CHAPITRE II

DEUX MILLE ANS DE VIE FRANÇAISE

 

I

DURER ET SOUFFRIR

De 1917 à 1918, les États-Unis et la France ont fait la guerre ensemble. De 1917 à 1924, sur 70.000 hectares de terre française, les États-Unis et la France ont entrepris, développé et maintenu un effort sans précédent de travail social. Cet effort s'est dépensé sur un sol où avait coulé le sang des armées associées, dans un morceau de Soissonnais et de Laonnois, la plus française des terres françaises. la plus chargée d'histoire, la plus saturée de tradition, la plus impénétrable à l'instinct américain. Pour éclairer d'un cas concret l'analyse des contrastes, regardons cette terre et revivons sa vie, telle que l'ont dessinée la géographie et l'histoire.

Nous sommes entre Oise et Aisne, dans la zone de convergence des routes qui, de l'Est et du Nord, mènent à Paris. C'est le carrefour de trois provinces Ile-de--France, Picardie, Champagne. Au nord et au sud, les deux rivières ont percé d'est en ouest de larges trouées. Entre elles, leurs affluents ont creusé des vallées perpendiculaires à leurs cours. En se rejoignant dans ce triangle, les provinces-mères ont donné naissance à deux « pays », dont l'originalité, avec Laon et Soissons pour centres, a résisté à la pression du milieu. Originalité physique d'abord, qui s'oppose aux lignes générales des grands blocs provinciaux de Picardie, d'Ile-de-France et de Champagne. Originalité morale aussi, fruit d'un ensemble d'événements sans égal dans les annales françaises. De cette physionomie la géologie fournit la base. La région de Laon et celle de Soissons, dans l'énorme affleurement crayeux qui les environne, est une zone de transition, où la craie, plongeant en profondeur, est séparée du sol par une masse de calcaire marin, que les cours d'eau découpent en plateaux massifs. Relief, végétation, hydrographie, couleur en sont influencés. Tantôt le calcaire apparaît en surface et ce sont, jaillissant des sables et des grès, les charmes, les hêtres, les bouleaux, qu'on appelait jadis forêt de Voas et qu'on nomme aujourd'hui, l'homme ayant mordu sur le bois, forêt de Coucy, forêt de Saint-Gobain, forêt d'Ourscamp, bois de Thiescourt, bois de la Cave, bois de Bouvresse, bois de Besmé, forêt de Compiègne. Tantôt sables et grès font place à ce limon, qui, après s'être étalé dans les terres noires de Russie, traverse l'Allemagne du Nord, s'épanouit dans la Campine belge et triomphe en Picardie.

C'est alors la terre d'élection de la culture. Sur ces plateaux, que leur altitude protège contre l'inondation et la nature de leur sol contre la forêt, est né le labourage français. Rien n'y arrête le regard, ni le sillon. La charrue, à ses débuts, n'y connut point d'obstacles. Voilà vingt siècles ou presque que le Soissonnais et le Laonnois donnent le seigle, l'orge, le blé, la betterave. La plate-forme produit ; mais on y vit mal. Car l'eau est à une profondeur moyenne de 80 mètres. Les noms des villages, qui s'y sont risqués, Chavigny-le-Sec, Berzy-le-Sec, témoignent de cette difficulté séculaire. Nous sommes dans l'empire du blé. Grâce à la force de ses racines, l'épi s'accommode de la sécheresse, qui met l'homme en fuite. Sur cette table plane, on laboure, on sème, on récolte. Sauf de rares exceptions, on n'habite point.

L'aire de peuplement est au voisinage de l'eau, qui filtre à flanc des coteaux et coule dans les vallées. Ainsi les villages forment une couronne aux plateaux selon le dessin tracé par les ruisseaux, que nourrit jusqu'à l'excès le suintement des pentes argileuses. Au sud de Laon, comme aux entours d'Anizy et de Vauxaillon, des marais s'assoupissent. En contraste avec la nudité grise des hauteurs, cette humidité favorise une resplendissante floraison d'arbres, d'herbes, de vergers et de pacages. Le soleil aidant, une grande diversité de culture égaye les côtes. Le Laonnois et ses vignerons, le Soissonnais et ses maraîchers entourent d'un cercle de verdure les villages serrés à mi-hauteur ou accroupis dans les fonds.

Depuis plus de deux mille ans, des hommes vivent sur ce sol, aux mêmes lieux. L'ancienneté et la continuité des sociétés humaines, privilège et charge de la France, s'affirment ici de façon impérieuse. Nulle part la personnalité géographique ne s'est plus tôt et plus fermement dégagée. D'abord des bourgades gauloises souterraines. Laon fut une ville de cavernes. Les noms propres, témoins, disait Leibniz, des civilisations disparues, racontent, dans la vallée de l'Oise et dans la vallée de l'Aisne, cette invisible histoire. Creuttes, Crouttes, Crouy, Craone en sont les interprètes. Pommiers, Saint-Thomas, Pasly, Morsain avec sa Pierre trouée, Vauxrésis avec sa Pierre noble, Billy-sur-Aisne avec sa Pierre qui tourne à minuit, le bois de Pargny avec son menhir, Pinon avec ses allées celtiques, les sépultures et les médailles retrouvées dans maints villages évoquent une civilisation assez vivace déjà pour essaimer. Divitiac, roi des Suessons, fut le premier conquérant de l'Angleterre.

Rome parait. Trente-huit voies se croisent et rayonnent en ce pays. Capitale militaire et administrative, Soissons resplendit de l'harmonie latine. Des places aux nobles lignes, de larges rues, des maisons qui marient à la rougeur des tuiles l'éclatante pierre blanche des carrières locales, les péristyles des palais, l'opulence des thermes, des amphithéâtres, des établissements impériaux, des fabriques d'armes et de monnaies, des arsenaux et des greniers publics confèrent à Augusta Suessonium, dès le temps des premiers Césars, figure de métropole. Autour d'elle, villas rurales et métairies annoncent nos modernes villages. Vallisbona deviendra Vauxbuin; Vallisserena, Valsery; Croviacum, Crouy; Muciacum, Missy; Codiciacum, Coucy; Luliacum, Leuilly; Cotiola, Coyolles; Cuiciacum in alto, Cuisy-en-Almont; Cariciacum, Quierzy; Valliacum, Vailly. Un fonctionnaire gallo-romain, Jovin, ayant construit Juviniacum, Clovis y gagnera la bataille de 486 et, maintenant, c'est Juvigny.

Dès ce moment, s'organise une vie sociale, dont les traits demeurent sous nos yeux. La ferme (curtis) va s'élargir en villages, dont la terminaison --- Blérancourt, Audignicourt, Bichancourt --- rappellera l'origine. Si des hommes libres s'y groupent, ce sera un vicus et voilà Vic-sur-Aisne. L'unité de culture s'exprimera dans le pays (pagus), qui groupera les villages voisins; l'unité d'échanges en cités (civitates), d'où sortiront villes et provinces. Dès le IIIe siècle, l'unité morale, oeuvre de l'Église, se superposera aux deux autres par les paroisses et les diocèses. Au siècle suivant, la région sera définitivement constituée. Des hommes y travaillent la terre; à mi-côte, la villa du maitre; autour d'elle, le sillon ou la forêt. Plus tard, le château fort, symbole de protection en même temps que d'oppression, sera substitué par le malheur des temps à la simple levée de terre, qui suffisait, sous l'ordre romain, à affirmer la propriété. Plus tard encore, la monarchie abattra les châteaux. Plus près de nous, la Révolution dispersera les biens nationaux. Ni l'aspect du sol, ni les conditions essentielles de la vie n'en seront modifiés.

Sociétés étroitement locales, où, pendant des siècles, on a, suivant le même rythme, vécu, travaillé, souffert, pensé, prié, espéré. Deux centres : l'Église et la Commune. Gageons qu'eu notre XXe siècle un contemporain de Louis le Gros n'y serait que peu dépaysé. Les maisons se ressemblent toutes et toujours se sont ressemblées. Des fermes, ou plus grandes ou plus petites, mais du même modèle; bâtiments en carré; grange à l'extérieur; maison au fond; jardin autour. De la pierre, et non du torchis, comme en Picardie et en Champagne car la pierre est partout et s'est dépensée, depuis le Xe siècle, avec une magnifique prodigalité. Sauf à Laon et à Soissons, ces maisons de pierre n'abritent que des cultivateurs. La terre a été de tout temps la raison d'être de tous, serfs qui la cultivaient, nobles qui la possédaient, robins qui vivaient des transactions dont elle était l'objet. La terre! Lien commun des ruraux et des citadins. La terre! Source unique d'avoir et d'action. La terre! Enjeu sacré de plus de quinze siècles de souffrance.

