
Neutralité américaine, intervention américaine, point de sujet plus controversé. Les fabricants d'hypothèses à retardement, les spécialistes en prévision du passé, les amateurs d'interprétations raffinées s'y sont donné carrière. Les uns, dont l'imagination s'était construit une Amérique pro-alliée, se sont demandés pourquoi, trente et un mois, la neutralité a duré. Les autres, qui la concevaient pro-allemande, se sont étonnés de l'intervention. Ceux-ci ont tranché que Wilson avait retenu le peuple ; ceux-là que le peuple n'avait pas suivi Wilson. On a supposé d'âpres luttes d'hommes, de partis, d'intérêts... Me sera-t-il pardonné de penser que ce fut beaucoup plus simple? Les États-Unis, de 1914 à 1918, sont restés fidèles à leur passé. Ils ont été successivement contre la guerre et pour la guerre. Mais, sauf des exceptions individuelles, ils ont été contre et pour de façon massive, quasi-unanime. La partie a été jouée selon les règles du jeu.
La réaction initiale, que la France a perçue, fut une réaction d'amitié. Au début d'août 1914, une caisse est déchargée sur les quais du Havre : elle porte cette simple adresse : French Army, Le Havre, France, et contient des pansements. Au même moment les Américains de Paris lient leur sort au nôtre. Ils mettent à la disposition du Gouvernement français leur hôpital de Neuilly et en organisent deux autres, l'un au lycée Pasteur, l'autre à Meaux. Autour de l'ambassadeur Herrick, qui refuse de s'associer à la retraite de Bordeaux et attend l'ennemi à son poste, la colonie est massée, prodiguant voitures et maisons pour transporter et soigner les blessés(17). Au lendemain de la Marne, ces transports volontaires assurent le service des hôpitaux français et anglais de Paris-Plage, Hesdin, Abbeville, Saint-Pol, Beauvais et Dunkerque. Comment tenir pour neutres ces amis de la première minute?
Six semaines passent et le flot du secours américain déferle sur nos ports. Il est d'un tel volume que les quais sont trop petits et les wagons trop rares. Pour le recevoir et le distribuer, se forme, à l'automne de 1914, l'American clearing House, gare régulatrice des forces d'aide(18). Quatre ans durant, par ses soins, 150 millions de francs, espèces ou nature, seront répartis entre les organisations françaises tant publiques que privées. A l'autre rive de l'Océan, le War Relief Clearing House, fondé par MM. Herrick, C. A. Coffin et Clyde, lui fait vis-à-vis. Il groupe des centaines d'oeuvres de guerre destinées le plus grand nombre à la France, les autres aux Alliés. La Croix-Rouge est alors astreinte à partager la neutralité gouvernementale. Pendant les trente et un mois de cette neutralité, ce sont les oeuvres privées qui, par leurs appels, leurs quêtes, leurs envois, portent le poids total du travail (19).
Ces groupements vivent de milliers de dévouements que la France peut capitaliser. Les hommes et les femmes, qui s'y donnent, ont devant les yeux une représentation de notre immense épreuve. Ils se sont fixé des buts définis. Ce n'est point le bloc abstrait des Alliés qu'ils entendent aider : c'est tel ou tel des Alliés et pour un besoin spécial. Entre eux s'engage une compétition de générosité. Leurs centres, partout répandus, dont les Français ignorent jusqu'aux noms, deviennent des laboratoires d'enthousiasme pro-allié. Chaque jour, dans chaque ville de l'Union, une pierre s'ajoute à l'édifice. En juin 1916, le « Bazar des Alliés », au Grand Central Palace de New-York, vend pour son inauguration près de six cent mille tickets d'entrée et quand, le dernier soir, Muratore chante la Marseillaise, les assistants, parmi les milliers de trophées de guerre apportés du champ de bataille, communient dans une exaltation de ferveur.
Des millions d'Américains se taisent ; mais ils en est qui parlent. Les uns racontent sans juger ; leurs récits renouvellent cependant l'atmosphère. Les autres prennent parti et mettent au jeu leurs noms. Richard H. Davis, Frederick Palmer, Owen Johnson, Alexander Powell, Wythe Williams, Arthur Ruhl, Will Irvin, Walter Hale, Robert MacCormick, Irvin Cobb, Joseph Patterson, Robert Herrick, Roland Usher, H. A. Gibbons créent une littérature de guerre. Mrs. Wharton, Owen Wister, J. J. Chapman, James Beck, Morton Fullerton, Morton Prince, MacVeagh, Mark Baldwin. Charles W. Eliott et Walter H. Page s'affirment sans restriction contre l'Allemagne. « Si Lincoln vivait, demande Prince, se tairait-il? » Un autre s'écrie : « Quand les Américains n'étaient que dix millions, ils ont protesté en faveur de la Grèce : maintenant qu'ils sont cent millions, ils n'ont rien dit pour la Belgique! » Le président Eliott, dans ses lettres au Times, démontre la préméditation allemande et conclut : « Il faut que les Alliés soient vainqueurs. Ils le seront. » Quand le secrétaire de l'ambassadeur Page s'engage dans l'armée britannique, son chef lui dit : « Si j'avais votre âge, je ferais comme vous! »
Et voici que les bureaux d'enrôlement de notre légion étrangère sont assiégés par des Américains. Leurs mobiles? Pour les uns, le goût du risque ; pour d'autres, la passion du sacrifice ; pour tous, par une curieuse rencontre d'imagination et de conscience, la volonté de combattre au service de la justice. Ce ne sont point des déshérités de la vie que le malheur a jetés au danger. William Thaw, de Pittsburg, Stewart Castairs, de Philadelphie, Kenneth Weeks, Victor Chapman, les deux Prince, de Boston, E. Mandeli Stone, de New-Bradford, Kiffen Rockwell tournent le dos aux joies faciles pour prendre avec la mort le rendez-vous d'Alan Seeger. D'autres renoncent aux situations acquises par leur labeur : des médecins, comme le docteur Wheeler, de Buffalo, passé des ambulances à l'infanterie ; des écrivains, comme Seeger et Sweeney ; des ingénieurs comme F. W. Zinn. Auprès d'eux se pressent des étudiants de nos écoles, des peintres, des musiciens, des architectes ; ils veulent défendre la « butte sacrée », qui a illuminé leur jeunesse.
Déjà plusieurs d'entre eux discernent le destin lointain de l'Amérique. Weeks écrit à ses compatriotes : « Je me bats pour vous ». Alan Seeger, dans le New Republic, ouvre le grand débat sur le devoir américain. Ces lettres, d'abord passées de main en main, ensuite publiées par la presse locale, plus tard par les grands journaux, agitent les esprits endormis. Les Germano-Américains crient à la neutralité violée. Les autres chérissent les volontaires de « sauver l'honneur américain ». Les soldats d'aventure cristallisent les sympathies diffuses. Leurs familles et leurs amis deviennent des centres d'attraction. Morts, ils scellent d'inaltérables fidélités. « J'étais affamé, écrit le père de Victor Chapman, après la perte de son fils, de voir l'Amérique prendre, pour le bien de son âme, une part dans cette lutte affreuse entre la lumière et les ténèbres. » L'apparition au ciel français de l'escadrille La Fayette, la première mention à elle accordée par le communiqué du 12 août 1916 dressent vers l'avenir les yeux fixés au sol. Les têtes chaudes donnent à penser aux têtes froides.
