
L'effort associé de la France et des États-Unis a connu, en un siècle et demi, deux grands achèvements: 1781, 1918. Le souvenir s'en est gravé dans les coeurs et l'on s'est accoutumé d'en conclure, entre les deux pays, à l'entente spontanée, intuitive et totale.
Des milliers de discours ont affirmé cette entente; mais il est arrivé que l'événement les contredit. On a vu, après des guerres communes, des paix séparées; après le coude à coude de la bataille, l'isolement dans la paix; après l'identité proclamée des principes, le désaccord des actes. Les prophètes avaient annoncé une loi de nature : les dérogations ne se comptaient plus. Les peuples, à ce spectacle, ont appris à douter. Parce qu'on leur avait trop promis, ils se sont étonnés qu'on tint si peu. Sûrs de leurs bonnes intentions, ils se sont émus des lendemains mauvais. Oublieux des résultats, ils n'ont retenu que les faillites. C'est le danger des oraisons propitiatoires, qui, en célébrant l'harmonie présumée des destinées, négligent les réalités de la vie; les conditions nationales et individuelles, dont l'histoire est déterminée; les contradictions fondamentales, qui président à ses enchaînements.
J'accorde que le premier fait, qui s'impose aux regards, est l'instinctive amitié des deux peuples l'un pour l'autre. Les liens matériels, sentimentaux et spirituels remontent loin. Des deux parts, on aime à les rappeler. Ici Tocqueville, là Parkman et Finley en furent les évocateurs. Et voici que surgissent du passé les croisières des marins dieppois, malouins, rochelais et rouennais; l'odyssée du Griffon, découvreur des routes d'eau qui charrient aujourd'hui l'opulence d'un continent; Jacques Cartier, explorateur du Saint-Laurent et des Rapides; Champlain, les Récollets, les Jésuites, les coureurs des bois et l'équipe des Grands Lacs; Marquette, La Salle, Frontenac; leurs devanciers ou leurs émules, Jouet, Tonty, Hennepin, Radisson, Groseillier, Iberville, Bienville, La Harpe, Lesueur, les Verendry, révélateurs du fleuve aux cent mille bras, artère de la vie américaine.
On retrouve les traces de ces Français dans les noms des villes : Detroit, Duluth, Saint-Louis, Racine, Eauclaire, Fond-du-Lac; dans la civilisation de l'Ouest, si différente de celle de la Nouvelle-Angleterre. Par elles s'explique, en dépit de l'indifférence officielle, malgré le dédain de Louis XIV pour les « entreprises inutiles du sieur de La Salle » et les moqueries de Voltaire sur les arpents de neige, l'inclination mutuelle, qui prépare l'alliance de 1778. On se connaît mal, --- le livre de l'abbé Raynal en est le surprenant témoignage, --- mais on s'aime. Benjamin Franklin est reçu à Paris comme le type accompli de cet « homme naturel », qu'a conçu le cerveau de nos philosophes. Un mystérieux élan du cur porte les deux pays l'un vers l'autre. Leur association politique n'est pas le fruit du calcul seul. L'alliance, à ses débuts, est fraternité. Franklin et Jefferson obtiennent à Paris les mêmes triomphes de tendresse que La Fayette et Rochambeau en Amérique. La France, par le secours de sa force, sauve d'une ruine certaine la jeune liberté américaine. Gérard, son premier envoyé à Philadelphie, est porté jusqu'au Congrès par l'enthousiasme d'un peuple entier.
Il est né de là, dans des milliers d'âmes, une amitié précieuse, dont la mémorable durée mérite des ménagements, qu'on lui a trop souvent refusés. Dette consentie de reconnaissance pour une aide militaire en effet décisive; solidarité morale de deux révolutions, dont le synchronisme masquait les divergences; fierté d'avoir, dans la même décade, donné au monde deux républiques; agrément des relations personnelles; charme des échanges d'idées et d'aspirations; attrait d'un peuple très jeune pour une civilisation très vieille, --- ces sentiments ont duré et ce livre montrera qu'aux pires heures le capital d'amitié, légué par les générations éteintes, demeurait inentamé, fût-il inexploité. Les premières années de la dernière guerre l'attestent. Plus encore peut-être les volontés persistantes de collaborer qui, sur des terrains difficiles et sous des formes trop peu connues, ont survécu de part et d'autre à la camaraderie du combat.
Cette amitié est donc, en vérité, le premier fait qui s'offre à l'analyse et, quand on le constate, on a raison. Mais quand on le constate sans plus, on a tort : car, sil est le premier, il n'est pas le seul et, pour faire oeuvre honnête, il faut du premier rapprocher le second. Le second, c'est que ces deux pays, unis de sympathie, n'ont jamais collaboré sans connaître d'immédiates ruptures et qu'en toutes autres circonstances l'absence seule de contact explique entre eux l'absence de troubles. J'ajoute que les courtes périodes de coopération politique --- moins de dix ans sur cent quarante, --- ont obéi non aux lois du sentiment, mais à celles de l'intérêt et que, l'intérêt épuisé, le sentiment n'a pas suffi à maintenir la coopération.
Quand en 1778, on s'est allié, on revenait de loin. Pour les colons de la Nouvelle-Angleterre, le Français, c'était l'ennemi. Contre lui, Benjamin Franklin avait rédigé son plan d'union de 1754. Contre lui, contre l'encerclement, dont, du Saint-Laurent aux bouches du Mississippi, il étreignait les colonies, le colonel George Washington avait représenté la résistance et le succès. Le Français n'était pas seulement, comme on disait à Boston, l'allié des sauvages. Il était en Europe le tenant du papisme, de la monarchie, de la guerre, du libertinage, de ce que haïssaient les fils des pèlerins. Quand Vergennes et Franklin se prirent à négocier, l'allégresse des curs ne suffit pas à masquer le désaccord des traditions, ici catholiques et royalistes, là protestantes et démocratiques. On réussit à signer le traité qui étonna l'univers, non pas à s'entendre sur les buts de guerre. Louisiane, Canada, Terre-Neuve restèrent terrains réservés, où mûrissaient les conflits.