Car voici le second trait : produire d'abord, souffrir ensuite. Cette terre n'aspirait qu'à faire pousser du blé. Mais parce qu'elle était une route, son blé a poussé dans le sang. Depuis deux mille ans, toutes les invasions l'ont violée. De Clovis à Ludendorff, c'est par ces champs que sont venus, du Nord et de l'Est, les conquérants, qui convoitaient l'opulence du bassin parisien. Au jour du choc, le Laonnois et le Soissonnais seront toujours au centre des coups. Car Laon et sa montagne, Saint-Gobain et son massif boisé, Coucy et son Chemin des Dames sont les verrous placés par la nature sur ces portes de l'Oise, de l'Aisne, de l'Ailette, de Vauxaillon et de Juvincourt, qui ouvrent l'accès de Paris. Pour les briser, saisir l'entrée maîtresse de l'isthme français, point donc de sacrifices trop chers. Parce que ce pays est situé là où il est; parce qu'il est le seuil du pays romain face au germanisme, il sera, pour vingt siècles, une vivante frontière et martyr par destination.

L'étroit quadrilatère compris entre Laon, Chauny, Villers-Cotterets et Soissons, moins de un dixième du territoire français, a subi, depuis César, près de deux cents sièges et batailles rangées, à quoi s'ajoutent les menus combats et les dévastations chroniques, dont le détail échappe à l'histoire. Laon, sur sa butte, a été assiégé quarante-deux fois, onze fois en vingt-sept ans de 922 à 991; cinq fois en dix-sept ans de 1412 à 1429. Parmi les assiégeants, tantôt heureux et tantôt malheureux, les Kymris, les Vandales, les Huns, les Francs, les Burgondes, les Normands, les rois mérovingiens, carolingiens, capétiens, les maires du palais de Neustrie et d'Austrasie, les ducs de France et les ducs de Lorraine, les Plantagenets, les Bourbons, les Armagnacs, les Bourguignons, les Impériaux, Napoléon, les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, les Allemands. On dirait d'une vieille falaise que la vague s'obstine à battre.

Descendons dans le cirque où Soissons s'étale trente-deux sièges et grandes batailles s'y sont déroulés avec la même fréquence. On en compte six en quatre-vingt-seize ans de 883 à 979; huit en vingt-deux ans de 1414 à 1436; quatre en soixante ans de 1521 à 1594; trois en six semaines en 1814; deux en cinq ans de 1914 à 1918. Les chefs des armées, qui s'y heurtèrent, sont Divitiac, César, Syagrius, Clovis, Sigebert, Chilpéric, Brunehaut, Frédégonde, Charles Martel, Charles le Simple, Hugues de France, Othon d'Allemagne, Hugues Capet, Charles VI, Charles-Quint, Henri IV, Condé, Turenne, Napoléon, Wintzingerode, Blücher, Bulow, Mortier, sans parler de ceux de la dernière guerre. Qu'après chaque ruine la ville se soit redressée; qu'après le canon, la charrue ait labouré, c'est l'éternel mystère de l'histoire française.

A l'égal de ses deux capitales, le pays entre Aisne et Oise a connu même épreuve. Soixante fois, les armées s'y sont rencontrées, attachant leur nom à des récidives de destruction. Chauny a été pris par le roi de France en 1215, par le duc de Bourgogne en 1411, par les Anglais en 1418, par le roi de France encore en 1430, par Maximilien d'Autriche en 1478, par Charles-Quint en 1539, par les Espagnols au siècle suivant. Le plateau de Juvigny a vu la victoire des Francs sur les Romains. Le Chemin des Dames a payé, et de quel prix! les luttes des Neustriens et des Austrasiens, dont Trucy et, à deux reprises, Laffaux ont été les champs de bataille. Il a connu la défaite des Normands à Vailly; les suprêmes ressauts de Napoléon en 1814 à Craonne, Chavignon et Vauclere; les deux batailles de 1914, les deux de 1917, les deux de 1918. La seule ferme de Hurtebise et le morceau de terre qui l'entoure ont été pris, perdus, repris et anéantis sept fois en un siècle. Les hautes murailles de Coucy ont subi l'assaut du duc d'Orléans en 1411, du roi en 1412, du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans en 1419, des Anglais en 1423, de Mazarin en 1652. Mont-Notre-Dame a été brûlé par les Espagnols et par les protestants.

Car lorsque chôme la guerre étrangère, c'est la guerre civile, la guerre religieuse, les séditions. En 1178, l'évêque de Laon taille en pièces à Chailvet ses paysans révoltés, qui, avec l'aide de Thomas de Marie, seigneur de Coucy, prennent revanche l'année suivante. Au XIVe siècle, la Jacquerie laonnoise et Soissonnaise abat plus de cent châteaux. Puis ce sont d'autres bandes, Navarrais, écorcheurs, compagnies d'ordonnance, diables. Après eux, voici le calvinisme. Maître de Chauny, il échoue devant Laon, mais s'empare de Soissons, qu'il met à sac. Ensuite, c'est la Ligue, qui vaut au pays quatre sièges et autant de batailles. Plus tard viendront la Fronde et la Révolution. Comme l'ennemi du dehors, l'ennemi du dedans tend vers Paris et secoue la poterne d'accès. Intérieure ou extérieure, la guerre produit les mêmes effets.

Ces effets s'inscrivent en constats désolés au long des chroniques locales. Nous y lisons qu'au XIVe siècle c'est « en la terre de Coucy et entour de Soissons que se rencontrent les plus grands violeurs et malfaiteurs ». En 1414, cette ville, prise par le roi et les Armagnacs « est pillée au net et dit-on qu'on n'ouit oncques parler que les Sarrasins fissent pis ». A chaque fois, les églises sont vidées, les biens communaux confisqués, les édifices publics démolis. C'est, dit un contemporain, « un abîme d'horreur et l'obscurité d'une profonde ignominie ». Si en 1539 Charles-Quint, en permettant le pillage, interdit l'assassinat et le viol, il est célébré, pour cette inhabituelle mansuétude, comme un bienfaiteur de l'humanité.

Telles furent ces provinces au cours des siècles, constamment égorgées et toujours renaissantes. Par le fer et par le feu, leurs paysans paisibles ont eu l'âme trempée. Jamais ils n'ont cédé. Toujours ils sont revenus. La dernière catastrophe les trouvait entraînés. Comme les autres, elle a passé sur eux sans les faire reculer d'un pas.

 

II

LA FOI

A ce terrible jeu, les ressorts de la vie se sont, dans cette région, tendus au paroxysme. Le plein épanouissement des quatre forces --- église, féodalité, royauté, peuple --- qui ont créé le monde moderne, répond à l'intensité des luttes, d'où est sortie l'unité française. Pour suivre ces forces dans leur croissance et leur conflit, point d'observatoire meilleur. En voulez-vous juger pour la première d'entre elles et longtemps la plus agissante, la religion? Retenez deux faits : nous sommes au pays de saint Rémi, qui a fondé l'alliance de l'autel et du trône; au pays de Calvin, qui a mis la Réforme en syllogisme.

Dès le IIIe siècle, l'Église soissonnaise et laonnoise s'affirme puissance politique. L'archevêque de Reims, Rémi, et son suffragant de Soissons canalisent le flot barbare, qui vient, sur le plateau de Juvigny, de noyer Syagrius. C'est au champ de mars de Soissons, entre l'Aisne, les pentes de Crouy et Bucy-le-Long, que Clovis s'incline devant l'Église en bravant la colère de ses leudes; que se noue le lien politique, qui, par le mariage et la conversion du vainqueur, prépare la fusion des races ; là. encore que sont jetées les bases de ce domaine ecclésiastique, qui jouera dans l'histoire des choses et dans celle des idées un rôle si décisif.

--- Prends pour toi, dis Clovis à Rémi, autant de terres que tu en parcourras, tandis que je ferai ma méridienne.

Et voici l'archevêque à cheval, encerclant de son galop, pendant la sieste royale, Coucy, Juvigny, Leuilly, Anizy, qui deviennent biens d'église. Mal reçu à Chavignon, il laisse au village cette malédiction.

--- Toujours vous travaillerez et jamais ne serez riches.

