
La guerre a accusé les contrastes que l'avant-guerre portait en son sein. Contrastes de formation, contrastes d'évolution, contrastes de tendances, ces traits sautent aux yeux désormais, sans que l'analyse ait besoin de les rechercher. Hier il fallait expliquer. Maintenant il suffit de constater. Le grand choc a exercé sur les deux mondes une action grossissante. Les faiblesses de l'un et les forces de l'autre se sont multipliées. Les antinomies historiques passent du potentiel à l'acte.
Victorieux ou vaincus, les Européens ont subi une perte de substance. Perte d'hommes et perte de matière, dont les peuples ont été lents à percevoir les effets ; contre quoi, dès qu'ils les ont perçus, ils se sont révoltés dans la ligne de leurs traditions respectives. Que pesait, en face de la masse américaine, l'Europe de 1914 ? L'Europe de 1920 est une réduction de l'Europe de 1914, réduction d'assiette et réduction de richesse. La révolution russe a coupé de la communauté continentale plus du tiers de son territoire. Le principe des nationalités, âme de la coalition et de la victoire, a morcelé, en mettant sa marque sur la paix, les unités économiques. Une demi-douzaine d'États sont nés, dont les débuts laborieux se disputent ces unités brisées. Des trente millions de blessés, des quinze millions de mutilés, des huit millions de tués, que le drame a laissés derrière lui, la presque totalité appartient à l'Europe. La France a donné à la bataille le sol où s'est concentré l'effort de destruction... De l'autre côté de l'océan, l'Amérique est intacte.
L'affaiblissement moral va de pair avec l'anémie physique. Pour se redresser, l'Europe aurait besoin de temps, de calme et d'harmonie, --- de beaucoup de temps, de calme et d'harmonie. Or elle est pressée, nerveuse et divisée. Chacun veut faire au plus vite. Entre vaincus qui, du plein de leur défaite, aspirent à la revanche et vainqueurs, dont la paix signée a reveille les particularismes, la collaboration n'est que chimère. La guerre, qui tue les hommes, ne tue ni les passions, ni les intérêts, ni les habitudes. Dans la commune misère, le heurt des premières, le conflit des seconds et la revanche des troisièmes aggravent l'épuisement de tous. L'Amérique dit : « Oubliez la guerre ! » Mais la guerre pèse sur l'Europe, insinue son poison dans ses veines, domine son destin. Le vieux monde saigné et appauvri, en quête d'un équilibre précaire, est séparé du nouveau par un abîme de conditions contraires. Comme sous un verre puissant, les différences de structure, de volume, de moyens, qui s'annonçaient dix ans plus tôt, s'imposent à l'état de vérités écrasantes.
Car tout ce que l'Europe a perdu, l'Amérique l'a gagné. La guerre lui a été profitable, avant qu'elle y entrât, pendant qu'elle y était, depuis qu'elle en est sortie. Par la guerre, elle a plus que doublé sa puissance et fondé les bases d'un empire nouveau. Par elle, sa prospérité, vantée dès le temps heureux de la paix, a opposé son progrès à la détresse européenne. La moitié de l'or du monde est venue s'entasser dans ses caisses. Les indices de la fortune font, dans ses statistiques, des bonds prodigieux. La capacité de production et la production elle-même croissent d'un mouvement parallèle. La durée hebdomadaire du travail diminue en même temps qu'augmentent les salaires, dont la hausse devance celle des prix. Le taux peu élevé de l'intérêt, la normalité des récoltes, le développement des transports intérieurs, l'abondance des opérations bancaires, la diminution des impôts arrachent aux observateurs américains, tels que le juge Gary, un cri d'allégresse ; aux observateurs étrangers, comme Sir Robert Home, un cri de stupeur.
Cet essor de productivité a créé une inflation de crédit. Mais, dans l'ensemble, l'opulence américaine est saine. Les banques ont de grosses réserves. Les industries maîtresses, chemins de fer, automobile, construction, sont en pleine forme. Les États-Unis exportent autant d'autos que l'Europe en construit.
Les transactions sur les terrains ne connaissent point d'arrêt. On dirait que la moitié de la population passe son temps à acheter pour revendre à l'autre. La dépression monétaire de 1920-1921 a été surmontée avec aisance et, en quelques mois, on est revenu aux prix-records de 1917-1918. Il règne un équilibre, où chacun trouve son compte. La terre de promesse d'Herbert Croly a tenu plus qu'elle n'avait promis et, de ce fait, les États-Unis sont, plus qu'en aucun temps, privés de commune mesure avec l'Europe. Entre les deux continents, il y a outrance de disproportion. Ascension d'un côté, dépression de l'autre : ce sont deux sociétés, dont le rythme de circulation, les facultés respiratoires, les possibilités d'expansion se trouvent aux deux bouts de l'échelle, --- tout en haut pour celle-ci, tout en bas pour celle-là.
Les tempéraments s'en ressentent. L'Europe est inquiète, comme les faibles ; l'Amérique impérieuse, comme les forts. Dès longtemps, c'était sa fierté, --- tenue pour légitime par des intellectuels tels que James Bryce, --- d'avoir assuré à l'être humain le maximum de bien-être. En ce progrès matériel elle avait placé une des formes de son idéalisme, son but et sa mission. Plus que jamais, dans le triomphe d'achèvement que lui vaut l'après-guerre, elle professe cette religion. Près de cent vingt millions d'individus, que flattent chaque matin des milliers de journaux, comme la cour flattait Louis XIV, ont conscience de valoir plus que les hommes des autres pays, parce qu'ils ont su se rendre plus heureux. Ce qu'ils demandent à leurs chefs, c'est une bonne gestion de ce bonheur. Pour élire Harding ou Coolidge s'organisent des campagnes de pur matérialisme. Sur la primauté de l'économique, tant de fois apparente dans l'histoire américaine, les partis sont d'accord. Devant cet accord, les luttes sociales s'apaisent. Des millions d'ouvriers font confiance aux patrons, dont le génie a créé leur aisance. A l'heure où dans toute l'Europe le socialisme gagne du terrain, il n'obtient aux États-Unis que la dernière place : de 3 à 6% des suffrages dans les divers scrutins.