Cinq ans passent et la fin victorieuse de la guerre marque la fin de l'entente politique. A l'insu de Vergennes, John Jay négocie en 1782 une paix séparée, comme sera, cent trente-neuf ans plus tard, signée avec l'Allemagne la paix séparée de 1921. Le chargé d'affaires de France, Barbé-Marbois, marque le coup: « Une grande puissance ne se plaint point. Mais elle sent l'injure et ne l'oublie pas. » Pendant dix ans, le fossé se creuse : impossibilité de conclure les conventions commerciales; dénonciation de l'alliance en 1787(1); controverses économiques de 1790; proclamation de neutralité de 1793; traité avec l'Angleterre en 1794. Et j'entends que c'eût été folie pour les États-Unis de redevenir champ de bataille. Il n'en reste pas moins que la décision de George Washington plaçait, hors des affinités du sentiment et des analogies démocratiques, l'axe des relations. Dans le temps que la République française offrait à la République américaine sa réplique européenne, les routes, loin de se joindre, s'écartaient.
Déjà les images conventionnelles s'effacent devant l'assaut des faits. On correspond encore de parti à. parti, de coterie à coterie. Mais on ne se comprend plus. Les gens de Philadelphie en sont toujours à Montesquieu que déjà les tambours de Santerre roulent, place de la Concorde, au pied de la guillotine. On pleure, ici, en parlant de Franklin et, là, de La Fayette. Mais John Quincy Adams invective nos « trente millions d'athées empoisonnés de philosophie ». Alexandre Hamilton déchire furieusement le « grand monstre ». Tel autre prononce que « Néron ni Caligula n'atteignirent à l'horreur de notre Révolution ». Noah Webster montre la France passée de la superstition papiste à la superstition. rationnelle et pourrie d'un mysticisme démoniaque. Jefferson lui-même, de retour dans son pays, se sent compromis et affaibli par Genet, le dangereux agité, qui, ministre de France, cherche, en précurseur du Bernstorff de 1917, à peser, par l'intrigue des partis, sur la politique américaine. La vie désordonnée des émigrés, tels que Talleyrand, heurte la conscience puritaine. Et si le traité de Jay avec l'Angleterre provoque un sursaut de colère, c'est moins en amour de la France qu'en haine de l'ancienne métropole.
De 1794 à 1799, on passe, parmi les polémiques de presse, de la neutralité au conflit. Les droits sur le tabac et les huiles de morue, les questions de prises et le contrebande sont plus forts que les effusions philosophiques. Le Directoire refuse de recevoir le ministre américain, Ch. Pinckney. Lorsque, arrivent trois autres envoyés, Talleyrand satisfait ses ressentiments et son goût de l'argent en montant contre eux, par les soins de ses agents Hottinguer, Bellamy et Hauteval, la vilaine histoire connue sous le nom d'affaire X Y Z, qui dresse contre la France l'opinion américaine. C'est le temps où Adet, notre ministre, désespère des sympathies sur quoi s'appuyaient ses prédécesseurs. « M. Jefferson, dit-il, est américain et, comme tel, il ne peut être pour nous un ami sincère; car l'Américain est l'ennemi né de tous les peuples européens. » En 1798, la guerre existe en fait. Le président John Adams appelle George Washington au commandement des troupes. On arme des vaisseaux par souscription publique. Où sont les serments de 1778?
Si le calme se rétablit sous le Consulat, c'est l'uvre des événements plus que des hommes. La mort de Washington offre au Premier Consul l'occasion d'une manifestation théâtrale. Mais sa politique, inspirée des vues téméraires de nos représentants en Amérique, Moustier, Genet, Fauchet, tend à la création d'un grand empire français dans le bassin du Mississippi et conduit à la pire des crises : car déjà les Américains entendent rester maîtres de leurs débouchés. Jefferson écrit à Robert Livingston: « La France est pour nous une amie naturelle. Mais il y a, sur terre, un endroit et un seul, dont le maître est inévitablement notre ennemi : c'est la Nouvelle-Orléans, par où doivent passer les trois huitièmes des produits de notre sol. Le jour où la France prendra possession de la Nouvelle-Orléans, nous serons obligés de nous jeter dans les bras de l'Angleterre. » Le traité de Saint-Ildefonse, par lequel l'Espagne cède à la France ses possessions du Mississippi, va-t-il déchaîner le conflit? On peut le croire. Mais l'échec de Saint-Domingue et le péril continental obligent Bonaparte à liquider ses ambitions américaines et à faire front en Europe. La Louisiane est vendue par lui aux Etats-Unis, dont elle va fixer le destin. Le vendeur caractérise ainsi l'opération : « Je viens de donner à l'Angleterre un rival qui tôt ou tard abaissera son orgueil ».