Le domaine est créé. Très vite il s'agrandit. L'évêché de Soissons, qui date du IIIe siècle; celui de Laon, qui est du Ve, vont, par leurs paroisses et leurs monastères, s'enrichir des largesses royales. A l'abbaye de Saint-Amand, Chilpéric cède Fresnes-en-Laonnois et Pierremande. A Notre-Dame, Charles le Chauve donne Guny et Ressons. L'abbaye de Saint-Médard, elle aussi de Soissons, qui a déjà reçu de Charles Martel, Crouy; de Berthe, la fille de Charlemagne, Vic-sur-Aisne; de Louis le Débonnaire, Saint-Laurent, Saint-Waast et le droit de battre monnaie, tiendra de Charles le Chauve Berzy-le-Sec et Coyolles. De Charles le Chauve aussi le don de Vauclerc à l'abbaye de Saint-Bernard; de ses successeurs le don de Pargny, Chavignon. Billy-sur-Aisne et Trosly-Loire à Notre-Dame de Soissons. L'abbaye de Saint-Vincent et Notre-Dame de Laon profitent de munificence pareille. Évêques et abbés, investis du pouvoir séculier, se fortifient féodalement. Dès 980, l'archevêque de Reims a fait édifier le premier château de Coucy et, peu après, l'abbé de Saint-Crépin le premier château de Pinon. Fortifiées également les églises de Saint-Médard, de Crouy, de Septmonts, de Berzy-le-Sec et d'Ambleny.

Le clergé séculier, dont la tâche est de liaison avec le siècle, multiplie ses points d'appui en essaimant les paroisses. Élinand, le grand évêque de Laon, a donné le branle et voici toute une floraison d'églises, tant urbaines que rurales. Aux cathédrales de Soissons et de Laon s'ajoutent Saint-Pierre-à-la-Chaux, Notre-Dame-Saint-Jean-des- Vignes, Saint-Rémi, Saint-Léger, Saint-Crépin, Saint-Waast, Saint-Pierre-au-Parvis, Saint-Martin, Saint- Vincent. La campagne se peuple à son tour. Crouy, Coucy, Anizy, Pommiers, Belleu, Saint-Paul-aux-Bois, Blérancourt, Mont-Notre-Dame, Missy, Vailly, Pernant, Camelin, Vic-sur-Aisne, Chevregny, Nogent-sous-Coucy, Chaillevois, Vaurezis, Corbeny, Urcel, Laffaux, Verzy-le-Sec, Ambleny, Vauclerc, Saint-Gobain, Saint-Nicolas-aux-Bois, Valsery, Mons-en-Laonnois, Saint-Julien, Royaucourt dressent, de l'an 900 à. l'an 1300, les clochers ruraux, qui scellent, au sein du pays, la conscience des unités locales.

Au travail paroissial du clergé séculier se superpose le travail monastique du clergé régulier. Le monastère, dans ce monde de violence, représente l'inviolable asile de la conscience. Il abrite l'élite de l'Église. Il est, comme on l'a dit, la pointe de sa sainteté. A son succès se mesure la chaleur de la vie religieuse et ce succès est, en ces parages, d'un incomparable éclat. Six abbayes de Bénédictins construites du Ve au Xe siècle(4); trois de Bernardins, datant du vue et du XIIIe(5); quatre de Prémontrés; une de Joannistes(6); trois de Minimes(7); deux de Capucins(8); deux de Feuillants(9); deux d'Oratoriens(10); une de Jacobins(11); une de Picputiens(12); une de l'ordre de Sainte-Geneviève(13); une de l'ordre de Sainte-Croix(14); une Commanderie de Malte(15); en outre, cinq grandes abbayes de femmes(16), toutes riches, puissantes, souveraines, avec leurs vassaux, leurs gens d'armes, leurs impôts, leur justice, --- tel sera, pour des siècles, le seul cadre stable de la région.

Nulle part en France, l'art religieux n'a rencontré plus vigoureuse et plus abondante expression. Non seulement le roman et le gothique trouvent ici quelques-unes de leurs plus parfaites réalisations. Mais l'un et l'autre s'y déploient, à toutes les phases de leur évolution, avec une étonnante diversité. S'agit-il des origines? L'abbaye de Notre-Dame de Soissons en était un précieux exemplaire; elle datait de 655. Dès que se dessine l'effort, qui balayera les lourdes bâtisses mérovingiennes en substituant la voûte au plafond; dès le premier éveil du roman primitif, c'est encore à Soissons, dans les cryptes de Saint-Médard et de Saint-Léger, que cet éveil se manifeste. Et tout de suite vous en suivez la trace, aux environs, dans nombre d'églises villageoises : à la chapelle Sainte-Berthe près de Pargny, à Fontenoy, à Camelin, à Chivy, à Tracy, à Chevregny, à Chavignon, dont les absides semi-circulaires et les chapitaux trapus annoncent l'architecture nouvelle.

Au temps de sa perfection, après la grande poussée de l'an mille, quand le roman secondaire étale son plein-cintre, ses arcs parfaits, l'harmonie de ses voûtes, ses portails, ses fenêtres, ses galeries groupées et étagées derrière le maître autel, ses façades simples et nues, ses clochers carrés et octogonaux, le Soissonnais et le Laonnois doivent à la richesse de leur pierre et au génie de leurs architectes une prodigieuse parure. C'est l'abbaye de Saint-Vincent de Laon, les églises de Berzy-le-Sec, de Ressons-le-Long, de Vailly, de Vasseny, de Vaurezis, de Nogent-sous-Coucy, l'abbaye de Saint-Martin de Laon. De la plus modeste à la plus opulente, de la simplicité paroissiale au luxe monastique, toutes les formes du pur roman sont ici représentées. Il semble que, pour ce pays, l'art religieux ait à jamais fixé les lignes de sa physionomie.

Cependant ces lignes évoluent et se compliquent. Et, dans plusieurs de ces églises, cette complication se révèle. Contreforts, arcs-doubleaux, bas-côtés, que n'avaient point connus l'austérité de l'âge antérieur, font leur apparition. Les parois massives s'évident et se découpent. On s'éloigne de la robustesse pour tendre vers l'élégance. C'est l'heure où, encore hésitante, l'ogive cherche mariage avec le vieux plein-cintre. N'allez pas ailleurs qu'entre Oise et Aisne pour saisir les nuances de cette transition. A peine marquée à Vaurezis par une ogive unique, elle s'affirme à Urcel par la nef ogivale et le porche roman; à Pommiers, où, si le choeur est gothique, la travée et le clocher sont romans; à Laffaux, où l'ogive s'introduit discursivement dans un ensemble d'arcs en plein-cintre; à Saconin, où tout est roman, sauf le porche; a Coucy-la-Ville, à la chapelle des Templiers de Laon, enfin à Notre-Dame de Laon, où éclate magnifiquement le divorce des deux styles.

Désormais, l'ogive est reine. Pour gagner de la hauteur sans nuire à la solidité; pour parer à la brisure des arcs; pour permettre, sans affaiblir les murs, l'éclairage direct de la grande nef, le gothique a substitué à la voûte formée d'une courbe unique, la voûte formée de deux arcs qui se coupent au sommet, tandis que, par l'arc-boutant, il renforçait les murs. Les églises de ce temps sont, plus que les précédentes, mêlées à la vie du siècle. Leurs architectes sont des laïques. Leurs bâtisseurs sont tout un peuple. Le patriotisme municipal s'y exprime autant que la loi. Regardez et comptez nulle province française n'est plus riche que celle-ci. Cathédrale de Soissons, l'une des plus parfaites du XIIIe siècle commençant; cathédrale de Laon, dont Villard de Honnecourt dira « J'ai été en beaucoup de pays. Jamais, en aucun lieu, je ne vis tours pareilles à celles de Laon ; églises de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons, d'Ambleny, de Cœuvres, de Mons-en-Aigle, de Royaucourt, de Paissy, de Saint-Pierre-Laonnois, abbayes de Vauclere et de Valsery, --- c'est un éclatant témoignage de vitalité collective. La race y a donné sa mesure et attaché son nom, comme l'affirme la fière inscription de Soissons Sequuntur nomina eorum qui ecclesiam compleverunt.

Et que de sève dans ce corps robuste! Que de travail interne et que de contacts avec l'extérieur! Les pèlerinages de Mont-Notre-Dame et de Missy; les conciles de Soissons (744 et 1115); de Quierzy (849); de Laon (1146 et 1233) racontent l'activité mystique et dogmatique de l'Église de l'Aisne. Les accords de Hugues Capet avec les évêques de Soissons et de Laon mesurent leur pouvoir politique entre le premier, qui est de 987, et le second, de 990, la monarchie a été fondée à Noyon. A Bouvines, la doyenne de nos victoires nationales, l'abbaye de Saint-Médard de Soissons envoie ses sergents d'armes, dont les chroniques rapportent que « pleins de prouesse et hardement, ils ne combattaient pas moins vertueusement à pied qu'à cheval ». Dans l'étonnante épopée des Croisades, l'Église soissonnaise et laonnoise tient une place éminente par le nombre et la qualité des seigneurs qu'elle y dépêche. Les évêques, associés aux débuts de la troisième dynastie, parés du droit de recevoir en leur château de Septmonts les rois sacrés à Reims, sont puissants dans les conseils du prince. L'Église entre Oise et Aisne n'a point de rivale en prestige.

