de la Manche et de la Méditerranée, amènent en France à leur premier voyage 200.000 tonnes de blé et de nitrates ; sous pavillon américain, 36.000 tonnes de cargos allemands, 90.000 tonnes de cargos américains et 445.000 tonnes de bateaux-citernes(55). Mais au prix de quelles discussions, de quels minutieux ajustements !

Que dire des finances, nerf de cette guerre d'industrie et de coalition ? Dépourvus désormais de moyens de paiement en dollars, les Alliés vont perdre la partie dans le courant de 1917. La déclaration de guerre américaine les sauve : avant le soldat, c'est le dollar qui prononce. Vers cette source à peine ouverte chacun se rue. Le débit en sera laborieux. Rien ne prépare ce pays à absorber les emprunts d'État, que son gouvernement va lancer pour financer ses associés. Rien ne prépare ses banques à placer les titres de ces emprunts sur un marché jusqu'alors emprunteur. De 1914 à 1917, nous n'avons trouvé que 685 millions de dollars. Pour parfaire nos règlements, nous avons dû emprunter à l'Angleterre 24 millions de dollars et celle-ci, au mois d'avril 1917, a un découvert en banque de 400 millions de dollars. Depuis la note du Federal Reserve Board, le marché nous est fermé. Les rapports de notre agent financier avec les banques sont plus que tendus.

Voici votée la loi qui autorise la Trésorerie à consentir des avances pour l'Europe, c'est le Pactole. Mais les rives sont encombrées. Créancière de ses alliés depuis 1914, l'Angleterre accourt la première. La France, qui a souffert plus qu'elle, entend n'être pas moins bien servie. Les autres se pressent derrière en une retentissante cohue, qui épouvante, de ses devis géants, les comptables de la Trésorerie. A Paris fleurit un bouquet d'illusions fanées aussitôt qu'écloses. C'est d'abord, sur la foi d'un journal, la nouvelle sans lendemain d'un don à la France de 1 milliard de dollars. Ensuite, après des conversations mal comprises entre notre ambassadeur et le ministre des Finances, l'espoir d'un traitement de faveur, qui jamais ne nous fut promis. Puis, avec la brève mission de M. Viviani, le mirage d'un engagement ferme de 150 millions de dollars par mois, complété d'une prétendue promesse de nous couvrir de nos paiements à Londres. Dès ma première visite à la Trésorerie, le 18 mai 1917, ce décor de rêve s'effondre. Associés, non alliés, les États-Unis ont autorisé leur ministre des Finances à consentir des avances à l'Europe, mais non pas à prendre envers elle des engagements. Point de négociations bilatérales, point d'accords généraux, point d'obligations mutuelles ; un rôle indépendant de dispensateur et d'arbitre, telle sera, en matière financière, la politique américaine.

Cette politique d'indépendance est justifiée et renforcée par la concurrence déréglée des bénéficiaires, par leurs mains perpétuellement tendues, par la surenchère astucieuse de leurs requêtes(56). La défiance s'accroît, lorsqu'en juin Paris et Londres opposent l'obstination de leur autonomie théorique à la proposition américaine d'un Conseil des finances interallié. De ce jour les crédits nous sont ouverts à court terme, d'abord mois par mois, ensuite quinzaine par quinzaine. Une seule fois, en novembre, grâce à la conférence de Paris, où Northcliffe et moi sommes convoqués, nous obtenons pour la France et l'Angleterre deux mois d'un coup. Chaque jour mon gouvernement me réclame les accords de principe, qui lui semblent indispensables. Chaque jour la Trésorerie me signifie, ainsi qu'à mes collègues, sa volonté de n'en point souscrire. La loi américaine a limité l'objet, le montant, la forme de l'aide financière. Cette aide ne fera défaut à personne. Mais nul n'aura le droit d'y compter.

Jusqu'à la fin de la guerre, pas un dollar ne nous manquera. J'ai dit que, pendant les trente-deux mois de la neutralité, la France, en payant 7% et parfois 11% ou 12%, n'avait trouvé dans les banques de New-York que 685 millions de dollars et s'était endettée envers la Grande-Bretagne. Pendant les vingt mois suivants, elle recevra, à moins de 5%, 2.985 millions de dollars. Grâce à ces avances, elle éteindra son passif à l'égard de l'Angleterre, remboursera la moitié de ses emprunts américains, réglera tous ses achats aux États-Unis, virera chaque mois à la Trésorerie britannique le montant des achats effectués par celle-ci pour notre compte en dollars ou en livres, à la Banque de France la couverture indispensable aux besoins de notre commerce et au soutien de notre change, cependant qu'en France même les cessions consenties au corps expéditionnaire nous vaudront des rentrées supplémentaires. Ce fut un splendide achèvement financier.

Mais ce ne fut pas un achèvement facile. Dans cette quête toujours satisfaite, que de heurts ! Si, pour éviter au crédit des Alliés le renouvellement onéreux d'emprunts du temps de neutralité, je me sers des avances mensuelles, la tolérance, qui m'est acquise, s'enveloppe de protestations sévères. Si pour consolider notre franc, notre ministre des Finances demande une aide supplémentaire, le refus qui lui est fait d'un dépôt d'or n'est suivi d'une avance additionnelle qu'après deux mois de discussions. Lorsque les cessions de francs à l'armée américaine nous créent des ressources particulières, un interminable débat s'engage entre les deux Trésoreries pour savoir quel sort leur sera fait, Washington entendant réduire d'autant ses versements mensuels, Paris revendiquant le cumul des deux recettes. On finissait toujours par s'accorder. Mais toujours le premier mouvement était de mutuelle contradiction et, pour passer de l'un à l'autre, la route était longue.

Dès ce moment se manifeste entre les conceptions un contraste, qui cèdera, pendant la guerre, aux exigences des situations et à l'action des hommes, mais qui annonce les mécomptes de l'avenir. D'un côté, la logique française ; de l'autre, l'empirisme anglo-saxon. Chez nous, l'espoir de lier les États-Unis à des arrangements généraux ; chez eux, l'irréductible volonté de ne s'engager que pour le présent. La remise même des obligations, où doit s'inscrire la dette alliée, donne lieu à d'inextricables débats. Dès l'été de 1917, nos services financiers posent la question pas de réponse. Ensuite un refus formel de continuer l'entretien. La Trésorerie craint qu'on ne lui tende un piège ; que la France ne recherche des avantages spéciaux. Asservis au besoin du secours quotidien, les Alliés sont mal placés pour discuter et, par leurs jeux discordants, ils alimentent les défiances. L'Angleterre voudrait fixer sans retard les conditions de remboursement ; la France, souder ce règlement à celui des réparations. Les États-Unis, sans se fixer à aucune de ces deux solutions, se réservent jusqu'au jour où l'intérêt électoral les attache à la plus brutale par l'ultimatum de février 1919. Mais ceci est une autre histoire (57).

Mêmes actions et mêmes réactions dans chacun des compartiments de l'énorme usine, --- avec, à chaque phase, les complications qui résultent du mouvement de l'opinion publique et appellent une réplique psychologique. Un jour, ce sont les catholiques, qui dénoncent, à tort d'ailleurs, l'usage fait par le Gouvernement français des fonds recueillis pour les orphelins de la guerre. Ou bien ce sont les juifs, qui reprochent à la France son indifférence à l'égard du sionisme. Ou encore ce sont les restrictions demandées aux consommateurs américains et magnifiquement acceptées, qui déchaînent une campagne contre le gaspillage français. Ou ce sont nos luttes intérieures qui inspirent des inquiétudes pour la sécurité de l'armée américaine « Frappez, nous dit-on en présence des menées défaitistes, ou les accusés ou les accusateurs ». Ou bien encore c'est le courrier de France, les lettres des soldats fraîchement débarqués, témoins inexpérimentés de notre vie fiévreuse, qui, après un échec au front ou un tumulte à la Chambre, apportent, de l'autre côté de l'eau, une vague de dépression.