Alors, après la guerre de 1812 contre l'Angleterre, commence un siècle muet et vide; un siècle où, de temps à autre, on jure de s'aimer, sans que d'ailleurs aucun acte s'ensuive; un siècle, où se maintient, dans nombre de cours, la chaîne de tradition amicale; mais un siècle aussi, où la vie française est sans action sur la prodigieuse fermentation de la vie américaine et où, quand on se rencontre, on se trouve en risque de choc. C'est le cas lors de l'intervention française en Espagne sous la Restauration; lors de l'intervention française au Mexique sous Napoléon III. L'avortement de la seconde République, l'avènement du troisième Bonaparte heurtent le peuple américain. La Prusse, accueillante aux emprunts du Nord pendant la guerre civile, devient objet de sympathie. A Berlin, le ministre des États, Bancroft, est le familier de Bismarck et quand, en 1871, l'unité allemande est proclamée à Versailles sur les ruines de la France démembrée, le président Grant salue d'un message enthousiaste la nation nouvelle.
Les amitiés françaises sont-elles mortes? Non, puisque, quarante-trois ans plus tard, la France, de nouveau envahie, les retrouvera frémissantes. Mais elles sont une fois de plus--- comme elles seront en 1914 --- politiquement inopérantes. Ni le gouvernement, ni la masse ne s'intéressent à la France, qui a contre elle les immigrés allemands et irlandais. La science allemande domine, sans rivale, les universités et les collèges. En. 1908, le professeur Munsterberg contestera à l'auteur de ce livre l'accès de la chaire française de Harvard et la résistance du président Eliott sera pour l'Allemand sujet d'étonnement plus encore que de colère. Les amis passionnés, que la France conserve, se mettent en posture d'avocats. James H. Hyde fonde des cours pour la faire connaître : c'est donc qu'elle est ignorée. Barrett Wendell écrit des livres pour la défendre : c'est donc qu'elle est attaquée...
On pourrait développer. Mieux vaut conclure. Je conclus qu'autant est certain le potentiel d'amitié entre la France et les États-Unis, autant est évidente la difficulté de collaborer. Qui prétend le contraire trompe les peuples et leur prépare, dans l'aigreur des déconvenues, des incompréhensions aggravées. Disons les choses comme elles sont: c'est le premier devoir. Mais, cette vérité acquise, est-ce assez de l'enregistrer? Non, si, expliquée, elle devient modifiable; si de l'analyse des origines et des développements nationaux se dégagent les causes des troubles fonctionnels, que l'histoire relève dans les relations des peuples, --- et peut-être le remède à ces troubles.
A la lumière des faits, des plus anciens comme des plus récents, ceux de l'ordre officiel comme ceux de l'ordre privé, c'est cet essai que je tente. J'entends, que, depuis cent cinquante ans, on affirme aux Français et aux Américains qu'ils sont nés pour se comprendre et je vois que le plus souvent ils ne se comprennent pas. J'entends qu'on leur dit que leur accord résulte de la nature des choses et je vois que les fruits en sont rares. Renversons la méthode et, avant d'affirmer, regardons.
Si nous constatons que, de la naissance à la maturité, la France et les États-Unis n'ont connu que des conditions diverses, même contraires; s'il apparaît qu'entre eux le passé prépare, non compréhension facile, mais compréhension malaisée; que géographiquement, historiquement, nationalement, politiquement, socialement, intellectuellement, il y a plus de contrastes que de ressemblances, --- alors nous serons, en même temps que moins alarmés, plus aptes à concevoir, avec les lignes d'un esprit nouveau, les bases d'une méthode constructive.
L'entente, dit-on, va de soi. Ce n'est pas vrai et, si ce n'est pas vrai, mieux vaut le savoir que reposer notre paresse sur l'oreiller d'un dogme contredit par le fait. Le sort m'a appelé à diriger, pour mon pays, le second des grands achèvements franco-américains des deux derniers siècles. J'ai souffert plus qu'un autre des désaccords consécutifs, où retentissait l'écho de 1796. Voilà pourquoi j'oppose à l'illusion des collaborations improvisées et des succès sans effort la nécessité du labeur qui construit et de la ténacité qui finit. L'amitié de la France et des États-Unis? Il n'en est pas de plus féconde, quand elle est conduite; de plus stérile, quand elle s'abandonne. Ou cette amitié se disciplinera; ou elle se gaspillera. Elle sera organisée; ou elle ne sera pas. C'est le problème de demain.
Chaque peuple obéit à une loi propre de formation nationale. Sa constitution physique, le sens de sa vie morale, la substance de ses concepts collectifs, le rythme de sa croissance, le volume de son rendement dessinent sa physionomie. A tous ces titres, les États-Unis n'ont point, dans le monde, d'analogue. Si on leur cherche une antithèse, c'est la France qui la fournit.
Mille ans et plus après la naissance matérielle et morale de notre pays, le pays américain s'est formé par un arrivage d'émigrés. Les Français sont les hommes d'un foyer héréditaire. Les créateurs de la Nouvelle-Angleterre s'étaient arrachés du leur. Par esprit de révolte morale ou d'aventure commerciale, ils avaient décidé d'en construire un nouveau. Les voilà sur la côte rebelle. A la suite des trois explorations, l'espagnole, la française et l'anglaise qui, cherchant la vieille Asie, avaient entr'ouvert l'Amérique, ils vont de l'avant, condamnés par leur destin à pousser toujours plus à l'ouest. Fils du mouvement, c'est le mouvement qu'ils incarnent. Au delà de la bordure côtière, le désert magnifique, vierge, illimité, dont Daniel Webster évoquera l'appel, s'ouvre devant leurs pas. C'est lui qui les attire, lui qui va les prendre après leur courte halte dans l'Est, simple étape d'un éternel exode.