Quand les volontaires arrivent en permission, tous les écoutent, si beaucoup ne les comprennent. Lorsqu'ils se rembarquent malgré les protestations des journaux pro-allemands, on les applaudit de repartir. On devine en eux une grandeur morale de précurseurs. Le poème de Seeger est sur les lèvres : « Ils ne cherchaient ni récompense, ni gloire. Ils ne tenaient pas à être distingués de leurs camarades vêtus de bleu, dont leur fierté fut de partager les jours jusqu'à la mort. » Par leurs actes individuels, les volontaires préparent les actes collectifs. Ignorant et ne voulant pas savoir si leur pays les suivra, ils jettent dans la balance des lendemains le poids des impondérables.
Sacrifice magnifique, mais personnel, avec un retentissement d'exception, le don des volontaires à la France n'engageait que des individus. Il appartiendra à 1'American Field Service (20) d'introduire dans les rangs de l'armée française des collectivités entièrement américaines, formées, avec de l'argent américain, d'un personnel américain, commandées par des Américains. Ici encore, au début, quelques jeunes gens, que la guerre a surpris en France et qui se mettent, eux et leurs voitures, à la disposition des blessés. Mais bientôt Abraham Piatt Andrew généralise l'effort en un système organique. Sur tout le territoire de l'Union s'engage une large campagne pour la constitution, le recrutement, l'entretien d'ambulances mobiles destinées aux armées de la France. Une tournée de conférences commence. L'opposition pro-allemande rugit. A Butte, dans le Montana, les orateurs sont sifflés. Ailleurs il faut changer soit les lieux, soit les heures de réunion. On continue. Les juristes clament leurs scrupules : des unités américaines, même hospitalières, dans l'armée française, c'est une violation de neutralité. On continue.
En septembre 1915, 8.000 dollars sont recueillis. En avril 1916, 16.000 et 96.000 en janvier 1917. La partie est gagnée en Amérique. Mais il y a la France, --- la France, pays envahi, plein de justes soupçons : « Taisez-vous! Méfiez-vous! » Le commandement militaire impose, dans la zone des armées, des règles draconiennes. Installer dans cette zone, fermée même aux Français, non pas à côté de l'armée, mais dans l'armée, des citoyens d'un pays neutre, --- d'un pays neutre coupé en deux camps, où près du cinquième des habitants est de descendance ennemie, où le gouvernement affiche sa volonté de ne pas choisir entre les belligérants, quelle gageure! Cela même réglé, risquer pour ces unités américaines, admises à la discipline française, le conflit de cette discipline avec les droits de l'allégeance nationale, qui pourront aux sanctions des chefs opposer le recours à une ambassade, c'était, au gré des sages, folie. Les sages eurent tort et, le 15 avril 1915, Andrew signait, avec le G. Q. G. français, le contrat d'engagement par lequel les ambulanciers et chauffeurs, fournis par la volonté américaine, recevaient leur statut dans l'armée française et devenaient, en pleine zone avant, partie intégrante de cette armée.
En 1915, il y avait quatre sections de vingt voitures chaque. En 1917, il y en aura trente-quatre avec un personnel de deux mille hommes. A l'inverse des volontaires de la légion étrangère, héros perdus dans la masse, ces sections, mises aux ordres des divisions, gardaient leur individualité nationale. On les vit sur tous les champs de bataille, dans les vallées de Verdun, sur les croupes des Vosges, au fond des ravins de Salonique. Dans chacun de nos secteurs, les poilus s'accoutumèrent à l'uniforme kaki, devancier des soldats de Pershing. Par eux, l'idée s'enfonçait dans les têtes d'un lointain renfort appelé à venir, quelque jour, s'ajouter à ces splendides soigneurs, qui méritèrent, en deux ans, dix-neuf citations pour les unités et deux cent cinquante croix pour le personnel.
Personnel d'élite, en vérité, la vraie fleur, comme disait le poète anglais John Masefield, de la jeunesse américaine ; gradués d'universités et de collèges ; héritiers des noms les plus connus dans la politique, les lettres et les affaires, unis dans la résolution de s'affirmer, comme Américains, au service de la grande cause, de ne pas rester spectateurs inertes ; ambassadeurs au feu de tous les États de l'Union ; foyer de rayonnement, dont la société américaine, écoles, clubs, églises, bureaux, usines, se sent peu à peu pénétrée.
Cette pénétration est si profonde que l'idée se développe, suivant sa ligne, jusqu'à ses conséquences extrêmes. Après un voyage au front de France, des membres d'une des plus puissantes oeuvres de guerre, I'American Fund for French Wounded, qui en 1916 groupe cent cinquante mille membres et par qui, depuis 1914, ont été distribués des millions de pansements et d'effets d'hôpitaux, posent la question : « Nous travaillons pour l'armée et nous travaillons bien. Mais cela suffit-il? Il y a la population civile de la zone de guerre, des millions de femmes, d'enfants, d'infirmes et de vieillards, dont les uns se sont réfugiés quelque part en France, dont les autres vivent sous la domination de l'ennemi et qui tous, quand la guerre finira, retrouveront leurs foyers en ruines. Nul, plus qu'eux, n'aura besoin d'aide. Pour que cette aide soit efficace, pour participer utilement à la plus malaisée des reconstructions, la reconstruction sociale, il faut, sans plus attendre et par la présence réelle, associer aux épreuves des pays dévastés un nouvel effort américain, l'effort des volontaires de la paix. »
L'idée parut chimérique. Elle l'était, La guerre n'était ni finie, ni près de l'être. Quoi de plus téméraire que d'anticiper sur la victoire? Quoi de plus improbable qu'une coopération prolongée, sur le sol français, entre les administrations nationales et une organisation étrangère? Quoi de plus risqué, au plein de la bataille, que de disperser les moyens d'une oeuvre déjà formidable en compliquant sa tâche d'une mission supplémentaire? On résista. On discuta. Mais, dès novembre 1916, le principe était admis. Au printemps de 1917, le départ d'une première équipe était décidé, qui, rompant avec la routine des secours impersonnellement distribués, irait, derrière les armées, soutenir de sa présence les populations libérées et « suivrait la ligne des tranchées à mesure que le déplacement de celle-ci vers la frontière française affranchirait, les uns après les autres, les pays envahis » (21).
Rien de ce qu'appelait la misère française n'échappait à l'amitié américaine. Les sentiments, dont avaient vibré les grands ancêtres de Yorktown, s'épanouissaient juvénilement. Secours aux soldats et secours aux civils ; aide non pas seulement aux individus, mais encore aux collectivités ; lutte contre le mal social de même que contre le mal physique, le plan d'amour embrassait tout. Les engagés se battaient dans nos tranchées. L'escadrille La Fayette volait dans notre ciel. Les ambulances roulaient sur nos routes bombardées. Les dons affluaient dans nos hôpitaux. L'équipe de reconstitution s'embarquait. Au fond de nous-mêmes, nous nous demandions si, les rôles renversés, la France neutre et les États-Unis aux prises avec quelque envahisseur, nous en aurions fait autant. Et la générosité ressentie donnait des ailes aux espérances.
Pourtant au fait sentimental le fait politique continuait de s'opposer. Des milliers de curs américains s'enrôlaient sous nos drapeaux. Mais l'Amérique restait neutre.
L'Amérique restait neutre, --- neutre par tradition et neutre par instinct. La tradition datait d'un siècle et demi. L'instinct résultait de la géographie, de l'histoire, de la religion, de l'intérêt.