Elle n'en a pas non plus pour les services rendus à la préservation de l'esprit humain et à la sauvegarde de la civilisation. Évêques, chapitres et monastères ont été, aux heures de barbarie, les gardiens de la flamme. Chez eux, l'étude, l'érudition, la science avaient trouvé l'unique refuge que permit un temps de brutalité. Au XIIe siècle, l'école de Laon et son chef, Anselme, «  le docteur des docteurs », avaient recueilli et conservé les vestiges de la pensée antique. De leurs mains, les seigneurs avaient reçu, avec la chevalerie, le peu de discipline dont ils fussent capables. Des évêques, tels que Guillaume de Champeaux et Jean Juvénal des Ursins, furent l'honneur de leur province et l'honneur de leur temps. Leur siège de Laon donna à l'Église le pape Urbain IV. De l'Église aussi étaient sorties les seules oeuvres de solidarité, que connurent alors les malheureux : léproseries, maladreries, hotels-Dieu, plus nombreux entre Oise et Aisne qu'en aucune autre partie de notre pays.

Mais qui dit vie dit lutte et, parce qu'elle est vivante, cette Église ressent jusqu'au fond d'elle-même les luttes qui déchirent la France. Elle est en perpétuelle bataille contre les nobles qui prétendent usurper ses biens et titres et c'est pour les tenir en mains que Béraud, évêque de Soissons, invente cette «  paix de Dieu », qui se mue, devant la résistance féodale, en simple trêve; en lutte aussi contre le peuple et, quand la commune de Laon obtient sa première charte, le comte-évêque Gaudry la lui retire. Sur quoi ses ouailles l'égorgent congrument dans le tonneau où il s'était caché et l'on grave ces mots sur sa pierre tombale « La brebis a tué le berger » (Pastorem jugulavit ovis). Cinquante-cinq ans après, un autre évêque, Roger de Rozoy décimait à Chailvet les milices des communes rurales confédérées. Souvenirs à méditer, quand l'âge moderne donnera naissance à l'anticléricalisme.

Plus menaçant que ces querelles politiques et sociales sera pourtant le péril interne. Je ne parle pas des conflits d'intérêts entre évêques et chapitres; ni même des conflits de doctrine terminés, aux conciles de Quierzy et de Soissons, par la condamnation de Gottschalk et d'Abélard. Mais voici qu'au XVIe siècle la Réforme se dresse contre Rome. C'est à Noyon-sur-Oise que Calvin grandit; à Marteville, plus au nord, qu'il est curé et, dès 1566, c'est à Chauny que les calvinistes installent leur première place d'armes. Laon leur résiste. Soissons tombe en leurs mains et, par leurs soins, est saccagé. Au feu les reliques vénérées de Nogent-sous-Coucy ! Nul part la lutte religieuse, prolongée par la Ligue jusqu'au seuil du XVIIe siècle, ne sera plus ardente qu'en cette province et il s'en faudra de peu que, cinquante ans plus tard, elle ne recommence à Laon avec le jansénisme. Tout ce que les guerres d'Église ont légué à notre pays de prévention et de passion se ramasse en cet étroit district.

C'est pourquoi sans doute la Révolution, peu sanglante dans le Soissonnais et dans le Laonnois, n'y fut rude qu'aux gens et biens d'Église. Soissons fut mis à sac. Les abbayes furent saisies, vidées, démolies. Une bande noire, formée des carriers de Crouy et des vignerons de Braye, se fit adjuger, pour les abattre, les merveilles de Saint-Médard. Seuls survécurent, avec la crypte de l'abbaye devenue magasin, le portail de Saint-Pierre-au-Parvis, la flèche de Saint-Jean-des-Vignes et Saint-Léger. Aux Feuillants de Blérancourt, même dévastation. Les curés et les moines furent durement traités à Bichancourt, Saint-Gobain, Champs, Pont-Saint-Mard, Guny, Trosly-Loire, Nogent-sous-Coucy, Prémontré. Dans cette dernière, abbaye, l'ancien supérieur général fut jeté en prison. Peu de têtes tombèrent. Mais le coup porté était de ceux dont on ne se relève pas. C’en était fait, sinon de la force morale, du moins de la splendeur de l'Église soissonnaise et laonnoise.

A l'heure où, dans la convulsive naissance du monde moderne, ses privilèges jonchaient le sol, il lui restait celui d'avoir, dans l'anarchie individualiste de l'âge féodal, maintenu les notions soeurs d'universalité et d'unité. Ainsi elle avait rendu possible le renouveau d'esprit critique, dont elle a subi les assauts et obligé ses détracteurs à demeurer ses héritiers. Après saint Rémy, Calvin. Sans le premier, qu'eût été le second?

 

III

LA FORCE

Deux pouvoirs séculiers se disputent, sous les yeux de l'Église, avec elle et contre elle, l'héritage de Rome  : la noblesse et la royauté.

Installées en Gaule, les bandes germaniques appliquèrent à l'ordre immobilier le principe de subordination personnelle, qui les liait à leurs chefs de guerre et ce fut la féodalité. Le donjon de Coucy, cidatelle d'orgueil féodal, était, dès le Xe siècle, l'expression de ce régime. La villa gallo-romaine devait au pouvoir central la garantie de sa sécurité. Désormais l'individu ne comptera que sur lui-même et, par la masse de pierres où il se loge, s'assurera contre le risque qu'il inflige aux autres et qui peut se retourner contre lui. Édifié par un archevêque, usurpé par un laïque, Coucy, après avoir entouré d'un premier mur les maisons groupées à ses pieds, les écrasera de la tour centrale, qu'environne sa double enceinte. Soixante-quatre mètres de haut, comme une cathédrale; cent mètres de circonférence; trente mètres de diamètre; des parois épaisses de quatre, voilà le nid du seigneur.

C'est une caserne et c'est une ville. Prêt à la bataille par ses créneaux, ses machicoulis, ses meurtrières, ses fossés, ses ponts-levis, ses souterrains, ses oubliettes, le château a sa salle des Preux et sa salle des Preuses pour inviter à la joie. Il domine et il protège. Il protège contre le voisin, le voleur, l'ennemi. Il domine, en récompense de la protection qu'il assure, les gens qui vivent à son ombre. La région est pleine de ces forteresses, dont Coucy reste le type achevé. Il y a Quierzy-sur-Oise. Il y a Anizy. Il y a Bazoches avec ses onze tours. L'esprit, qui les habite, est celui du leude de Soissons. A l'ordre romain, l'individualisme germain a substitué son désordre. Pour plus de cinq cents ans, nous en suivrons la trace.

Deux maximes résument ce temps. La première : « Pas de seigneur sans terre; pas de terre sans seigneur ». Et celle-ci, qui complète l'autre  : « Qui terre a guerre a ». Se battre pour conquérir la terre; se battre pour l'agrandir; se battre pour la garder, voilà le féodal, vivante négation de l'idée d'État. Dans le Soissonnais, l'hérédité latine réagit. Dans le Laonnois, le principe féodal règne. sans partage. C'est que nous sommes à la frontière des deux forces, dont la lutte se confond avec les premiers siècles de vie française. Soissons, c'est la Neustrie et l'effort continu vers l'unité organisée. Laon, c'est 1'Austrasie, avec ses leudes ingouvernables, qui ne donneront au monde Charlemagne que pour anéantir son oeuvre. Jusqu'à la Ligue, la féodalité, formidablement installée dans la France orientale, y défendra ses positions contre le roi, qui marche d'est en ouest. C'est entre Laon, ville austrasienne, et Soissons, ville neustrienne, que sera l'axe du combat.

Lorsque chôme la bataille, ces hommes, sous l'influence de l'Église et par le moyen des lois de chevalerie, conçoivent et réalisent une certaine forme de vie sociale, dont le but est encore une démonstration de force, mais dont le résultat est un relatif adoucissement des moeurs. Le Laonnois et le Soissonnais sont réputés, dès le XIIIe siècle, pour l'éclat de leurs fêtes seigneuriales. En 1775, Yves de Nesle, comte de Soissons, offre à ses hôtes, parmi lesquels le comte de Hainaut, Raoul de Coucy, Raoul de Clermont, Bouchard de Montmorency, un tournoi qui s'étend sur tout le pays de Braisne à Soissons. En 1187, c'est la vallée de l'Ailette, celle qu'on appelle la vallée d'or, qui sert de théâtre à solennité pareille organisée par Raoul de Coucy en l'honneur du duc de Limbourg, des comtes de Hainaut, de Namur, de Soissons, de Blois, des seigneurs d'Oudenarde, de Gavre, de Mortagne, de Braisne, de Gistelle, de Rozoy, de Rumigny, de Manteville, de Moy, de Chavigny, --j'en passe et des meilleurs. Inoubliable partie, dont la tradition locale a gardé l'éclatant souvenir et qui ne dura pas moins d'une semaine entière.