Comme l'eau glisse sur le marbre, le flot humain se meut. Au lieu des séculaires fixations, qui ont cristallisé dans leurs limites les physionomies régionales de nos provinces, c'est le déplacement continu. Ceux de Caroline et de Georgie iront vers l'Alabama, le Mississippi, l'Arkansas; ceux de Virginie et de Kentucky vers L'Idaho, l'Illinois, le Missouri; ceux de Boston et de New-York vers l'Ohio, le Wisconsin, le Michigan, l'Iowa, le Minnesota. De dix ans en dix ans, un siècle durant, ils occuperont des territoires grands comme la Suisse, l'Angleterre, l'Italie, la France. En 1787, treize États. En 1926, trente-cinq de plus, dont le dernier n'a pas vingt ans, alors qu'en France il n'est point de province qui ne rattache à l'âge gallo-romain son origine historique. Chez nous, vingt-cinq générations dans des villages immobiles, qui les ont vues sur place se transmettre le flambeau; une nation formée de la lente agglomération de cellules sédentaires, serrées les unes contre les autres. Outre-mer, la caravane vers l'ouest, un sol qui ne retient pas l'homme, mais le regarde passer. Au lieu d'un instinct qui enracine, une volonté qui déracine.
La vie de ces nomades a connu au XIXe siècle trois phases successives, dont aucune ne rencontre en France d'équivalent. D'abord le squatter sans sou ni maille, qui part seul, déboise, défriche, vend son lot et va plus loin. Puis le fermier qui, avec un peu d'argent, bâtit, sème et récolte jusqu'au jour où, plus riche, il trouvera mieux ailleurs. Le capitaliste enfin, qui organise, exploite et demain trustera. Ne cherchez pas ici le paysan de François Millet, dont on dirait que les pieds sont enchaînés au sol. Le cultivateur américain est et demeurera migrateur et, sur les huit millions de kilomètres carrés ouverts à son essor, le progrès des moyens de communication ne fera qu'accroître sa mobilité. Il ne s'agit pas pour lui de tirer d'une terre bornée un fruit limité, mais de découvrir des terres meilleures avec des productions élargies pour des besoins renouvelés. La raison d'être n'est pas de durer comme en France, mais d'avancer.
Les maisons, qui sortent du sol, sont habitées avant d'être construites, vendues avant d'être habitées. Les villes? Ah! vous n'y découvrirez point la lente stratification des cités françaises, restées là où elles sont nées, révélant, dans les couches superposées de leurs architectures, la variété des apports qui ont contribué à les édifier. La ville de l'Ouest américain est issue d'un intérêt et d'un moment qu'elle cesse d'y répondre, elle disparaîtra. Elle a commencé par une gare, une banque, un tramway, un magasin. Elle est sortie de la décision d'un homme ou du tracé d'un chemin de fer. Le rail, qui n'a fait que relier les villes françaises, a créé les villes américaines. La population première se renouvellera en quelques mois. Les hommes s'y succéderont aussi vite que les outils. Ils changeront de métier aussi aisément que de résidence. L'espace les invite. Jamais ils ne se refusent. Point de perspective proche, qui stabilise; une perspective infinie, qui mobilise.
Cette vie nouvelle crée une race nouvelle. Deux caractères initiaux que la France ignore : l'extrême insécurité et l'extrême égalité des conditions. Le fair chance est à la base que chacun joue sa carte. Les hommes, qui gagneront à ce jeu, ne ressembleront pas aux exploitants casaniers grandis à l'ombre de clochers de dix siècles plus vieux qu'eux. Comme ils ignorent la localisation, ils ignoreront la spécialisation, caractère dominant de la France, telle que la vit Henry James. Le fils n'attendra point, comme chez nous, la mort du père pour le continuer dans la même alvéole. Chacun se fera sa place et, l'ayant faite, en changera. C'est une histoire nouvelle que contera chaque jour le livre de la vie. A l'heure où la France produit M. Guizot et M. Royer Collard, quel est le type américain? Andrew Jackson, avocat, juge, planteur, partisan, marchand, général, député, président, ni cultivé, ni classifié, apte à tout et partout.
Race neuve au regard de l'Europe; neuve aussi au regard de la Nouvelle-Angleterre. La côte, au XVlIIe siècle, n'était que la frontière de l'Europe. L'Ouest moyen et l'Ouest seront un autre monde. Les vieilles familles qui, depuis l'âge colonial, sont demeurées au rivage atlantique, suspectent le colosse, qui grandit à leur porte. Josiah Quincy s'indigne de la place prépondérante occupée par les gens de l'Ouest dans des conseils, où jamais ils n'auraient dû être admis. Que de sarcasmes contre « les sauvages du Missouri » et « la population mêlée des Bouches »!
Si l'Est américain se sent si profondément différent de la race qui vient, que dire de l'Europe? Si Boston comprend mal Detroit, pourquoi Paris comprendrait-il Denver?
Or, c'est dans l'Ouest, comme l'ont marqué Théodore Roosevelt, Woodrow Wilson et F. G. Turner, que s'est formé l'esprit américain. Écoutez Emerson : « Heureusement pour nous, depuis que la vapeur a fait de l'Atlantique un simple détroit, notre vigoureux Ouest rocheux est en train d'introduire dans l'esprit national un nouvel élément continental. Et ainsi nous aurons encore un génie américain. » De même que la Méditerranée a modelé la Grèce, l'Ouest a modelé l'Amérique. De l'immense réservoir de 80 millions d'hectares créé par l'ordonnance de 1787, un type a surgi, aussi différent des Puritains de la Nouvelle-Angleterre que des Cavaliers de Virginie, qui s'est libéré des influences européennes, à mesure qu'il avançait vers l'Occident. C'est l'Ouest qui a démocratisé les États-Unis en leur imposant le suffrage universel qui leur a fourni le creuset où se sont fondus les arrivants. C'est depuis que l'Ouest existe que les États-Unis sont devenus grande puissance.
