CHAPITRE IV

LA RENAISSANCE D'UNE RACE

 

I

LE CHEVAL D'ATTILA

Devançant de plusieurs mois l'armée, qui n'est pas prête, la Section civile du Comité américain pour les blessés français (35) arrive au front entre Oise et Aisne, en juin 1917, dans le village de Blérancourt, où l'installe le général Pétain. Le secteur confié à sa volonté d'aide a été, trois mois plus tôt, évacué par l'ennemi dans son repli stratégique de mars. Nul point plus favorable pour mesurer les effets de l'invasion et l'efficacité des méthodes allemandes.

C'est des habitants retrouvés parmi les ruines que l'équipe américaine entend le récit du long martyr. Un jour d'août 1914, de Saint-Aubin à Tergnier, le canon a tonné, si proche que l'air remué ouvrait fenêtres et portes on a répondu que c'étaient des écoles à feu. Le lendemain, les Allemands arrivaient... Leur hâte les rendait implacables. Fusillés tout soldat français retrouvé en arrière des lignes, tout civil suspect de lui avoir prêté aide. A Blérancourt, des balles, tirées par nos arrière-gardes en retraite, ayant été attribuées à la population, le village, une nuit durant, fut menacé de massacre. Cinq maisons furent arrosées de pétrole et brûlées. Dans les rues, les hommes, bretelles et boutons de pantalons coupés, étaient tenus à bout de fusil. Dans les caves, femmes et enfants, sous clefs, attendaient l'asphyxie.

Après la Marne, l'ennemi s'installa. Clausewitz, dès longtemps, avait énoncé la doctrine : « Le droit de réquisition de l'occupant n'a d'autre limite que l'appauvrissement, l'épuisement et la destruction du pays ». Le général de Heerigen, qui commandait à Laon, s'affirmait disciple de stricte obédience : « La guerre, écrivait-il, dolt être durement conduite. Le peuple doit en subir le poids intégral. » Dans chaque village, une Kommandantur, confiée à un officier ou à un sous-officier, exécutait les ordres issus de cette doctrine. L'opération comportait la mainmise sur les immeubles, la conscription des ressources en espèces et en nature, l'embrigadement des personnes sous un joug de fer. Plusieurs millions de Belges et de Français ont vécu les uns trois ans, les autres quatre et demi dans cet enfer. Jamais les Américaines, arrivées de la veille, n'avaient imaginé cette intensité de souffrance. Les gens parlaient. Elles écoutaient.

Elles écoutaient l'histoire de la spoliation d'un peuple. L'argent d'abord avait été ràflé. Sans égard à l'absence de la population mâle et à l'impossibilité de produire, les officiers fiscaux de l'armée allemande avaient exigé le paiement de tous les impôts dus à l'État français, sans en rien consacrer à l'administration du territoire, ni aux dépenses des services publics. La monnaie disparue, ordre fut donné aux maires d'émettre des bons municipaux à cours forcé. Ce moyen épuisé, on passa aux bons régionaux en exigeant, pour les gager, la déclaration, par les individus comme par les collectivités, des valeurs en leur possession ou en dépôt dans les banques. Plus tard fut créée, à Maubeuge, une banque centrale, où les municipalités, pour s'acquitter des taxes ou des amendes, étaient tenues d'emprunter. Dès la fin de 1915, rien ne restait ni des ressources privées, ni des ressources publiques. Tout avait été drainé. La ruine était la loi commune.

Après les biens, les personnes connurent la rigueur des consignes et la dureté des sanctions. Un gradé allemand passe il faut le saluer. Un soldat se présente, même sans billet régulier il faut le loger. Deux fois par jour, appel ; après certaines heures, défense de sortir. Corvées après corvées ; conscription de travail pour les jeunes gens et pour les hommes de moins de soixante ans ; amende à la commune de Chauny, parce qu'un civil a manqué à la revue quotidienne ; à la commune de Coucy, parce qu'un habitant a causé avec un prisonnier russe ; à la ville de Laon, parce qu'un avion français a lancé trois bombes sur la gare, --voilà le régime courant. Ensuite sont venues les évacuations : celles d'abord des hommes jugés capables de fournir du service militaire ; puis celles des travailleurs requis pour travaux spéciaux ; celles enfin des suspects et des indociles, embarqués soit en troupe, soit un par un pour des destinations tragiquement mystérieuses.

Très vite la famine s'annonça. Dès le début, les Allemands avaient pris le blé, l'avoine, la paille, les chevaux, le bétail. En octobre, ce fut le tour des vivres. L'hôpital de Laon, les hospices de Blérancourt et de Chauny furent pillés. Plus rien à acheter. Les plus heureux cultivaient leur jardin, quand le travail forcé leur en laissait le loisir. Mais la nuit les soldats déterraient les pommes de terre et volaient les lapins. En février 1915, le général de Heeringen réduisit la ration de pain à 140 grammes par jour et par tête, celle de viande à 40 grammes. Nulle ressource chez les bouchers. Sans les abats laissés sur place par l'intendance et quelques achats dans les cantines allemandes, on serait, avant la fin de la première année, mort de faim.

Le salut vint du Comité de secours, que présidait Herbert C. Hoover. Formé en 1915, ce Comité n'avait prévu d'autre charge que d'apporter, grâce à des concours spontanés, un supplément de bien-être à des populations qu'il croyait, suivant les lois de la guerre, ravitaillées par l'occupant. A peine né, il dut nourrir, --- et nourrir seul, --- sept millions et demi de Belges et deux millions et demi de Français, à qui l'Allemagne avait tout pris et refusait de rien donner. Financé désormais par les gouvernements alliés, le Comité de secours s'organisa en conséquence. Dans le secteur entre Oise et Aisne, son premier train de farine arriva en mai 1915. La ration de pain, d'abord fixée par lui à 270 grammes ; monta l'année suivante à 340. Les vivres ainsi distribues dans la région représentèrent, plus de 10 millions de francs(36). Plus tard, des vêtements furent aussi fournis à la population habillée jusque-là de vestons taillés dans des toiles à matelas, de robes coupées dans des draps de lit, de pardessus faits de deux couvertures, de, chaussures doublées en sacs à marchandises et composées de cinquante-six pièces.

Le moral était bas. Les meilleurs se taisaient et attendaient. D'autres s'abandonnaient. Propos mauvais, dénonciations faisaient dire à un officier allemand :

--- Nous n'avons pas besoin de police.

Le front cependant ne bougeait pas. Les Français tenaient, mais les Allemands aussi. Ils semblaient installés pour l'éternité. A Blérancourt, le duc de Mecklembourg et sa suite organisaient, six mois à l'avance, leurs parties de chasse. A Quierzy, des archéologues en feldgrau arrachaient à la terre les vestiges de Charlemagne pour justifier sur la France les droits historiques de l'Empire allemand.

Soudain, au milieu de février 1917, changement à vue. Dans chaque village, le 14 à Saint-Aubin, le 16 à Guny, le 8 à Saint-Paul-aux-Bois, un peu plus tard à Trosly-Loire, un ordre de la Kommandantur rassemble la population sur la place, à l'école ou à l'église. On procède à l'appel et on fait sortir du rang quiconque n'est ni enfant, ni infirme, ni vieillard, ni impotent. La règle est de prendre les gens de seize à soixante ans. Ordre leur est donné de se tenir prêts à partir. Ils partent, toujours trop lents au gré de leur escorte, poussés à coup de crosses ou même de baïonnettes, comme ce curé de Saint-Aubin qui prétendait marcher le dernier de sa colonne, à l'allure des plus vieux, pour n'abandonner personne. Les uns sont dirigés sur les Ardennes ; les autres sur le Nord et la Belgique. Ceux qui restent, malades, enfants ou vieillards, sont concentrés dans deux ou trois villages. On les parque dans les églises ou bien dans les usines. A la porte, des soldats en armes.

Alors les sapeurs allemands préparèrent l'exécution du repli stratégique ordonné par le quartier-maître général Erich de Ludendorff. D'abord ils scièrent au ras du sol les arbres fruitiers, couronne des villages. Ensuite, dans les fermes, on ramassa les instruments agricoles. On les mit en tas et on les brisa. Tout était prêt pour le dernier acte il fut mené scientifiquement. Une batterie centrale fut montée dans chaque commune. Des fils la relièrent à des charges d'explosifs placées dans les maisons, sous les ponts, en travers des routes. Un matin de mars, les sentinelles dirent à leurs prisonniers

--- C'est pour demain !