A l'isolement et à la neutralité les États-Unis furent, dès leur formation, prédestinés : moralement, parce que l'émigration résulte d'une volonté de s'isoler et que l'émigré garde l'orgueil de cette volonté ; géographiquement, parce que, champ de bataille de l'Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, les colonies ont entendu que le premier profit de leur indépendance fût de les soustraire à ce rôle ; politiquement, parce que, dans les difficultés de leurs débuts, au temps où s'affrontaient, en leurs luttes constitutionnelles, le parti anglais de Hamilton et le parti français de Jefferson, toute participation aux alliances européennes eût brisé leur jeune unité ; économiquement, parce que, depuis cent cinquante ans, l'abstention internationale fut pour eux source de profit.
A peine née, l'Amérique se révèle éprise de solitude jusqu'au cynisme. Dès 1783, assoiffée de liberté, elle traite avec l'Angleterre, à l'insu de Vergennes, malgré l'immensité des services reçus de la France. En 1788, John Jay notifie à Montmorin la fin de l'alliance, dont, dit-il, les buts sont atteints. En 1793, c'est la proclamation de neutralité de George Washington. La France, comme plus tard en 1914, compte d'ardentes amitiés. La non-intervention prévaut tout de même. L'horreur de la guerre est, dès cette époque, le sentiment dominant. Madison le constatera, lorsqu'il rompra avec l'Angleterre en 1812 et plus tard Lincoln, quand il s'agira de sauver l'Union. Entre temps, l'opération si désirée de police, qui a enlevé le Texas au Mexique, a rencontré l'opposition enflammée de Daniel Webster et de Henry Clay. Je ne vois que la guerre avec l'Espagne qui ait dérogé à cette règle, non sans que cette dérogation ait été regrettée par beaucoup. A tout prix éviter la guerre, c'est la loi vitale, le fait constant. Roosevelt disait : « Un discours en faveur de l'augmentation de la marine coûte toujours son siège à son auteur ».
Ce fait constant n'a jamais manqué d'interprètes empressés à. le doctriner. David Trumbull prononçait en 1782 : « Ici l'esprit de l'époque est contre le système européen ». La crainte de la guerre se confond avec cette hostilité ; car c'est pour empêcher la guerre qu'il faut éviter le contact de l'Europe, où la guerre est chronique et contagieuse. George Washington, selon sa coutume, généralise : « Une nation qui se livre à des sentiments de haine ou d'amour envers une autre devient esclave de sa haine ou de son amour ». John Adams est plus direct « L'Amérique a été assez longtemps mêlée aux guerres de l'Europe. Trop souvent elle a été la balle que se sont renvoyée deux nations européennes et il est facile de prévoir que, dans l'avenir, la France et l'Angleterre essaieront toujours de nous entraîner et de nous mêler à leurs différends et à leurs guerres. » A ces motifs, Thomas Jefferson ajoute la conclusion et cette conclusion dépouille ses successeurs de tout titre à l'originalité ; qu'on en juge : « Aucune nation, écrit-il, n'a jamais été aussi opposée à la guerre que la nôtre. Nous serons plus utiles à l'humanité comme neutres que comme belligérants... Des alliances qui obligent, nous n'en voulons avec personne... Paix avec toutes les nations! Guerre avec aucune! »
Unanimes à leurs débuts sur la sainteté de l'abstention, les Américains l'étaient encore cent ans après. Écoutez le républicain Grant « Le temps n'est pas loin où, par le cours naturel des événements, tout lien politique entre l'Europe et ce continent aura cessé d'exister ». Et le démocrate Richard Olney, --- que W. J. Bryan reproduira terme pour terme en 1911 ; : « La distance et trois mille milles d'océan rendent toute union politique permanente entre un État européen et un État américain aussi peu pratique que peu naturelle ». Aussi bien, les États-Unis, depuis 1814, ont-ils jalousement évité d'apposer leur signature sur des traités politiques et, lorsqu'ils ont conclu des conventions juridiques ou commerciales, ont-ils toujours pris soin d'y inscrire la formule qu'on retrouve au bas de celle de La Haye de 1900 : Aucun passage de cette convention ne devra être interprété d'une manière qui contraigne les États-Unis à se départir de leur politique traditionnelle ». Haine de la guerre, voilà la cause. Haine des engagements, voilà l'effet. Neutralité, voilà la sanction.
Cette impassibilité internationale s'est affirmée sans fléchir au long du XIXe siècle. Ni la guerre de Crimée, ni la guerre d'Italie, ni la guerre des Duchés, ni la guerre austro-prussienne, ni la guerre franco-allemande, ni la guerre du Tranvaal, n'en ont troublé la majesté. A cause du voisinage et de la Californie, la guerre russo-japonaise a été suivie de plus près. Mais Roosevelt s'est borné à présider à sa fin. Les guerres plus récentes de l'ouest balkanique et méditerranéen n'ont, pas plus que leurs devancières, secoué l'indifférence américaine. Quoi de plus naturel? Rappelez-vous la vie des États-Unis pendant ces cent années cette vie se suffisait à elle-même et se concentrait sur elle-même. Qu'importent les querelles des autres à ce peuple qui bâtit sa destinée sur un sol vierge? Son affaire, à lui, c'est le déplacement de sa « frontière » ; la lutte contre la forêt ; la distribution des terres libres ; les batailles pour le régime d'exploitation, génératrices de la guerre civile pour l'unité ; c'est la création des chemins de fer, de l'industrie, des grands trusts. Une seule exception, et qui sera sans lendemain, le rôle de Théodore Roosevelt à la Conférence d'Algésiras(22). Les États-Unis, comme les vieillards de Faust, regardent passer les bateaux : les guerres des autres ne les intéressent point.
Les guerres des autres ne les intéressent point ; mais elles leur rapportent. A se retirer de ces luttes, l'Amérique gagne à tout coup et les troubles européens, qu'elle ignore, se chiffrent pour elle en dividendes royaux. Elle achète ainsi à Bonaparte, au temps du camp de Boulogne, cette Louisiane, qui sera le berceau de sa grandeur. Plus tard la crise du blocus continental crée son commerce extérieur : sans cette crise, ni ses exportations ne fussent passés de 20 millions à 60 millions de dollars, ni son commerce du coton de 200.000 livres à 50 millions, ni le salaire de ses marins de 8 à 24 dollars. Au XIXe siècle, à chaque conflit du vieux monde, le nouveau marque un point. La guerre des Duchés désencombre le Mexique du rêve de Napoléon III. La guerre sud-africaine dégage le Venezuela de l'intervention britannique. Le conflit marocain décongestionne la tension germano-américaine. La guerre contre la Russie détourne le Japon de ses activités californiennes. Ce sont là des faits, et qui comptent, et qui pèsent plus dans la balance que le culte de George Washington ou le respect de James Monroe. De l'aveu de Roosevelt, ce respect n'a rien de juridique : la question n'est que politique. II s'agit, comme disait un autre, de « garder aux citoyens la libre disposition de leur fortune ». Cette liberté n'a subi nulle atteinte.
De nouvelles raisons de la sauvegarder s'ajoutent d'ailleurs aux anciennes le souci de la paix intérieure lié désormais à celui de la paix extérieure. Depuis la fin de la guerre civile, l'immigration a gonflé de millions et de millions d'hommes le melting pot américain. Si fiers soient-ils de leur récente allégeance, ces hommes sentent bouillonner dans leur subconscient l'héritage moral de leurs races. Le problème, que George Washington avait résolu par la neutralité, quand il voyait aux prises le parti anglais et le parti français, se pose plus impérieusement, lorsque l'Europe entière est représentée dans la vie intérieure de l'Union. Qu'est-ce à dire, sinon que la solidarité interne des États-Unis dépend de la rupture des liens avec l'Europe? « A cause du foreign vote, confesse un sénateur, nous ne pouvons pas nous occuper de l'Europe. » Après la neutralité par intérêt économique, voici la neutralité par intérêt politique. La seconde commande autant que la première.