C'étaient de magnifiques passes d'armes, des combats singuliers, des festins. On frappait d'estoc et de taille. On mangeait et on buvait. On faisait sa cour aux dames. « Or ça, Messeigneurs, il fait jour », lançait à l'aube le héraut et jusqu'à la nuit la fête se déroulait. Maintes chaînes d'amour se scellèrent en ces assemblées. La chronique, entre mille autres, nous a gardé celle qui tragiquement unit Raoul de Coucy et la dame de Fayel. Une littérature spontanée, plus chargée de sentiment que de tradition, est née de ces intrigues de chevalerie. Le sire de Coucy et Yves de Nesle, comte de Soissons, étaient poètes. Le premier chantait sa dame et le printemps :

Commencement de douce saison bele
Que je vois revenir;
Remembrance d'amour qui me rapele
Dont ja ne puis partir.

Le second lui faisait écho de sa tristesse :

Hélas ! ma dame est si dure
Que de ma joie n'a cure
Ne de ma dolor guérir.

Puis, on reprenait le harnois pour poindre vilain, razzier le voisin, narguer le roi, se croiser contre l'infidèle. Herbert de Vermandois mourut à Tarse; Enguerrand de Coucy, à Nicopolis. Les seigneurs de ce pays étaient la tête de leur époque.

Belle vie, mais qui coûtait cher! Cher aux petits qui en faisaient les frais; cher aux grands qui mettaient tout le monde contre eux. Les rois furent les agents, avec leurs mains longues, comme disait Suger, et aussi les bénéficiaires de cette révolte. Non sans peine, --- car en ce pays de Laon et de Soissons, ils revenaient de loin et chacun des monuments locaux rappelaient la précarité de leur pouvoir commençant. A Saint-Médard de Soissons, les nobles avaient tondu et déposé Louis le Débonnaire. A Coucy, Hugues de Vermandois avait enfermé Charles le Simple. A Quierzy-sur-Oise avait été signé l'édit, qui rendait héréditaires les fiefs et les bénéfices. Plus tard, Enguerrand de Coucy, devenu baron de Bedford par son mariage avec une fille du roi d'Angleterre, en profita, sans que nul en fût choqué, pour assurer à ses terres, quand les Anglais faisaient la guerre en France, de scandaleuses immunités. Devant la force féodale, le roi ne pesait pas lourd.

Et cependant, dès le premier jour, l'arrêt du destin avait marqué ce coin de France comme le berceau de l'unité royale et nationale. Depuis le traité de Verdun de 843, le Laonnois et le Soissonnais étaient terres françaises et toujours le sont restés à l'inverse de nos provinces de l'Est, de l'Ouest et du Midi, qui tant de fois ont changé de maîtres. Soissons avait été, avant l'ère chrétienne, la capitale de Divitiac; dans l'âge gallo-romain, la capitale de Syagrius; sous le règne franc, celle de Clovis et de ses successeurs. Les rois des deux premières dynasties s'appelaient « les rois de Montlaon » et Montlaon, c'est Laon sur sa butte. Les trois races successives, qui feront de la France un peuple, s'accrochent d'instinct à ce pays, s'y plaisent, s'y reposent, s'y retranchent, le couvrent d'édifices, dont les vestiges ont traversé les siècles.

Au temps mérovingien et carolingien, villas et palais royaux se dressent à Coucy, à Missy-sur-Aisne, à Coyolle, à Cuisy-en-Almont, à Quierzy. Clotaire meurt à Braisne, Charles Martel y est enterré. A Quierzy, Pépin se fait sacrer. Quatre fois, de 754 à 769, il y réunit ses leudes et c'est là qu'il obtient leur adhésion à son expédition contre la Lombardie, notre première guerre d'Italie. Surgit Charlemagne et le pays d'entre Oise et Aisne retentit de sa gloire. Au palais de Saint-Médard, à Crouy, l'empereur reçoit le pape Léon III, organise son école de chant grégorien, signe quelques-uns de ses plus fameux édits. A Saint-Médard encore, Charles le Chauve fait sacrer sa femme Hermintrude et tout près de là, à Chavignon, dans le canton de Vailly, il tient l'assemblée des notables de 844. En 936, à Laon, c'est le sacre de Louis d'Outre-Mer. Bien qu'issus de l'Est, les Carolingiens ont compris que le triangle soissonnais et laonnois sera pour eux une base nécessaire. C'est déjà le cœur de la France.

Avec leurs successeurs, qui bâtiront la nation, ce trait s'accentue. Le duc Eudes, préparateur de l'opération réussie par Hugues Capet, fortifie le château de Vic-sur-Aisne, d'où il commande la rivière et le port. En 987 Hugues s'installe à Soissons; en 992 à Laon. Entre temps, en 989, il s'est fait à Noyon reconnaître comme roi par l'imprudence des seigneurs : c'est le commencement de la monarchie. Même quand Paris sera capitale, Soissons conservera prérogative royale. Les rois y tiendront parlement en 1169 et en 1212. C'est à Laon qu'ils viendront signer le traité de 1317 qui, par la loi salique, confirmera le principe d'hérédité. Le village de Pernant, dans le canton de Soissons, n'oubliera pas les visites de saint Louis. Dès le XIVe siècle, entre Oise et Aisne, l'histoire locale et l'histoire royale ne font plus qu'un.

Cette mainmise ne va point sans troubles. Entre les seigneurs, héritiers de la tradition germanique et les rois, restaurateurs de l'unité latine, la bataille est constante. Cette bataille a commencé, quand ce gros garçon de Louis V, toujours par monts et par vaux, a jeté bas plus qu'à moitié les murs du château de Coucy, où Charles le Simple avait connu l'épreuve des prisons féodales. Le saint roi Louis, à l'ombre de son chêne, condamnera plus tard un autre Coucy, dont les soldats avaient pendu trois élèves de l'abbaye de Saint-Nicolas. Ainsi s'applique, pour la première fois en ce pays, le principe extrait du droit romain par les légistes royaux « Si veut le roi, si veut la loi ». Et voici que, parmi les nobles, au nom de ce même droit, qui a subtilement distingué dans la personne du roi le prince et le suzerain, paraissent, à Laon comme à Soissons, les agents royaux, qui seront les dissociateurs de la puissance féodale. Le roi peut encore poser la vieille question  : « Qui t'a fait comte? » On hésiterait à lui répondre  : « Qui t'a fait roi? »

Suivons ce travail magnifique, d'où la France est sortie, l'édification patiente du pouvoir royal dans ce pays de transition, qui n'est ni Champagne, ni Picardie, ni Ile-de-France, mais le trait d'union des trois. Ce que les Hohenstauffen ont manqué de l'autre coté du Rhin, les Capétiens ici vont l'accomplir. Par annexion directe au domaine royal chaque fois qu'il est possible; par superposition de l'autorité centrale au pouvoir local, quand l'annexion est impossible, l'amalgame va se réaliser. Dès Louis le Gros, le Laonnois, où le comte-évêque doit subir à chaque vacance, en vertu du droit de régale, l'intervention royale, est pratiquement inclus dans le domaine. Le comte de Soissons n'est plus qu'un petit seigneur. Les Coucy et les Vermandois sont les seuls qui restent forts. Mais chaque jour on les grignote. Philippe Auguste réunira au domaine la plus grande partie du Vermandois. La maison d'Orléans achètera en 1400 la seigneurie de Coucy et le comté de Soissons. Plus tard Henri IV, qui tient des Vendôme par héritage les comtés de Marle, de Soissons et de la Fère, les apportera à la couronne. Ce sera long, laborieux. Et c'est pourquoi, sans plus attendre, l'action politique et administrative devancera l'action successorale.

Depuis la fin du XIIe siècle, la justice royale fonctionne à Laon pour le bailliage de Vermandois. Au XIIIe, l'évêque de Laon est l'un des douze pairs de France, dont la jeune dignité affirme l'autorité royale. Avec saint Louis apparaissent et la monnaie royale et le droit de bourgeoisie royale. Au XIVe siècle, les prévôts royaux s'installent à Soissons, à Laon et à Coucy. En 1552, le présidial de Laon est fondé. Après quelques sursauts, --- sièges de Soissons en 1414, 1567 et 1615; de Laon en 1594; destruction de Coucy en 1652, --- le but sera atteint : administration financière, qui est la généralité de Soissons; administration politique, qui est l'intendance de Soissons; administration judiciaire, qui est le bailliage de Vermandois; administration militaire, qui est le gouvernement de Picardie; à Coucy, à Chauny, à Craonne, des subdélégués. Lorsque, à l'occasion d'un procès de succession dans le Laonnois, les juges royaux prononcent que « le roi ne peut être vassal pour aucune terre », l'oeuvre de dix siècles trouve dans cet arrêt son expression finale.