Ce peuple en marche vers la terre de promesse ne regarde pas, comme le nôtre, en arrière pour y chercher des motifs, mais en avant pour y découvrir des espoirs. « Qui est allé le plus loin? Je veux aller plus loin que lui. » A ce cri de Walt Whitman répond la maxime de Longfellow : « Laissez le passé mort enterrer ses morts! » Et toute la philosophie d'Emerson « Le respect des actions de nos ancêtres est un sentiment faux. Ni la Grèce, ni Rome, ni les trois unités d'Aristote, ni les trois rois de Cologne, ni le collège de la Sorbonne, ni la revue d'Édimbourg, ne doivent nous faire plus longtemps la loi! » Lorsque, plus près de nous, Henry Van Dike chante les gloires de l'Europe, ce n'est pas sans restriction : « Le passé, dit-il, compte trop pour elle ».
Sur sa terre libre, qu'il ne remplit pas(2), le peuple américain a mené depuis un siècle une vie, dont rien ne ressemble à la nôtre. A l'heure où, fixé par la continuité de l'habitat et l'ancienneté de sa civilisation, le peuple français portait en lui les leçons de la Renaissance, du grand. siècle et des philosophes, le peuple américain n'entendait, comme Siegfried, que les murmures de la forêt. Dans le silence de la nature, son oreille fermée aux abstractions ne s'ouvrait qu'aux bruits familiers, l'aviron du rameur, la hache du bûcheron, le fusil du trappeur. Admirez ou dédaignez; soyez sensibles ou soyez rebelles à cette brutale, imparfaite, inachevée, mais formidable poésie du travail humain conquérant un monde : il vous faudra tout de même subir la conclusion. Entre ces deux êtres collectifs, le Français et l'Américain, il y a la distance, plus large que l'Océan, qui sépare l'immobilité du mouvement.
Sédentarisme, mobilité, --- ces deux traits contraires, par quoi se définit, ici et là, l'existence individuelle, se retrouvent, avec leurs conséquences, dans la vie nationale. Dès le début de son histoire, la France s'est sentie appelée à occuper entre des limites conçues de tous et, à cause de cela, qualifiées de naturelles, un espace limité, qu'elle a passé des siècles à gagner ou à conserver. Placé à un carrefour de routes que tout le monde voulait s'ouvrir, le Français n'a possédé son sol qu'en le défendant et de là sont nées les deux notions, qui l'ont le plus profondément marqué, la notion de frontière et la notion d'invasion.
Au seuil de son développement, voici les flots successifs des barbares, Huns, Vandales, Wisigoths, Arabes, Normands. Puis, dès le XIe siècle, la lutte pied à. pied contre les deux dangers convergents, qui depuis ne l'ont plus lâché, danger anglais, danger allemand. Ce sera le souci des Valois comme des Capétiens; des Bourbons comme des Valois; de Clemenceau comme de Richelieu. Vieille histoire, qui s'appelle de nos jours le problème de la sécurité et qui a suscité au cours des siècles, par besoin de protection, les régimes les plus divers, féodalité, monarchie, Révolution, Empire. L'Allemand qui, à Montmartre en 1814, s'écriait : « Voilà neuf siècles et demi que notre empereur Othon a planté ses aigles sur ces collines », résumait le destin défensif de la France, race paysanne organisée en armée pour la garde d'un sol qu'elle ne pouvait tenir qu'en le fermant.
Rien de tel aux États-Unis. Depuis leur affranchissement, les colonies confédérées n'ont connu qu'une courte invasion en 1812 et pas de péril extérieur. Au nord, un trouble de quelques mois, suivi d'une paix perpétuelle; au sud, des ennuis parfois, jamais d'angoisses; à l'est et à l'ouest, la mer. De 1776 à 1917, trois guerres : en 1812 contre l'Angleterre, en 1845 contre le Mexique, en 1898 contre l'Espagne, dont aucune ne peut se comparer à celles que la France, cinq fois envahie pendant la même période, a soutenues sur son territoire. La formation même du domaine continental des États-Unis, de 1787 à 1912, s'est faite, sauf en 1845, soit par occupation sans guerre, soit par négociation et achat. En un siècle et demi les États-Unis n'ont pas compté dix ans de guerre contre l'étranger. La France y a consacré les trois quarts d'une histoire de vingt siècles.
La frontière américaine n'a par suite rien de commun avec la frontière française. Le mot est le même dans les deux langues, mais n'exprime pas la même idée. La frontière du Français est une ligne fortifiée, où l'on se bat et que déplacent la guerre et les traités. La frontière du Français, c'est le soldat. La frontière de l'Américain est, non pas une ligne, mais une zone; une zone que déplace, non la guerre, mais le travail; la limite mobile entre la terre exploitée et la terre vierge. La frontière de l'Américain n'est pas le soldat, mais le pionnier. Le rôle, qu'Anglais et Allemands ont joué dans la vie de la France, appartient ici à la forêt vierge. C'est contre elle qu'on bataille, non contre des armées. Pour séparer les peuples, une ligne astronomique, avec des postes de douane, est suffisante. Les États-Unis n'ont point de Vauban.
Il en résulte une grande différence des données, nationales fondamentales. Les guerres, qui marquent dans le souvenir du Français, sont des guerres extérieures. Celles qu'a retenues l'Américain sont des guerres civiles. Le mot guerre dresse en notre mémoire, dans une tempête de passions, de regrets et d'espoirs, dont l'étranger est le centre, l'épopée de notre passé: guerre de Cent ans, guerre de Trente ans, guerre de Sept ans, guerres de la Révolution, de l'Empire, de la République. Les Américains pensent à l'Indépendance et à la Sécession. Écoutez cette vieille dame du Sud, qui conte ses souvenirs de guerre : c'est de Lee, non de Pershing, que sa pensée est remplie. La notion du péril extérieur n'est, aux États-Unis, ni spontanée, ni familière. Mourir pour la patrie n'est pas un axiome courant. La défense de l'intégrité territoriale, maître réflexe du Français, est pour les Américains un concept vide de substance.