Du début à la fin de ma mission, j'ai connu cette influence des impondérables sur la technique et j'ai dû, jour après jour, y parer. En mai 1917, je me heurte à l'insidieuse campagne qui représente la France comme saignée à blanc., incapable de durer jusqu'à l'arrivée de l'armée américaine(58). Au printemps suivant, il faut faire face à la panique que déchaîne le désastre anglais du Santerre. Toute la journée du 2 mars, ce ne sont chez lord Reading et. chez moi que visites et appels angoissés. Le soir, à la grande fête de charité du Tricolor Ball, donnée à Washington à l'hôtel New Willard, je dois, seul présent des représentants alliés, répondre à l'alarme des questions et des regards. Le lendemain à New-York, j'apprends, en même temps que le public, le bombardement de Paris. Les techniciens des armées alliées se trouvant unanimes à déclarer qu'il n'existe pas de canon capable de tirer à plus de 100 kilomètres, les journaux en concluent que, si de tels canons n'existent pas, c'est que les communiqués sont faux, l'Allemand à 30 kilomètres de Paris. Le lundi, l'ouverture du Stock Exchange s'annonce orageuse et force est, pour maintenir le franc, de prescrire une intervention. Les mêmes émotions se déchaînent, deux mois plus tard, au lendemain du Chemin des Dames...

On a triomphé de tout, des difficultés quotidiennes et des crises exceptionnelles, --- crise des bateaux en novembre 1917, de l'essence en décembre, du charbon en janvier 1918, du ravitaillement en mars, des effectifs en avril. On en a triomphe d'abord par l'effort implacablement lié des volontés, mais aussi par la discipline imposée dès le premier jour à l'objet de leur action. A l'antinomie redoutable des besoins américains et des besoins européens(59), à la contradiction profonde des esprits, des méthodes, des sensibilités, c'est cette discipline qui va fournir l'issue. Que l'Amérique, dans sa hâte de s'armer, laisse battre l'Europe, faute de l'alimenter ; ou que, à la trop aider, elle retarde sa propre entrée en ligne, c'est, dans les deux cas, la partie perdue. Et le jeu des facteurs moraux travaille à cette perte : car d'abord chacun pense à soi. La victoire naîtra de la conciliation de ces tendances contraires.

L'Amérique, la première, se soumet à la règle. Rien ne l'y destinait : car aucun pays n'est plus rebelle à la centralisation. A l'automne de 1917, cette centralisation cependant est achevée. Elle s'exprime par une demi-douzaine de grands organes de commandement ; War Industries Board, Shipping Board, Food Administration, War Trade Board, Fuel Administration, Railroad Administration, Committee on Public Information. Ces impérieux contrôleurs de la vie économique et intellectuelle ont laissé de mauvais souvenirs ; mais, sans leur tyrannie, point de victoire ! Grâce à. eux, sur un marché encombré de commandes, où la concurrence désordonnée avait déchaîné une folie de hausse, l'ordre, l'égalité, la baisse des prix s'établissent en quelques semaines. Tous les besoins de l'Amérique et tous les besoins de l'Europe sont satisfaits. Exigences ici, moyens là sont solidairement ordonnés. Les pouvoirs publics deviennent maîtres, par la réquisition et la tarification, des buts de la production et de l'échelonnement des transports. Une Amérique inconnue se construit pour les fins de la guerre.

Cette Amérique nouvelle impose à ses associés la même loi d'unité. Sans l'appui de Woodrow Wilson, je n'ose dire que le commandement unique eût jamais été réalisé(60). De même dans l'ordre matériel. De 1917 à 1918, la passion des Américains sera l'organisation de la machinerie interalliée, dont l'Europe supportait mal le poids. MacAdoo ne réussit pas à réaliser la totale unité financière, dont il avait, d'accord avec Northcliffe et moi, tracé le plan et sans doute les débiteurs y ont-ils perdu plus que le créancier. Mais, sur tous les autres terrains, les vues américaines finissent par l'emporter. C'est après l'entrée en guerre des États-Unis que les bureaux interalliés de Londres et de Paris pour les aciers, les bois, les essences, les blés, les viandes, les bateaux prennent leur forme définitive et produisent le maximum d'effet. Après quatre ans de tâtonnements et de dispersion, ils atteignent, à la fin de 1918, à une sorte de perfection. Si la guerre durait un an de plus, le moteur tournerait irréprochablement.

A son tour, chacun des pays alliés subit, dans sa propre organisation, l'influence de ces disciplines. Pour assurer le rendement de la méthode qu'ils imposent, les États-Unis exigent de l'Europe un effort correspondant. Pour toute exportation, ils requièrent l'intervention du représentant officiel du pays acheteur. Ils se réservent le droit de modifier les contrats quant aux quantités, aux spécifications, aux prix, au choix du fabricant. Ils ne délivrent le permis d'achat que sur une double affirmation gouvernementale de la nécessité d'exporter et de l'existence du fret. Soumise à ce régime, l'Europe est obligée de s'assurer sur ses ressortissants une autorité égale aux responsabilités qui désormais pèsent sur elle. De là résultent ces organisations impopulaires, connues en France sous le nom de consortiums, qui sont l'instrument de cette autorité. Par elles, stockage et spéculation, ces deux poisons de l'économie de guerre, sont efficacement combattus. De grosses économies sont réalisées. C'est le terme final du long effort de collaboration réfléchie, qui, de 1917 à 1918, a donné aux non-renseignés l'illusion d'une facile entr'aide.

La France, pour prendre sa part du travail commun, a dû créer de toutes pièces un énorme chantier. En mai 1917, les services français d'Amérique donnaient un spectacle anarchique. En les dénombrant, j'y découvrais des missions autonomes non seulement de chaque ministère, mais de chaque bureau de chaque ministère. Mission de l'artillerie, mission du génie, mission de l'aviation, mission des chemins de fer, missions des constructions navales manifestaient joyeusement leur indépendance en traitant séparément avec Paris et en faisant, les unes contre les autres, monter le prix de l'acier. A la fin de 1916, une centralisation purement apparente avait été tentée mais les habitudes survivaient. Dès le mois de juin 1917, l'édifice est debout. Les cellules s'ordonnent sous une direction unique, qui seule désormais aura le droit d'engager la signature de la France. Chacun de nos onze services traite les questions particulières avec les autorités américaines ; mais toutes reçoivent du même centre l'impulsion. Un personnel de neuf cents Français et de trois cents Américains assure la vie de ce grand corps. De mai 1917 à novembre 1919, le Haut-commissariat de France aux États-Unis gérera un budget de 3 milliards de dollars et échangera avec nos ministères un peu plus de cinquante mille câbles.

Cette action matérielle comporte un complément psychologique. En plus de sa tâche technique, je demande à chacun de mes collaborateurs de remplir une tâche morale et politique, d'être aux États-Unis un agent de vie française. Non point sous la forme indiscrète et dangereuse qu'on nomme propagande, mais en apportant à toute question individuelle ou collective une réponse. Un office central groupe à Washington les idées, les faits, les chiffres. Il est en contact permanent avec le Comité d'information publique, les National Lecturers, les Chautauqua, les Rotary clubs, interprètes officiels ou officieux de la pensée gouvernementale. De lui nos quatre cents officiers instructeurs, nos deux cents contrôleurs d'usines, partout mêlés à la vie locale, reçoivent, deux fois la semaine, un télégramme substantiel, qui les renseigne et les oriente. Une réunion est-elle organisée par l'un des innombrables groupements américains, qui prennent soin de guider l'esprit public ? Nos hommes sont là, prêts à parler dans la ligne de nos droits et de nos intérêts. Plus de seize mille discours en anglais furent ainsi prononcés. Que de troubles moraux évités par cette expression généralisée des mobiles nationaux ?