Le roi a brisé le seigneur. Pourquoi? D'abord parce que le régime royal est moralement et intellectuellement supérieur au régime féodal; parce qu'il commande de plus haut et de plus loin; parce qu'il répond à un besoin séculaire d'ordre et de stabilité, --- mais aussi parce que très tôt il s'est identifié à une idée que la noblesse n'a conçue que plus tard, l'idée nationale. Pour la bataille de 1125 contre l'empereur allemand, Louis V a sonné le ralliement. Pour la grande partie de Bouvines en 1214, Philippe Auguste a tenu le drapeau. Hugues Capet se vantait déjà de ne point parler l'allemand  : à quoi, sous l'un de ses successeurs, répondra le peuple de Sissonne en sollicitant la permission de changer le nom de la commune, Sissonne l'allemande, en celui de Sissonne la françoise. Lorsque vibre ainsi le sentiment national, c'est au roi qu'il s'adresse, vers le roi qu'il se tourne. Et Philippe le Bel en est l'interprête acclamé, quand, renvoyant à l'empereur d'Allemagne je ne sais quelle sommation qu'il avait reçue de lui, il y inscrit en marge ces seuls mots  : «  Troup alement! » Dès lors, le roi, c'est la France.

Ce qui était hier mouvement féodal devient rébellion et trahison. Si les nobles du Soissonnais prennent parti contre le roi pour le duc de Bourgogne, nul ne s'étonne de la rude répression de 1414. Si les nobles du Laonnois prennent parti pour la Ligue, Henri IV a le peuple avec lui et quand en 1594 il oblige Laon à capituler après un siège sévère, tout le monde est content. La révolte de Soissons contre Louis XIII mineur est promptement réprimée. La Fronde est le dernier spasme et Mazarin, abbé de Saint-Médard de Soissons en même temps que ministre du roi, ne recueille qu'applaudissements le jour où, sous 2.000 kilos de poudre, il fait crouler les tours symboliques de Coucy. L'ordre intérieur est désormais créé. Le recul des frontières sous Louis XIV et leur défense par Vauban donnent au Soissonnais et au Laonnois le sentiment de l'ordre extérieur. La vie nationale a trouvé son cadre. Le sujet se sent lié à la patrie.

La noblesse, expropriée du pouvoir politique et chassée de sa souveraineté, transforme en lieux d'agrément ses places de sûreté. Les nobles sont désormais gens de cour; grands apanagés, comme le duc d'Orléans, successeur des Coucy; roturiers anoblis au service royal, comme les Potier, ducs de Gesvres et seigneurs de Blérancourt, comme Dupleix, châtelain de Mercin. Le paysan, qui les voit peu, constate leur opulence et se plaint de leur absence. Seuls résident les petits nobles trop pauvres pour la cour, guère plus heureux que les roturiers, englobés cependant dans le flot de réprobation qui monte contre le privilège. En 1789, ils payent avec et pour les autres, même les plus inoffensifs, comme le doux vicomte Desfossés, qui représentait Soissons à la Constituante. De même que les abbayes, les châteaux sont condamnés. Coucy illumine en apprenant que le duc d'Orléans, son seigneur, a eu la tête tranchée. Ainsi la colère populaire achève le travail royal contre une classe politique devenue classe sociale et qui, dans son état nouveau, n'a point conservé sa raison d'être.

La royauté, peu de mois après, s'écroulera aussi dans la tempête. Elle avait trouvé dans ces provinces son plus solide point d'appui. Entre Laon, Soissons et Chauny, nous sommes au cœur du chantier, où les rois ont construit la nation. C'est là qu'ils ont scellé leur oeuvre; là que se sont brisés les assauts des Armagnacs, des Bourguignons, des calvinistes, des ligueurs, des Anglais, des Impériaux, des Espagnols et des Allemands. Individualisme, courage, goût du risque, ce sont les vertus que la noblesse a léguées à ce pays. Aux rois l'honneur d'y avoir situé, avec la clef de voûte de la maison nationale, le centre de la conscience française.

 

IV

LE NOMBRE

Dernière venue sur cette scène, bien que première par le nombre, voici la foule anonyme, à qui il fallut des siècles pour se poser, des siècles pour s'opposer, des siècles pour s'imposer; le peuple qui, parmi tant de misères, a trouvé dans son instinct la force de servir ceux qui servaient la France.

Origine? L'esclavage. Le droit romain distinguait entre le colon libre de Soissons ou de Vic-sur-Aisne et l'esclave rural de Coucy. Mais dans les deux cas c'était la dépendance de la personne humaine. Les Francs n'y changèrent rien. La première garantie de liberté individuelle vint aux serfs de l'Église, lorsqu'elle les autorisa à contracter mariage devant elle. La seconde, par un paradoxe, leur vint de la féodalité, quand celle-ci, à son profit propre, reconnut à l'homme de condition servile le droit de n'être point chassé de la terre qu'il cultivait pour elle. Ainsi colons et serfs, rivés à cette terre d'une chaine imbrisable, trouvaient en elle leur véritable maitre. De là l'indissoluble attachement de l'homme au sol, qui, à travers séditions, guerres et révolutions, a survécu aux affranchissements.

Les serfs du Laonnois et du Soissonnais --- si lourds qu'eussent été les jougs successifs, chefs gaulois, brenns Kymris, consuls romains, sénateurs gallo-romains, Clovis, ses fils, les Mérovingiens, les Carolingiens, les leudes et les maires du palais, --- gardèrent assez de vie intérieure pour entendre, au lendemain de l'an mille, l'appel des évêques. Pierre sur pierre, ils entassèrent les murs des cathédrales et des églises. Un immense cri d'espérance montait au ciel, en même temps que se formaient sur terre des centres de prières, de réunion, de discussion. Ce furent nos villes avec leur esprit d'ordre, leur goût du négoce, leur sens de l'organisation et cette richesse mobilière, qui devint l'instrument principal des libérations politiques. La cloche de l'église, devenue voix de la cité, éveillait aux cours populaires les premiers échos d'indépendance.

Que voulaient ces gens? Vivre et, pour vivre, limiter en quelque mesure le droit absolu de réquisition, tant personnel que fiscal, dont le seigneur était armé; libérer, sinon les bourses, du moins les corps; substituer au plein de l'arbitraire un minimum de contrat. Il était naturel que les villes montrassent l'exemple, d'abord à cause de leur population plus dense; ensuite à cause de l'aisance, qui leur venait du commerce. Le mouvement communal en est sorti : « Nom nouveau et détestable », écrivait le moine Guibert de Nogent-sous-Coucy. Nom plein d'avenir aussi, puisqu'en France comme en Russie les plus récentes révolutions n'en ont pas trouvé de meilleur. En 1105, Saint-Quentin arrachait aux comtes de Vermandois sa charte. Cinq ans plus tard, Laon l'imitait. Une lutte commence, qui va durer des siècles.

Le Laonnois et le Soissonnais en ont été profondément divisés et tragiquement ensanglantés. A peine Laon constitué en commune, le comte-évêque déchirait la charte et payait de sa vie son reniement. En 1128, nouvel octroi, dont les chanoines du chapitre, impuissants à l'empêcher, définissent exactement la portée : « C'est, disent-ils, une nouveauté par quoi l'homme de condition servile rachète, au prix d'un paiement annuel, tous les devoirs de la servitude ». Voilà le branle donné. Aux cris de : « Commune! Commune! », Soissons, l'autre grande ville ecclésiastique de la région, revendique ses garanties. Et au début du XIIe siècle, ses gens de négoce et d'atelier élaborent leur première constitution locale, moyenne empirique et imparfaite entre le pouvoir du seigneur et les aspirations de la liberté.

Alors la campagne entre en jeu. Jusque-là les chartes rurales étaient rares. Hormis celles de Pommiers et de Chevregny, accordées par Louis d'Outremer au Xe siècle, et celle de Pont-Saint-Mard qui date du XI, rien. Au cours du mie siècle, comme un incendie de forêt, la flamme communaliste s'étale. Nogent-sous-Coucy en 1117; Pargny, Filain, Condé en 1125; Morsain en 1128; Vailly en 1130; Marizelle en 1160; Anizy en 1174; Coucy-le-Château en 1197; Saint-Pierre-Aigle, Crécy-au-Mont, Vaudesson, Coucy-la-Ville, Fresnes-en-Laonnois, Folembray, Trosly-Loire, Allemant, Guny en 1247 proclament le droit nouveau. Déjà s'affirme, dans la révolte, le sens de l'association. Anizy a groupé cinq villages pour former la commune rurale du Laonnois et le peuple de Crécy-au-Mont a cherché, lui aussi, l'appui de ses voisins. Pour freiner les féodaux, la charte, qui sera le droit; pour défendre la charte, l'union, qui sera la force.