Il en fut de même, pendant plus de cent années, de l'idée de nationalité. Les Français, qui ont épuisé, dans des déchirements sans trêve, tous les sujets de disputes intestines, ont placé cette idée en terrain réservé, à l'abri de leurs luttes civiles. Alors qu'en plein XIXe siècle, on verra un quart des États, qui constituent les États-Unis, se proposer pour but la sécession, c'est dès le moyen âge qu'on discerne en France cette volonté de vivre ensemble, par quoi Renan définit la nation. Avant Jeanne d'Arc, il y a eu le Grand Ferré et l'on pourrait, en remontant plus haut, découvrir le sens national chez les milices de Bouvines, dans la résistance populaire a l'invasion allemande de 1124, voire dans les efforts de rassemblement, qui suivirent, sous les Carolingiens comme sous les Mérovingiens, les partages territoriaux.
Sens national, instinct d'une unité qui prime le reste et crée, au service de cette unité, un devoir supérieur aux autres, voilà, formé par l'invasion et la frontière, l'axe de la France. En pleine féodalité, l'alliance avec l'étranger suffit à discréditer le connétable de Bourbon, comme, plus tard, elle discréditera Condé ou les émigrés, alliés des Espagnols ou alliés de Brunswick. En 1526, les légistes réunis à Cognac pendant la captivité de François 1er prononcent qu'il n'est pas au pouvoir du roi d'aliéner par un traité une seule parcelle du sol français : curieuse anticipation, avec trois siècles et demi d'avance, sur la protestation de Bordeaux de 1871. Cela signifie que les Français mettent l'unité nationale au-dessus des contingences intérieures ou extérieures ou, plus simplement encore, qu'elle n'est pas chez eux objet de discussion. Pour des raisons diverses et successives, la discussion sur cette matière a été aux États-Unis de tous les temps. Il a fallu la victoire de 1918 pour qu'elle connût un apaisement.
Les phases successives de l'histoire américaine, origines, croissance, maturité, en témoignent. L'unité nationale a été, pour les Américains, une création artificielle et quasi-secondaire. Les Français ont sacrifié à cette notion la liberté et l'égalité. Quand ils suivaient Napoléon sur les routes de l'Europe et que les hommes de la Convention servaient le dictateur de Brumaire, c'est à la conservation des « conquêtes de la Révolution » --- entendez les conquêtes nationales et les frontières naturelles --- qu'ils consentaient ce sacrifice. Les Américains, au contraire, ont longtemps hésité à incliner devant l'unité de la nation les droits de l'individu et des collectivités locales. Soit en élaborant leur constitution, soit en l'appliquant, ils ont eu peine à prendre parti entre la première et les seconds. Disons, que, tandis que les Français considéraient la nation comme une donnée de base, les libertés civiles comme une conquête humaine, les États-Unis, à l'inverse, tenaient leurs droits individuels pour une cause, leur union nationale pour un effet. Ces droits étaient une constante : la nationalité une variable.
Le contraste est de telle importance et d'ordinaire si mal conçu que l'on m'excusera d'y insister. Quand commence à frémir l'insurrection de 1773, est-ce d'une révolution nationale qu'il s'agit? Non, si l'on se reporte aux propos de Franklin et de Marshall, quelques années plus tôt « Je n'ai jamais, disait le premier en 1760, entendu personne, ni ivre, ni à jeun, exprimer le moindre désir de séparation ». Et le second, trois ans après, constatait l'attachement général à la métropole. Et pareillement encore, en 1775, Alexandre Hamilton, déplorant « une querelle déplacée » et souhaitant « une prompte réconciliation », concluait « Je suis partisan résolu d'une monarchie exerçant un pouvoir limité et je forme les souhaits les plus sincères pour la famille royale actuelle ». Quand la guerre éclata, les deux tiers des colons étaient ou loyalistes ou tièdes. Même après Saratoga, il y avait des indécis. Le premier Congrès ne disposait d'aucun moyen efficace d'action nationale. Particularistes la veille contre le régime britannique, les colonies le demeuraient les unes par rapport aux autres.
Lorsqu'il fallut s'organiser pour vivre, ceux qui se préoccupaient de fonder un État fort, Washington, Hamilton, Schuyler, Greene, étaient une minorité. Le nombre restait hostile. Soumise un plébiscite, la Constitution de 1787 eût été repoussée. La Convention, en l'adoptant sous la pesée des circonstances financières et extérieures, n'y inscrivit, avec le maximum de droits pour les États, que le minimum de pouvoirs pour le gouvernement national. Avant d'en obtenir la ratification, Hamilton, Madison et leurs amis durent soutenir dans leurs législatures d'âpres batailles. « La Constitution, disait John Quincy Adams, a été arrachée par la nécessité à un peuple qui n'en voulait pas. » Dès 1786, le Massachusetts s'était révolté en armes contre les impôts. En 1788, il réclamait des amendements. A l'heure où la République française se proclamait une et indivisible, la République américaine défendait, comme son bien le plus cher, ses divisions coloniales contre l'unité fédérale.