Toute ma vie, je reverrai l'Amérique d'alors, immense usine de guerre avec une âme vibrante ; cent millions d'habitants tendus de corps et de coeur vers les ports ; les cheminées fumant ; les trains sifflant dans la nuit chaude ; les femmes, dans les cantines des gares, offrant le café aux troupes en route ; les chants nationaux montant au ciel ; les meetings dans chaque église, dans chaque théâtre, à chaque coin de rue, pour les emprunts de la Liberté ; d'immenses affiches zébrant les murs : « Vous êtes dedans ; il faut gagner ! » Immense et inespéré résultat, qu'il avait fallu, malgré l'urgence du péril et la majesté du but, des semaines, des mois pour préparer ! Le succès final fut la victoire de cette préparation. L'improvisation eût été la faillite.

 

II

A LA DÉRIVE

Dès l'armistice signé, un double mouvement se dessine : relâchement des forces centripètes, multiplication des forces centrifuges. Fin du combat, rupture de l'organisation de guerre, réveil des intérêts économiques, conflit des tendances politiques, empire restauré des vieilles habitudes sont les causes premières du phénomène. Les hommes feront le reste.

J'ai marqué, en écrivant l'histoire de la Conférence de la paix, l'origine de ces divergences(61). Quinze mois de travail préparatoire m'interdisaient la surprise qu'éprouvèrent, à les constater, la plupart de mes collègues. Je me souvenais de cet été de 1917, où l'immense majorité de l'opinion américaine refusait de comprendre notre revendication alsacienne et lorraine ; où l'Inquiry (62) nous proposait un plébiscite fragmenté décomposant les deux provinces en une douzaine de morceaux. Je savais que, même après les Quatorze points du 8 janvier 1918, écho de nos propres buts de guerre et qui enregistraient pour nous un précieux progrès, nous rencontrerions encore des occasions de désaccord. Qu'il suffise de rappeler les obstinés scrupules du président Wilson à l'égard de toute occupation militaire ; ses thèses absolues, si ignorantes du fait européen, en matière de plébiscite ; le tragique débat sur la Sarre, qui faillit provoquer la rupture et empêcher la signature. La politique d'association, si malaisément applicable pendant la guerre, ne se révélait, la guerre finie, ni moins ardue, ni moins orageuse.

En dépit de ces désaccords, la suite des événements nous a donné lieu de regretter cette période : la seule, de l'armistice à l'heure présente, où la France ait pu compter sur le concours américain. Dans les crises de la Conférence, à une ou deux exceptions près, le président Wilson a témoigné, à notre égard, de solidarité et amitié. En avril 1919, nous n'aurions pas pu, sans lui, vaincre l'opposition de Lloyd George à l'occupation rhénane. C'est grâce à lui qu'en mai nous avons soustrait la Haute-Silésie aux prises allemandes. Plus encore, c'est son concours qui nous a permis en juin de briser l'offensive prononcée par l'Angleterre contre toutes les clauses de la paix, territoriales, militaires, politiques, financières. Woodrow Wilson avait des devoirs de son pays envers l'Europe une conception rigide et souvent impérieuse. Du moins répudiait-il le détachement qu'ont affiché ses successeurs. Quand il tomba frappé par la paralysie, il venait d'engager la campagne, d'où il attendait, avec la ratification du traité, la participation des États-Unis aux responsabilités politiques nées de la victoire et de la paix.

Et pourtant, dès ces jours d'unité sans lendemain, les liens se détendent. L'ordre économique si favorable aux égoïsmes en offre le premier spectacle. La guerre finie a laissé les États-Unis dans une situation transformée. Hier débiteurs, les voilà créanciers ! Une circulation fiduciaire passée de 3 milliards de dollars à 6 ; une encaisse or montée de 2 à 4 ; les dépôts des banques de 13 à 25 ; l'indice des prix de 1 à 3 ; une production agricole et industrielle multipliée, tels sont les maîtres traits de leur physionomie nouvelle. Fier de ses succès, ce pays veut qu'ils paient. Orgueilleux de sa force, il entend l'exercer. Son optimisme pose le problème en une équation simpliste. La reconstruction de l'Europe ruinée fera la fortune de l'Amérique intacte et le bonheur de l'Europe elle-même. Mais pour vendre à l'Europe, assez de ces disciplines de guerre, qui ont tenu en échec la loi de l'offre et de la demande ! Au dehors comme au dedans, la compétition fraîche et joyeuse ! Qu'il s'agisse des usines, des chemins de fer, des bateaux, jetons bas la lourde armature des conseils interalliés et, suivant la tradition, qui n'attend du pouvoir central que le minimum d'intervention, que chacun joue sa chance !

L'exigence est si âpre, si véritablement nationale que les deux partis s'y confondent. Démocrates et républicains assaillent l'administration. Pour satisfaire ses partisans, les producteurs de coton ou de blé du Sud et de l'Ouest, autant que pour ménager ses adversaires, les métallurgistes et les banquiers de l'Est, qui viennent de marquer un point contre lui aux élections législatives de novembre 1918, Woodrow Wilson donne son adhésion au rétablissement de la libre concurrence. En quelques semaines, les organes de guerre s'effondrent. Matières premières, transports, changes sont affranchis de la discipline d'État. L'armistice n'est-il point signé ? Dans la fièvre d'allégresse, on oublie de se demander si cette signature suffit à normaliser un état de choses, fruit de cinq ans de tempête. On ne se demande pas non plus si l'acheteur escompté sera à la hauteur des espoirs du vendeur ; si, loin de pousser la vente, on ne va pas la tuer. Les prix d'exportation accusent un bond. Lorsque s'en développeront les conséquences ultérieures, baisse des devises européennes, resserrement des marchés, défaut d'écoulement, chômage, grève, c'est sur l'Europe que le verdict américain fera peser la responsabilité.

A cette erreur américaine va répondre, en un parallélisme dont nous rencontrerons d'autres exemples, une erreur française, qui multipliera la première. Dans l'instant que l'Amérique s'abandonne aux enthousiasmes d'une production déréglée, nous lui fermons le débouché de notre marché. J'ai dit ma négociation de novembre 1918 avec William Gibbs MacAdoo pour l'octroi de crédits à notre reconstruction et aussi le refus du gouvernement, dont j'étais membre, d'utiliser ces crédits pour l'accélération d'une oeuvre qu'il concevait et poursuivait sur une base protectionniste(63). Pendant les premiers mois de 1919, les rois de l'industrie américaine accourent à Paris. Ils présentent à mes collègues les offres, que justifient les avances promises à notre trésorerie : porte close. L'un après l'autre, ils subissent. des refus courtois, mais décisifs. Ils repartent convaincus qu'avec nous il n'y a rien à faire. En mai, le projet soumis depuis novembre au Congrès est retiré de l'ordre du jour. Retenez cette date. A l'Amérique qui dit : « Je veux vendre , la France répond : « Je n'achète pas ». L'unité d'intérêts, condition nécessaire en pays anglo-saxon de l'unité de sentiments, est rompue. Rien n'attachera dès lors les États-Unis au développement technique et financier de notre reconstruction. Entre eux et nous, un seul lien d'affaires, --- lien mort, lien pourri : les dettes. Nous le retrouverons.

Tandis que les hommes de négoce se rembarquent mécontents, les soldats rentrent désenchantés. La France n'avait rien négligé pour éviter ce désenchantement. Accueil universitaire ou familial pour les officiers et les soldats, témoignages personnels, médailles, diplômes, plaquettes remis à chacun, ce retour au foyer avait été, de notre part, l'objet de soins minutieux. Les mouvements obscurs de la psychologie collective vont déjouer nos plans. Les deux millions d'hommes qui repassent la mer en 1919 ne se sont pas tous brûlés aux flammes de la bataille. Les combattants gardent à leurs camarades français une estime fraternelle mais ils ne représentent que le tiers de l'effectif. Les autres, ceux que l'armistice a trouvés dans les camps d'instruction ; ceux encore qui, affectés aux bases et aux services, n'ont connu de la guerre que les servitudes sans les grandeurs, reviennent excédés de leurs longs cantonnements dans nos villages appauvris, animés de l'esprit de critique et d'amertume qu'on rapporte de la caserne. Ils ont vu des choses immenses, mais de loin et par le petit bout de la lunette. Nous escomptions en eux des témoins de notre épreuve. Nous trouvons des accusateurs de nos prix trop hauts, de nos ressources trop basses. Oubliant, dans l'éclat sonore des éloquences officielles, que leur pays a fait sa guerre, et non la nôtre, ils s'indignent d'avoir été exploités par ceux que, disent-ils, ils sont venus sauver.