Pour consolider le système, il n'y manque que le sceau de l'idéalisme, dont l'Anglo-Saxon se plait à marquer son action ou son abstention. La foi religieuse le fournit car l'Évangile a dit « Tu ne tueras point ». La philosophie sociale, l'effort solidaire vers le mieux-être, l'optimisme orgueilleux des déracinés, tout ce qui caractérise l'esprit américain confirme l'enseignement confessionnel. La guerre arrête le développement individuel. La guerre fortifie les despotismes et favorise la centralisation. La guerre est le lot des sociétés vieilles et corrompues, que les Américains se glorifient d'avoir quittées. Ni guerre, ni lien avec l'Europe, d'où viennent les guerres, c'est la mystique de cent vingt millions d'hommes. Croly, en 1912, l'a exactement définie : « L'idée d'une intervention américaine dans un conflit européen entraînant avec elle le risque ou la nécessité d'une guerre serait accueillie avec une pieuse horreur par la grande majorité des Américains. Ils conçoivent la non-intervention, non comme une politique dépendant de certaines conditions, mais comme une loi absolue tirée des Saintes Écritures. » La loi de neutralité est l'axiome premier de l'américanisme.
Regardez les chefs ou regardez le peuple vous ne constaterez, deux ans durant, nulle rupture de cette tradition. Woodrow Wilson est un Américain qui « colle son oreille à la terre » et qui traduit ce qu'il perçoit. Rien de plus américain, de plus normalement américain que ses prêches neutralistes. Devant le risque de guerre, devant la responsabilité d'y jeter son peuple, il connaît l'angoisse historique de Washington, de Jefferson, de Madison, de Lincoln. On s'est trompé en lui attribuant des sympathies allemandes. De sang anglais, il n'aime ni l'Allemagne, ni sa philosophie, ni ses moeurs. Ses ouvrages le classent « grand Américain », aussi méprisant que Théodore Roosevelt des médiocrités politiques. Il a, dès le début, pensé qu'une victoire allemande condamnerait les États-Unis à ce militarisme qu'il abhorre. En décembre 1915, il a dit à Brand Whitiock : « Je suis de cur avec les Alliés. Pas un homme propre, connaissant la situation et connaissant l'Allemagne, ne saurait sentir autrement. » George Washington aussi, tout en refusant d'intervenir, préférait la Révolution française aux monarchies coalisées. De même Woodrow Wilson sacrifie à son devoir public le jugement de sa conscience. Imposer la guerre à un peuple pacifique, jamais --- non plus qu'exposer aux contre-coups de cette guerre une unité nationale encore instable!
J'ai montré, tout au long de l'histoire américaine, la fragilité de l'idée nationale. De 1914 à 1917, l'esprit des hommes publics en est constamment obsédé. Après avoir professé son adhésion morale au droit des Alliés, Wilson ajoute « Mais cette vue m'est personnelle. Il y a une foule d'Américains qui ne la partagent pas. Dans l'Ouest moyen et dans l'Ouest, il y en a beaucoup qui n'ont pas d'opinion du tout. Je n'ai pas le droit d'imposer mon opinion au peuple et de le précipiter dans une guerre qu'il ne comprend pas. » Pas le droit? Et peut-être pas la force. Car le peuple est composite et divisé. Que feraient, au jour d'une prise de parti pour les Alliés, les Américains de souche germanique, hongroise, irlandaise, bulgare, turque, orientale? Wilson n'est pas seul à s'en alarmer.
De là se déduisent, trente et un mois durant, les discours officiels. Ni agir, ni choisir, ni conclure, voilà le devoir envers l'Amérique et envers l'humanité. C'est le vieux thème de Thomas Jefferson et qui fait penser au caidji du Bosphore : « Effendi, pour ne pas chavirer, il ne faut pas bouger ; il ne faut pas parler ; il ne faut pas même penser ». La neutralité ainsi conçue n'est plus simple expression de politique négative ; c'est une positive qualité de raison.
Aucune nation n'a le droit d'en juger une autre... La neutralité ne s'inspire ni de l'indifférence, ni de l'égoïsme, mais d'une sympathie pour l'humanité entière... La neutralité est une tâche plus belle que le combat(23).
Contre ce principe, les faits se brisent. L'Allemagne peut couler le Lusitania : il y a des gens « trop fiers pour se battre ». Elle peut affirmer son vouloir brutal d'impérialisme : l'Amérique n'a pas à scruter « les sources obscures de cette guerre ». En septembre 1916 comme en août 1914, l'affirmation se répète de la supérieure valeur morale de l'esprit de neutralité :
Nous avons été neutres, non seulement parce que c'était la tradition constante des États-Unis de demeurer à l'écart des affaires européennes, mais aussi pour servir l'humanité(24).
Encore au mois de décembre suivant, la dernière note du président énonce avec hauteur l'indifférence de l'Amérique aux buts de guerre des belligérants et trouve sa conclusion dans le discours du 2 janvier 1917 sur « la paix sans victoire ».
Il faut que la paix soit une paix sans victoire. La victoire signifierait la paix imposée au perdant, les conditions du vainqueur imposées au vaincu. Elle serait acceptée dans l'humiliation, par contrainte, au prix de sacrifices intolérables. Elle laisserait une morsure, un ressentiment, un souvenir amer. Une paix ainsi établie ne saurait durer(25).
Autour de la doctrine, les actes se coordonnent : négation opposée à tous avertissements ; refus prolongé de toute mesure de préparation militaire, qui pourrait donner à croire à quelque arrière-pensée ; notes équilibrées, qui demandent compte à l'Allemagne du blocus sous-marin, aux Alliés du blocus en surface. L'homme intime, tel que le révèlent propos et correspondance, est d'accord avec l'homme public. Septembre 1914 « Nous n'avons rien à faire avec cette guerre. Ses causes ne nous regardent point. » Août 1915 « Le peuple compte sur moi pour le préserver de la guerre. Notre entrée dans la guerre serait une calamité pour le monde. Car nous serions privés de toute influence désintéressée sur le règlement final »(26). Janvier 1917, moins d'un mois avant la rupture diplomatique : « Il n'y aura pas de guerre. Nous sommes la seule des grandes nations blanches encore en paix. Ce serait un crime contre la civilisation d'entrer dans la guerre. » Enfin à la dernière minute, au bord de la décision, après quatre nuits sans sommeil, le cri d'angoisse de la conscience presbytérienne : « Aurais-je pu l'éviter? Y avait-il autre chose à faire? »
Les réactions de cet homme sont-elles des réactions d'exception? Non. En 1914, quand Wilson a recommandé « le parfait équilibre, la droiture dans le jugement, la plus noble maîtrise de soi », c'est-à-dire l'intégrale neutralité des actes et des pensées, qu'a répondu celui de ses concitoyens, où la grande illusion européenne saluait l'interventionniste de la première heure? Ouvrez l'Outlook : c'est Théodore Roosevelt qui parle :
Je suis sûr que je traduirai vos sentiments en disant que nous devons d'abord agir en Américains que nous devons soutenir tout homme public qui s'emploiera de toutes ses forces à maintenir l'Amérique indemne de cette guerre.