Et le lendemain, à l'heure H, tout sauta. Pendant trois jours, les trois quarts des villages entre Soissons et Laon explosèrent les uns après les autres. Dans ceux où l'on avait groupé le déchet de population laissé sur place ou encore lorsque le temps manqua, la destruction ne fut que partielle. A Blérancourt, on ne brûla que soixante maisons, les plus belles d'ailleurs, au cri de : « Kapitalisten Kaput ! » Sur l'intervention de médecins ou d'aumôniers allemands, trois ou quatre églises furent épargnées. L'opération finie, les portes furent ouvertes aux malheureux, que l'ennemi destinait à demeurer sur ce terrain de mort. Étourdis, abrutis, ils sortirent, lâchés dans les ruines encore chaudes. L'Allemagne avait voulu le désert derrière elle : elle l'avait. Quelques heures plus tard, notre trente-troisième corps d'armée et les cavaliers du général Féraud entraient dans les villages à l'ouest de l'Ailette et, par les routes coupées, suivaient l'ennemi sur la rive droite.

Le peuple, qui va vivre en ces lieux, n'a plus rien qui rappelle la forte race, dont j'ai retracé l'histoire et la grandeur.. Ce qui. reste, après la retraite allemande, est un débris d'humanité, amorphe, anéanti, passif, que les soldats nourrissent, comme on nourrit des malades. Les Allemands, par une sélection à rebours, ont laissé là des vieux de quatre-vingts ans, des enfants, des paralytiques, des épileptiques, des sourds-muets, des bossus, des pieds bots. Ceux qui se sont enfuis en 1914 dans le sud de la France ; ceux encore qui, évacuées par l'ennemi de 1914 à 1917, commencent à revenir par la Suisse, ne sont point en meilleur état. On leur a dit : « Votre village est libéré ». Et tout de suite ils se sont mis en route. Un matin, leur laissez-passer à la main, ils débouchent au tournant de la route et regardent ce qui fut leur foyer. La maison? Un tas de pierre. Le champ? Un chaos. Pour dormir, un trou et deux planches dessus. Pour travailler, pas d'outils. Le sol même manque. Le retour avait eu l'allégresse d'une anticipation de victoire. L'arrivée n'était que désespérance.

Pour comprendre ce qui s'ensuivra, il faut sonder ces plaies. Retenez d'abord la totale impossibilité de se loger, c'est-à-dire de satisfaire le maître instinct de l'humanité. Meubles, portes, fenêtres, murs, toits, tout a disparu. II faudrait de l'argent et il n'y en a pas. Le plus clair des revenus venait de la terre et la terre est stérile. Les petites rentes longuement amassées, où sont-elles? Sans doute il y a l'État français. Mais il est loin et comment l'atteindre? D'ailleurs, à ce moment, en 1917, la loi sur les dommages n'est pas encore votée et le mécanisme des avances est à peine esquissé. Dans la confusion née du repli allemand et dans le bouleversement de l'habitat, les allocations n'atteignent qu'avec peine les destinataires. Certains ont touché une fois, deux fois, et puis leur trace a été perdue. Et ceci est le second trait qui marque cette population : elle ne compte que des indigents. Ces travailleurs, qui jamais n'ont rien demandé à personne, sont désormais contraints de tout attendre des autres. Une mentalité de paupérisme a succédé à la tradition séculaire de labeur. Le dénuement a tué le courage.

Pis encore. Ces hommes, que des centaines d'années ont liés au même coin de terre, sont pour la première fois déracinés. La méthode allemande, en massant dans quelques communes les habitants des villages détruits a créé cette situation. Personne n'est plus dans sa maison, ni dans son village. Même le lien de famille manque : car les familles sont disloquées. Dès août 1914, la mobilisation a pris les hommes en âge de se battre. Parmi les non-mobilisables, les uns ont fui trois semaines plus tard et se sont réfugiés quelque part en France. Les autres ont été dispersés par l'ennemi. L'internement des jeunes gens dès la première heure de l'occupation allemande ; les réquisitions de travailleurs ; puis les évacuations individuelles de caractère pénal ; enfin l'évacuation collective des valides en février et mars 1917 ont brisé les cellules sociales. Un habitant de Blérancourt, âgé de cinquante-six ans, a dix enfants vivants. Un de ses fils est soldat. Un autre, blessé et amputé, est soigné à Paris. Trois autres, deux filles de trente ans et de dix-neuf ans et un fils de six ans, ont été emmenés en Allemagne. Quatre de moins de onze ans sont à Blérancourt, de même qu'un fils infirme et sa femme. Ainsi des autres.

Voilà le présent. Pour juger de l'avenir, regardez les enfants. Ils ont grandi sans lait, dans les caves, nourris le plus souvent de pain et d'eau. Leurs corps maigres portent la marque des privations subies. Le rachitisme les plie. Leurs yeux trop grands brillent dans leurs faces jaunies. Leurs bras et leurs jambes sont sans muscles. Dès les premiers jours, à Selens, dans une grange éventrée, l'initiative d'une jeune fille les a groupés. Elle essayait de leur faire l'école. Mais quoi? Ni tableau noir, ni papiers, ni plumes, ni crayons. Roulés dans de mauvaises couvertures, les gosses avaient froid en ce printemps pluvieux. Pareils à de petits vieux, ils portaient au regard un reflet de mort.

Et cependant, en ce milieu, à qui manquent les conditions essentielles de l'existence, voici que montent, du fond des débris, les mystérieux tressaillements, par où s'annoncent les forces de renaissance, de travail et de vie. Ici ce sont de vieilles femmes qui se mettent à laver, à coudre, à cuisiner pour les soldats. Les hommes se mobilisent eux-mêmes à la reconstruction. Un réfugié de La Fère s'improvise instituteur à Blérancourt ; ailleurs un employé de chemins de fer, secrétaire de mairie. D'autres s'attaquent au déblaiement de leur jardin. Des municipalités improvisées emploient les plus valides à dégager les décombres. Si le cadre se reconstitue ; si la terre se redonne à la race, la fixation s'opérera. Car cette terre, c'est l'âme même du lieu. Blessée, hérissée de réseaux, elle attend les siens, ceux qui, depuis des siècles, l'ont servie. Plutôt la gratter de leurs ongles, comme des sauvages, que de nouveau l'abandonner !

Dans cet excès de détresse, le premier mouvement fut d'incrédulité, quand dix-neuf femmes étrangères, aidées par les soldats du corps de cavalerie, annoncèrent leur résolution de se fixer sur place pour aider les gens à refaire leur vie. Lorsque, parmi les ruines du vieux château, elles montèrent leurs premières baraques, logis, magasin, hôpital, dispensaire, on vit les Picards, habitués à leurs murs de pierre, tâter sceptiquement les parois Six semaines plus tard, dix familles de Saint-Paul-aux-Bois arrivaient à Blérancourt et demandaient à signer les papiers, qui leur donneraient droit à des maisons de bois. L'équipe américaine servant d'intermédiaire avec l'administration, les cavaliers de Féraud se chargeant du montage, on ne tarda pas à tenir le résultat. En mars 1918, huit cents familles étaient logées, sommairement meublées, ravitaillées trois fois la semaine par les camions américains, suivies jour après jour dans leur effort de renaissance grâce aux fiches qu'établissait le bureau de Blérancourt. Sur le sol les caisses s'entassent. On y lit des noms inconnus : Denver, Cleveland, Detroit, Los Angeles, qui sonnent comme des promesses de secours. L'automobile rend à ce désert un système circulatoire. Le réveil des échanges annonce celui de la vie. Matériellement et moralement, le début est bon.

Mais ce début n'est pas le but et d'autres devoirs s'imposent. D'abord il y a les enfants, dont la santé ne peut attendre. Une laiterie s'ouvre à Blérancourt avec des vaches normandes amenées de Caen et le soir, au clair de lune, se déroule à sa porte le cortège des mères, en qui refleurit l'espoir. Ensuite il y a les hommes, pour qui tout sera mort tant que la terre sera morte. Le plus grand nombre des cultivateurs sont absents, tués, mobilisés ou prisonniers civils. Si les présents seuls travaillent, le résultat sera insignifiant ; impossible l'emploi des moyens mécaniques, qu'exige l'état du sol. Il faudrait faire bloc de toutes les terres et appliquer à ce bloc la totalité des ressources. Mais j'ai dit l'âpreté de l'individualisme rural. Le problème agricole est donc de psychologie autant que d'économie. La triple action de la section américaine, des pouvoirs civils et de l'autorité militaire l'aborde sous sa double forme et, en quelques semaines, le résout. Une coopérative agricole se constitue, qui utilise en commun les chevaux et les machines. Les dragons et les cuirassiers se chargent des réparations et de l'entretien du matériel. La caisse de Blérancourt finance les coopérants. La terre se nettoie. La terre se réveille. L'espoir revient aux cœurs.

Au centre de cette renaissance, le petit bureau de Blérancourt avec ses infirmières, ses chauffeurs, sa maternité, sa crèche, ses écoles ménagères, ses magasins, ses fiches, usine de réconfort physique et de soutien moral. Des liens personnels se nouent qui seront l'armature humaine du travail commun. Chaque habitant, homme ou femme, jeune ou vieux, est l'objet d'une étude particulière. Chacun est « pesé moralement », afin de savoir quelle part il peut porter du fardeau de la restauration. C'est une véritable et complète fusion d'esprit américain et de vertus françaises. La méthode d'interpénétration est fixée et, avec des moyens plus forts, répondra à des besoins plus grands. Que le front se déplace, comme on y compte, on le suivra et l'on appliquera à des terrains nouveaux les formules désormais éprouvées. A voir passer sur les routes nos régiments d'artillerie, dans le ciel nos grandes escadres aériennes, on rêve de proches lendemains avec des devoirs élargis(37).