Une conception du monde s'ordonne autour de cet idéal national de fécondité. Mass production, high wages, grosse production et gros salaires, deviennent sujet de prédication, sur lequel Herbert C. Hoover développe d'innombrables sermons. Quand l'Américain consent à jeter un regard sur ce qui se passe hors de chez lui, il ne retient que ce qui trouve place dans le cadre de ses préoccupations. L'élection de Hindenburg à la présidence du Reich est vite oubliée. Le retour de l'Angleterre à l'étalon d'or marque plus profondément. Car il touche au souci commun, à la politique de prospérité en augmentant le pouvoir d'achat d'un client, en diminuant la puissance d'exporter d'un concurrent, en concourant à la stabilisation des monnaies. Par contre les peuples qui tardent à remettre leurs finances en ordre selon les règles imprescriptibles de l'économie américaine, sont objet de réprobation et même de réquisitoires. En condamnant la paix de Versailles comme politique à l'excès et insuffisamment économique, John Maynard Keynes a fait école. Il a été l'annonciateur d'une foi qui s'affirme jusqu'à l'intolérance. De là l'incompréhension qui n'a cessé d'opposer l'Amérique à l'Europe pour l'exécution de cette paix. L'Europe a vécu cette exécution dans le plan politique soit pour en renforcer, soit pour en affaiblir les termes. Les États-Unis au contraire ont affiché, à l'égard de ce que ces termes contenaient de politique ou de militaire, une hautaine indifférence. En ce qui touche les clauses financières, ils se sont placés au point de vue de la « reconstruction ». Mais ce mot même n'a fait qu'accentuer le désaccord. Quand New-York, en veine de reconstruire, proposait d'ouvrir des crédits à l'Allemagne sans ruines, la France, avec ses six cent mille maisons démolies, donnait à la reconstruction un sens plus concret et plus limité. Quand le plan Dawes a été rédigé avec le concours d'un Américain notoire, les Français y ont attaché l'espoir de rentrées tardives et mutilées, les États-Unis celui d'un règlement général, dont ils réclamaient leur part. A aucun moment, sur aucun point, les opinions publiques ne se sont rencontrées dans une conception solidaire. Les États-Unis en ont conclu à la confirmation expérimentale de leur, vocation d'isolement.
Isolement impossible pourtant et du fait des causes mêmes qui le déterminaient. Si désireuse qu'elle fût de se fixer dans l'administration de ses fins propres, l'Amérique s'est sentie liée à l'Europe par les exigences de leur gestion. Sans parler de son agriculture, plus dépendante des marchés extérieurs que son industrie, elle a subi, par l'excès de sa richesse, la loi d'attraction vers le dehors. L'accumulation de l'or accrue par le développement de l'exportation a exigé des contre-parties. Pour éviter la congestion, trois solutions : ou bien augmenter les achats à l'étranger ; ou bien diminuer les ventes ; ou bien consentir des crédits extérieurs. A la première s'opposait la tradition protectionniste ; à la seconde, l'essor des fabrications. Restait la troisième : elle a prévalu. Les placements américains à l'étranger, à peu près nuls en 1914, se sont constamment élargis. On les évaluait en 1925 à 10 milliards de dollars au minimum. Dans la seule année 1925, les émissions internationales sur le marché de New-York se sont montées à 1.346 millions de dollars en augmentation de 1,40 millions sur l'année précédente. D'octobre 1924 à mai 1925, l'Allemagne, pour ne parler que d'elle, avait placé à Wall Street 200 millions de dollars de valeurs. Ainsi se posait, qu'on le voulût ou non, le problème des marchés extérieurs. Prêteuse, au lieu d'emprunteuse qu'elle était avant la guerre, l'Amérique avait un titre à se mêler de cette vie européenne, dont elle ignorait, dédaignait et réprouvait les mobiles.
A ce premier titre, un autre s'ajoutait. Car créanciers de l'Europe dans l'ordre privé, les États-Unis l'étaient aussi dans l'ordre gouvernemental. Ces créances, longtemps en sommeil, tenaient désormais, dans la vie publique et dans la lutte des partis, une place importante. Faire rentrer cet argent, que l'Europe, assure-t-on, rembourserait sans peine, si elle avait l'esprit vrai de la paix, voilà l'un des enjeux de la bataille électorale. Des esprits réfléchis signalent les paradoxes auxquels cela conduit, --- celui-ci notamment que les États-Unis se trouveront libérés des charges de la guerre trente ans avant leurs associés plus éprouvés qu'eux cependant(80) et cet autre, proclamé par Winston Churchill, que 60% au moins des réparations allemandes seront soustraits aux pays dévastés pour aller à la plus riche et à la plus prospère des nations belligérantes. Mais cette vue d'une minorité se heurte à l'indifférence de la masse et à l'opinion contraire des dirigeants : « On leur a prêté, n'est-ce pas ? Alors qu'ils rendent. » Telle est la formule simpliste, à quoi le peuple mal informé associe, --- et comment s'en étonner ? --l'espérance de nouveaux dégrèvements. Tout concours à cette Europe bruyante, hargneuse, déréglée, ignorante du secret des bonnes finances, sera donc subordonné à un règlement des obligations de guerre. Qui paye ses dettes s'enrichit. Cette vieille maxime, qui dut être inventée par le premier créancier, s'inscrit au fronton de l'édifice américain.
L'Europe s'attendait à autre chose et sa déception a creusé le fossé. Par le chemin des effets, nous voici ramenés aux causes. Car l'erreur est ici de même sorte que celle où nous étions tombés sur les motifs de l'entrée des États-Unis dans la guerre et l'on s'est trompé après, comme on s'était trompé avant. Des voix traversent l'océan pour des appels souvent contradictoires. Mais plus l'Europe supplie, plus l'Amérique se replie. Nulle réponse tant que les signatures attendues ne viendront pas ratifier les calculs impassibles de l'actuariat américain. Le débiteur discute ? Ses titres baissent au Stock Exchange. Il expose ses difficultés ? On lui reproche de trop bien vivre, de ne pas payer assez d'impôts, d'avoir une trop grosse armée. La presse l'accuse de troubler l'ordre économique en retardant la stabilisation générale des devises. Les orateurs officiels prodiguent sur son cas des verdicts, dont l'écho, passant les mers, provoque sur la rive débitrice des protestations et des colères. Ce n'est plus seulement de l'incompréhension : c'est de la polémique. L'affaire des dettes de guerre agit sur une situation mauvaise comme un coefficient d'aggravation.
Qu'on règle ou qu'on ne règle point, les résultats psychologiques sont sensiblement les mêmes. La France, la dernière à discuter, est l'objet de réprobations qui secouent les vieux liens d'amitié. La Grande-Bretagne, la première à signer, n'est guère moins mal traitée, lorsqu'elle tente d'alléger les modalités de ses paiements. Réalise-t-elle, pour défendre son change et ménager ses devises, un relèvement du prix de ses caoutchoucs, dont les États-Unis sont acheteurs ? Elle est aussitôt dénoncée comme une ennemie de l'humanité. En paroles enflammées, on stigmatise les peuples égoïstes qui prétendent vendre « au-dessus du prix convenable ». Les mêmes sénateurs, qui, par des tarifs prohibitifs, protègent l'industrie américaine, s'indignent que l'Angleterre protège sa production. Ainsi le veut la nécessité d'assurer le bien-être du corps américain.