De cette déformation, un exemple saisissant : l'indéracinable légende de la location des tranchées. Pendant des mois, pendant des années, on va répéter, on répète encore aujourd'hui que l'armée américaine a dû payer loyer pour les tranchées qu'elle occupait en France. D'où vient l'imbécile rumeur ? Des inventaires que toute troupe de relève signait pour le matériel fixe de secteur ? Des comptes ouverts entre les deux intendances pour les obus, les canons, les avions, les transports ? Nul n'a jamais pu le préciser. Mais le poison fait son chemin. Ni les démentis du Gouvernement français, ni ceux de l'état-major américain n'arrêtent le flot qui monte. Encore en août 1925, l'orateur, qui parle pour la France dans le milieu cultivé et renseigné de Williams College, est questionne sur ce sujet. Des millions d'hommes ont cru, persistent à croire que la France a exigé d'eux le prix du sang versé sur son sol. Tous les milieux ont été, sont atteints. A chaque échelon social, la désaffection s'ensuit. Que la politique s'en mêle la coupure sera faite.

La politique va s'en mêler. Dès la Conférence de la paix, des froissements répétés mettent aux prises des tendances contraires, dont le choc nous privera tour à tour de nos divers points d'appui(64). Je ne parle pas des chefs même dans leurs désaccords, ils gardent le respect mutuel des thèses qu'ils combattent et des hommes qui défendent ces thèses. Mais aux degrés subalternes, moins de scrupule se marque. A propos de la rive gauche du Rhin, plus encore à propos de la Sarre, des fonctionnaires de la délégation américaine jettent de l'huile sur les feux, donnent comme certaine la rupture qui n'est que probable, annoncent le départ du président, la rentrée des États-Unis dans leur splendide isolement. L'accord une fois conclu, ils accusent leur chef d'avoir trahi ses principes, la France d'avoir joué leur chef. Ils lancent, à travers le monde, l'image truquée d'une France impérialiste qui veut crucifier l'Allemagne, d'un Wilson résigné qui acceptera tout plutôt que de ne pas signer. Nous trouvons dans ce premier conflit l'origine d'une campagne que nos concessions ultérieures n'ont pas réussi à désarmer. L'aile gauche du parti démocrate nous est désormais hostile. Antifrançaise et, parce qu'antifrançaise, antiwilsonienne, elle rappelle l'Amérique aux principes : c'est un jeu qui gardera des fidèles.

Au même moment la bataille, engagée chez nous contre Clemenceau répercute sur Woodrow Wilson les coups qu'elle destine à son collègue français. Tout à l'heure, c'est Wilson qu'on montrait jouet docile aux mains de Clemenceau ; maintenant, c'est Clemenceau qu'on montre passif instrument aux mains de Woodrow Wilson. L'opération française, qui tend à rendre le pouvoir aux formations politiques d'avant-guerre, se soude à l'opération américaine, qui tend à ramener aux affaires le parti républicain. La colonie américaine de Paris, acquise en majorité à ce parti, ravitaille d'arguments, pour abattre Wilson, la campagne française qui vise à abattre Clemenceau. De cette alliance naît le grief meurtrier : la France, mal défendue par son Gouvernement contre les entreprises autoritaires d'un utopiste pro-allemand. Les démocrates wilsoniens s'indignent de trouver au service de cette injuste accusation d'importants organes de notre opinion. Ils nous reprochent de « trahir notre sauveur » et de passer, sans transition, de la servilité à l'ingratitude. Ce qui nous restait de sympathies dans leurs rangs en est pour longtemps ébranlé. La seconde moitié du parti démocrate nous échappe à son tour.

Ces sympathies perdues seront-elles compensées par un gain du côté républicain ? Non : car la force des choses s'y oppose. Encouragé par son succès de novembre 1918(65), le parti républicain, à la veille des élections de 1920, cherche une plate-forme. La politique intérieure ne lui en fournit pas ; car le pays resplendit d'orgueil et de prospérité. C'est donc à la politique extérieure qu'il l'empruntera. Le défaut d'utiliser pour des buts de parti les problèmes internationaux est de tradition aux États-Unis. Les débuts de l'histoire américaine ont été empoisonnés de factionalisme étranger. En 1849, le secrétaire d'État Clayton n'a pas hésité à s'appuyer contre le Sénat sur le ministre d'Angleterre et le cas inverse s'est aussi rencontré. L'immigration, le foreign vote n'ont fait que développer cette habitude. Pour trouver un drapeau et pour gagner des voix, c'est contre le traité que l'opposition dirigera son assaut. Un drapeau dès lors que les démocrates sont liés par la discipline de parti à la paix wilsonienne, les républicains seront contre. Des voix : celles de tous les immigrés, Allemands, Autrichiens, Italiens, Irlandais, Bulgares, dont la paix a blessé les aspirations ataviques. La règle du jeu électoral commande et commande seule. Le sentiment ni la doctrine n'y sont pour rien.

Aucune volonté antifrançaise n'inspire les républicains. Parmi eux, de vieux amis de notre pays se déchaînent contre la paix de Wilson sans concevoir que du rejet de cette paix la France sera la victime. Que dis-je ? Ils croient nous servir. Étrange mystique qui, au mépris des faits, de la raison, de l'évidence, identifie, dans leurs esprits, la chute de Wilson et le bien de la France. Dans le même temps que se prépare la paix séparée avec l'Allemagne, ces hommes prodiguent les discours, où la victoire du parti, qui va signer cette paix, nous est présentée comme une ère de bénédiction. Les républicains vainqueurs, cela signifiera, d'après eux, la France et les États-Unis se comprenant sans effort ; les dettes de guerre annulées ; l'Allemagne obligée de payer ; la paix française sur le monde. La majorité de ceux qui ont tenu ce langage ont parlé de bonne foi. Quoi de plus humain que de croire ce qu'on désire ? C'est, disait Bossuet, le pire dérèglement de l'esprit ; mais c'est aussi le plus fréquent. Dans la lutte électorale, la nécessité de vaincre contraint les républicains à frapper la France en tuant la solidarité. La plupart d'entre eux ne s'en doutent point.

Pas plus que le sentiment, la doctrine ne les guide. On croirait, à les entendre en 1920, que la politique d'isolement a toujours été la leur. Rien de plus faux. Dès 1912, et dans les platforms suivantes du parti, figurait la Société des nations. Sans remonter à ses anciens prophètes, comme Blaine ou Hay(66), les faits récents témoignent. C'est, le 28 août 1916, le vote unanime du Sénat demandant au président de se mettre à la tête d'une organisation des nations. Ce sont les innombrables discours de Henry Cabot Lodge recommandant cette organisation(67). Ce sont les appels de Théodore Roosevelt en faveur d'une ligue mondiale(68). Alors unanimes pour la Ligue, les républicains ne l'étaient pas moins contre la paix séparée. Lodge y dénonce en 1918 le déshonneur et la ruine(69). Roosevelt signifie à Wilson qu'il ne sera qu'un mystificateur, s'il ne traite côte à côte avec les Alliés(70). Mais il en est de ces principes comme des sentiments. Le jour où sera conçu l'intérêt électoral, on fera bloc contre la Ligue des nations et contre la paix de solidarité.