Le destin des combats en décide autrement et, à deux reprises, en 1918, l'entreprise s'écroule sous le souffle de la bataille. Cette crise de neuf mois commence en mars. Au lendemain de Caporetto, le Conseil supérieur de guerre interallié a résolu d'ajourner toute offensive sur le front occidental jusqu'à l'arrivée de l'armée américaine : car, contre deux cents divisions allemandes, nous n'en avions alors que cent soixante-dix. Ludendorff décide d'en profiter et de brusquer la décision de la guerre. Le coup est porté le 1 mars dans la vallée de l'Oise, à la charnière des lignes franco-anglaises, qui se rejoignent à Barisis, tout près de Coucy-le-Château, sur la route de Soissons à Laon, alors que les Anglais attendent l'attaque en Flandre. Après de silencieuses concentrations nocturnes, des raffinements de camouflage, un minimum de tirs de réglage et une averse d'obus toxiques, l'armée Gough est enfoncée. Un trou se creuse. Le général Pétain le bouche à coups de divisions françaises rameutées en camions. Mais si vive que soit la riposte, les Allemands gagnent de vitesse et, le 25, sont à Noyon. Depuis le 3, la Bertha tire sur Paris. Des millions de Parisiens refluent dans les gares. A partir du 27, le flot des premiers réfugiés chassés d'entre Oise et Aisne déferle vers le sud.

Pour les recevoir, pas même de troupes françaises, qui leur seraient un appui moral : des troupes anglaises, qui ne les comprennent pas. A Chauny, à Marizelle, au Bacq, à Marest-Dampcourt, à Bichancourt, tout le long de l'Oise, c'est la stupeur, puis la terreur. Les femmes se ruent vers Blérancourt et demandent aux Américaines : « Où faut-il aller? » Le 22, l'état-major prescrit de préparer les camions et d'emmener les enfants. A chaque accalmie du feu, les parents veulent retourner chez eux pour y prendre « leurs petits effets ». Le dimanche 24, le préfet de l'Aisne apporte l'ordre de partir dans la nuit. Le lundi matin, on arrive à Vic-sur-Aisne et à Soissons. C'est, ici et là, un chaos de gens, d'animaux et de paquets ; d'enfants qui cherchent leurs mères ; de mères qui cherchent leurs enfants ; de vieillards qui réclament un train ; de soldats anglais, débris de l'armée en déroute ; de colonnes françaises glissant vers l'avant. Pas trace d'administration civile ; seul le percepteur de Blérancourt, debout sur un camion, paye d'avance aux évacués un mois d'allocation. Pour guider ce reflux, l'équipe américaine se prodigue. Chassée par la bataille de son champ d'action, elle est, au même moment, privée aux Etats-Unis de sa base par la dislocation de l'unité de secours dont elle est née (38). Le Gouvernement français lui offre de se réinstaller ailleurs, sur le front plus tranquille d'Alsace. Elle refuse. Dans la retraite comme dans le travail, elle veut sa place aux côtés des Picards devenus siens. « Les paysans, dit-elle, sont avec nous. Bientôt le travail reprendra et nous ferons pousser du blé. »

Dès le 27 mai, le front s'enflamme à nouveau. Ce jour-là, l'ennemi, en un flot gigantesque, enlève le Chemin des Dames, franchit l'Aisne et pousse vers la Marne. Il a profité de l'entassement des Alliés au nord de l'Oise, dans le secteur menacé la veille, pour préparer contre eux entre Reims et Noyon une attaque de masse. Il s'agit d'en finir avant l'entrée en ligne des Américains, qui désormais débarquent au nombre de trois cent mille par mois. Soixante divisions allemandes bousculent, entre Berry-au-Bac et la route de Soissons à Laon, onze divisions alliées. Le rétablissement ne s'opère ni sur l'Aisne, ni sur la Vesle et la ligne de la Marne est atteinte. Toute la zone américaine de restauration est aux mains de l'ennemi ou sous son feu.

Du 5 au 15 juin, les trois armées allemandes de Von Bœhm, Von Hoffmann, Von François précipitent leurs assauts. Hormis Vic-sur-Aisne et vingt-trois communes, le département de l'Aisne est bientôt occupé par l'ennemi. Le poste américain de Vic-sur-Aisne se trouve dès lors en première ligne. Plus au sud, le château de Coyolle est sous le feu. La gare de Villers-Cotterets s'effondre sous un bombardement d'avions. Les enfants embarqués par miracle, sont dirigés sur Paris. Les communications par route deviennent impossibles. Pour faire, parmi les colonnes, les convois et les civils, les 30 kilomètres, qui séparent Vic-sur-Aisne de Château-Thierry, où réside le préfet, la vice-présidente du Comité américain met douze heures. Le mouvement des armées change jour après jour l'organisation militaire et bientôt le Comité ne peut plus compter que sur lui-même.

Désormais les social workers sont dans la main du destin, suivant le sort des armées et servant où le hasard les place. De Paris, elles expédient sur la Normandie leur colonie d'enfants. De Paris, avec deux centres avancés à. Changis et à Viels-Maisons, elles assurent chaque semaine par leurs camions le ravitaillement des vingt-quatre villages de l'Aisne que l'ennemi n'occupe pas encore. De Paris, elles se mettent en liaison avec les deux mille familles égaillées dans toute la France, qui demandent informations et secours. Le bureau américain du boulevard Lannes distribue en trois mois trente mille vêtements et devient le foyer de ces nomades. Cependant un travail militaire, que nul n'avait prévu, s'organise spontanément. Les volontaires américaines, venues pour préparer les lendemains de la paix, se donnent de plein cœur à la guerre. Les unes soignent les blessés. Les autres, dans des cantines mobiles ou fixes, servent café ou chocolat à deux cent mille soldats français, anglais, américains. Les vieux réservistes, quand ils ont une fois connu ces arrêts bienfaisants, crient sur les routes : « Où sont les dames? » C'est là que les âmes américaines sont entrées dans l'intimité des âmes françaises. L'amitié rurale d'hier devient amitié de combat. Un trésor de mutuelle compréhension s'amasse au fil des jours, dans les étapes poudreuses. Après un tel partage d'épreuves, les cœurs parleront sans truchements.

Et voici l'aube de la victoire. Fixé au fond de l'énorme poche, qu'il a creusée du Chemin des Dames à la Marne, l'ennemi est dans une impasse stratégique. Menacé dans ses ravitaillements, il ne peut plus attaquer là et pourtant il faut qu'il attaque. Car sa position est intenable et il perd de jour en jour la supériorité du nombre. Son armée souffre d'une crise de transports. L'Autriche, battue sur la Piave, réclame la paix. D'où l'assaut du 15 juillet eu Champagne. Cet assaut brisé, l'initiative est aux Alliés. Dès le 18, leur contre-attaque se déclenche et progresse à une vitesse foudroyante. Château-Thierry est repris le 21 juillet, Soissons le 2 août et, du 20 août au 6 septembre, tout le pays entre Oise et Aisne est reconquis. Tartiers, Lombray, Blérancourdelle, Le Mont de Choisy, Cuts, Blérancourt, Quierzy, Juvigny, Cuffies, Pasly, Guny, Noyon, Marizelle, Pierremande, Autreville, Folembray, Coucy-le-Château, Coucy-la-Ville, Neuville-sur-Margival, Margival, Laffaux, Vregny, Chavigny, Leuilly, Chauny, Barisis, sont tour à tour vidés d'ennemis par l'élan solidaire des divisions françaises et américaines.

A l'appel familier des noms de ces villages retrouvés, l'équipe de Blérancourt, en route vers le berceau de son action, pousse en avant ses cantines, ses dispensaires et l'hôpital de campagne, qu'elle doit à la générosité de l'American Women's Hospital Association. Elle arrive à Château-Thierry, s'installe dans cette rue de la République, qui retentit encore de la ruée des marines jetant l'ennemi à la Marne. Elle en repart ensuite, marchant vers le nord, à mesure que l'armée, qui la précède, laisse derrière soi des zones d'étapes, où l'absence d'effectifs livre à l'abandon la population civile. Dès lors, pour plus de deux cents villages, la possibilité de vivre va résider dans les camions américains. Trois mois durant, les magasins roulants, chargés de lait condensé, de sucre, de riz, de conserves, de vêlements, de chaussures, d'objets de ménage sont l'espoir des revenants réinstallés dans leurs ruines. Chaque mois, ils poussent plus au nord et les centres fixes les suivent. Changis en juin, Château-Thierry en juillet, Vic-sur-Aisne en septembre, Laon en octobre. La bureaucratie française, si peu disposée à se dessaisir, délègue ses pouvoirs à ces étrangères pour dresser l'inventaire de la plaine laonnoise et parer aux besoins immédiats. Pourtant le but final demeure présent aux esprits. Dès qu'un rapatrié réclame des outils, on les lui donne. A quoi bon avoir maintenu la vie, si ce n'est pour faire renaître le sol et rattacher l'homme au sillon?