Économique d'abord ! Si l'Europe y contredit, elle ne connaîtra ni l'appui financier, ni ce moral support, qui tient une si grande place dans l'éloquence américaine. Et l'ambassadeur Houghton prononcera sur son aveuglement une sentence sans appel.
La France, plus que tout autre pays, a souffert de sévérités, qui ne s'adressaient pas qu'à elle. D'abord parce que, plus que tout autre, elle avait senti, dans son sang et dans sa terre, le fardeau de la guerre ; aussi parce que, plus que sur toute autre, elle comptait sur l'aide américaine. Quand la France est en difficulté avec la Grande-Bretagne, elle ne s'en émeut pas : des siècles de conflit l'y ont préparée. Au contraire, des difficultés avec les États-Unis apparaissent à sa foi naïve dans la spontanéité de l'amitié franco-américaine comme une violation des lois de la nature. Les premiers incidents avaient passé inaperçus : le débat sur les dettes les a ranimés. La France y revit en raccourci la longue suite de ses déceptions : inutilité des sacrifices consentis par elle et ses alliés aux thèses américaines en 1919 ; rejet par le Sénat du traité de solidarité ; paix séparée avec l'Allemagne sans un effort d'ajustement préalable avec les camarades de combat ; conférence de Washington si dure à la marine et aux colonies françaises ; exigences de participer aux profits financiers d'un traité, dont on répudiait les charges ; rigoureuse réclamation d'une dette, dont la contre-partie de créances a reçu de la retraite américaine de 1920 un coup mortel ; interprétation abusive de nos capacités de paiement ; refus d'accorder au débiteur français les garanties de transfert consenties au débiteur allemand. Au ressentiment américain contre la France répond le ressentiment français contre les États-Unis.
C'est là que nous en sommes en l'été de 1926 et ce conflit a des aspects tragiques. Tragique, la protestation muette des mutilés français devant la statue de George Washington ; tragique, le cri de Myron T. Herrick devant le monument de Saint-Nazaire quelques jours auparavant : « Si nous étions des idéalistes en 1917, avons-nous aujourd'hui perdu ce caractère ?... Je ne crois pas que l'histoire prononce que notre attitude à l'égard des autres pays ait été marquée par l'humilité, quand nous étions faibles et par l'arrogance, quand nous étions forts. » Des millions de Français sentent comme nos mutilés. Des millions d'Américains pensent et parlent comme Myron T. Herrick. Mais le débat empoisonné se développe dans le vase clos de la politique, hors des prises du sentiment populaire. Les responsabilités de quelques hommes deviennent des responsabilités nationales. Les cent dix-sept millions d'Américains, au nom de qui l'on parle toujours, n'ont que peu de part au résultat. Mais le résultat est ce qu'il est et c'est une indiscutable rupture de compréhension et de sympathie.
Sous le poids de cette lourde atmosphère, les vieilles formules paresseuses, nocives toujours, sont devenues intolérables. On ne peut plus dire que tout va bien ; que tout va de soi ; que tout s'arrange par la force des choses. On commence à comprendre que, pour que cela s'arrange, il faudra un effort soutenu et que, si l'on veut retrouver les chemins de l'amitié, on devra d'abord les éclairer. Quelles furent, des deux parts, les fautes commises ? C'est la recherche préalable qui, des deux parts, s'impose.
Accordons que, depuis la paix, la France, dans ses rapports avec les États-Unis, a presque toujours joué à contresens. Mais sachons ne nous point contenter des explications faciles, qui, en atteignant les causes secondes, laissent échapper les causes premières.
Il n'y a plus rien à dire des faux pas de ce qu'on nomme notre propagande. Mais si ce genre de faux pas peut aggraver une situation, il ne suffit pas à la créer. Pour la même raison, laissons à leur rang, dans l'interprétation de nos mécomptes, la responsabilité des propagandes étrangères. Il y a aux États-Unis, s'employant contre la France en des formes diverses, une propagande allemande et une propagande anglaise. La première ni la seconde ne sont évitables. Mais l'origine de nos maux est singulièrement plus profonde et ces contingences n'y ont ajouté que peu. Supposez que nous eussent été épargnés les premiers facteurs de malentendu ; supposez que les États-Unis eussent ratifié le traité de Versailles : la suite des événements n'en aurait pas été sensiblement modifiée. Car, tôt ou tard, la dissociation psychologique eût entraîné la dissociation politique. C'est aux racines de cette dissociation qu'il faut d'abord s'attaquer.
Et tout de suite voici, pour nos Français, la condition dominante : s'ils veulent traiter avec l'Amérique, qu'ils lui empruntent, avant ses dollars, son optimisme et son sens du succès. Ne nous y trompons pas : ce qui nous a perdus dans l'estime américaine, c'est de n'avoir, de l'hiver de 1919 à l'été de 1926, rien réussi ou, plus exactement encore, d'avoir masqué nos rares succès sous l'amas de nos récriminations. Un seul exemple l'étonnante reconstruction de nos ruines par nos seules forces aurait pu nous grandir. On s'y est pris de telle sorte que les États-Unis n'en ont retenu que les plaintes justifiées, dont elle était l'occasion. Nous passons pour inopérants. Tant qu'il en sera ainsi, nous ne serons ni entendus, ni appréciés car l'Amérique aime l'achèvement. Avant de négocier des alliances, disait Bernard de Bulow, il faut se rendre capable d'alliances. Avant d'agir sur l'Amérique, il faut se rendre capable d'action. Pour discuter avec elle, la sanction de la réussite est utile. Nous l'avions en 1918. Nous l'avons perdue depuis. C'est une réputation à reconstruire.
Pour cela, il faut rééduquer notre esprit public si ferme à la fin de la guerre et ensuite si détendu. Fatigue de la lutte, difficultés de la paix, euphorie de l'inflation, ce furent nos excuses. Mais le mal demeure. Nous souffrons d'indolence et d'abandon pour ce qui regarde les affaires du pays. Le Français, ardent, résolu, opiniâtre pour ses intérêts propres, se détache de l'intérêt public. En un temps qui, plus qu'aucun autre, montre la répercussion des phénomènes collectifs sur les destinées individuelles, on s'imagine qu'on peut sauvegarder les secondes sans s'occuper des premières. On vote peu. Dans nombre d'élections, on compte 405 d'abstentions. Qu'est-ce qu'une démocratie, où la moitié des électeurs, dont les pères ont conquis le suffrage, renonce à s'en servir et où la carte électorale n'est plus qu'une pièce d'identité ? Crise morale née d'une crise politique, c'est notre affaire d'y mettre fin.