Quinze jours passent et, le 16 septembre 1915, le président reçoit à Washington la mission belge de M. Carton de Wiart, envoyée par le roi Albert pour soumettre à la conscience américaine la juste plainte de son pays. Woodrow Wilson est courtois et amical, mais s'excuse de ne se point prononcer sur le droit violé. Le 23 septembre, nouvel article de Roosevelt dans l'Outlook, qui approuve la réserve officielle :
La sympathie que nous éprouvons pour la Belgique n'est pas incompatible avec la claire notion de cette vérité qu'il ne serait pas sage à nous de prononcer un seul mot officiel de protestation, à moins d'être décidés à rendre cette protestation effective ; or seul le devoir national le plus clair, le plus urgent justifierait l'abandon de notre règle de neutralité et de non-intervention.
Ceux-là même, dont j'ai dit la fervente sympathie pour les Alliés, sont au début, malgré l'attentat contre les Belges, d'accord avec le président et avec Théodore Roosevelt. C'est Walter H. Page écrivant le 28 août 1914 « Quel magnifique spectacle notre pays présente! Nous échappons au massacre. Nous échappons à la loi de brutalité. C'est nous qui aurons à régler l'issue. » Et, dans le même temps, Ch. W. Eliott, dans une lettre à Wilson, s'exprime ainsi « Votre discours sur les conditions d'une vraie neutralité est aussi admirable par le fond que par la forme ». Donc, au commencement de la guerre, --- commencement qui suffit à en fixer le caractère, --- point de dissonance les dirigeants américains sont neutres, fiers d'être neutres, résolus à rester neutres.
Entrons dans les deux Chambres où délibèrent les élus : à président neutre, Congrès plus neutre encore. Le Congrès, que cette guerre, ses causes et son but n'intéressent pas, n'est sensible qu'à la gêne imposée par elle au commerce américain. C'est de lui que vient l'incorrecte proposition de passer sous pavillon fédéral les bateaux allemands bloqués ; de lui les démarches incessantes contre le blocus anglais ; de lui les demandes d'embargo qui, acceptées par le président eussent condamné à mort les Alliés ; de lui la proposition d'interdire aux citoyens américains le passage sur les navires de commerce armés(27) ; de lui, en mars 1917, l'obstruction contre l'armement desdits navires ; de lui, de 1915 à 1917, la résistance aux mesures de préparation militaire, bien modestes pourtant, auxquelles le gouvernement a fini par se décider.
Il ressort de ce qui précède que cette unanimité neutraliste, loin de trahir un penchant pour les Alliés, s'est souvent orientée contre eux(28). Maintes fois la question s'est posée de savoir si la neutralité wilsonienne n'était pas trop favorable à l'Entente. De Berlin, James G. Gerard demandait si « une réelle neutralité ne devrait pas interdire les ventes faites aux Alliés ». Lisez les notes comminatoires qui partent de Washington. Elles sont plus nombreuses à l'adresse de la Grande-Bretagne qu'à l'adresse de l'Allemagne. Chaque jour les lawyers du Département d'État aiguisent leurs arguments contre l'Amirauté britannique. La déclaration de Londres, les saisies, les visites, le coton, le cuivre, le charbon de soute, les listes noires fournissent la matière d'un réquisitoire quotidien. Chaque bateau arrêté provoque autant de protestations que le Lusitania coulé. Dans plus de cent dépêches, Walter H. Page se plaint qu'on traite l'Angleterre en accusée « Vos notes ne sont mêmes pas polies. On dirait, non des Américains parlant à des Anglais, mais des Hottentots interpellant des habitants des îles Fidji (29). » Le nerveux représentant de la Grande-Bretagne, Sir Cecil Spring Rice, éclate en reproches contre une politique, qui permet l'assassinat des passagers et ne s'inquiète que des cargaisons. Dans les cinémas de Londres, on siffle le président(30).
Les milieux gouvernementaux de Washington ne cachent plus leur irritation. L'honnête et charmant Frank Lane, ministre de l'Intérieur, écrit en mai 1915 : « Les Anglais ne se conduisent pas bien... La sympathie de la plus grande partie du pays est avec eux. Leur succès dépend de la continuation de notre neutralité et cependant ils nous refusent les droits qui s'y attachent... Nous autres, fils d'Écossais, nous bouillons de la stupide façon dont agit l'Angleterre. » En 1916, Wilson prononce « Ma patience est à bout des deux côtés. Je sommerai l'Allemagne d'arrêter les torpillages. Mais j'interdirai les prêts aux Alliés et je restreindrai les exportations. » Et à Page, qui défend le cabinet de Londres, il répond : « Tout le monde en a assez de l'arbitraire anglais ». Quelques semaines plus tard, en novembre, le Federal Reserve Board, interprète de la volonté officielle, invite les banques à ne plus consentir d'emprunts aux belligérants or les seuls emprunts en discussion sont un emprunt français chez Kuhn Loeb, un emprunt anglais chez Morgan. Si cette consigne est maintenue, ce sera, à quelques mois d'échéance, la défaite des Alliés, désormais incapables d'armer leurs soldats et de nourrir leur population.
Le peuple, lui aussi, est neutre, neutre jusqu'aux moelles et il a ses raisons pour cela, comme ses chefs ont les leurs. Non seulement l'habitude de ne pas s'intéresser à des choses lointaines, qui ne le touchent point ; mais aussi l'ignorance où il en est et son incapacité de les juger. Dans le tumulte européen, qui croire? Des journaux parlent des crimes allemands. D'autres les nient. Qui dit vrai? Ceux-ci dénoncent l'impérialisme allemand ; mais ceux-là l'impérialisme anglais. Le Lusitania sombre avec des innocents ; mais la presse germanophile affirme que, couvert par eux, le paquebot portait à l'Angleterre des canons et des explosifs. On se souvient de l'explosion du Maine, qui, à tort imputée à l'Espagne, a déchaîné la guerre et l'on redoute une récidive d'erreur. Pour qui n'a point hâte de conclure, quelle occasion! Conclure à quoi d'ailleurs? A l'intervention, à la mobilisation, à la conscription, à tout ce que l'Américain, dès l'enfance, a appris à reprocher à l'Europe et à répudier pour lui-même. La polémique diplomatique sur le blocus et sur les sous-marins irrite les nerfs. Mais au total, comme l'observe House en juin 1915, si la grosse majorité du pays souhaite que Wilson soit ferme avec l'Allemagne, elle veut qu'il évite la guerre(31). Voici d'ailleurs, après l'analyse, qui explique, le fait, qui tranche : je veux dire l'élection présidentielle du 12 novembre 1916, par laquelle la décision est placée dans les mains du juge populaire. Le verrons-nous, en cette heure solennelle, se séparer en deux blocs, un pour la neutralité, un pour la guerre? Non. D'un côté le candidat démocrate, Woodrow Wilson, que son parti salue du cri : « Il nous a tenus hors de la guerre ». De l'autre, le candidat républicain, Charles Evans Hughes, qui s'affirme l'homme de la paix et accuse son concurrent de mener l'Amérique à la guerre. Entre les deux, Théodore Roosevelt, d'abord candidat progressiste, qui décline la candidature et lance un appel en faveur de Hughes, où, sur l'éventuelle intervention des États-Unis dans le conflit, pas un mot n'est prononcé.
J'ouvre la « plate-forme » démocrate. Le seul passage sur la guerre est celui-ci :
L'administration démocrate, au travers de la présente guerre, a suivi avec scrupule et avec succès le vieux chemin de la neutralité.
J'ouvre la « plate-forme » républicaine : elle est plus pacifiste encore :
Nous désirons la paix, la paix de la justice et du droit. Nous avons foi dans le maintien d'une droite et honnête neutralité entre les belligérants. Nous pensons qu'une politique étrangère consistante et courageuse est la meilleure et même la seule façon de préserver notre paix... Pour maintenir notre paix, le pays doit avoir une défense nationale, non seulement adéquate, mais pleine et complète.