Après les fêtes de l'armistice célébrées dans les postes de l'avant comme dans les fermes de l'arrière, Blérancourt se rouvre et de nouveau s'outille. Au travail ! Il n'y a pas, dans ce paysage sinistre, d'ivresse de la victoire. Mais à défaut d'ivresse, il y a de la résolution. Dans les villages effondrés on croise des enterrements, des mariages, des baptêmes. La vie reprend. Chaque jour, de tous les coins de la France, surgissent de nouveaux arrivants. Des planches, du papier goudronné, quelques meubles : c'est assez pour qu'ils passent l'hiver. Le printemps les trouvera prêts pour les luttes de la paix.

 

II

LES PLAIES DE LA RECONSTRUCTION

Luttes de la paix plus dures que celles de la guerre : car c'est l'heure où les liens se détendent, où l'eau devient plus épaisse que le sang. Des obstacles, insoupçonnés la veille, surgissent des brumes de l'espérance, en France d'abord, en Amérique aussi. Les premiers résultent du milieu et du moment. Bien peu d'Américains les ont discernés. Le grand malentendu s'en est suivi.

La reconstruction française semblait ne point laisser place à une intervention du dehors. Nos lois et nos tendances l'excluaient également. Nos lois? Les Chambres avaient bâti dans l'abstrait, comme une constitution politique, la charte de la reconstitution. Une participation étrangère, tant matérielle. que morale, était bannie de ce programme national. Hormis l'Allemagne astreinte à rembourser, la loi du 17 avril 1919 ne mettait en présence que l'État français et le sinistré. Nos tendances? Des Américains avaient dit : « Nous aiderons la France à renaître ; nos usines la reconstruiront ». Le ministre des Finances du président Wilson s'était engagé envers moi à obtenir du Congrès les crédits qui financeraient ce concours et un projet de loi avait été déposé à cet effet. Mais les ministres français de l'économie étaient peu disposés à l'accepter.

La guerre finie vidait de commandes les usines qui, depuis cinq ans, vivaient d'elle seule. Partout on redoutait le lock-out, le chômage, le trouble social. Pour y parer, la reconstruction. Lloyd George me disait : « Quelle chance pour votre pays d'avoir dix départements démolis ! » Sans pousser l'humour aussi loin, mes collègues ne se souciaient pas de céder à l'étranger les ordres dont ils attendaient, pour notre industrie de la paix, l'harmonieuse continuation d'une activité transformée. Crédits américains à dépenser en Amérique? Entreprises américaines rebâtissant les villes détruites? On préférait reconstruire sur une base protectionniste et sans apport étranger ; car apport signifiait concurrence.

Énorme affaire en vérité, à quoi vainement dans le passé on eût cherché des précédents. De la mer aux Vosges la victoire laissait un large champ de mort. Des chiffres formidables en exprimaient, l'horreur, mais pas toute l'horreur ; car, sous les ruines des choses, s'agitait un monde incertain de douleurs, d'espoirs, d'aspirations, toute une humanité vivante et souffrante avec des nerfs tendus jusqu'à limite de résistance. Il y avait quatre sortes de ruines : celles de la bataille accumulées pendant cinquante-deux mois ; celles de la destruction économique infligée depuis 1916 par l'état-major allemand à tous les établissements industriels ; celles de la volonté stratégique inscrites dans les plis du terrain évacué par Hindenburg en 1917 ; celles de la déroute finale entassées, au hasard de la retraite, par les trois derniers mois de la guerre. Le tout opposait à l'effort humain une barrière impénétrable (39).

C'est sur ce chaos que s'exercera l'effort de l'État chargé par la loi de 1919 d'une tâche sans pareille.

Sans pareille quant au principe : car jamais gouvernement ne s'était, après une guerre, astreint à l'intégrale réparation des préjudices subis par les particuliers. Sans pareille quant au fait : car jamais destruction n'avait atteint à ce point d'ampleur et de perfection. Débiteur unique, --- les reprises à exercer sur l'Allemagne étant son affaire, non celle des sinistrés, --- l'État français avait à réparer trois catégories de dommages, immobiliers, mobiliers, réquisitions de l'ennemi. A lui seul, en vertu de la loi, le devoir de financer la reconstruction. Mais à lui seul aussi, par la force des choses, le devoir de la mettre en train. En effet, dans ce désert bouleversé, sans communication avec le monde extérieur, le travail privé était pour longtemps impossible.

A tâtons et non sans faux pas, la lourde machine administrative, que rien n'y préparait, s'était mise à l'œuvre. La reconstruction changea souvent de mains. On la vit au Ministère des travaux publics (1916), au Ministère du blocus et des régions libérées (1917), aux Ministères conjugués des régions libérées et de la reconstruction industrielle (1918-1920), au Ministère unique des régions libérées (1920-1921), au Ministère des finances (1925). Sur place, mêmes déplacements et partages d'autorité entre les préfets, les secrétaires généraux de la reconstruction, les directeurs généraux des services techniques. Finances, contentieux, administration, architecture, agriculture, industrie, statistique, cadastre, contrôle, tels étaient --- et j'en passe --les compartiments de cette formidable entreprise. Pour l'exécution, tout fut à créer. On dut, par centaines de mille, recruter ouvriers et cadres, les amener sur place par des voies en lambeaux, les y faire vivre sans une ressource locale, les y munir d'outils et de matériaux importés eux aussi.

L'État fit cela. Mal? On l'a dit. Qui l'eût fait bien? Les premiers marchés furent onéreux, supérieurs aux taux courants : mais à quoi comparer ce travail extraordinaire? Les méthodes ont varié. Mais les besoins aussi variaient. Au total, en quelques mois, l'État a réalisé le désobusage du sol, l'arrachement des fils de fer, le nivellement des terres. Pendant la même période, il a sommairement réparé ce qui était sommairement réparable, édifié ces milliers d'abris métalliques, de baraques, de maisons provisoires, où, des années durant, les gens ont' vécu, +--d'atroce façon sans doute, mais sans quoi ils n'auraient pas pu vivre. Ainsi est devenue possible, après l'ère des travaux d'État, payés et exécutés par l'État, l'ère des activités privées, travaillant aux frais de l'État, pour les sinistrés et sous leur direction. D'abord agent de la reconstruction, l'État français n'en sera désormais que le banquier.

Et voici que surgit, dans son écrasante rigueur, le problème des prix, auquel les étrangers n'ont rien compris, parce que, faute d'être sur place, ils n'en ont point saisi les données fondamentales. Dès que les chemins de fer rétablis, les routes rouvertes, les trois cent mille abris improvisés permettent l'accès de la zone de guerre, c'est, comme sous un énorme appel d'air, l'immédiate congestion des transports, des matériaux, de la main-d'oeuvre et des capitaux. Voulez-vous concevoir cette congestion? Retenez qu'avec la main-d'oeuvre de travaux publics existant en France avant la guerre, il aurait fallu cinquante ans pour reconstruire, au rythme normal, les régions dévastées ; ou encore qu'on exécutait en France avant la guerre pour 1 milliard et demi de francs de travaux publics par an et que la reconstruction immobilière était en 1919 évaluée à 90 milliards. C'est donc dans un cadre de production artificiel et exceptionnel que l'effort va se développer. Il faudra importer, comme en une île vierge, pierres, bois, briques, ciment, travailleurs.

La hausse, une hausse soudaine et inréglable, en sera la conséquence. En raison des conditions de la construction, tel immeuble, qui valait 100.000 francs en 1914, ne pourra, sous ce régime, être reconstruit que pour un prix double, triple, quadruple ou quintuple. Cette hausse variera d'après les lieux, les facilités d'accès, l'intensité des commandes. Elle variera d'autre part sous l'action d'une cause externe, la crise des changes et la baisse du franc. Il en résulte que le prix de la reconstruction ne sera ni toujours, ni partout le même. Pour l'obtenir, il faudra frapper le prix de 1914 d'un coefficient, qui sera, dans l'espace et dans le temps, perpétuellement mobile ; qui changera suivant les pays, suivant les moments, suivant les catégories de dommages. D'où le perpétuel débat sur les deux valeurs et sur les deux prix : valeur 1914 et valeur de reconstruction, prix de la perte subie et prix de la remise en état. Quiconque n'y fut point mêlé n'en mesurera jamais la complication.

Que le travail soit actif, la demande plus élevée que l'offre, le dollar en hausse, le coefficient montera. Que se resserrent les crédits, se ralentissent les chantiers et s'améliore le franc, le coefficient baissera. Né de la combinaison d'une constante, la destruction, et d'une variable, les cours, il excluera les prévisions à long terme. Une évaluation juste le 1er janvier 19'1 ne le sera plus le 1er janvier suivant : si bien que l'indemnité accordée risquera, au jour d'exécution, d'être soit inférieure, soit supérieure au prix réel et de léser ou le sinistré, ou l'État. Hausse et variabilité des prix, c'est la première plaie de la reconstruction.