Marquons aussi, dans les débats internes dont se dégagent les traits de notre figure extérieure, que nous savons ce que nous valons, ce que nous voulons, où nous allons. Le tableau confus, qu'offre la France d'après-guerre, contient, parmi beaucoup d'insuffisances, beaucoup de promesses. Rôle des femmes, si neuf et si grand pendant la bataille et qui reste, depuis la paix, malgré sept ans perdus, prêt à s'affirmer ; rôle des combattants, qui, souvent mal orientés, n'en gardent pas moins, gravée dans leur chair, la leçon que d'autres oublient ; rôle des jeunes, à qui l'on reproche de s'intéresser trop peu à la chose publique sans se demander si ce n'est point la chose publique qui est reprochable de si peu les intéresser, --- ce sont là quelques traits d'une France nouvelle, que les Etats-Unis ignorent, parce que rien n'a été fait pour qu'ils la connaissent. Il n'est point jusqu'aux déceptions, à qui la presse donne si large écho, qui ne portent en elles une espérance. Car si ceux qui viennent souffrent de nos inachèvements ; s'ils s'étonnent de ne pas voir s'ouvrir des horizons élargis, c'est qu'ils ont foi dans les destinées françaises. Ce renouveau à peine esquissé, qui s'occupe de le mettre en clarté pour les regards du dehors ?
Grouper nos forces même incomplètes au lieu d'étaler nos faiblesses même excusables, c'est le premier résultat à obtenir. Le second serait de ne point traiter nos affaires extérieures du point de vue paresseux du sentiment. La France a gardé le goût d'être aimée pour elle-même et l'illusion de l'être. J'entends bien que, dans le cas des États-Unis, l'effusion chaleureuse des sympathies fut souvent pour nous y encourager. Mais ces effusions mêmes ne devaient nous empêcher ni d'observer, ni de comprendre et ne sauraient justifier les erreurs sentimentales, qui ont jalonné notre route ; erreur d'avoir pensé en 1917 que les États-Unis entraient dans la guerre pour nous, et non pour eux ; erreur d'avoir en 1920 cru les Américains sans mandat qui nous vantaient la politique, d'où devait sortir la paix séparée ; erreur, après notre inutile essai de régler en 1919 la question des dettes, d'avoir trop longtemps espéré qu'on la résoudrait sans en parler ; erreur d'avoir accepté les abattements de nos créances sans poser la question de l'abattement de nos dettes. Les affaires, dans le dur monde où nous sommes, ne se règlent ni par le silence ni par l'optimisme des hypothèses. Il s'agit de se comprendre et, par la balance des intérêts, de s'entendre. Plaçons-nous sous le signe du fait, non sous celui de la légende.
Il convient de s'accoutumer aussi à prendre gens et peuples tels qu'ils sont. L'histoire américaine, que nous ignorons superbement, n'est point la nôtre et il ne dépend de nous ni de la modifier, ni d'éviter ses conséquences. Cette histoire, d'un bout à l'autre, a évolué autour de grands problèmes économiques. La nôtre fut au contraire toute de batailles et de traités. Notre peuple en a gardé la capacité de s'intéresser aux batailles, aux traités, et pas au reste. De la dernière guerre, il a retenu les hécatombes et l'issue territoriale. II sait où le front a fléchi, comment il a été redressé. Il connaît les frontières que la paix a tracées. Il ignore les réalités de finance et d'économie, qui ont commandé le sort des batailles. Pareillement ignore-t-il aujourd'hui l'origine de nos créances et de nos dettes. Il confond obstinément ce que nous empruntâmes à l'Amérique neutre et ce que nous avança l'Amérique belligérante. Les états de paiement et le plan Dawes lui demeurent mystérieux. Il tient ce genre de questions pour secondaires et subalternes, condition déplorable pour discuter avec un peuple, dont les luttes politiques ont porté sur le tarif, l'étalon d'or ou les trusts. Sans doute avons-nous raison de penser, à l'inverse des États-Unis, que le politique prime l'économique. Mais on ne prime que ce qu'on connaît.
Nous avons, en d'autres termes, à nous mettre pour négocier, en posture d'égalité. Mais il n'y a d'égalité que dans la franchise et, depuis des années, nos relations avec les États-Unis ont été pourries par la bassesse que nous y avons prodiguée. Dès 1917, nos Chambres étaient à tel point anxieuses de flatter les vues supposées de Woodrow Wilson que leurs ordres du jour de juin sur les buts de guerre pouvaient, six mois après, servir mot pour mot de modèle à ses Quatorze points. Ensuite ce fut l'aplatissement de notre presse devant le chef d'État avec qui notre Gouvernement avait la charge de discuter et de traiter. A la même époque, on assista à la folle surenchère des Européens en quête de crédits américains ; plus tard, à la course éperdue des débiteurs pour conclure, à l'exemple de la Grande-Bretagne, des accords d'abdication. On reproche parfois aux États-Unis la brutalité de leurs propos. Je tiens, pour avoir souvent négocié avec eux, que cette brutalité est salutaire, à condition qu'on la pratique comme eux. L'encens est un tribut dont l'Europe a abusé.
Restent les hommes. Quand on s'est mis en mesure de défendre une thèse, on doit encore, pour qu'elle triomphe, lui trouver un interprète. N'importe qui, n'importe où, pour n'importe quoi est une méthode française, une méthode onéreuse, plus onéreuse en Amérique qu'ailleurs. La différence fondamentale des milieux explique qu'il en soit ainsi. L'expérience en témoigne. Tels de nos choix ont été accueillis ou comme de mauvaises plaisanteries ou comme des provocations. Il est d'impossibles exportations. Tout débat avec des Américains suppose des dons de nature et un acquis technique. Si les premiers manquent, le second n'en est que plus nécessaire. Il ne faut pas, disait Viviani, « arriver comme des bohèmes », c'est-à-dire sans dossier, sans connaissance du sujet, sans moyens d'action sur l'opinion, sans discrimination entre les arguments qui portent et les arguments qui tuent. On a vu des négociations sabotées dès le premier jour soit par un nom, soit par un mot. On ne saurait s'en prendre, en pareil cas, ni aux interlocuteurs, ni au destin.
Ces conditions remplies, notre pays pourrait essayer de remettre en oeuvre le capital inexploité d'amitié, dont j'ai parlé plus haut. Encore faut-il qu'il y croie. Il serait aussi périlleux, sur cette terre en perpétuel mouvement, de poser le postulat d'une hostilité irréductible que de tout attendre d'un engouement présumé. L'opinion américaine est en politique plus instable qu'aucune autre. La France en a pâti. Elle en peut profiter. L'incompréhension d'un jour ne prouve rien pour les jours qui suivront. Elle démontre seulement les fautes de la veille. L'Amérique à peu près entière était contre la guerre en novembre 1916, pour la guerre au mois d'avril suivant. En pleine crise de désaffection, la campagne de 1922 a créé le plus chaud mouvement de sympathie française qui fut jamais. Avec les Américains, rien n'est achevé, tout est en devenir. C'est sur quoi nous pouvons fonder nos espérances, quand nous aurons réformé nos méthodes. Cette réforme ne sera pas peut-être condition suffisante de succès. Elle en sera, de toute certitude, condition nécessaire.