Pour occuper ce terrain, on invoquera la tradition et la base de cette tradition, --- l'immoralité politique de l'Europe(71). No entanglement ! C'est la formule de George Washington, de Thomas Jefferson, de James Madison, de James Monroe. Elle est familière à tous et quelle meilleure condamnation du compromis wilsonien ? Évoquez le milieu : on sort du pénible débat de la paix, où se sont affirmés tant et de si graves antagonismes d'intérêts et de conceptions : belle occasion de reprendre les vieux thèmes sur la rapacité du monde européen, ses convoitises territoriales, l'inapaisable conflit de ses nationalismes ! Au centre du tableau, la France, en qui des journaux de nuances diverses ont dénoncé dès 1919 l'héritière du caporalisme prussien. Soyons Américains ! Américains à cent pour cent ! Laissons à leurs querelles des associés, qui n'ont pas su comprendre l'Évangile de justice ! C'est la vérité historique, la dignité morale, la sagesse politique. Le réquisitoire contre l'Europe sera le motif de l'arrêt qui prononcera le retour à la solitude. La situation n'est pas la même qu'au lendemain de la guerre d'Indépendance. Mais la volonté de s'isoler n'est pas moins forte. Dans un cas, comme dans l'autre, tant pis pour la France !

Inexplicable volte-face, a-t-on dit. Explicable au contraire pour qui connaît la violence des compétitions politiques aux États-Unis et l'indifférence de leur peuple pour les problèmes de politique extérieure. Nous sommes en un pays où les batailles électorales n'épargnent pas les blessés ; dans un pays où les raisons internes prévalent sur les raisons externes. Lents à s'engager, les Américains, à chaque heure de leur histoire, ont été prompts à se dégager. Jamais ils ne se sont embarrassés de continuité internationale : un changement de majorité suffit à les libérer et la contradiction ne leur fait point peur. J'ai rappelé les événements de 1793. On leur trouvera des répliques dans les relations de l'Union soit avec le Mexique, soit avec la Chine. La thèse de « l'intérêt spécial », qu'on écarte quand la France l'invoque en Rhénanie, fut invoquée contre l'Espagne â propos de Cuba. La Hollande en 1918 se verra refuser par le Gouvernement fédéral devenu belligérant, les droits que celui-ci, comme neutre, revendiquait contre la Grande-Bretagne. La diplomatie américaine est empirique. Elle rappelle à l'esprit ce mot de James Bryce, qui la connaissait bien : « C'est une question de savoir si l'institution démocratique est compatible avec le respect des engagements internationaux ». En sacrifiant inclination, principes, promesses au gain de la partie politique, les républicains ne violent pas la tradition. Ils sont dans sa ligne et dans sa logique. Il serait vain de s'en étonner comme de leur en faire grief.

Cette logique est si impérieuse qu'elle entraîne les hommes et le parti plus loin qu'ils ne voulaient aller, jusqu'aux conséquences extrêmes que d'abord ils n'avaient pas prévues. Les sénateurs Lodge et Smoot avaient commencé leur offensive contre la paix par de simples réserves, qu'ils jugeaient suffisantes pour mettre Wilson en échec et qui laissaient subsister la communauté du règlement international. En quelques semaines, ils sont dépassés et, des réserves, roulent vers la paix séparée. Wilson est battu : donc plus de nécessité électorale, mais le poids de la force des choses. La motion du sénateur Knox a donné l'impulsion. Le discours, où le sénateur Harding accepte le 22 juillet 1920 la candidature républicaine, coupe les ponts avec le passé : « Je vous promets, dit-il, une paix formelle et effective, dès qu'un congrès républicain pourra adopter la motion qui donnera au pouvoir exécutif qualité pour traiter ». Traiter avec qui ? Avec l'Allemagne. Et ce sont les traités séparés de 1921 réalisant, trois ans plus tard, par les soins du parti de Henry Cabot Lodge, ce que Lodge en 1918 qualifiait de ruine et de déshonneur. Tout s'enchaîne. La campagne contre le traité a conquis les « voix à trait d'union » et ces voix ont des exigences. Le principe a appelé le concours. Le concours a fortifié le principe. Le Gouvernement « associé » de 1917 va signer avec l'Allemagne seule en réclamant les profits de la paix, dont il a rejeté les charges.

A tant de conditions mauvaises nées de causes américaines, la France, par son action propre, en a ajouté. Alors que les républicains allaient vers la paix séparée dénoncée par les démocrates comme « un nouveau Brest-Litovsk » ; comme « une insulte aux combattants et un reniement des buts nationaux »(72), c'est le succès des républicains et la défaite des démocrates qu'a souhaitée l'immense majorité de l'opinion française. Est-ce assez, pour l'expliquer, de rappeler les vaines promesses dont nous avions été bercés ? Non. La vérité, c'est qu'en ces heures tragiques le jeu de notre politique intérieure s'est marié à celui de la politique intérieure américaine. Entre les adversaires victorieux de Clemenceau et de Wilson une alliance implicite s'est établie. Les deux campagnes se sont mutuellement appuyées. Et la France, entraînée dans le même courant que tant d'autres de ses alliés, a acclamé comme sa victoire celle du parti américain qui, contre la paix commune, était gros de la paix séparée. Erreur historique, dont on trouve en 1916 un précédent et qui achevait de bloquer contre nous les forces politiques des États-Unis : les républicains à cause des exigences de leur politique, les démocrates à cause des ressentiments de leur fidélité.

Il nous restait à perdre les masses. Ce fut chose faite, quand le Parlement français congédia Clemenceau. N'attendez pas de ce vaste public une connaissance exacte des politiques européennes. Deux ou trois noms les résument à son imagination. Pour lui, the Tiger était le héros légendaire. Le jour où partit de nos rangs le coup qui le jeta à terre, le peuple américain sentit se briser un lien. De la presse des grandes villes comme des petits journaux de l'Ouest monta le même cri de colère. Dès lors le sentiment populaire nous est hostile ou indifférent. Lloyd George, si peu sentimental, disait : « Voilà les Français qui brûlent Jeanne d'Arc ». L'Américain moyen, qui pleure encore au souvenir de Lincoln, garda du meurtre politique de Clemenceau la notion d'une France diminuée. Après les gens d'affaires, les soldats et les partis, l'homme de la rue s'éloignait de nous. Quatre ordres d'événements allaient, en moins de cinq ans, creuser l'éloignement en abîme.

Six mois après la conclusion des paix séparées, s'ouvre la Conférence de Washington de décembre 1921 pour la réduction des armements sur mer. L'affaire commence mal et ne finit pas mieux. On en sort plus qu'à demi brouillés. La France en veut à l'Amérique. L'Amérique en veut à la France. Conscients de n'être pour personne un danger, conscients de notre tradition navale et des devoirs que nous créent soit l'étendue de nos côtes, soit notre empire colonial de soixante millions d'âmes, nous répudions avec colère l'accusation d'impérialisme. L'effet est tel que dix-huit mois passeront avant qu'on ose présenter les accords à la ratification des Chambres. Du côté américain les rancoeurs ne sont pas moindres. Nous sommes, disent les journaux, le seul peuple qui refuse de désarmer. Au gré de Mark Sullivan, « la France a mal agi. Elle a fait de l'obstruction contre une grande entreprise d'idéal. Son rôle ne peut pas être et ne sera pas pardonné. » Un autre écrit : « La France a cessé d'être notre bien-aimée ». Le pacifisme américain nous condamne sans appel comme sans examen.

Après le pacifisme, l'évangélisme. Le sentiment chrétien, qui plane au-dessus des confessions en les rapprochant, prend parti contre nous à propos des événements d'Orient. La France, dès l'été de 1921, s'est mise, contre les intrigues hellénophiles de la Grande-Bretagne, du côté de la Turquie. Aux fautes anglaises des fautes françaises répondent. Des deux parts, même manque de mesure. Mais le public américain, formé au mépris de l'Ottoman, ne retient que nos erreurs. La France est accusée de sacrifier les chrétiens par ceux-la mêmes qui, en déclinant le mandat arménien, se sont désintéressés de cette défense. Elle est dénoncée comme l'alliée de la barbarie, dénoncée dans les églises, dénoncée dans les journaux. Le repli des soldats français est sifflé dans les cinémas, tandis que des hurrahs saluent la flotte britannique. L'esprit missionnaire prononce, lui aussi, son verdict.