Pour y remédier, un seul moyen : abondance et régularité des crédits assurant, sans saccades ni brusques arrêts, l'exécution à court terme des travaux approuvés. Mais à l'énormité des devis va correspondre l'insuffisance des ressources. Ici l'histoire locale du pays sinistré se relie à l'histoire générale du monde et la crise de la reconstruction n'apparaît que comme une partie d'un phénomène plus vaste, la démolition de la victoire par les vainqueurs. La justice, les traités, l'unanimité des peuples avaient signifié à l'Allemagne l'obligation de payer pour ce qu'elle avait détruit. Les Quatorze points du président Wilson, l'armistice du 11 novembre 1918, la paix de Versailles avaient enregistré, à cet égard, une volonté sans variations. En décembre 1919, la convention Clemenceau-Lloyd George, ratifiée par les autres alliés, avait réservé à la France 55% des sommes que l'Allemagne verserait à ce titre et dont le montant définitif devait être, avant le 1er mai 1921, fixé par la Commission des réparations... Engagements sans lendemain aussitôt répudiés que signés !

Dès le printemps de 1920, la suite se dessinait : l'Allemagne résolue, pour se soustraire aux obligations du traité, à tout risquer, faillite comprise ; les Alliés disposés à servir, loin de le briser, le jeu de l'Allemagne. Paix séparée conclue par les États-Unis : pression exercée par l'Angleterre pour la révision des traités ; fléchissement de la France sous cette pression, telle fut la substance de ces cinq années. Au total, de 1921 au 31 mai 1926, la France a reçu de l'Allemagne, avant le plan Dawes, 2 milliards et demi de marks-or ; depuis, 800 millions(40). Et à la fin de 1925 elle avait dépensé, pour une reconstruction aux trois quarts inachevée, 63 milliards de francs, ---sans compter les pensions. A défaut de l'Allemagne défaillante, la France a dû parfaire cette somme. Ce fut la seconde plaie de la reconstitution.

Que pouvait l'État français forcé de dépenser, dans le minimum de temps, outre 77 milliards pour les pensions, près de 100 milliards de reconstruction? Emprunter. Mais qui trop emprunte mal encaisse. L'État a emprunté sous toutes les formes : d'abord directement. ; ensuite par l'intermédiaire d'un organe autonome, le Crédit national, autorisé à émettre des titres, dont le Trésor garantissait le coupon et le remboursement ; enfin par le canal des sinistrés eux-mêmes. La dette augmenta. Le franc baissa. Les difficultés du budget et de la trésorerie devinrent pressantes. La part des sinistrés se réduisit soit pour les avances versées avant fixation de leurs dommages, soit pour les acomptes dus après cette fixation. Les crédits ouverts aux régions libérées furent les premiers à pâtir. Puis ce fut le tour des autorisations d'emprunts accordées pour chaque exercice au Crédit national. Alors commencèrent les retards, les expédients, la dilution sur une longue durée d'une dette immédiatement exigible.

Ainsi, sans renier le principe de sa dette, l'État se dérobait à ses conséquences quant aux modalités et même quant au montant : car qu'il s'agit d'emprunts, dont les frais s'élevaient à 16 ou 18%, ou de titres soi-disant négociables, dont les banques ne voulaient pas, l'opération se soldait toujours par une réduction de créance et la réparation intégrale cessait d'être une réalité. Les entrepreneurs, astreints à de lourdes immobilisations, reculaient devant l'énormité de leurs découverts et freinaient le rythme des travaux. Dans beaucoup de régions, ce fut la fermeture des chantiers. A la fin de 1922, une oeuvre magnifique avait été accomplie, --- en comparaison de laquelle la reconstruction du Sud après la guerre civile américaine fait pauvre figure. Mais plus d'un milliard d'arriéré était dû aux sinistrés et nombre de travaux demeuraient inabordés. En 1926, il restait à exécuter encore pour 15 milliards de travaux. Arrêtons-nous ici : car voici, après la première et la seconde, la troisième et la plus grave des plaies de la reconstitution.

L'injustice désormais va naître, non des lois, mais des circonstances. Hausse et variabilité des prix, mobilité du coefficient, insuffisance et irrégularité des ressources, retard et paralysie des paiements se conjuguent en effet avec la méthode appliquée à l'exécution du programme pour infliger aux petits sinistrés le poids le plus lourd du manque à construire. On avait mis en première ligne la réfection des moyens de communication ; en seconde ligne, celle des moyens de travail agricoles, industriels et commerciaux ; ensuite et ensuite seulement la reconstitution définitive des habitations : rien de plus logique et rien de plus équitable, à condition que le moteur tournât jusqu'à la fin. Si le moteur s'arrête, --- et c'est le cas, --- ce sont les petits qui pâtiront. D'où l'aspect double et même contradictoire du problème de notre reconstitution, --- aspect double, qui a aggravé, à notre égard, l'incompréhension étrangère. D'une part la juste fierté des achèvements acquis, de l'autre la juste colère de l'inachèvement persistant, --- fierté d'avoir en cinq ans relevé seuls les trois quarts de nos ruines, colère de garder à notre flanc la plaie ouverte du quart manquant. Ce pour quoi les uns nous ont taxés d'orgueil, les autres d'incapacité.

Quand la caisse se trouva démunie, les chemins de fer et les routes étaient remis en état. Grâce aux avances de 75% touchées par les industriels dès l'évaluation provisoire de leurs dommages, la reconstitution des usines était achevée à raison de 65% et tous les gros établissements marchaient à plein. Grâce au prodigieux effort des cultivateurs et aux diverses avances à l'hectare (préfaçons culturales, réfection chimique, suppléments aux maraîchers et vignerons), 80% des terres étaient labourées, 70% ensemencées. Les commerçants eux-mêmes, bien que moins favorisés, avaient dû à l'abondance des demandes et à la hausse des prix une rapide renaissance. Pour le logement au contraire, dont le tour arrivait, lorsque les fonds manquèrent, le retard était criant et la situation désastreuse.

Sur les 4 millions de personnes, qui habitaient en 1914 la zone de guerre, 3.600.000 étaient présentes Mais en regard des 304.000 maisons totalement détruites et des 286.000 endommagées, on ne comptait que 280.000 réparations et 44.000 reconstructions, soit un manque total de 266.000(41). En d'autres termes, 86% des habitants étaient rentrés. Mais réparations et reconstructions ne donnaient que 54% des anciennes habitations et, sur les 300.000 dont rien n'était resté, 14% seulement étaient remises debout, soit un manque de 86%. Ce manque était comblé par des abris ou des maisons provisoires. La vie collective avait repris. La vie individuelle et, familiale, dont la maison est l'âme, attendait encore. Les forces de la production et de l'échange étaient rentrées en action. Mais l'individu n'avait pas retrouvé les conditions normales de son développement. Dans la reconstruction arrêtée en chemin, il était, en face de l'État sauvé, le grand sacrifié.

Cette reconstruction inachevée le soumet en effet au régime le plus contraire à sa tradition et à son instinct. Apre à la besogne, mais épris de liberté et du secret de ses affaires, il est devenu ou solliciteur perdu dans la chicane, ou numéro dans une caserne. S'il est seul à réclamer le paiement de ses dommages, ce sont avec l'administration, les juridictions diverses, les architectes, les entrepreneurs, les caisses publiques, d'interminables démêlés. Si, pour éviter cela, il est entré dans une société coopérative, qui traite en son nom avec les puissances officielles et privées de la reconstruction, il y abdique son indépendance. Son tour est fixé en dehors de lui. Ni l'architecte, ni l'entrepreneur, ni les matériaux ne sont choisis par lui. Il arrive, le travail fait, qu'il en constate l'imperfection. La valeur vénale de la maison rebâtie est toujours inférieure au prix de reconstruction. La vie civique du sinistré, en raison des méthodes et des circonstances, est un déboire quotidien. Pour la première fois, depuis des siècles que sa race vit sur le même champ, il dépend des autres et cesse d'être son maître.

Trouve-t-il une compensation dans le résultat de son activité professionnelle? Oui, si vous entendez que son but fut de faire revivre la terre ; car elle revit ; non, si vous considérez les conditions de cette activité. Éprouvé, pendant cinq années, soit par la domination étrangère, soit par l'exil, le paysan est en face d'un sol, où rien ne lui rappelle le passé. Les moyens font défaut.. Déjà, bien avant la guerre, on disait : « L'agriculture manque de bras ». Après la guerre, avec six cent mille cultivateurs tués et le drame de la reconstitution, le manque est plus cruel encore. La campagne, en sa robe de dévastation, a moins d'attraits que jamais. De plus c'est sur place, et non plus seulement dans les villes, que le paysan rencontre la concurrence. Chaque jour ses ouvriers le quittent. Pourquoi s'astreindre au dur labeur des champs, aux journées jamais finies, quand, à côté, l'entrepreneur prend n'importe qui, à n'importe quel prix, pour huit ou dix heures de travail?