Et voici, dans le compte des respectives erreurs, la colonne américaine ni moins longue, ni moins lourde que la colonne française.
La guerre, comme elle a multiplié les moyens des États-Unis, a multiplié leurs défauts, --- et d'abord cet immense orgueil à la formation duquel ont paradoxalement concouru la sombre austérité des puritains et la joyeuse fécondité des producteurs. L'avant-guerre portait de cet orgueil des témoignages que l'après-guerre a dépassés. Désormais l'Américain, fort des résultats acquis, possède l'inébranlable assurance que, seul dans un monde désaxé, il a le sens de la ligne droite. Si jamais il douta de la supériorité de ses principes, ce temps est passé. Il s'avance, sûr de sa sagesse, champion de la valeur or et de la saine morale, prêt à prodiguer aux autres les formules qui lui ont réussi, impatient de contradictions qui ne lui seraient qu'une perte de temps. Sans rien méconnaître de la grandeur des États-Unis, on peut affirmer que, pour jouer le rôle à quoi leur destin les réserve, ils devront d'abord s'humaniser.
D'autant que les conseils impérieux qu'ils portent à travers l'univers sont le plus souvent inapplicables à leurs destinataires. Ainsi que l'observait récemment un de leurs écrivains(81), il n'est besoin, lorsqu'un budget accuse plus de recettes que de dépenses, d'aucun génie pour diminuer les impôts. Et quand les peuples, à qui l'exemple de cette prospérité est arrogamment donné, se débattent depuis des années avec des budgets déficitaires et des monnaies instables, il y a quelque suffisance à le leur offrir. Cette suffisance s'aggrave, si les embarras de ces peuples sont nés d'une guerre de cinquante-deux mois, dont trente-deux se sont passés pour le conseilleur dans l'état de neutralité et douze dans celui d'abstention militaire ; si par ailleurs, les ruines de cette guerre, épargnées audit conseilleur, ont été alourdies pour les autres par sa brusque retraite du cercle de solidarité. Dans son privilège de bien-être en face d'une Europe en détresse, l'Amérique s'honorerait à user de mesure et de modestie. Ce ne sont pas les vertus dont on la voit le mieux pourvue.
On répond, il est vrai, qu'il dépendrait de l'Europe et notamment de la France de connaître bien-être pareil : quelque esprit constructif y suffirait au lieu de la mortelle habitude de regarder en arrière, non en avant. Ici encore les États-Unis, trop sûrs d'eux-mêmes, ne s'avisent pas des écarts que comporte leur constructivité. Regarder en avant ? Oui. Mais suffit-il d'oublier le passé pour l'effacer, lui et ses effets ? Suffit-il d'avoir décrété l'oubli de la plus formidable catastrophe, dont le monde ait été remué, pour supprimer les réactions qui ont en elle leur origine ? Cela revient à fonder l'action sur l'ignorance et cette ignorance ne va point sans danger. En juillet 1914, l'esprit constructif exigeait qu'on ne crût pas la guerre possible : et c'est ce refus d'y croire qui en permit l'explosion. En juillet 1926, est-il sûr que le même esprit, appliqué à d'autres problèmes, ne comporte pas des effets pareillement hasardeux ? Au nom de l'esprit constructif, on a dédaigné le réel et l'expérience quitte à se condamner à des récidives de corrections pour des récidives d'erreurs... Rien de trop, dit la sagesse antique.
Car l'information a ses droits et, parce que quelques douzaines de politiciens parlent au nom de cent millions de citoyens, qu'ils négligent de renseigner, d'éclairer et de guider, ce n'est pas pour eux raison valable d'ignorer ce dont ils parlent. L'homme politique américain, qui doctrine le plus abondamment les devoirs de notre continent, M. le sénateur Borah, tire quelque fierté de n'avoir jamais pris la peine de le visiter. Ceux de ses concitoyens, qui, en si grand nombre, passent la mer, ne rapportent d'ordinaire, sur les données de la vie française que des vues superficielles formées en des milieux où les Français ne vont pas. Même les diplomates et les correspondants américains, qui vivent en France, sont, sauf de rares exceptions, étrangers à notre atmosphère. L'importance de leur colonie et l'abondance des touristes les maintiennent dans un cadre purement américain. Beaucoup d'entre eux nous voient du dehors, non du dedans, et raisonnent de nous comme ils raisonneraient sur eux-mêmes. De tous les pays du monde, l'Amérique, malgré ses câbles et ses fils spéciaux, est probablement le moins renseigné sur la France.
Cela permet aux Américains de nous appliquer des règles de pensée et de conduite, qui sont l'uvre de leur histoire et la négation de la nôtre. Parce qu'ils ont fait, sur le sol où ils résident depuis cent cinquante ans, l'économie de quinze siècles d'épreuves ; parce qu'ils n'ont jamais eu de frontière à défendre ; parce qu'ils n'ont subi, en un siècle, et demi, qu'une courte invasion de quelques semaines, ils méconnaissent abusivement ce qu'un passé contraire a pu créer, chez nous, de traditions inverses. Est-ce notre faute, si, deux mille ans durant, nous avons dû repousser des envahisseurs sur nos fronts de terre et de mer ; s'il nous a fallu nous battre pour rester maîtres chez nous ; si notre constitution politique et sociale résulte, non d'un texte écrit à notre berceau, mais de conflits séculaires et d'un lent ajustement ? Que les États-Unis se louent d'avoir été soustraits à de tels inconvénients, rien de mieux, --- à condition que leurs dirigeants ne nous reprochent pas d'en souffrir en nous conviant à les ignorer.
Plus modestes, plus humanisés, mieux informés, les Américains s'épargneraient des injustices de langage et des imprudences de conduite, qui dressent l'Europe contre eux. J'ai parlé de la campagne contre l'Angleterre à propos du caoutchouc. Que dire de tant de violences verbales contre la France soit à propos de ses accords avec les pays de l'Europe centrale, monnaie de la garantie de sécurité promise et non fournie par les États-Unis ; soit à propos de l'insuffisance prétendue de ses impôts singulièrement plus lourds pourtant que les impôts américains ? Que dire de la pression exercée sur la Belgique, la première immolée en 1914, pour faire de la réduction de ses forces défensives la condition d'un emprunt ? Et que penser de la prétention d'ouvrir aux douanes américaines, en territoire étranger et sous peine de représailles, les livres des commerçants ? Ce sont les fruits d'une continuelle erreur d'optique et de doigté.