Cela ne va pas sans de durs à-coups. En ce duel, le peuple succomberait, si, tantôt discrète, tantôt ouverte, une aide ne lui venait du roi. En Angleterre, la féodalité fut la collaboratrice des rois contre le peuple. En France, c'est la royauté qui a appuyé le peuple contre les seigneurs. Ennemi commun; action commune. Si l'octroi de la charte est objet de négociation, quelque agent royal, maître des requêtes à bonnet cornu, y met la main. S'il y a lutte, la force royale intervient. Le roi en son conseil se fait, non sans bénéfice, le notaire des transactions entre les nobles et le peuple. C'est lui qui confirme les chartes une fois obtenues : celle de Soissons en 1181, celle de Laon en 1189, celle du Laonnois rural de 1119 à 1259. Voilà une tradition fondamentale de la monarchie, celle sans doute qui a le plus contribué à asseoir son prestige. Le jour où, pour cause d'impécuniosité, elle y manquera et supprimera en 1711 les libertés municipales de Soissons en les remplaçant par des charges vénales acquises aux plus offrants, la Révolution ne sera pas loin.

Autre lien entre le peuple et le roi : la défense nationale. Parce que le roi est le premier à la frontière, si la frontière est menacée, l'intérêt du peuple s'attache à celui qui représente la France. Plus tôt que les privilégiés, la roture laonnoise et soissonnaise discerne le caractère national des batailles de la monarchie contre ses voisins de l'est et de l'ouest. Nous avons vu à Bouvines les sergents d'armes de Saint-Médard engager le combat. En 1429, au temps de Jeanne d'Arc, c'est le peuple de Laon, devançant les troupes royales arrêtées à Corbeny, qui boute les Anglais hors la ville, --- précurseur de ces Laonnois de 1815, qui, malgré les ordres de Paris, empêcheront, un mois durant, la remise de la ville aux alliés. Une classe nouvelle est née, dont l'histoire écrira l'épopée : le peuple de France.

Sur les destinées nationales, cette classe entend dire son mot. Pour cela, nul titre de droit, mais un titre de fait : le besoin qu'on a de son argent. Ici encore l'église et les rois secondent son désir, la première en facilitant, par le libre accès de ses fonctions, la formation d'une élite ouverte aux plus méritants; les seconds en recherchant l'appui de l'opinion publique. Dès le XIIIe siècle, la bourgeoisie de Laon et de Soissons figure aux premiers États généraux. Saint Louis, créateur de cette bourgeoisie royale, qui sera, après le moyen collectif que fut la commune, le moyen individuel de libération, appelle deux bourgeois de Laon, avec huit autres de leurs pareils choisis en d'autres villes, à « délibérer sur le fait des monnaies » : premier acte politique du Tiers État. Aux États généraux de Paris en 1314, les députés de Soissons prennent une large part aux débats financiers. En 1484, aux États de Tours, les six députés du Vermandois présentent le réquisitoire contre l'excès des impôts. Jean Bodin, président du Tribunal de Laon, sera au XVIe siècle l'orateur des États de Blois.

Ces hommes viennent des villes, qui, en dépit des guerres et des sièges, connaissent des périodes de prospérité; dès le XIVe siècle, Soissons possédait le renom d'être « abondante en richesse et plongée dans la débauche ». Mais ce qui est vrai des villes ne l'est point des campagnes et l'atroce souffrance des champs prépare la naissance orageuse du régime moderne. Là point de murs pour arrêter ni l'ennemi, ni les brigands; une effrayante continuité de batailles, de pilleries, de sévices, --- guerre de Cent ans; luttes de partisans; guerres de religion, qui souvent obligeront les rois à dispenser de tout impôt les villages soissonnais où rien ne demeure. Contre les privilégiés, qui se battaient sur le dos des pauvres, la Jacquerie avait été la plus explicable des explosions de fureur paysanne. Plusieurs siècles après, la misère est restée une habitude.

Qui n'a lu La Bruyère?... « On voit certains animaux farouches, des males et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. » En 1757, un loup affamé enlève une jeune femme aux portes de Septmonts. Ce pays, dont la terre est la plus riche de France, connaît la famine chronique. En 1788, l'assemblée provinciale du Soissonnais proclame que la misère est devenue excessive ». On cite de rares exceptions, quelques familles accrochées à des terres seigneuriales qu'elles rachèteront un jour et d'où sont sorties ces dynasties rurales que nous retrouverons plus loin. Mais l'ensemble est lamentable et le marquis de Mirabeau a raison de dire que « l'agriculture, telle que l'exercent ces paysans, est une véritable galère ». Les vignerons du Laonnois jettent leur vin à la rivière pour échapper au fisc qui les ruine. Entre les décimateurs, qui prennent la moitié du produit, si la terre est grande; le tout, si elle est petite; les disettes, qu'aggravent les réquisitions au profit de Paris; les épidémies, qui vont se multipliant, le pauvre peuple, comme on dit alors, est vraiment très pauvre et très malheureux. Si patient soit-il, cela ne saurait durer. La royauté est frappée à mort.

Lorsqu'en 1789 Bailly, « laboureur de Crécy-au-Mont », et Leclere de Laonnois, « laboureur du bailliage de Chauny », s'en vont siéger à la Constituante, tout est mûr pour l'explosion, les conditions psychologiques comme les conditions économiques. A l'appel des nouvellistes et des gens de loi, cette race, qui a déjà donné à l'esprit critique Abélard, Calvin et Condorcet, retrouve le fil des vieilles séditions. De ses rangs sortent et Camille Desmoulins, le Kerensky du Palais-Royal; et Gracchus Babeuf, le père du communisme; et Saint-Just, le second de Robespierre; et Fouquier-Tinville, le pourvoyeur de la guillotine. A l'assemblée provinciale du Soissonnais en 1787, on avait perçu les premiers tressaillements. Moins de trois ans après, de l'Oise à l'Aisne, la région grouille et s'agite. La fièvre révolutionnaire l'a saisie. Suivant le rythme des crises politiques, elle va, pendant sept ans, s'y abandonner.

D'abord la disparition des évêques, des abbés mitrés, des chanoines et des seigneurs; puis les sociétés de surveillance, qui se mandatent elles-mêmes à la proscription et des discours on passe aux actes. On commence par débaptiser les rues et Soissons voit apparaître, à côté de la rue de la Montagne et de celle de l'Indivisibilité, la rue Marat et la rue Ça-ira. Coucy change son nom de Coucy-le-Château en celui de Coucy-la-Montagne et flétrit le duc d'Orléans. Bichancourt et Guny niassent ou incarcèrent leurs curés. Les moines de Prémontré, fameux pour leur richesse, sont dispersés et pillés. Dans le jardin du comte de Lauraguais, à Manicamp, Saint-Just, élu de Chauny, a renouvelé le geste de Tarquin. Quand, quelques mois plus tard, il enverra de Paris l'ordre d'arrêter tous les nobles, nul n'en méconnaîtra le sens comme les fleurs, les têtes doivent tomber. Et les geôles se remplissent.

Par une heureuse fortune, le sieur Lebas, délégué à la sûreté générale pour le Soissonnais, n'aimait pas le sang. Il fit si bien trainer les procès en égarant les dossiers que, lorsque finit la Terreur, presque tous les accusés de la région étaient vivants. Ils purent, une fois sortis de prison, assister à l'exécution de Saint-Just, qui les y avait fait entrer. Peu de sang coula. Mais la face du pays changea. A Soissons, églises et abbayes furent sauvagement détruites : le peuple se souvenait de leur avoir, depuis trop longtemps, payé la dîme. A Coucy, le château devenu bien national, fut vidé de ses meubles, voire de ses portes et fenêtres. La commune, croyant le sauver, l'attribua à l'hospice. Mais celui-ci, qui n'était point riche, en fit une carrière de pierre et le réduisit en tel état que le duc d'Orléans, trente-cinq ans après, put le racheter pour 6.000 francs. Le sieur Cagnon démolit pareillement l'abbaye de Prémontré, qu'il s'était fait adjuger en 1795, tandis qu'à Blérancourt une autre bande noire infligeait le même sort au château et au couvent. Des malandrins et des coupeurs de routes s'organisèrent dans les forêts de Coucy et de Saint-Gobain. Cependant, aux jours de fête, on honorait la déesse Raison par des cortèges. Un sans-culotte conduisait une charrue ornée de fleurs, que couronnait cette inscription, voix du sol en ces heures de délire « L'agriculture nourrit l'État. Le Français la respecte et la protège. »

Lorsque tout fut fini, les fils des esclaves romains et des serfs féodaux connurent qu'ils étaient souverains. Mais ce fut pour déléguer cette souveraineté aux mains de l'empereur Napoléon. Depuis lors, le Soisonnais et le Laonnois ont subi trois fois encore la guerre étrangère, mais non plus la guerre civile. La Révolution de 1830 s'y déroula gaiement sous la direction de Dumas père, qui, avec une douzaine de pompiers, proclama, sans dresser de barricades, la déchéance de Charles X. D'autres régimes sont venus ensuite, dont l'avènement n'a pas davantage troublé la paix publique. Le destin réservait à ce peuple une nouvelle et plus lourde épreuve. Au seuil du drame, où en est-il?