Ni en quantité, ni en qualité, la récolte ne vaut les récoltes d'avant-guerre. Sans fonds de roulement, --- car les indemnités reçues ont été absorbées par la remise en état, --- le paysan ne peut pas conserver ses produits. Il doit les vendre tout de suite et donc subir la loi des trusts, qui lui achètent le grain, la betterave et le bétail. En 1921 la baisse des cours du blé provoque une crise grave.

En 1922, c'est la panique. En effet le capital d'exploitation a triplé ou quadruplé. Et l'on commence à comprendre qu'en matière agricole le capital foncier apparent, celui que chiffre la valeur vénale de la propriété, n'est qu'une infime fraction des valeurs accumulées par les générations pour l'équipement du sol.

Les sociétés de culture formées dans les régions dévastées succombent presque toutes. Pourquoi?

Parce qu'organisées sur une base commerciale, elles ne peuvent, si bien menées soient-elles, trouver une rémunération normale de leurs investissements. Qu'est-ce à dire, sinon que, à la différence de l'industrie, l'agriculture absorbe une énorme part de capital non rémunérable? Ou encore qu'entre le capital foncier réel, c'est-à-dire le capital de reconstitution, et le capital foncier apparent, c'est-à-dire la valeur vénale, il existe un formidable écart. Cet écart avait été comblé par le lent travail des hommes enfouissant dans la terre des siècles d'économies. Le jour où cette richesse est détruite, ---c'est le cas dans la zone dévastée, --- on se rend compte de ce qu'elle représente.

L'état moral, on le conçoit.. Au début, malgré l'horreur du spectacle, optimisme et confiance dans un proche renouveau. Bientôt une crise : le manque d'abris provisoires, qui provoque une vague de colère apaisée par le grand effort, dont fut suivie en 1919 la visite aux ruines de Clemenceau. Après, surprise et inquiétude à la lecture des journaux de 1920 annonçant les tractations commençantes pour la réduction de la dette allemande. Plus tard, stupeur à la nouvelle de l'amputation acceptée et du dogme anglo-saxon, désormais admis, qu'avant de réparer la dévastation, il faut reconstituer le dévastateur. Dès ce moment, un découragement constamment alimenté, après chaque conférence internationale, par l'affirmation que, cette fois, l'Allemagne paiera et la constatation que, chaque fois aussi, on la dispense un peu plus de son obligation de payer. Enfin le ralentissement, presque l'arrêt des paiements.

Alors les sinistrés comprennent. Ils comprennent qu'avant d'en voir la fin, ils attendront des années. Beaucoup ont le sentiment d'être, comme les morts de la guerre, devenus matière non d'action, mais de discours. L'hommage oratoire rendu à leur droit sacré dans chaque discussion budgétaire ressemble aux couronnes déposées par les défaitistes de la paix sur la tombe du Soldat inconnu. De temps à autre, on réclame la révision de leurs indemnités, livrant leur malheur à la suspicion. Cette révision votée est étendue sans mesure et sans justice. Les petits, qui n'avaient qu'une maison à reconstruire et qui, en 1925, par le jeu combiné de l'ordre d'urgence et du manque du fonds, attendent encore leur dû : ceux qui ont vu fumer les cheminées d'usines, verdir les champs, se relever les fermes, s'emplir les étalages et qui n'ont pas de toit ; ceux dont la part est inclue dans les 15 milliards qui restent à dépenser, ressentent plus âprement que les autres l'iniquité de cette situation. Tous en souffrent. En vain leur direz-vous que l'œuvre accomplie est énorme : ils sont fondés à répondre que le redressement est incomplet et que son inachèvement écrase des innocents.

Après cinq ans de travail, cette région que la guerre a séparée cinq ans du reste du monde, est, par sa condition, isolée moralement au sein même de la France. Elle a repris, avec bien des lacunes, sa figure physique. Mais sa figure morale et sa figure sociale restent à recréer. La reconstruction a été poursuivie pour les choses plus que pour les hommes. L'immolation de l'individu à l'intérêt économique la marque d'un sceau impitoyable. Le manque d'entrain, le manque de confiance, voilà la dernière plaie et qui, moins encore que les autres, peut être guérie par l'État. Car absorbé par sa tâche matérielle, occupé à compter et à payer des moellons, à quêter des emprunts et à ajourner des règlements, l'État n'a point le temps de songer à ces détresses humaines, dont le total crée l'esprit public. Si l'on y peut remédier, ce n'est pas de lui que viendra le remède.

 

III

LES VOLONTAIRES DE LA PAIX

Cette lacune de l'œuvre gouvernementale, une initiative étrangère va tenter de la combler dans un secteur étroit, mais combien éprouvé, du front de dévastation(42). L'entreprise était paradoxale. Le succès l'a couronnée. Comment?

D'abord par la rigoureuse définition du but. Ne pas faire ce que fait l'État français et faire ce qu'il ne fait point ; ni concurrencer l'action officielle dans la reconstruction des immeubles, ni prolonger la Croix-Rouge américaine dans ses bienfaits impersonnels ; poursuivre sur un champ limité une action synthétique ; apporter aux individus, pour la rénovation des liens sociaux, le secours que ne fournissent point les pouvoirs publics ; surtout ne rien créer que d'adaptable et, par l'adaptation, assurer la durée, c'est la ligne dont on ne s'écartera point. Beaucoup d'Américains disaient « Reconstruisons une ville ». Mais, la ville reconstruite ou mieux ou moins bien que les autres, quel eût été le gain pour le redressement social? Quelles formules d'avenir eussent survécu? Pour créer de la vie ; pour pénétrer et pour enraciner, la reconstitution du milieu devait se poursuivre par d'autres voies : en profondeur, et non en surface ; sur le mode intensif plutôt qu'extensivement.

Et c'est là tout justement ce que les Anglo-Saxons appèlent « travail social ». Travail social, expression large et souple, dont la souplesse permet toutes les réalisations et qui signifie correction des rapports de l'individu avec le milieu, du milieu avec l'individu. Certes les fondateurs du système n'avaient point prévu l'outrance de détresse des régions dévastées françaises et leurs méthodes n'y pouvaient être exactement applicables. Mais l'ordinaire niveau de la vie leur avait enseigné que dans les grandes masses populaires, broyées par le monde moderne, l'individu est victime. La société ne s'occupe de lui que quand il est en état de crise. Malade, il a l'hôpital ; fou, l'asile ; criminel, la prison. Dans son développement normal, il ignore l'aide préventive. Cette aide, le travail social a pour but de la fournir. II est né au crépuscule du siècle dernier. Auguste Comte et Herbert Spencer venaient de vulgariser le phénomène de l'association humaine, familiale et professionnelle. A la science sociale l'art social répondra. Il remontera le niveau de ceux que les circonstances placent au-dessous de la moyenne. II ajustera l'organisation. Il rectifiera ce qui va mal.

Le premier éveil de ces notions date du jour où Arnold Toynbee et sept de ses camarades d'Oxford s'installèrent dans les quartiers pauvres de Londres pour en connaître les besoins en les partageant. L'idée de prévention par la présence, qui animait l'équipe anglaise de 1883, anime l'équipe américaine de 1919. Cette idée a dès longtemps reçu droit de cité dans les pays anglo-saxons. Après le Toynbee Hall de Londres sont venus le Hull House de Chicago et la Pittsburgh Survey, --- enfin la National Conference of Social Work, qui a créé le lien permanent entre tous les groupements américains attachés à l'amélioration sociale de l'individu, de la famille, de la profession. Une innombrable littérature a popularisé les aspirations, les efforts, le succès de ces organisations.

Organisation complexe en raison même du succès. En 1925, on comptait aux États-Unis vingt mille personnes spécialisées à son service en une multitude de branches. Hygiène familiale et professionnelle ; éducation physique et morale ; prévention de la mortalité infantile et de la tuberculose ; lutte contre l'alcoolisme ; législation ouvrière, scolaire, hospitalière, tous ces sujets sont abordés et traités. Des hôpitaux, des dispensaires, des cercles, des bibliothèques, sont les points d'appui d'où rayonne l'action. Et c'est cet ensemble aux mille aspects qui constitue le social work. Sa source? L'« esprit public », où j'ai montré le ressort le plus populaire de la vie américaine et dont la France, dans le passé, a paru si dépourvue. Nous tenons ici l'un des contrastes, où s'opposent le plus fortement les tempéraments nationaux : l'Américain entendant prévenir par le libre effort des citoyens sans recourir au pouvoir central ; le Français se contentant de pourvoir, sans action préventive, par les soins de l'État providence. Ce contraste mérite d'être précisé car il est l'âme de ce qui suit. S'agit-il de l'hygiène? Florence Nightingale a créé, depuis soixante-quinze ans, dans les pays anglo-saxons, la profession d'infirmière ; cette profession n'est née en France qu'au debut de ce siècle. L'infirmière anglaise ou américaine, dont le rôle égale en dignité celui du médecin, tend à devenir la directrice de la vie physique du citoyen non seulement dans les hôpitaux, mais en dehors. Sans attendre la maladie, elle enseigne « la répartition sagace de la chaleur, de l'air, de la lumière, de la propreté ». Sous des noms divers, nurse, social assistant, home visitor, school visitor, elle est l'adversaire préventive de ce qui menace la santé publique. Elle n'est atteinte ni gênée par aucune des contingences politiques ou religieuses qui divisent les citoyens. Elle a ses écoles, son statut, ses associations, ses journaux, qui lui assurent dans la société sa place et son rang.