Alors c'est l'affaire de la Ruhr. L'évolution de l'esprit public pendant ces douze mois est pleine de leçons. Au début et par habitude, on nous reproche de mettre sous la botte de nos garnisaires la pacifique Allemagne. Plus tard, l'occupation accomplie, on se dit que, dans le même cas que la France, les États-Unis auraient agi comme elle et notre mainmise sur le second bassin métallurgique du monde nous restitue quelque estime : c'est le moment où le sénateur David Reed, l'American Legion, le docteur Henri Van Dyke, l'ancien ministre Josephus Daniels, le gouverneur H. J. Allen, le président Harry Pratt Judson, le New-York Tribune, le Wall Street Journal, le Boston Transcript, le Providence Journal rendent hommage à notre efficiency. Mais ce sentiment favorable ne dure pas.

Et nous arrivons au débat sur les dettes. J'en ai montré les racines dans la période de guerre et les lendemains de l'armistice(73). Les mois passent, et les années : on le laisse dormir. De temps à autre un ministre français proclame notre volonté de payer et notre incapacité de traduire en actes cette volonté. Ou bien un parlementaire répudie le principe de la dette en parlant du nombre de nos morts, de l'étendue de notre front, de l'amas de nos ruines, toutes choses qu'hélas. ! nous connaissions dès le temps des avances. D'autres remboursent. La France attend. En attendant, la France emprunte dans les banques à 8 et 10% et. les politiciens de Washington s'écrient : « Les Français laissent peser sur notre peuple un intérêt de 4% et ils en payent un de plus du double aux marchands d'argent de New-York ». Les anciens. soldats nous rendent responsables du retard de leur bonus ; les contribuables du taux insuffisamment réduit de leurs impôts. L'affaire des dettes, comme la paix elle-même, devient instrument de partis. Il y a une créance à recouvrer : gloire à qui la fera rentrer !

Dans ce débat, la France, pas une fois, ne présente les arguments, ni ne saisit les occasions que les circonstances mettent en ses mains. Elle ne profite d'aucune des successives rencontres où le  problème est traité, pour développer la thèse politique qui domine le débat financier. Je ne parle pas des innombrables discours où, en avril 1917, démocrates et républicains avaient proclamé dans les deux Chambres que les avances aux Alliés devaient servir à sauver des vies américaines et que, dans ces, conditions, la question du remboursement était chose négligeable(74). Je parle des actes officiels qui, plaçant ces avances dans le cadre de la solidarité, excluaient, pour le remboursement, le cadre de l'isolement et exigeaient, dès lors que le second se substituait au premier, une fondamentale révision des chiffres.

Relisez le paragraphe 8 des Quatorze points, acclamé par tout le Congrès ; relisez l'armistice ; relisez le traité de Versailles, même la paix séparée avec l'Allemagne : la réparation des dommages y figure invariablement et la lettre du ministre Carter Glass de janvier 1919 reconnaît le lien qui existe entre les dettes allemandes et la dette française(75). Que l'Amérique répudie en 1920 les buts de guerre de la veille, c'est un luxe juridique qu'elle peut s'offrir, mais qu'elle n'a pas le droit de faire payer à ses alliés. La France, prête à lui verser 3 milliards de dollars, quand, avec le concours américain, elle en devait toucher 32 de l'Allemagne, ne peut pas demeurer soumise à la même dette, si, par la faute des États-Unis, ses recouvrements sont réduits des trois quarts. Question de bon sens, question d'équité, que jamais la France n'a posée(76).

Dans cette nuit, une lueur le voyage de Clemenceau à la fin de 1922. Lorsque, à l'Opéra de New-York, le « Grand Vieil Homme de France » prend contact avec le public ; quand ensuite, en quarante discours, il s'adresse à la conscience américaine, on perçoit une vibration. Il dit : « Si nous avions su devoir être abandonnés par la malveillance anglaise et l'indifférence américaine, nous n'aurions pas signé l'armistice... Vous êtes venus trop tard et vous êtes partis trop tôt... Vous aviez le droit de partir. Mais non pas, quand vous êtes partis, de conclure la paix séparée sans même tenter la chance d'une proposition d'accord... C'est vous qui aviez fixé les conditions auxquelles vous accepteriez de cesser la guerre. Ces conditions n'ont pas été et ne sont pas remplies... De tous vos buts de guerre, dites-moi lequel vous avez atteint... ? » Et, pour finir, ce noble résumé d'un destin inachevé : « Sachez-le : un peuple peut devenir prisonnier de sa propre grandeur. Il ne lui est pas loisible d'être grand dans l'histoire à certains jours et petit en d'autres temps... »

Ainsi ces deux peuples, que l'on a vus si superbement capables de travail solidaire, en sont venus à se trouver plus loin l'un de l'autre que jamais. Les contacts de leurs citoyens, loin de les rapprocher, les séparent. Combien sont-ils ceux qui pèsent et qui jugent ; qui fixent les responsabilités de chacun ; qui disent avec Baruch : « Notre attitude de 1920 nous a interdit toute critique pour la suite ? » ; ou avec House : « Jamais peuple n'a rejeté si légèrement si grand héritage ! » Que si ce tableau parait trop sombre, voici le témoignage de l'Américain le mieux informé de l'Europe et le plus ami de la France, Frank H. Simonds : « Il est impossible, écrit-il à la fin de 1923, d'imaginer malentendu plus profond et plus total que celui qui existe aujourd'hui entre le public américain et le public français ». Vérité de 1923, qui plus douloureusement encore est celle de 1926 !

 

III

UN REDRESSEMENT

Si complet et si profond qu'il fût, ce malentendu, à de certaines heures et par de certains moyens, a été suspendu et éclairci. Après la courbe des relations publiques entre la France et les États-Unis, suivons celle des relations privées. Dans leur ensemble, les deux concordent : difficiles pendant la guerre, nulles ou mauvaises après. Mais la seconde enregistre des hausses, qui manquent à la première. Et cette différence même est riche en enseignements.

Lorsqu'en avril 1917 les groupements américains qui, depuis deux ans et demi, travaillaient pour la France, virent la décision gouvernementale consacrer leur initiative, ils crurent que leur effort en serait facilité : c'est le contraire qui allait se produire. En effet la déclaration de guerre, tombée comme la foudre du haut du Capitole, met en jeu une force nouvelle jusqu'alors immobilisée, la Croix-Rouge. Appuyée sur les pouvoirs publics, celle-ci entend suivre leur exemple d'implacable centralisation. Associée à leurs moyens, fière de son début triomphal., elle commandera seule à la philanthropie, comme seul commande à la production le Gouvernement fédéral. Deux tendances contraires s'opposeront donc. D'un côté la puissante machine à drainer les ressources, qui revendique une autorité impartagée ; de l'autre les innombrables sociétés, fortes du travail déjà fourni, qui ne veulent ni disparaître, ni se fondre dans la masse caporalisée de la Croix-Rouge.

Plusieurs des oeuvres privées, en particulier les plus récentes, connaissent dans ce débat le danger de succomber. Le Comité pour les blessés français, justement fier de son immense rendement, voit son Comité de Boston, son Comité de San-Francisco, ses services de Paris préconiser, contre son Bureau, la fusion pure et simple avec la Croix-Rouge. Plus encore sa jeune Section civile, installée au front de l'Aisne depuis juin 1917 et qui soude à son programme de guerre un programme d'après-guerre, est discutée et menacée. Le recul du front allié en mars et mai 1918, la perte des régions où venait de s'exercer l'action de la Section civile réveillent contre elle les critiques qu'avait provoquées sa création. Le Comité de l'œuvre pour les blessés français décide de se séparer d'elle. En quelques jours, en quelques heures, cette dernière doit, sous peine de disparaître, se procurer en Amérique et en France un nouvel état civil, une nouvelle organisation, de nouvelles ressources. C'est l'orageux début du Comité américain pour la France dévastée.