Dès avant cette profession de foi collective d'abstention, Charles Evans Hughes, dans son discours d'acceptation, s'était proclamé résolu à ne chercher que le maintien de la paix, c'est-à-dire de la neutralité :
C'est une grande erreur de dire que la résolution dans la protection des droits américains pourrait conduire à la guerre... Au contraire cette méthode est la meilleure garantie de la paix... Le seul danger de guerre a résidé dans la faiblesse de l'Administration... Nous sommes un peuple qui aime la paix. Nous devons être assez forts pour sauvegarder la paix.
Le sénateur Harding dit de son côté, au nom du parti : « La justice nous trace notre route par le sage canal de la neutralité ». Et Théodore Roosevelt, quels que soient ses sentiments privés, ne recommande, sous aucune forme, directe ou indirecte, dans son désistement du 22 juin 1916, l'entrée des États-Unis dans la guerre. Il se borne à regretter qu'on n'ait pas « protesté » diplomatiquement contre l'invasion de la Belgique.
La partie ne se joue donc pas, comme à tort l'a cru l'Europe, entre les partisans démocrates de la non-intervention et les partisans républicains de l'intervention(32). Elle se joue entre deux candidats, qui se livrent à une surenchère de neutralité. Le grand débat, que l'Europe a imaginé, n'a pas eu lieu. On n'a pas vu s'opposer l'un à l'autre le candidat de la neutralité et celui de la guerre. Les deux partis ne se sont recommandés l'un et l'autre que de la première. Leur divergence a porté sur la meilleure façon de la conserver. Les concurrents ne se sont pas expliqués sur l'essentiel. J'ai sous les yeux un cartoon du temps, qui montre un démocrate posant à Charles Evans Hughes la question : « Auriez-vous déclaré la guerre après l'invasion de la Belgique? Auriez-vous déclaré la guerre après le Lusitania? » Et la légende répond : « Hughes a toussé ». Aucun des dix-huit millions d'électeurs, qui ont voté soit pour Wilson, soit pour Hughes, n'a donc eu à voter pour la guerre. Aux uns comme aux autres, une seule promesse : la continuation de la paix. Des uns comme des autres, une seule réponse : un plébiscite en faveur de cette continuation.
J'ajoute que cette décision même et le drame à quoi elle se réfère n'ont occupé dans la campagne qu'une place tout à fait secondaire. Notre orgueilleuse Europe, inguérissablement accoutumée à voir en soi le centre du monde, a cru que le peuple américain avait prononcé sur elle rien de plus faux. Le problème de la neutralité n'a joué, dans le débat, qu'un rôle insignifiant. Quelques lignes sur les trois cents pages du Campaign book républicain ; quelques pages dans le Campaign book démocrate, voilà sa part. La seule question extérieure, qui ait été, avec ampleur, traitée dans l'un et dans l'autre de ces deux documents, est l'affaire du Mexique et le débarquement à Vera-Cruz de juillet 1914. Le devoir de l'Amérique en face de la guerre européenne n'a été que subsidiairement examiné et cet examen s'est perdu dans le flot des affaires intérieures. Non seulement les deux partis ont professé sur le but à atteindre une opinion identique. Mais tous deux ont laissé à l'arrière-plan le redoutable cas de conscience, dont l'ignorance européenne les supposait obsédés.
Faut-il insister? La légende d'une Amérique révoltée contre l'abstention imposée par son gouvernement ou même d'une Amérique divisée profondément par le problème de la guerre ne résiste pas à l'exposé des faits. Par tradition, par intérêt, par instinct, le peuple, as a whole, a voulu rester neutre. Le 12 novembre 1916, il a réparti ses suffrages entre deux hommes qui, l'un et l'autre, juraient de le tenir hors de la guerre. A l'exception de deux minorités, dont l'une souhaitait le succès de l'Allemagne, l'autre le succès des Alliés, le peuple n'a ni voulu, ni prévu la grande décision du 2 avril 1917. Pendant plus de deux années, il a, comme son gouvernement, cru qu'il échapperait à la guerre. Il a tout fait pour y échapper.
Cette guerre pourtant l'Amérique y est entrée. Elle a fait ce qu'elle ne voulait point faire et, au bout de quelques mois, elle l'a fait passionnément. Contradiction? Les contradictions, pour les peuples comme pour les individus, sont la trame de la vie. Il est advenu qu'un jour les États-Unis, citoyens et président, ont reconnu l'impossibilité de conformer l'événement à leur voeu et, ce jour-là, c'est leur voeu qu'ils ont incliné devant l'événement. Rien de plus à retenir de tant de commentaires, qui ont obscurci ce changement de front.
Jusqu'à la minute dernière, la neutralité était restée le but. Mais, depuis l'automne de 1916, il éclatait aux yeux qu'elle devenait impraticable. Elle reposait sur le jeu continu des notes diplomatiques, qui n'a jamais rien résolu. Après plus de deux ans de ce jeu, Maison Blanche et Département d'État se trouvaient dans une impasse. Des succès d'apparence avaient été obtenus ; des concessions, plus ou moins substantielles et plus ou moins durables, arrachées tantôt à l'Angleterre et tantôt à l'Allemagne. Toujours la nécessité de guerre --- nécessité de vie ou de mort, disait avec raison Walter H. Page --- avait remis les belligérants dans leur ligne initiale : blocus contre blocus et canon contre torpille. En janvier 1917, c'était, des deux côtés, le maximum d'intransigeance pour le maximum d'efficacité. L'Amirauté anglaise entendait ne plus rien laisser passer. L'Amirauté allemande ordonnait de tout couler. L'instable équilibre de la diplomatie américaine arrivait au point de chute.
House, qui, depuis 1915, pensait que, si la guerre continuait, son pays serait forcé d'y entrer, avait vainement essayé de faire admettre aux belligérants le refus américain de « distinguer entre les violations de la loi internationale ». Ni Londres, ni Berlin n'admettaient cette égalité supposée. Et si l'on prétendait les contraindre à l'admettre, c'était des deux parts la rupture. Rompre avec tout le monde pour avoir voulu ne rompre avec personne, voilà la conclusion paradoxale, à laquelle aboutissait la diplomatie wilsonienne. Pour rester d'accord avec elle-même, il lui eût fallu déclarer deux guerres au lieu d'une. Robert Lansing le constatait le 23 décembre 1916 en disant aux journalistes : « De plus en plus nos droits sont méconnus et lésés par les belligérants des deux côtés. De plus en plus, nous sommes au bord de la guerre. » Quelle guerre? C'était désormais toute la question. Sous peine d'avoir deux adversaires, force était de s'en choisir un. La neutralité proclamait sa faillite.
La médiation pareillement : or, à défaut de la neutralité maintenue, la paix imposée aux belligérants était l'unique moyen de tenir l'Amérique hors de la guerre. Dès le principe, on avait pensé à ce rôle tenu par Roosevelt dans la guerre russe-japonaise. Cela commença, en août 1914, par les conversations Bernstorff-Oscar Strauss. Cela continua jusqu'à la fin de 1916 par les voyages du colonel House et les notes du président. L'effort se rattachait à l'enquête préparatoire sur l'organisation de la paix menée par House à la veille de la guerre. A la fin de 1914, ce dernier écrivait à Walter H. Page : « Il y a dans le pays une croissante impatience. Le président voudrait que les négociations de paix commençassent le plus tôt possible. » Pendant les premiers mois de 1915 et les premiers mois de 1916, le confident du président multiplia eu Europe les coups de sonde. Après des conversations sur la liberté des mers, qu'interrompit la destruction du Lusitania, un long entretien s'engagea sur l'hypothèse d'une conférence, d'où les États-Unis, en cas d'échec imputable à l'Allemagne, fussent sortis belligérants. La seconde tentative avorta comme la première(33). La circulaire, par laquelle le président demanda ensuite communication des buts de guerre, n'obtint pas un meilleur succès.