Le particularisme était tel que force fut d'inventer, pour ne froisser personne, une capitale artificielle dans les marais du Potomac. Le mot de Pinckney « Ne forgeons pas de nouvelles chaînes », exprimait une pensée commune. Des milliers d'Américains voyaient leur jeune gouvernement des mêmes yeux qu'ils avaient vu le régime vieilli de George III. Jay disait : Je suis plus inquiet que pendant la guerre ». Washington, débordé par les mille exigences d'un localisme irréductible, s'écriait « Oui ou non, sommes-nous un peuple? » Tandis que les sans-culottes de France couraient à la frontière en criant « Vive la Nation! », les ministres américains du culte étaient invités à changer la formule de la prière dominicale et à dire, à la fin de l'office, au lieu de : « Dieu bénisse notre Nation! » --- ce qui choquait les traditions des towns et des counties -: « Dieu bénisse les États-Unis! »
On sait la suite. Mais, cette suite, le commencement l'éclaire. Voici, en 1798, les « résolutions » de Virginie, oeuvre pourtant de deux fondateurs de la République, Jefferson et Madison, qui énoncent les principes mêmes d'où sortira la Sécession. A propos de la Louisiane, dont l'acquisition est dans l'air, c'est le Nord qui, à son tour, se dresse contre l'unité. En 1803, le Massachusetts, déclare que l'entrée de la Louisiane dans la Confédération ouvrirait aux anciens confédérés le droit d'en sortir et, quatre ans plus tard en 1807, les gens de Boston s'écrient : « Plutôt la séparation que préparer, par l'achat de la Louisiane, la tyrannie du Sud! » En 1812, le Congrès déclare la guerre à l'Angleterre, sans d'ailleurs voter les crédits; mais la moitié des États du Nord ou refusent leurs contingents ou ne leur permettent pas d'opérer au delà de leurs limites propres : « On dirait, se plaint Jefferson, des cadavres liés à un corps vivant. » Au lendemain de la prise de Washington par les Anglais, les hommes de la milice du Massachusetts sont retirés du service fédéral. Le général britannique écrit dans un de ses rapports « Les deux tiers de notre armée du Canada consomment la viande de boeuf fournie par les adjudicataires américains ». Plus tard, quand il faut payer les frais de guerre, le Nord s'écrie « Le Sud et l'Ouest ont fait la guerre de M. Madison : qu'ils paient! » Et les porte-monnaie se ferment.
Bientôt va commencer la grande crise qui, pendant cinquante ans, remettra en question l'unité américaine. Pas un Français de ce temps n'eût compris ni même conçu l'historique dialogue de Jackson et de Calhoun, où s'annonce le drame américain.
--- Je bois, dit le premier, à notre union fédérale (c'est-à-dire nationale). Il faut qu'elle soit sauvée.
Et l'autre répond
--- La liberté est plus précieuse que l'union.
C'est, chez nous, l'orageuse époque où Restauration et monarchie de Juillet sont forcées, malgré leur origine, d'entendre l'appel populaire contre les traités de 1815 et de faire, pour la reconstitution de l'unité nationale, la politique de leurs adversaires. Nos révolutions se succèdent; des abîmes se creusent entre les partis mais qui parle de rompre le corps français? Aux États-Unis, c'est l'inverse. Qu'il s'agisse des tarifs douaniers sous Jackson ou de l'esclavage sous Buchanan, on ne parle que de briser le corps américain. Le Sud estime que cette brisure est de droit. Dans le Nord, plus d'un pense comme le Sud. Winfield Scott conseille de laisser partir en paix les surs séparées. Horace Greeley de même. Pendant des années, la coupure parait plus vraisemblable que le maintien de l'union.
L'union survivra cependant, mais grâce à qui? mais a quel prix? Grâce à l'un de ces hommes uniques, qui se dressent solitaires dans une époque; au prix de la plus atroce des mêlées civiles. Dans le chaos des transactions contradictoires accumulées depuis 1820, Abraham Lincoln proclame l'imprescriptible unité, telle que la conçoit notre instinct français : « L'union est antérieure à la Constitution. L'union est antérieure aux États mêmes... Mon but est de sauver l'union. Ce n'est ni de sauver, ni de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'union sans affranchir un seul esclave, je le ferais. Si je pouvais la sauver en les affranchissant tous, je le ferais aussi. Si je pouvais la sauver en affranchissant les uns et pas les autres, je le ferais encore. » Merveilleuse définition de l'opportunisme national, par lequel rois et peuple ont fait la France; par lequel les États-Unis seront sauvés! Merveilleuse en vérité, --- mais contradictoire à l'esprit public du temps. Car dès qu'elle retentit, c'est le canon qui répond.
Même dans le bloc que forme le Nord à la voix du génie impérieux, dont la vision devance son temps, que de faiblesses encore! Désertions; émeutes contre la conscription; menées pacifistes. Ce sont les invectives de Vallandigham : « Vos trophées sont des tombeaux. Faites la paix! »; les intrigues des copperheads; MacClellan opposé à Lincoln; un grand nombre de démocrates réclamant des négociations immédiates; l'héroïque résistance du Sud, expression, dans une mauvaise cause, de la plus ardente conviction. Jusqu'à la fin, ils sont, des deux côtés, des milliers qui débattent, en leurs consciences, si la liberté ne vaut pas mieux que l'unité. Débat incompréhensible pour les Français de 1860, qui se désintéressent d'une partie, dont l'origine, le sens, le but leur demeurent impénétrables.
L'issue, miracle du génie humain, surprend les plus passionnés. II y a de l'étonnement dans l'apostrophe brûlante de Whitman à l'Amérique pacifiée : « Toi, un monde avec toutes tes vastes géographies, multiples, différentes, lointaines, résumées par toi en une seule unité, avec une commune langue mondiale, avec une commune destinée, indivisible pour tous! » Indivisible? c'est tout le problème. Lincoln vient de le résoudre contre la coalition de l'intérêt économique et du scrupule constitutionnel. Mais voici qu'il va se rouvrir sous la pression d'un autre facteur, non moins étranger que le précédent. à notre vie française et, pour nous, non moins difficile à comprendre : l'immigration.