La guerre finie, d'autres obstacles surgissent, qui résultent de l'esprit nouveau. La liberté renaît pour I'entr'aide comme pour les affaires. L'autocratie de la Croix-Rouge disparaît. Mais la solidarité de guerre est morte. Tandis que le Sénat discutera le traité ; que siégera la conférence de Washington ; que la France aidera les Turcs, occupera la Ruhr ou ajournera le règlement de ses dettes, ce ne sera pas un jeu que de travailler pour elle. Partout des résistances ou actives ou passives. Point de succès possible, si l'on s'en tient à des prédications sentimentales. Le sentiment sera vain, s'il n'est éduqué ; l'émotion stérile, si elle n'est disciplinée.

Dans une première période, cette discipline emprunte sa loi au plus moderne des arts américains, l'art de la publicité. Je dis art, et non pas métier. Toutes les universités l'enseignent et sa littérature est innombrable. La publicité a conquis ses galons depuis cinquante ans. Longtemps le commerce fut seul à y recourir. Les banques et les assurances la dédaignaient: elles en font aujourd'hui le plus large usage. Les partis lui demandent le rayonnement de leurs programmes. Le gouvernement s'en est servi de 1917 à 1919 pour recruter des engagés, avant que ne fût votée la conscription ; pour accoutumer les épargnants à la pratique des emprunts d'État ; pour vulgariser les buts de guerre ; pour familiariser le peuple avec des associés qu'il connaissait mal, avec des idées nouvelles pour lui. La Section de publicité du Comité d'information publique, sous la direction de William H. Jones, a fait des merveilles. Tous les procédés, qu'enseignent les manuels du genre, lettres personnelles, circulaires professionnelles, annonces, affiches, les unes s'adressant à la raison (reason why copy), les autres au sentiment (human interest copy), ont été tour à tour employés avec un succès constant.

Un succès pareil va couronner l'effort des organisations privées qui, malgré la rupture officielle, poursuivent par les mêmes voies leur campagne pro-française. Elles travaillent pour une idée, non pour une affaire : mais l'idée, pour toucher son but, emploie les procédés de l'affaire. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit, par des moyens appropriés, d'établir le contact avec le public, de multiplier d'un côté la puissance de pénétration, de l'autre la disposition à se laisser pénétrer. C'est ce que les maîtres de l'annonce appellent le good will copy. Atteindre l'individu dans ses sentiments intimes sans laisser s'interposer entre ces sentiments et l'appel, qui leur est adressé, le miroir déformant des notions conventionnelles, du parti pris et de l'habitude, voilà la formule. On plaidera le dossier de la France, comme on lance l'auto Ford et le col Arrow.

La diversité des objets dans le cadre d'une invisible unité est la première condition d'une telle campagne : il faut que les gens, versant à la même caisse, n'aient pas l'impression de payer plusieurs fois pour la même chose. On va donc, au lieu de répéter une abstraction, multiplier les cas concrets. Quêtez, cinq ans durant, de l'argent pour les victimes civiles de la guerre: le public se lassera. Car d'autres abstractions viendront neutraliser celle que vous dressez devant ses yeux. Illuminez au contraire des couleurs de la vie la matière clairement définie pour quoi vous sollicitez son concours ; variez les spécifications en les appuyant de faits, de chiffres, d'images, de témoignages signés vous créerez, au lieu du raisonnement, qui est lent, le réflexe, qui est rapide. Un jour, on demandera de l'argent pour donner un goûter aux écoliers ; un autre, pour fournir de casseroles les ménagères démunies ; ou des oeufs pour reconstituer les basses-cours ; ou du lait pour les nourrissons ; ou des nurses pour soigner les habitants des ruines ; ou des terrains de jeux pour les jeunes ; ou des bibliothèques pour les hommes ; ou une cloche à accrocher au clocher de l'église réparée. Alors la variété des demandes multipliera les réponses.

Après la diversité de l'objet, la diversité des moyens. On se gardera de commettre la faute du Gouvernement français s'obstinant à déléguer aux États-Unis, pour réveiller les sympathies, toujours des généraux ou toujours des politiciens, comme si seules l'armée et la politique étaient représentatives de la France. Sous les formes les plus diverses, on s'efforcera de remuer tous les milieux. Le Comité américain emploiera les lettres ; les circulaires ; les représentations à bénéfice ; les ventes aux enchères ; les dîners par souscription, --- mais aussi des procédés plus neufs. Le drapeau arboré sur la Tour Eiffel le jour de la déclaration de guerre américaine sera présenté dans vingt et une villes avec une escorte de scouts. Des cortèges de camions transporteront à travers New-York, en posture d'orateurs populaires, les femmes les plus notoires et les plus respectées de la ville. Des combats de boxe, organisés par l'une d'entre elles au scandale des traditionalistes, feront accourir les « quatre cents ». Des tournois de bridge nationaux réuniront, au même moment, vingt-quatre mille joueurs au service d'une même cause. C'est par ondes concentriques qu'on excitera la curiosité, préface de l'attention, et qu'on fixera l'attention en renouvelant l'intérêt.

Cependant, le malentendu s'épaississant entre la France et l'Amérique, ces moyens normaux de publicité épuisent leur efficacité. Or c'est le temps où, pour consolider par des dotations l'œuvre accomplie dans l'Aisne, le Comité pour la France dévastée a besoin d'une somme égale, ou peu s'en faut, à celles qu'il a réunies en cinq années(77). Il faut ou abandonner, ou frapper un coup de masse. Ce coup, ce n'est plus dans le style de l'annonce commerciale qu'il sera porté, mais dans celui de l'action politique. On employait hier la méthode des affaires ; on emploiera désormais la méthode des partis. Parqués dans leurs deux grandes bâtisses républicaine et démocrate, les citoyens américains s'y dépensent sous deux formes l'organisation locale, qui groupe les militants ; les campagnes nationales, qui préparent les élections. Organisation, campagne, élection, telle va être la formule finale du Comité américain. Ce sera la Good Will Election, --- l'élection de la Bonne volonté.

Dès longtemps les comités locaux avaient groupé les élites : mais, si, pour recruter, une idée a besoin des élites, elle a, pour triompher, besoin des foules. Ce sont ces foules qu'on va faire voter, --- geste dont elles ont le goût et l'habitude. Les faire voter sur quoi ? Non pas sur un appel direct en faveur de la France, qui trouverait, dressées contre lui, les tendances politiques de l'heure, --mais sur un but indirect, qu'on atteindra par tir courbe : la désignation de messagères, qui porteront au peuple de France la parole américaine. On ne dira pas au public : « Donnez pour la France ». Mais : « Votez pour élire des femmes américaines qui, de votre part, iront dire à la France des mots de bonne entente et de bonne volonté ». L'idée plaira et l'idée paiera. Elle plaira, parce qu'il s'agit de voter et de voter pour la plus populaire des classes sociales américaines, celle des femmes qui travaillent ; aussi parce que la mission confiée à ces femmes aura le caractère inédit d'une manifestation de peuple à peuple sans intermédiaires officiels. Elle paiera, parce que chaque bulletin de vote sera vendu 10 cents et que, si l'on en vend dix millions, c'est 1 million de dollars qui tombera dans la caisse.

Pour obtenir ce résultat, trois moyens. D'abord, dans chaque centre, un fort groupement local de patronage. Ensuite, au jour le jour, une publicité régulière et abondante. Enfin la mise en mouvement des milieux professionnels, où s'exerce l'activité des candidates. Donc trois concours à obtenir des concours individuels pour la création des comités ; des concours de presse pour la préparation du scrutin ; des concours d'affaires pour intéresser à l'élection les grandes corporations, où se recruteront les élues. Dans le plan ainsi conçu, point de fissures, mais, surtout du côté des journaux, de sérieux obstacles à surmonter. Tout directeur de quotidien, à qui l'on offre une idée, répond : « Cela n'intéressera pas ». Et ajoute « Cela va gêner ma politique ». Les deux réponses se produisirent et non sans vivacité. Le succès fut d'en triompher.