Il n'en pouvait être autrement et la force des choses condamnait la médiation autant que la neutralité. Elle la condamnait d'abord, parce que le jeu américain, préoccupé du résultat plus que des moyens et de la conclusion de la paix plus que de ses conditions, ne pouvait inspirer aux Alliés qu'une confiance conditionnelle. Elle la condamnait aussi, parce que le profit même du marché proposé, c'est-à-dire l'entrée en guerre des États-Unis, ne leur était présenté que sous forme hypothétique. En marge de la note, où se dessinait le projet de conférence, le président avait ajouté à la phrase sur l'intervention américaine le mot « probablement » deux fois répété. Aucun des gouvernements de l'Entente ne pouvait s'engager sur ce terrain fuyant. Parce qu'il avait introduit dans son projet de médiation une suprême réserve en faveur d'une neutralité désormais périmée, Woodrow Wilson avait tué la médiation, de même qu'il avait, par ses notes sur le blocus, tué la neutralité. Beaucoup à Londres et à Paris l'accusaient de tendances pro-allemandes. II était simplement dans la logique de sa volonté d'abstention. Mais les faits plus forts que lui le contraignaient à choisir. Pour des raisons d'intérêt, pour des raisons de sécurité, pour des raisons psychologiques, ce choix en 1917 ne pouvait plus faire doute.
La guerre avait d'abord opposé à l'intérêt des Alliés celui de l'économie américaine. Le premier effet du trouble européen avait été de priver les États-Unis de l'énorme clientèle des Empires centraux. Des crises répétées s'en étaient suivies, les titres tombant de plusieurs points, le cuivre baissant de 16 à 12, le fer de 17 à 14, le pétrole de 13 à 11. Dans une seconde période, le marché s'était assuré deux débouchés vente directe aux pays de l'Entente ; vente indirecte aux Empires centraux par l'intermédiaire des ports neutres ; et les exportations s'étaient redressées. Dans une troisième phase, le blocus britannique avait restreint le trafic avec les neutres. Mais le volume croissant des besoins alliés avait assuré aux Américains des possibilités à peu près indéfinies. Les prix s'étaient relevés. Les profits avaient décuplé. Les Alliés étaient devenus l'acheteur unique. Grâce aux emprunts négociés par eux avec les banques de New-York, l'or de l'Europe s'entassait dans les caisses d'outre-mer.
Dès lors, qu'on le voulût ou non, la victoire de l'Entente devenait nécessaire au nouveau monde. Les flottements de la politique wilsonienne précisaient cette nécessité. La note du Federal Reserve Board portant interdiction de prêts nouveaux aux belligérants compromettait, autant que le sort des Alliés, celui des créances américaines. Venue trop tard ou trop tôt, elle mettait en égal péril les acheteurs et les vendeurs, les emprunteurs et les prêteurs. Si, désormais privés de ressources, les Alliés perdaient la guerre, comment se règleraient leurs dettes et que vaudrait leur signature? La politique balancée du président, autorisant les ventes et arrêtant les emprunts, agissait contre la neutralité pour la rupture et contre l'Allemagne pour les Alliés. Entre ceux-ci et le marché américain, elle resserrait la communauté de l'intérêt.
L'Allemagne, de son côté, sous l'empire des objectifs de guerre, ajoutait contre elle-même à ce motif d'intérêt un motif de sécurité. Par sa faute, l'Amérique, qui n'avait rien négligé pour se placer loin de la bataille, s'en voyait rapprochée. Aucun des grands drames de la mer, que discutaient les notes présidentielles, n'avait donné aux terriens de l'Ouest et de l'Ouest moyen l'impression de cette menace directe. Pour pacifique qu'elle fût, la visite du sous-marin Deutschland à Norfolk avait éveillé plus d'émotion. Cette émotion s'accentua, quand, sous deux formes successives, on vit l'Allemagne s'attaquer au sol même des États-Unis. Ce fut d'abord la série d'attentats organisés par les agents de l'ambassade d'Allemagne dans les ports, dans les usines, sur les voies de communication. Ce fut ensuite le télégramme, par lequel le Gouvernement allemand offrait au Mexique, pour prix de son appui, 1.300.000 kilomètres carrés de terre américaine(34). En quelques mots confiés au câble et déchiffrés par la police anglaise, le ministre Zimmerman venait de faire ce que n'avaient point fait cent quarante ans d'histoire : donner aux États-Unis le sens de la frontière.
Mieux encore : il imposait du même coup au président Wilson le sens de l'action. A voir les protestations se suivre, se ressembler et demeurer sans effet, le Gouvernement impérial avait fini par croire que jamais les actes ne répondraient aux mots. Spéculant sur la déformation professionnelle d'un intellectuel aux prises avec la vie, il n'avait pas prévu qu'un jour viendrait où de la succession des mots les actes finiraient par sortir. Il avait observé qu'à trop durer la controverse avait cessé d'intéresser le public. Mais il avait méconnu qu'il y avait an moins un homme pour qui cette controverse gardait sa pleine valeur et que cet homme, c'était Woodrow Wilson. En reculant pied à pied jusqu'aux limites du champ, celui-ci, qu'il l'eût ou non prévu, s'était fixé à lui-même la ligne au delà, de laquelle il ne pourrait plus rompre. L'annonce de la guerre sous-marine sans merci, la répudiation des engagements écrits de l'année précédente, la manoeuvre mexicaine ne lui laissaient plus le choix. Enfermé par l'Allemagne dans sa dialectique, prisonnier de ses menaces sous condition, Wilson était contraint de briser au lieu de parler. L'Allemagne lui avait passé la double boucle, fourni les motifs de l'arrêt qui la frappait.
Échec de la neutralité, échec de la médiation, c'était la guerre. Sous la triple action de l'intérêt, de la prudence et de la logique, c'était la guerre contre l'Allemagne. Ces causes ne produiront que lentement leur effet sur le hautain interprète de la neutralité intégrale. Pourtant, dès 1915, il admet des hypothèses, qu'il avait refusé d'abord de considérer : « Je serais bien honteux, dit-il, si, depuis quatorze mois, je n'avais rien appris ». En janvier 1916, il commence sa tournée d'exhortation militaire :
II faut préparer pleinement la nation à prendre soin de sa propre sécurité... Il y a quelque chose de plus précieux encore que la paix : ce sont les principes sur lesquels est fondée notre vie politique. A tout moment le peuple américain est prêt à combattre pour les défendre... Il pourra venir une heure où je ne serai pas capable de préserver à la fois la paix et l'honneur des États-Unis.
Puis, nouveau pas en avant, c'est la campagne présidentielle, où il prend --- et où, des deux candidats, il est seul à prendre --- l'offensive contre « ces Américains à trait d'union, qui témoignent plus de loyalisme à une puissance étrangère qu'aux États-Unis et qui versent le poison de la félonie dans les artères de la vie nationale ». A l'un d'eux il écrit « Si vous votiez pour moi, j'en rougirais. Comme j'ai le privilège de ne point connaître vos pareils, vous pouvez le leur faire savoir. » Rester neutre, il le veut toujours. Mais il n'est plus sûr de le pouvoir. II confesse : « Mon grand problème est de savoir à quel moment la patience cesse d'être une vertu ». Les coups précipités de la provocation allemande déterminent, dans un drame suprême de sa conscience, la résolution. Il rompt les relations diplomatiques. Il demande au Congrès l'armement des navires de commerce. Il proclame l'état de guerre.