Qu'est-ce à dire sinon que la politique extérieure américaine manque de fixité et d'unité ? On étonne les États-Unis, quand on leur adresse ce reproche. Ils sont de bonne foi convaincus que nulle politique n'est plus stable que la leur. Ils se plaisent à rappeler que, depuis George Washington, ils n'en ont pas changé. Au vrai, ils oublient qu'il suffit d'une élection pour renverser le cours de cette politique et que quelques semaines à peine ont séparé la popularité de Woodrow Wilson de celle de Warren C. Harding. Ils oublient aussi que cet américanisme, dont le cadre leur parait immuable, a pris, au long de leur histoire, des formes successives et contraires, que l'analyse a dès maintenant précisées. On l'a vu d'abord strictement colonial, puis révolutionnaire, puis panaméricain, puis humanitaire, maintenant économique. Les actions et les réactions sont massives, mais les buts sont variables. Point de pays avec qui la collaboration internationale soit plus malaisée qu'avec celui-ci : point de diplomatie ni plus autoritaire ni plus évasive. Les États-Unis imputent à leurs partenaires cette difficulté de s'entendre. En fait, dans les échecs constatés, leur responsabilité, fut toujours, semble-t-il, plus lourde que celte des autres.
Et cette instabilité, s'explique par une faiblesse, dont Paul Scott Mowrer a défini le paradoxe. Convaincus de leur supériorité morale par rapport au vieux monde, les Américains ne sont pas moins assurés de leur infériorité politique. Que leur diplomatie soit inégale aux diplomaties européennes ; que d'avance elle ait, aux prises avec celles-ci, partie perdue, nul n'en. doute et chacun le proclame. Sous l'empire de cette phobie, les États-Unis ont sous-estimé leurs moyens et manqué les occasions. Depuis l'armistice, ils ont gaspillé la force que mettaient en leurs mains les conditions économiques de l'après-guerre. New-York est devenu la capitale financière du monde. Mais la finance américaine n'en a pas moins continué à recevoir ses directives de la finance anglaise. Le département d'État et la Trésorerie ont persisté, en présence d'un champ presque indéfini de possibilités, à rechercher les solutions simples et à fuir les difficultés. La paix séparée avec l'Allemagne n'a pas grandi les États-Unis, --- même à Berlin. La politique américaine des dettes a rendu à la Grande-Bretagne la popularité européenne dont Lloyd George et Curzon l'avaient dépossédée. Jamais, avec plus vastes ressources, on n'a perdu plus belles chances.
C'est cet ensemble de fautes, fautes du jugement et fautes de l'action, qui a coûté aux États-Unis la confiance éperdue que l'Europe en 1918 leur prodiguait. On peut discuter sur les causes et sur les responsabilités : le fait est là. Les États-Unis de 1926 ont en Europe mauvaise presse. Ils sont craints. Ils sont flattés. Mais aucun des traits, pour lesquels ils méritent si grandement d'être estimés et aimés, n'est retenu par leurs interlocuteurs. La menace financière est leur seul moyen d'action. Idole hier, ils n'ont plus de fidèles. Eux aussi, bien qu'en un autre sens, ont, tout comme la France, un crédit à regagner, une réputation à reconstruire. Et comme pour la France, cette réforme intérieure des façons de penser et des façons d'agir est la condition nécessaire du rayonnement extérieur. Ici et là s'impose un examen de conscience ; ici et là un changement de méthodes. C'est l'affaire des gouvernements. Mais c'est aussi l'affaire des peuples.
C'est aussi l'affaire des peuples. Car à la solution des problèmes modernes l'action officielle ne suffit pas. L'histoire des deux efforts, l'un public, l'autre privé, que ce livre retrace, illustre la combinaison nécessaire des deux moyens. L'initiative individuelle peut précéder celle des gouvernements. Il arrive qu'elle la contredise. Il arrive qu'elle lui survive. En aucun cas, la seconde ne peut se passer de la première, par qui se maintiennent ces amitiés, dont George Washington écrivait au comte de Grasse qu'elles durent jusqu'au delà de la mort. Entre un article de William Randolph Hearst et un discours du sénateur Borah, nous avons vu ce que peuvent des groupements indépendants, disciplinés et résolus. Ils prennent soin du trésor caché, que finissent toujours par retrouver ceux qui, une fois, l'ont tenu dans leurs mains et qui reste vivant dans le cur des peuples.
Pour renouer la chaîne et la fixer, Michelet a dicté la route à nos démocraties : d'abord l'éducation, encore l'éducation, toujours l'éducation ! La matière est riche : car l'ignorance mutuelle est sans limites. Lorsque l'inconnaissance atteint à ce point, ce n'est pas assez de parler de malentendu. Malentendu signifie exception à une règle d'entente et ici point d'entente : car on s'ignore trop pour s'entendre. Ignorance inouïe en ce qui touche le présent neuf Français sur dix croient que le Congrès américain élit le président et peut renverser le cabinet ; des sénateurs américains me demandaient, en septembre 1917, si le service militaire obligatoire existait en France. Ignorance pire, et de plus grave portée, en ce qui touche le passé car c'est le passé qui explique. Et c'est d'une continuelle explication que les deux peuples ont besoin. Cette explication préalable est la préface nécessaire de toute émotion commune, de toute idée commune, de toute action commune. Si l'on aspire à de meilleurs jours, c'est elle qu'il faut organiser.
Il faut l'organiser ; car elle n'existe pas. Que vaut l'enseignement donné à notre jeunesse sur l'histoire américaine ? Rien et moins que rien : quelques pages dans les manuels scolaires nourries des conventions qui nous ont fait tant de mal. S'agit-il de la révolution de 1778, si différente de la nôtre par son origine et par son développement ? On la présente comme l'uvre de nos philosophes. Il semble que d'Alembert ou Rousseau aient envoyé Franklin comme leur ambassadeur avec, en son bagage, une constitution prête à être plantée en terre américaine, comme le fut en notre Jardin des Plantes le cèdre rapporté du Liban dans le chapeau de Bernard de Jussieu. S'agit-il de la guerre civile ? Au mépris de la vérité, on décrit cette vaste crise d'un régime économique spécifiquement américain comme une simple application des principes abolitionnistes de Victor Schoelcher. Ainsi le petit Français, au sortir de sa classe, s'imagine qu'il y a, de l'autre côté de l'océan, un peuple de plus de cent millions d'habitants, bâti à notre image, imprégné de nos idées, une sorte d'immense succursale plus prospère que la maison mère et toujours prête à l'obliger. Si l'on voulait créer l'incompréhension, que ferait-on de plus ?