Il ne s'agit, proclame-t-on, ni de propagande. ni de politique. Il s'agit de sentiment. Point d'attaches gouvernementales ; liberté entière tant au regard de Paris qu'au regard de Washington. C'est le peuple des États-Unis qui est convié, en dehors des vieilles routines, à se mettre en contact avec le peuple de France. Chaque Américain a l'intime conviction qu'il ferait, aussi bien et mieux que ses mandataires officiels, les affaires du pays ; donc cette suggestion caresse l'esprit critique. La politique a brouillé les relations les peuples vont les rétablir. Et c'est ainsi qu'après un accueil sévère la presse se laisse gagner. Soixante-deux grands journaux, huit semaines durant, vont consacrer deux millions de lignes, soit sept mille colonnes, à se faire les moniteurs de la campagne de bonne volonté, à raconter les compétitions et les résultats : don gratuit de 300.000 dollars, qui compte dans les annales de la publicité et qui allumera le foyer d'émulation(78).

Cette émulation met aux prises les plus grandes sociétés industrielles et commerciales des États-Unis. Qu'est-ce qui les attire ? D'abord, comme tout le monde, la nouveauté de l'idée ; aussi l'occasion qui s'offre à elles d'affirmer leur puissance et de se solidariser avec leur personnel. En soutenant de leur argent et de leur crédit les candidates sorties de leurs rangs, elles cumuleront l'honneur de servir une cause désintéressée et d'aider leurs employées à affirmer leur mérite : mélange d'idéal et d'esprit pratique, qu'on retrouve dans tous les grands mouvements d'opinion anglo-saxonne et qui en explique l'intensité. Et puis les mots ont leur fortune. Ç'avait été une idée de génie d'appeler les emprunts de guerre emprunts de la Liberté. Les deux mots Bonne volonté au frontispice de la campagne de 1922 connaissent triomphe pareil. L'optimisme américain a toujours chéri ces expressions de confiance good feeling, good will. Dans la monotonie des querelles d'après-guerre, ce programme est une détente. Programme modeste, qui ne promet pas de changer la face du monde et ne s'embarrasse pas d'un appareil logique. Bonne volonté ! Bonne volonté exprimée à des gens simples par des gens simples ; à de vieux camarades de combat un peu oubliés par des femmes qui ont su faire leur vie. On n'épuise pas par l'analyse les ressorts des impulsions populaires. Dans toute action morale, c'est l'inexpliqué qui compte le plus.

La campagne commence. Elle est menée, dans vingt-trois états et soixante-dix-huit villes, suivant les rites classiques des compétitions politiques : affiches, défilés, meetings, musiques, tous les jeux naïfs des démocraties électives. Comme pour choisir un président de la République, il y a tour à tour une nominating campaign pour désigner les candidates, une balloting campaign pour désigner les élues. Est éligible toute jeune fille ou femme américaine, âgée de dix-huit ans au moins, travaillant soit dans les affaires, soit dans les professions libérales. Mille candidatures sont posées. Chaque fois que cent mille suffrages sont groupés, une élue est proclamée et ainsi de suite jusqu'à soixante mille, où le vote s'arrête. Le nombre des suffrages exprimés est de vingt millions ; celui des élues de deux cent quatre-vingt-dix ; la recette brute de millions de dollars en chiffres ronds. Dans les villes, où l'élection se poursuit, c'est un enthousiasme délirant. Les rues sont encombrées d'attroupements et de cortèges. La constitution de l'ambassade féminine, qui doit partir pour la France, passionne les anti-français aussi bien que les pro-français. Elle agite jusqu'aux indifférents.

Cette ambassade représente toutes les formes de l'activité féminine depuis les plus modestes jusqu'aux plus élevées, des moins rétribuées aux plus fructueuses. Il y a là des téléphonistes, des sténographes, des distributrices de billets, des teneuses de livres, des statisticiennes, des caissières, des étudiantes, des employées, des infirmières, des ouvrières en lingerie, des couturières, des agents des postes, des fonctionnaires de villes ou d'états, des ouvrières à domicile, mais aussi des secrétaires de conseil d'administration, des chefs de sections de grandes administrations, des chefs de rayon des grands magasins, des chefs de publicité, des directrices d'écoles, des secrétaires de fédérations, des journalistes, des chefs de correspondance, des dentistes, des pharmaciennes, des avocates. Les unes gagnent par an 2.000 dollars, les autres 25.000. Parmi elles, quelques gold star mothers, qui ont perdu un fils à la guerre. C'est une image exacte et complète de ce monde féminin d'Amérique, qui n'a pas cru, en conquérant le droit de suffrage, épuiser sa revendication pour l'égalité des sexes et qui poursuit cette égalité dans toutes les professions. L'idée, dont la défense lui est confiée, a donc toutes chances de pénétrer. Le résultat en témoignera, --- d'abord dans l'ordre matériel, ensuite dans l'ordre moral.

Résultat financier ? On cherchait de l'argent. On en a trouvé et c'est la première mesure du succès. Retenez que 10 dollars étaient plus difficiles à obtenir en 1920 que 100 en 1918 et 5 en 1922 plus malaisés que 10 en 1920. Or la Good Will Election, avec sa recette brute de 2 millions de dollars, a produit à elle seule, aux pires moments de tension politique, presque autant que les cinq années précédentes(79). Résultat moral ? Ce qui dormait s'est éveillé. Ce qui était virtuel est passé à l'acte. D'abord du fait des candidates elles-mêmes. Leur premier mouvement a été de curiosité ; le second d'intérêt. En France, l'accueil les étonne et les touche. A visiter nos champs de bataille et nos terres de l'arrière, à cotoyer la France officielle et la France populaire, elles apprennent sur notre pays des choses qu'elles ignoraient. Les pouvoirs publics les honorent. L'intimité des familles s'ouvre pour elles. Elles découvrent une France insoupçonnée : pays de labeur patient et non de luxe frivole ; de douceur, de paix, et non d'impérialisme ; de vertus silencieuses, et non de légèreté brillante. Spectacle partout donné, par les provinces qui rebâtissent leurs ruines comme par celles dont les traditions séculaires ont échappé à l'épreuve du feu. A leur retour, ces femmes parlent, écrivent, répondent aux questions de la presse, font des conférences, prennent l'habitude de se réunir une fois l'an. On les écoute. Mieux : on les croit, parce qu'elles sortent du peuple, parce qu'elles sont le peuple. La France, dans le temps qu'elle est le plus décriée, trouve en elles de loyales messagères.

L'évolution de leurs esprits se reproduit, par choc en retour, chez ceux dont le concours avait rendu possible leur ambassade. Il se reproduit dans les milieux d'affaires, dont l'appui a été l'armature de l'entreprise et qui multiplient les témoignages de gratitude pour les organisatrices, pour les élues, pour leurs méthodes, pour leurs idées. Il se reproduit dans les milieux de presse où l'on s'excuse des hésitations du début ; où l'on répudie les objections de la première heure ; où l'on proclame qu'il demeure possible et profitable d'en appeler des troubles de l'heure aux traditions des camaraderies oubliées. C'est comme une bataille d'amitié, dont tout le monde sort content, avec un curieux mélange de surprise et de satisfaction. Même dans les régions les plus pénétrées d'immigration allemande, on se félicite, à peu près sans réserve, d'avoir retrouvé ou recréé un courant de compréhension mutuelle. On reparle des jours d'alliance et c'est pour en évoquer la grandeur. Une atmosphère de bienveillance se dégage des mornes conflits de diplomatie et d'argent...

Atmosphère fugitive, je le sais, et qui s'est dissipée comme celle de la victoire elle-même. II reste que, si l'on n'a rien fait pour la conserver, on avait su la former. Suivant le plan dans lequel on se meut, c'est une consolation ou c'est une leçon. L'heure de conclure est arrivée.


Chapître VI

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