D'autres, avant lui, avaient passé par là et cette conversion déchirée de scrupules est classique dans l'histoire américaine. Lisez la correspondance de Thomas Jefferson et de James Madison en 1812 : vous y trouverez mêmes questions, mêmes réponses que dans celle de Woodrow Wilson avec Edward Mandell House en 1916. Changez les dates ; changez les noms : situations et sentiments sont identiques et Wilson, à la veille de prendre parti, est en droit de remarquer qu'à cent cinq ans de distance, la guerre va commencer pour lui de la même façon que pour son ancien de Princeton. On dirait d'une loi singulière, qui veut que toutes les guerres éclatent sous des présidents pacifistes ; que les exigences de la politique extérieure contredisent les principes des doctrines intérieures. Après Jefferson, qui manque aux siens en achetant la Louisiane ; après Madison, qui donne la guerre comme conclusion à seize ans de jeffersonisme intégral, c'est le démocrate Wilson qui devient the happy warrior et jette son pays dans le conflit, dont il avait juré de le tenir écarté.
Voilà la courbe de l'homme : quelle sera celle du peuple? Et comment ces cent millions de neutres vont-ils accepter le recours aux armes et à la conscription? L'acceptation est totale et ceci encore s'explique moins par les contingences que par le caractère du peuple américain. Sans doute les raisons mêmes, qui ont déterminé le président, n'ont pas été sans toucher nombre de citoyens : l'Ouest moyen notamment a souffert de l'impossibilité d'exporter qui a suivi la rupture diplomatique et le Sud s'est alarmé de la menace mexicaine. Mais surtout la masse a cédé une fois de plus à son amour du coude à coude, à sa passion de l'unanimité et cette unanimité a été d'autant plus prompte que l'on revenait de plus loin. Dans la mesure où, pendant tant de mois, ce peuple s'était senti d'accord avec son chef pour éviter la guerre, il a conclu que la guerre déclarée par ce chef était inévitable. Wilson a été suivi non par entraînement, mais par raison. Homme de cabinet, trop distant pour être populaire, il n'a pas remué les foules. Mais, en raison des lenteurs que beaucoup lui avaient reprochées, on a fait confiance à sa décision. Son crédit pour l'action s'est trouvé d'autant plus haut que sa capacité d'agir avait été plus discutée.
Deux causes secondes, qui se lient à la précédente, ont hâté le revirement. D'abord la petite minorité jusqu'alors privée d'influence politique, qui depuis 1914 besognait pour les Alliés, a été soudain transformée en. conductrice morale de la nation en armes. Ce qui hier faisait sa faiblesse fait désormais sa force. Les volontaires deviennent l'avant-garde de l'armée qui se prépare. Les groupements d'aide agissent en centres légaux d'attraction, qu'appuie le concours inattendu de l'autorité gouvernementale. Ils sont les multiplicateurs du sentiment neuf qui s'éveille. Pour la même raison, la minorité pro-allemande de la veille va jouer le rôle de pôle répulsif. L'immense majorité des Germano-Américains est par là conduite à prodiguer les preuves d'un loyalisme, qui bientôt s'affirmera sous le feu. Les réfractaires, dont le nombre est infime, se savent exposés à la rigueur des lois. C'est un double déplacement d'influence, qui résulte automatiquement de la déclaration de guerre.
Ainsi, sauf de rares exceptions, qui ne peuvent ni se compter, ni se peser., c'est un peuple uni qui, du jour au lendemain, est debout pour la lutte. Les lacunes de la politique wilsonienne ; l'impréparation militaire, qui lui a été justement reprochée et dont on mesure trop tard les conséquences, favorisent cette unité de même avait agi en. 1914 l'aventureux recul de notre couverture à 10 kilomètres de la frontière. Le bloc est cristallisé. Ford ferme son bureau pacifiste de La Haye. La foule se rue vers l'objectif, dont elle s'éloignait depuis deux ans. Des ministres demandent à démissionner et à s'engager. La cohésion nationale se trouve consolidée par la secousse même qui aurait pu la briser. Nul ne conteste plus la formule de Wilson « Agissons, en toute matière d'intérêt général, comme une nation qui a un caractère national à défendre ». Les cinq mots « the world safe for democracy », merveilleusement adaptés aux exigences idéalistes de l'énergie américaine, donnent un drapeau à la nation. Pour quelques mois, le chef est assuré d'une unanimité, dont la joie avait été refusée à ses plus illustres prédécesseurs.
Dans le camp des Alliés., --- des Alliés, qui, pendant deux années, n'avaient pu mener leur guerre que grâce à leurs achats aux Etats-Unis. mais qui, depuis novembre, se sentaient menacés de mort par l'impossibilité d'emprunter, --- la France est le choryphée de la ferveur américaine et voit se réveiller, en son honneur, les souvenirs historiques si longtemps inopérants. Au jour de la déclaration de guerre, l'ambassade d'Angleterre à Washington est courtoisement priée de ne pas arborer son drapeau par crainte de quelque incident d'origine irlandaise. Au contraire, notre République, bien servie par son représentant J. J. Jusserand, récolte une moisson d'amour. Le maréchal Joffre est salué d'une frénétique acclamation. Les sociétés d'amitié française connaissent l'honneur après la peine. L'équipe, qui, depuis six mois, rêvait de venir sur notre front préparer la reconstruction de la paix, s'établit entre Oise et Aisne, dans la région chargée d'histoire où frémit le passé français et que viennent d'évacuer les Allemands. L'Amérique tout entière est en guerre.
L'Amérique est en guerre. Mais pour quelle guerre? Alliance? Dès le premier jour, elle a marqué qu'elle ne serait pas une alliée ; qu'elle n'agirait que comme associée ; qu'elle ne ferait pas siens les buts des autres ; qu'elle aurait ses buts à elle et ne s'en laisserait point distraire. C'est sa guerre qu'elle déclare, et non celle des Alliés « Nous n'allons tout de même pas, disaient quelques mois plus tôt House et Walter Lippman, nous mêler de l'avenir de l'Alsace-Lorraine ou de celui de Constantinople ». Cet état d'esprit n'a pas changé. Au plein de l'enthousiasme militaire, il reste, à l'égard de l'Europe, de la défiance politique. Croisade alors? Beaucoup l'ont cru de bonne foi. Mais les faits défendent d'y souscrire : car ce n'est pas en avril 1917, c'est en août 1914 qu'aurait commencé une telle croisade. Non : la guerre qu'a déclarée Wilson, sera une guerre américaine, --- américaine par ses raisons, américaine par son esprit, qui n'est ni celui d'Alan Seeger, ni celui d'Abraham Piatt Andrew, un esprit strictement national, qui, pour faire écho à l'égoïsme sacré de Salandra, n'en mérite pas moins, et pour les mêmes raisons, le respect de notre pays.
Désormais, l'Amérique et la France sont attelées à la même tâche. Il s'agit de savoir ce que vaudra l'attelage et quelle étape il fournira. Pendant plus de deux années, on avait sous-estimé les forces qui tendaient à le former. N'allait-on point, dans l'allégresse de cette formation, sous-estimer celles qui travaillaient à le rompre?