Les jeunes Américains sont-ils mieux renseignés sur la France que les jeunes Français sur l'Amérique ? Il n'y paraît point. Dans leurs livres d'école, ils trouvent les dates et les grands événements. Mais où découvrir, dans la sécheresse du texte, ce qui pourrait éclaircir le mystère de notre vie nationale ; les crises de notre conscience ; les drames de notre formation ; cette étonnante contradiction, qui domine notre histoire, entre notre irréductible attachement à la terre et notre inapaisable besoin d'expansion ? D'ailleurs cette France lointaine ne représente rien de concret à l'écolier américain, Sur les bancs où il épèle, il y a des fils de Suédois. d'Allemands, d'Irlandais, d'Italiens et le désir de se renseigner sur eux dirige sa curiosité vers les peuples dont ils sortent. La France est le seul pays qui ne lui ait pas donné de camarades. Car la France n'exporte point d'hommes. La France n'a pas participé aux opérations du melting pot. La France ne s'est point mêlée par l'immigration à la vie américaine(82). Il n'en est que plus nécessaire de l'expliquer et de l'interpréter.
Les livres sont un moyen, mais non pas le seul moyen. On a vu, pendant la guerre, sous la direction de John Finley et du Comité américain pour la France dévastée, se nouer entre écoles primaires de France et des États-Unis des liens de correspondance. Le contact s'établissait avec une étonnante rapidité, --- le contact et la surprise qui est, chez l'enfant, la forme première de l'intérêt. Autour des faits traduits en phrases naïves se groupaient les impressions échangées sans apprêt. La traditionnelle amitié, qui a résisté plus d'un siècle à l'insouciance des politiques, s'y nourrissait d'une sève fraîche. On a vu, depuis lors, de petits Américains, choisis après concours, faire en France une visite qui, pour brève qu'elle fût, leur apprenait, mieux que les livres, quelque chose de la vraie France, du rythme de sa vie dans les villes et aux champs. On a vu plus récemment une équipe de petits Français traverser le mer et, sous la direction de guides riches en souvenirs, suivre la route des pionniers, leurs ancêtres, vers les grands lacs et le fleuve aux cent mille bras. Cela coûte moins cher qu'un bureau de propagande et c'est d'un effet plus durable. Qui tient les jeunes tient l'avenir.
Aux échelons supérieurs de l'enseignement, on pourrait faire mieux encore. Mais quoi ? Dans nos universités, une chaire, une seule, est consacrée à la matière américaine. Dans les universités d'outremer, un beaucoup plus grand nombre s'appliquent à la matière française. Mais la plupart sont étroitement spécialisées soit dans l'érudition médiévale, soit dans la critique historique ou littéraire. Pas une qui soit orientée vers cette large explication des contrastes, qui est et reste la condition des rapprochements désirés. Dès lors quel progrès attendre ?
Les sottises, qu'un Français cultivé peut dire sur les États-Unis, n'ont d'égal que les sottises que peut dire sur la France un Américain cultivé. Pour les corriger, nul plan, nul système. Certains échanges de professeurs ont été particulièrement heureux. Mais toujours ont fait défaut l'idée directrice et l'esprit de suite.
Lorsqu'en 1919 le Commissariat général des affaires franco-américaines ouvrit, pendant six mois, nos établissements d'enseignement aux officiers et sous-officiers de l'armée expéditionnaire, il y eut, des deux parts, de la stupeur à constater qu'on se connaissait si mal, --- et comme une joie enfantine à voir se lézarder les murs de la réciproque ignorance. Mais les jours étaient comptés. La démobilisation commandait. Les bateaux attendaient et bientôt l'habitude de parler sans savoir restaura son redoutable empire. Les gouvernements, qui ont trouvé tant de loisir pour s'entretenir de leurs dettes et créances, n'ont jamais rien tenté là contre. Les mécènes, qui ont le goût de vouer leur fortune au bien public, ne se sont pas avisés, dans le choix de leurs initiatives, de la nécessité de commencer par le commencement et qu'en rapprochant qui s'ignore on risque d'accumuler les déceptions du lendemain. Cet enseignement réciproque est cependant facile à créer.
Que devrait-il être ? Ce qui précède répond à la question. Le contrepied des leçons qui ont trompé notre jeunesse ; l'exposé loya des obstacles que doit surmonter, si l'on veut qu'elle vive, l'amitié séculaire ; le dénombrement des risques qu'elle court, quand les contacts se font plus fréquents ; le commentaire des mille et une différences de formation, de milieu, de tendances, que la géographie, l'histoire, l'économie, la religion, la philosophie ont mises entre les deux pays, --- quel beau sujet et combien digne d'être passionnément traité ! La vie des deux peuples s'épanouirait dans ce cadre avec ses exigences antinomiques, -- logique et, empirisme, sédentarisme et mobilité, individualisme et solidarisme. On y verrait s'affirmer et s'opposer, avec leurs effets contraires, quelques-uns des grands principes, autour desquels se meut l'humanité et l'on apprendrait à se préserver de ces effets. Enseignement des différences, analyse des contrastes, dissociation des préjugés, voilà la pâte à pétrir. Tant de vains propos d'apparat, dont furent bercées nos indolences, appellent cette réaction nécessaire.
Ainsi, mais ainsi seulement, discernant ou soupçonnant les conséquences d'origines inverses, les peuples deviendraient capables d'user de plus de ménagement à l'égard de ce qui les divise. Qui sait si, préparés de la sorte, ils n'eussent pas trouvé en eux-mêmes, pour l'odieuse querelle des dettes, des solutions ; si l'un ne se fût pas souvenu qu'en promulgant sa loi sur les avances, il avait entendu, dans sa confusion de n'être pas prêt à se battre, mettre tout son or au jeu pour aider ses alliés ; si l'autre ne se fût pas rappelé qu'acculé, faute d'argent, à une proche défaite, il aurait accepté, pour ces dollars qui le sauvaient, les plus sévères conditions ? L'un et l'autre alors se seraient demandé s'il suffit de dix ans passés pour briser une telle communion, pour faire de celui-ci un âpre créancier, de celui-là un débiteur rebelle. Et mieux informés l'un de l'autre, peut-être seraient-ils sortis de la controverse pour revenir à l'équité. Les conflits ne sont insolubles que si les adversaires s'ignorent ou se méconnaissent.