En France, où saint Vincent de Paul avait eu au XVIIe siècle la vision prophétique de l'avenir, rien de pareil d'abord parce qu'on a trop longtemps confondu les soins à donner aux malades avec le service des malades ; aussi parce que la religion et la politique, séparées aux États-Unis, ont envahi l'hygiène, comme le reste. Dans le passé, les malades étaient soignés par des religieuses, dont la compétence technique était souvent inférieure à l'admirable dévouement. Pour les aider, de simples servantes, sans espoir de débouché, puisque les titulaires étaient toutes des religieuses. Lors de la laïcisation, qui fut un acte de parti, les sœurs s'en allèrent et les domestiques laïques devinrent infirmières à leur place. On s'était plaint, pour motiver le changement, de l'intrusion de la vie religieuse dans la technique hospitalière. La laïcisation, insuffisamment préparée, supprimait, pour vingt ans, le peu que le régime antérieur comportait de technique. On créa des écoles, mais le rendement fut lent. Telle étant la situation de l'hygiène hospitalière, que dire de l'hygiène hors de l'hôpital? Rien de vivant n'existait pour celle-ci, quand la guerre éclata.

S'agit-il de la formation de la jeunesse? Même abîme entre l'esprit français et l'esprit anglo-saxon. Lorsque le lieutenant général Sir Robert Baden Powell, chef de la gendarmerie militaire pendant la guerre du Transvaal, s'avisa que ses hommes, élevés dans les villes, étaient plus lourds et moins adroits que leurs adversaires sud-africains, il créa pour eux un enseignement, dont le scoutisme est sorti. A l'expédient d'un jour succédait un corps de doctrine, dont le monde anglo-saxon a su faire un merveilleux instrument d'expansion. Dressage au contact de la nature ; système éducatif à la fois complexe et incomplet, qui n'est ni société sportive, ni cours de préparation militaire, ni enseignement post-sco laire ; qui n'est rien de tout cela et qui ressemble à tout cela ; entraînement à la vie basé, à l'exclusion des méthodes livresques, sur le développement de la personne selon des règles assez souples pour garder à cet entraînement l'attrait d'un jeu, ---voilà le scoutisme, avec ses chefs et ses troupes, reflet des clans antiques ; avec son bagage de culture physique, de culture morale, de science pratique, son atmosphère de discipline, d'honneur, de dévouement, de religiosité. L'étonnant succès de l'idée a mesuré son harmonie profonde avec le milieu anglo-saxon.

Introduisez cette idée en France : elle va s'étioler. Rien qui rappelle chez nous la prodigieuse activité des scouts anglais gardant, de 1914 à 1918, les côtes britanniques, au nombre de 25.000 ; servant dans l'armée auxiliaire au nombre de 100.000 ; rien qui ressemble aux 500.000 scouts américains, agents infatigables de la Trésorerie pour la propagande des emprunts de la Liberté. En France, où pourtant le scoutisme trouvait ses ancêtres dans les escoutes de Froissart veillant aux avant-postes, ce fut, dès le début, la division confessionnelle et politique. A peine né, le mouvement se coupa en branches rivales, protestantes, neutres ou catholiques. Il en résulta que les effectifs furent maigres et pauvres les moyens. Ce qui avait splendidement réussi dans les pays de langue anglaise ne constituait chez nous, en 1914, qu'un anémique essai. Pourrait-on, la guerre finie, au point le plus douloureux de notre sol, assurer à cet essai le réveil des croissances heureuses?

Pourrait-on, d'autre part, au profit des adultes, acclimater en France l'essentiel instrument de culture démocratique, qui s'appelle en Angleterre et aux États-Unis la bibliothèque publique? Que chacun puisse lire et lire ce qu'il veut, grâce aux autorités locales et au concours financier de tous les citoyens ; que la lecture devienne service municipal comme le gaz ou la voirie, c'est le but. Le bill Ewart, bientôt imité en Amérique, y a pourvu en autorisant les villes anglaises à s'imposer à cet effet. Les ressources fournies par le penny rate leur assurent des locaux, des livres, le moyen de les faire circuler. Dans ces bibliothèques, il y a de tout, mais d'abord des livres modernes, des livres de référence, des revues, des journaux même. Ces bibliothèques sont le bien de tous, et non pas seulement des érudits en mal de recherche. Elles sont à la mesure d'une humanité, qui compte plus d'ignorants que de savants et qui, pour s'accoutumer à lire, a besoin de trouver dans la bibliothèque ce qu'hier elle lisait au café. Point de grillages qui rebutent ; le livre accessible à chacun ; la salle ouverte le jour et le soir. En cent ans, un développement que quatre chiffres jugent, les bibliothèques publiques passant aux États-Unis de 31 à 15.000, les livres de 75.000 à 100 millions.

En France, pays d'ancienne et resplendissante culture, la démocratie, fondée sur la raison du citoyen, n'a rien ménagé de tel à sa curiosité. L'annuaire de chaque département fournit la liste des bibliothèques populaires. Il y en a dans beaucoup de communes. Mais on n'y lit guère. On n'y lit guère, d'abord parce que la plupart sont ouvertes deux heures seulement par semaine. Aussi parce que, ne contenant ni journaux, ni revues, ni documentation courante, elles se composent presque toujours de livres hors d'âge par leur sujet et matériellement délabrés ; enfin parce que leur budget, fixé à quelques francs par les municipalités, ne permet ni des achats réguliers, ni une installation convenable., ni le recrutement d'un personnel spécial. Installées dans la pièce la plus sombre de la mairie ou de l'école, confiées pour un salaire infime à quelque agent local qui n'en connaît ni le contenu, ni l'usage, ce sont des nécropoles.

Ici encore le contraste éclate : d'un côté esprit public ; de l'autre individualisme ; ici démocratie agissante et là façade démocratique. La France a d'opulentes bibliothèques pour les hommes de science, qui les consultent ou qui les administrent. Elle n'avait en 1914 que la salle publique de la Bibliothèque nationale qui fût pratiquement accessible au peuple. Voulez-vous des chiffres? En 1905, la ville de Paris consacrait à ses bibliothèques populaires un crédit de 31.000 francs. L'État allouait aux 3.000 bibliothèques populaires de France un crédit total de 50.000 francs. Les bibliothèques scolaires, prospères au temps de Jules Ferry, avaient très vite décliné presque toujours mal fournies et mal installées, elles n'étaient en 1902 que 43.000 pour 70.000 écoles. Paris, dix fois plus peuplé qu'Édimbourg, comptait 25% de moins de lecteurs.

J'ai cité trois exemples. J'en pourrais citer d'autres. De tous se dégageraient les mêmes conclusions. D'abord que la reconstitution sociale de la France dévastée, irréalisable par les voies officielles, manquait aussi des ressources privées, que crée la tradition car si la France a des traditions politiques, elle n'a pas de tradition sociale. Ensuite que, tentée sur un point de la région sinistrée par une initiative étrangère, cette reconstitution rencontrerait deux obstacles nés l'un de la situation tragique des lieux où elle se poursuivait, l'autre de l'inexpérience française en la matière et de notre manque séculaire d'intérêt pour l'action collective. Enfin que, pour aménager, en quelque matière que ce soit, une coopération franco-américaine, il ne suffit pas d'invoquer La Fayette et Rochambeau, ni de s'en remettre au destin commun des démocraties sœurs. Les mots sont sans pouvoir, dès que l'action commence.

Nulle terre plus tragique que celle dont le Comité américain entreprenait le redressement ; car le département de l'Aisne était zone d'absolue destruction(43). La difficulté s'y présentait au maximum pour la reconstitution sociale et la reconstruction matérielle. L'une et l'autre étaient commandées par la même condition : rien à faire, si d'abord l'agriculture ne retrouvait, sur une base nouvelle, son ancienne prospérité. Pour cela, de l'argent et de l'union. En mars 1922, au Congrès des cultivateurs sinistrés, retentissait un cri d'angoisse : « Si l'on ne vient pas à notre secours, nous ne pourrons pas continuer ». La mauvaise qualité des récoltes ; la disparition des raffineries ; la concurrence des Belges étreignaient en effet l'agriculture du Soissonnais entre les hauts prix de la production, la lenteur des rentrées et l'absence de disponibilités. Le secours américain s'organisa sous les deux formes jointes qu'exigeait cette situation : l'association et le crédit. L'association sans le crédit eût discrédité à jamais une notion déjà suspecte à l'individualisme des petits exploitants. Le crédit sans l'association eût dispersé sur des individus isolés une poussière stérile de moyens. La liaison des deux termes résolut le problème.