Dans son immense majorité, c'est une race de ruraux, plus durs à l'ouvrage que leurs voisins; connus pour travailler plus et mieux; pour faire les premiers la moisson; pour très vite s'adapter aux méthodes modernes d'exploitation. Son aspect physique est varié. Les grands dolichos blonds du nord s'y mêlent aux bruns trapus des rives méditerranéennes. Car au sang gaélique, latin, germain, qui d'abord coula dans ses veines, d'autres apports, normand, flamand, bourguignon, espagnol même, se sont mêlés par la suite. Colérique Picardie, disait Michelet. L'âpreté est, en effet, le maître trait de ses paysans. Ce sont des terriens, orgueilleux de leur terre, parce qu'elle est la meilleure de France; amoureux de leur terre, parce qu'ils l'ont vue souffrir plus qu'aucune autre. Et cela met dans leur orgueil, aussi bien que dans leur amour, une note d'amertume, qui s'adresse aux hommes, --- aux hommes qui ont fait souffrir la terre.

Leur conception de la vie contemporaine, dominée par l'histoire du sol, s'exprime en un mot : propriété. L'âge moderne, qui a rendu le peuple maître de ce sol, est court au regard des siècles de servitude, qui l'ont précédé et dont le paysan porte en lui le souvenir. Il sait que sa famille, avant de labourer pour elle-même, a labouré pour d'autres. Il n'a oublié ni le temps du seigneur, ni la lente conquête des libertés communales, ni l'expropriation légale par la dîme, la taille et les gabelles. Un jour, ces chaînes se sont brisées et, acheteur des biens nationaux, le fils des serfs a fondé l'indépendance de son foyer. C'est de là qu'il date moralement. Fermant le poing, suivant l'image stoïcienne, sur les vérités acquises, il entend à jamais maintenir la possession, qu'il doit à la Révolution française.

Cela signifie-t-il que ce pays soit politiquement un? Non. Le Laonnois et le Soisonnais de 1914 sont, comme le reste de la France, divisés en deux camps. Il y a une gauche et une droite, des rouges et des noirs. Les uns sont cléricaux, les autres anti-cléricaux; ceux-ci conservateurs et ceux-là radicaux. Mais entre ces partis contraires, il est une limite aux antithèses et cette limite est la terre. La terre est point de ralliement et base d'accord implicite. Les querelles de doctrine s'apaisent, s'il s'agit d'elle. Entendez par là que les plus « réactionnaires » n'admettraient point qu'on touchât aux conquêtes révolutionnaires, qui leur ont assuré la propriété, --- mais que les plus « avancés » descendraient dans la rue contre quiconque parlerait de propriété collective. Unité profonde de l'esprit rural, qui ne supprime pas le conflit des classements politiques, mais qui est plus forte que lui et plus durable.

Les deux courants d'idées, qui se disputent le monde moderne, ont traversé les générations en traçant les mêmes groupements qu'ailleurs. Il en est d'attachés aux traditions dogmatiques, qui disciplinent; d'autres, aux inquiétudes critiques, qui dissocient. Les femmes, étroitement mêlées à la vie des hommes, sont d'ordinaire au service de la première de ces tendances. Les hommes, même les plus croyants, ne sont jamais insensibles à l'appel du libre examen. Ainsi le veut la dureté de leur vouloir, leur résolution farouche d'être maîtres, seuls maîtres, de leur bien et de leurs décisions. Nulle part le for intérieur n'est plus secret, ni mieux défendu. Nulle part n'est plus aigu le sens de l'égalité et de l'indépendance. La noblesse a perdu le nombre et l'autorité. Le curé n'exerce sur les consciences qu'un pouvoir constitutionnel. Ni consigne, ni contrôle. L'individualisme est religion. Le sol, passé aux mains du peuple, a vu se former, dans ce peuple même, une aristocratie paysanne, qui, en demeurant présente, a marqué d'une trace ineffaçable les choses et les idées. Nombreuses sont les familles, dont la résidence sur les mêmes parcelles remonte à plusieurs siècles. Les Lemoine, de Saint- Aubin, labourent le même sillon depuis trois cent cinquante ans et quinze autres familles du même canton de Coucy ont deux siècles d'ancienneté à la même place. Les Demarcy, de Beaumont (canton de Chauny), ont cinq cents ans derrière eux; treize autres familles plus de deux cents ans; les autres plus de cent. De même, dans le canton de Soissons, les douze branches des Ferté exploitent, depuis Louis XIV, près de 5.000 hectares et l'on pourrait citer aussi les Leroux, de Tunnières et de Loupeigne, les Duval, d'Amblény et de Vézaponin, les Hubert, de Septmonts, les Gaillard, de Grand-Rozoy, sans épuiser les archives de cette magnifique lignée. Anglais, ces gens fussent devenus lords; américains, rois de banque ou d'industrie. Ici, ils sont restés laboureurs. L'esprit d'une race ainsi formée ne peut être que particulariste. Absorbé par un effort, que définissent les bornes de son champ, le Picard d'entre Oise et Aisne ne s'en laisse point distraire. Son regard consent à se porter jusqu'aux frontières de sa commune, ---pas plus loin. Vienne la guerre, qui menace sa terre : il sera soldat pour la défendre. Ne lui demandez pas davantage : car il est en défiance contre toute dispersion de son activité. Le sens de l'association, la notion de solidarité sont chez lui peu développés. Ce que l'individu ne peut faire seul est l'affaire de l'État. Ce que l'État ne fera point, nul ne le fera. Appelez égoïsme ou orgueil cette impassibilité  : vous la retrouverez dans chaque commune. Inflexibles et intraitables, ces hommes ont d'instinct fermé leur horizon.

Dans ce patriotisme local, les rivalités historiques sont vivantes comme au premier jour. Chauny s'enorgueillit d'être ville industrielle au sein d'une campagne immobile, comme naguère elle tirait fierté du chiffre de sa population « la plus abondante du département ». Coucy, qui ne connaissait point d'égal à son grenier à sel, « le plus considérable de la province », persiste à regarder de haut les cantons environnants. Les collectivités urbaines ne sont pas moins closes que les collectivités rurales. J'ai retrouvé dans des délibérations, qui datent de plus d'un siècle, un étonnant dialogue entre Soissons et Laon accoutumés dès longtemps à se mutuellement reprocher « l'eau stagnante des marais » ou « les débordements de Madame d'Aine ».

Il s'agissait de savoir laquelle des deux villes deviendrait chef-lieu du département. Et Soissons s'écriait  : « Soissons est une cité d'une ancienneté supérieure même à celle de la monarchie, qui y eut son véritable berceau; Soissons, dont le territoire fut le premier qui porta le nom de France; Soissons, jadis capitale du royaume et maintenant encore une capitale dans l'empire français; Soissons, qui a vu ôter et donner la couronne à plusieurs rois des deux premières races et où se sont réunis dix ou douze conciles; Soissons, où sont concentrées toutes les administrations de la province, entrepôt des blés et l'un des principaux greniers pour l'approvisionnement de Paris ». Et Laon répliquait en trois lignes : « Notre ville a toujours professé une particulière aversion pour le despotisme. Notre ville peut invoquer ses deux cents années de démêlés pour l'institution de sa commune. De ses remparts on voit la frontière. »

Quand l'esprit local atteint à cette puissance de sentiment et d'expression, les siècles peuvent passer : le granit des caractères échappe à leur atteinte. Le Laonnois et le Soissonnais sont en 1914 tels que nous les avons vus dans l'entassement de leur histoire. La guerre ne les surprendra point  : ils savent ce que c'est et le réflexe national jouera généreusement. Mais quand, le danger passé, il faudra relever ce que la guerre a détruit, le réflexe inverse prendra sa revanche, isolant l'individu. C'est alors que, par un paradoxe, une race étrangère apportera à ce pays la simplicité taylorisée de ses méthodes, sa passion de la solidarité, sa foi impérieuse dans le groupement social. Mariage de deux esprits ou plutôt de deux instincts! Étrange expérience de conciliation des contraires, dont on ne sait en vérité s'il faut plus s'étonner qu'on l'ait osée ou qu'on l'ait réussie!


Chapître III

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