La vie, au fil des jours, ajoute des occasions à celles qu'offrent l'école et l'université. Pour que ces occasions soient fructueuses, il faut savoir les choisir. Mettez les deux pays face à face autour d'un problème général comme celui de la paix : la rencontre sera laborieuse, incomplète, sans lendemain. Groupez-les au contraire sur le terrain défini d'une technique déterminée : ils commenceront par s'étonner et finiront par s'estimer. Quand les Américains débarquèrent en France en 1917, leurs ingénieurs étaient pleins de dédain pour nos chemins de fer. Lorsqu'ils sont partis en 1919, ils professaient pour notre exploitation ferroviaire la plus haute appréciation. Expérience semblable avec les médecins, les peintres, les chirurgiens, les musiciens, les bibliothécaires, les architectes. Toujours et partout succès complet, générateur de plus larges coopérations. C'est ce genre de contacts qu'il convient de développer en rapprochant, à l'exclusion des milieux que quelque chose divise, ceux que quelque chose rapproche, en s'acheminant aux vastes unions par les cristallisations spécialisées.
La même règle s'applique à l'action. Toutes les entreprises philanthropiques et sociales, qui ont honoré le temps de la guerre, ont dû leur succès à l'association des volontés autour de buts communs nettement définis. Si, parmi ces entreprises, le Comité américain pour la France dévastée a si parfaitement atteint le sien, c'est parce que son action s'est conformée aux règles que l'analyse dégage, ---et d'abord parce qu'elle a été modeste. Tandis que les grands hommes d'affaires, qui avaient rêvé de relever toutes nos ruines, reprenaient le bateau sans avoir abouti, le groupement patient, qui bornait son ambition à reconstituer socialement quelques-uns de nos cantons détruits, a pu nouer avec la France la plus totale, la plus durable des collaborations. Ce qu'il a construit a survécu aux ouvriers de la première heure. Les formations américaines ont passé sans à-coup entre des mains françaises. Un service d'hygiène social en pleine campagne, une école moderne de bibliothécaires à Paris se sont maintenus et développés en dépit des prévisions contraires, de même que, en dépit de la vraisemblance, l'aide morale et financière nécessaire à ces instituts a triomphé de la tension politique de 1922. Comme pour la coopération gouvernementale de guerre, l'expérience ici démontre que le succès dépend de la préparation. Qui s'y soumet réussit et qui s'en passe échoue. Le débat sur le possible est vain, quand le réel a répondu.
Entre beaucoup d'exemples de possible collaboration, j'ai cité celui-ci, d'abord parce qu'il fut le plus complet, ensuite parce que je l'ai bien connu. Mais à trop limiter la conclusion on commettrait même faute qu'à la trop élargir. Les efforts américains, inspirés de public spirit, que la guerre a introduits en France, y ont trouvé l'écho d'une élite, qui ne s'en détachera plus. Rien n'aurait pu être tenté sans l'argent d'outre-mer. Rien n'aurait pu durer sans le concours français. Dès maintenant, une minorité agissante de notre bourgeoisie, si longtemps fermée au devoir social, a compris les leçons que lui offrait la vie américaine. Une interpénétration s'est établie, dont on peut suivre le rayonnement dans les milieux de la science et de la pensée et qui, si elle se développe, permet de belles espérances. L'uvre de l'institut Rockefeller pour la lutte contre la tuberculose, la collaboration de plus en plus appréciée de nos savants, de nos philosophes, de nos bibliothécaires, de nos médecins, avec leurs collègues américains, ont rencontré, sinon cette compréhension générale qui s'appelle la popularité, du moins ce concours réfléchi, qui est le gage des succès futurs. On est passé déjà, sur nombre de terrains, de la théorie à la pratique. Et les actes ont suivi les contacts.
Mais l'art de l'action est précisément de définir le possible et c'est pourquoi les rêves de coopération politique sont, pour longtemps encore, des rêves dangereux. Deux fois, en cent cinquante ans, cette coopération a brusquement jailli de circonstances exceptionnelles. Jamais elle n'a duré. Coopération de guerre en 1778 ; coopération de guerre en 1917 ; après la première comme après la seconde, un trouble profond des rapports, telle fut la loi de l'une et de l'autre. C'est qu'en vérité, s'il est aisé de concevoir entre la France et les États-Unis des communautés d'intérêt humain, la base est fragile pour des communautés d'intérêt politique. Quand l'Américain se défend de tout lien avec l'Europe, il se borne à énoncer son expérience. Après Cuba, après les Philippines, on nous avait promis que les États-Unis auraient désormais l'esprit ouvert aux nécessités d'un rôle mondial : l'événement a prouvé le contraire. Plus récemment on affirmait qu'après la camaraderie du champ de bataille, la France et les États-Unis ne découvriraient plus de nuages au ciel de leur amitié : ici encore les faits ont répondu. L'heure des grands desseins n'a pas sonné. Brusquer l'attelage jetterait le char au fossé.
Qu'on me pardonne, si, par ces réserves, je heurte de nobles convictions ou des espoirs respectables. C'est le cas des témoignages, qui veulent n'être que sincères. II s'agit de voir clair devant soi. La génération, à laquelle j'appartiens, aura été, dans l'histoire de la France, doublement sacrifiée. Elle a laissé sur les champs de bataille, presque un million et demi des siens. Les survivants, après avoir connu d'immenses angoisses et d'immenses espérances, ont porté le fardeau de l'après-guerre, dont le poids menace de s'appesantir pour longtemps encore sur notre pays. Quand cette génération aura passé, qu'en restera-t-il ? Des croix de bois dans les cimetières du front, --- avec le renom, pour les autres, de n'avoir pas su remettre l'ordre dans la maison et d'avoir transmis à leurs successeurs une tache inachevée. S'il ne nous est pas donné de finir notre travail, que du moins la route soit éclairée par nous. Ce livre est un essai critique, en quête des clartés prochaines.
Il est aussi un acte de foi. Je crois à la possibilité d'efforts conjugués entre la France et les Etats-Unis. J'y crois par raison et par expérience. Mais je crois, et pour les mêmes raisons, à l'infinie difficulté du succès. J'ai pu, comme d'autres, à de certaines minutes, concevoir des possibilités plus larges. Mais le risque de ne rien tenir, si l'on veut trop étreindre, est sous nos yeux. II est temps de recommencer le travail à pied d'oeuvre et de limiter l'objectif. A tout prendre, comme un jour l'écrivait Maurras, il n'y a que nos vignerons qui, à force de patience et de labeur, aient su durablement marier à notre sol de France le cépage américain.
Dans les jours d'incertitude, que le sort nous a réservés, les mots de Kipling murmurent inévitablement leur menace à nos oreilles « And never the twain shall meet... » (Et jamais les deux ne se retrouveront.) Il faut qu'ils se retrouvent et ils se retrouveront. Deux fois, en un siècle et demi, ils se sont rencontrés au service de grandes causes. Pour qu'ils se rencontrent encore, une condition et une seule : savoir, de part et d'autre, mesurer l'obstacle(83).
Paris, le 10 juillet 1926.