Ce succès, qui a largement contribué à réduire la « zone rouge » de l'Aisne de 18.000 hectares à 2.000 et assuré dans le secteur américain, dès 1922, la remise en culture de 38.000 hectares sur 70.000, a révélé à la race la plus rebelle à l'accepter le prix de l'effort commun et l'effet de cette révélation s'est largement propagé, puisqu'en 1922 le département de l'Aisne comptait trois cents syndicats agricoles au lieu de douze en 1914. C'est lui d'autre part qui a rendu possible le développement de l'effort social. Dès lors que l'équipe étrangère avait contribué au réveil de la terre, la population était prête à lui faire crédit pour le reste. Le résultat agricole devenait la clef des autres. Par lui se nouait la collaboration de confiance, sans quoi ni l'hygiène, ni le scoutisme, ni les bibliothèques, ni les foyers n'auraient pu triompher du particularisme picard.

Quatre ans après l'armistice, cent vingt villages et deux grandes villes, Reims et Soissons, étaient desservis par vingt-sept infirmières professionnelles contrôlant la santé des mères, des jeunes enfants, des écoliers et réalisant dans la région entre Oise et Aisne la première organisation complète d'hygiène rurale dont la France ait bénéficié. Six centres principaux avec des dispensaires fortement outillés ; vingt-cinq consultations secondaires dans les localités de moindre importance ; des garderies d'enfants précieuses aux veuves, aux ouvrières, aux femmes de mutilés ; des concours de bébés ; une colonie de vacances en Suisse ; de promptes mesures contre les épidémies, dont les ruines recèlent les germes, tel est le cadre de l'organisation, qui fonctionne à plein rendement sous la direction américaine. De 1919 à 1923, les infirmières ont fait 400.000 visites, dont la moitié à domicile, donné 200.000 traitements et inscrit le résultat de leur activité dans des chiffres qui se suffisent à eux-mêmes. Alors que, dans le reste de l'Aisne, la mortalité infantile était en 1923 de 8,7%, elle était de 2,4% dans le secteur américain. Sur 1.000 enfants nés, on en sauvait dans ce secteur 980 au lieu de 910 ailleurs, soit 70 de plus. Multipliez la différence par le chiffre annuel des naissances dans l'ensemble de la France : ce serait, pour une seule année, 50.000 enfants de plus.

L'enfant sauvé, la tâche n'est point finie. Les conditions locales exigent, pour son développement physique et moral, une vigilance soutenue. La guerre n'a pas déformé que les corps. Aux hasards de l'exil et de l'occupation allemande, l'éducation n'a rien gagné. Le contact avec l'envahisseur a troublé les notions de moralité. La promiscuité avec les travailleurs étrangers n'a pu qu'aggraver ce trouble. Les mauvais exemples sont plus nombreux que les bons. Cours professionnels et de morale pratique : cantines scolaires, terrains de sport y pourvoient d'abord. Puis le scoutisme est introduit dans la zone de guerre. Dès 1921, dans les bois de l'Oise et de l'Aisne, des camps sont organisés, où plusieurs centaines de garçons s'initient à ses méthodes. Pour la première fois, les trois organisations françaises, jusqu'alors hermétiquement séparées, s'y rencontrent. Pour la première fois aussi, les enfants, accoutumés à la tristesse des ruines, prennent un bain de vie normale et de nature intacte (44).

Les adultes, comme jadis les pionniers d'Amérique, ont, dès le premier jour, demandé des livres. Ils n'en avaient guère avant la catastrophe. Anizy possédait une petite bibliothèque avec un budget de 40 francs par an ; Vic, Blérancourt et Coucy n'avaient pas de budget du tout. Soissons, sur 40.000 volumes, n'en mettait que 4.000 à la disposition du public et cela deux heures par semaine... Dès 1919, une bibliothèque de fortune est ouverte à Vic-sur-Aisne, qui ne prétend à rien d'autre que la satisfaction d'un besoin local. Mais dirigée à l'américaine par des Américaines, elle réalise, en pleine zone dévastée, la première bibliothèque vraiment populaire de France. Ouverte constamment, bien meublée, bien chauffée, bien éclairée, pourvue de répertoires, de dictionnaires, de journaux, de volumes pour les enfants et d'ouvrages de technique rurale, elle ne désemplit point. D'autres se montent à Blérancourt, a Coucy, à Soissons. Le nombre des lecteurs sur place passe en deux ans de 7.000 à 40.000 ; celui des emprunteurs de 8.000 à 14.000 ; celui des livres consultés de 11.000 à 100.000 ; des livres prêtés de 22.000 à 130.000. La free library américaine a désormais droit de cité au cœur du champ de bataille(45).

Tout cela s'était accompli, tandis que s'écartaient les routes politiques de la France et des États-Unis(46). Cinq ans après l'armistice, il y avait encore quatre ou cinq cantons de France, où se continuait le travail solidaire. Mais quelque jour la fin viendrait. Une association étrangère ne pouvait pas s'éterniser sur notre sol. L'heure allait sonner, tôt ou tard, où manqueraient et les fonds et le personnel volontaire. Faudrait-il alors disparaître et ne garder que le souvenir d'une si généreuse dépense d'action, d'un si beau témoignage de coopération? Pour échapper à cette nécessité, une seule issue : substituer aux organisations existantes des organisations nouvelles, où l'initiative française remplacerait l'initiative américaine. Mais pour résoudre ce problème, trois conditions : après la trentaine de millions de francs dépensée en sept ans, trouver le capital nécessaire à la dotation permanente de institutions que l'on déciderait de conserver ; déterminer les collectivités locales à en prendre la direction et consentir à leur profit les sacrifices indispensables ; s'assurer pour le fonctionnement des services un personnel français.

Les fonds furent trouvés aux États-Unis, à l'heure où tout annonçait qu'on ne les y trouverait point(47). La transmission aux collectivités locales s'opéra sans heurt et sans trouble. Une société privée, reconnue d'utilité publique par l'État français, hérita des installations d'hygiène américaines et d'une dotation qui lui permit de maintenir l'organisation antérieure. Les terrains de sports et de jeux furent cédés aux communes. Un bureau inter-fédéral assura la collaboration de toutes les sociétés françaises de scouts et le château de Cappy leur fut donné comme centre. Les municipalités recueillirent les foyers et les bibliothèques pourvus d'un petit capital. Le Comité français de la Bibliothèque moderne se chargea de la vulgarisation des méthodes. La France, bien qu'appauvrie, accorda un concours actif. Les plus petites communes affectèrent des credits à leurs bibliothèques et, pour l'Association d'hygiène sociale, le revenu de la dotation fut, dès la première année, doublé par les concours locaux.

Restait â recruter un personnel français, c'est-à-dire à le former dans des écoles spéciales. Personnel d'infirmières : une vingtaine de boursières furent envoyées en Amérique et, sur le conseil d'une commission de médecins de Paris, l'Association pour le développement de l'assistance aux malades de la rue Amyot fut, grâce à une importante dotation, mise à même d'augmenter le nombre de ses élèves. Personnel scout : le château de Cappy fut aménagé eu camp-école permanent â l'image du camp type anglais et les diverses associations de France et de l'étranger furent admises à y envoyer leurs « chefs ». Personnel bibliothécaire : une école fut fondée à Paris avec une aide financière, sous ta direction technique de l'American Library Association et avec la participation des meilleurs techniciens français et américains. Ainsi, dans les trois ordres d'idées où s'était exercée l'action rénovatrice, la continuité était assurée. Au maintien des institutions, dont nul ne discutait plus la valeur, répondait la formation des exécutants. Direction, ressources, personnel, les trois termes nécessaires à la survie de l'effort se trouvaient conjugués et, dès leur début, les écoles nouvelles affirmaient leur vitalité(48). Le but était atteint dans l'harmonie et dans la confiance. De durables instruments de travail commun demeuraient à la disposition des coopérateurs français et américains. Parmi les débris des collaborations improvisées, il restait où appuyer l'espoir de réalisations disciplinées.

Le peuple, dont l'intuition va plus loin que la dialectique des gouvernements, sentait cela, lorsqu'en 1923 à Anizy, en 1924 à Blérancourt, il se groupait autour de celles qui lui avaient valu cette grande expérience. Dans le cadre historique du vieux château restauré par l'Amérique et remis par elle à la commune, plusieurs milliers de Français, en célébrant les achèvements de la veille, croyaient n'apporter qu'un témoignage de gratitude : ils tiraient sur l'avenir, qui est ce que les hommes le font, une traite d'espérance.


Chapître V

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