On ne prétend pas pour la France à l'unité de race. Il n'y a pas de race une. A l'origine de la nôtre, on retrouve de l'Ibère, du Ligure, du Celte, du Romain, du Germain, de ['Arabe, du Normand. Mais, depuis quinze cents ans, ces éléments divers sont fusionnés en un mélange stable et jamais, pendant ces quinze siècles, aucune grande vague étrangère n'est venue modifier le mélange. Au XIXe siècle, la population française a doublé par le jeu de son propre développement; mais, dans cette augmentation, la part de l'immigration est insignifiante.
Aux Etats-Unis, si les quatre millions de colons du XVIIIe siècle sont aujourd'hui cent dix-sept millions, c'est l'uvre des immigrants. Tandis que la France s'accroissait de 1 à 2, l'Amérique du Nord passait de 1 à 25 en se peuplant, non du dedans, mais du dehors, grâce d'abord à l'Europe occidental et septentrionale, ensuite à l'Europe orientale et méridionale. Fait d'immense portée et d'incalculables conséquences.
Ainsi s'est fabriquée une nation moderne d'un caractère unique. Sur cent dix-sept millions d'Américains, 59% seulement sont nés aux États-Unis de parents, qui eux-mêmes y sont nés. Le reste, 41%, près de la moitié, se compose ou de nègres inassimilables (9,7%), ou de blancs incomplètement assimilés, dont les uns sont nés à l'étranger (13,4%); dont les autres sont issus soit de deux parents nés à l'étranger (13,2%), soit de deux parents dont un seul est né aux États-Unis (5,8%). Chaque village américain est un melting pot en miniature. A l'opposé du village français, où les familles ont vécu en un voisinage séculaire, on trouve là des immigrés de toute provenance et de toute date. Les uns ne parlent pas encore l'anglais. D'autres l'ont appris Dieu sait comme. Beaucoup portent la trace de la transplantation brutale qu'ils ont subie dans leur jeunesse et des mécomptes qui s'ensuivent. Attirés, surtout dans les villes, par les gens de même race, ils résistent plus ou moins longtemps à 'l'assimilation, qui s'exerce sur eux par l'intérêt matériel, le chemin de fer, le journal, l'école, l'église, le travail social. Combien d'années passeront, avant que leurs réactions soient exclusivement et spontanément américaines?
Encore un problème que la France n'a jamais soupçonné, pas plus qu'elle n'a connu celui de l'esclavage : le problème du « trait d'union » (hyphenated) et du vote étranger (foreign vote,). Car ces millions de naturalisés votent et, par leur nombre, souvent font la majorité. Qu'arrivera-t-il si, entre l'intérêt américain et leur hérédité, quelque conflit vient à surgir? Le Français, qui va voter, se dit : « Que feront les royalistes? Que feront les républicains? ou les socialistes? ou les catholiques? » A aucun moment de son histoire, il n'eut à se demander « Quel sera le vote du Français d'origine allemande? ou du Français d'origine irlandaise? » Cette question se pose aux États-Unis à chaque scrutin de caractère municipal, politique ou national. Aux causes normales de division interne, qui sont les mêmes qu'ailleurs, s'ajoutent ainsi des causes d'origine externe, avec lesquelles il faut compter. Le citoyen américain dépend à tout instant de deux gouvernements, le local et le fédéral. En outre, il peut, à de certaines heures, entendre en lui la voix de cieux patries, celle du jour et celle de la veille.
Un Français moyen saisit mal la gravité de ce dualisme. Le Gouvernement américain et ceux qui le détiennent en leurs mains sont, à tout instant, obligés d'y penser. Quand, en votant la guerre de 1917, Warren C. Harding disait : « II fut un temps où je doutais si nous avions l'unité nécessaire à la préservation d'une libre politique », les lecteurs français se demandaient ce que ce sénateur voulait dire. Mais ses collègues ne s'y méprenaient point. Tous connaissaient la nécessité de préjuger les réactions variables d'une nation hétérogène. Tous savaient que jamais le pouvoir fédéral n'a pu s'appuyer sur les sursauts d'unanimité, qui ont dressé la France en 1793, en 1815, en 1914; sur cette force compacte de tradition nationale, qui chez nous a survécu aux régimes, --- Louis-Philippe ramenant de Sainte-Hélène les cendres de Napoléon; les républicains invoquant les traités de Louis XIV; les fils des Bretons de Crécy et d'Azincourt tenant pour désastres nationaux les batailles, où leurs pères combattaient le roi de France.
Au bref, pour bâtir et maintenir leur unité nationale, les États-Unis ont eu à remplir des tâches, dont le sort a dispensé la France. Sous l'action de deux circonstances, interprétation de la Constitution et composition de la nation, ils ont dû résoudre des questions, qui ne se sont pas posées pour notre pays. Après l'interprétation des institutions, l'instinct atavique d'une partie de leur peuple les a conduits à débattre, comme un fait second et modifiable, ce que nous considérons en France comme un fait premier et intangible. Qu'il s'agisse d'Andrew Jackson en face des nullificateurs; de Lincoln brisant la Sécession; de MacKinley ou de Wilson pesant, à la veille de deux guerres, la solidité de l'union, jamais le gouvernement fédéral n'a tenu pour exclu le risque de cassure que la France jamais n'eut à craindre. Était-ce exagérer le péril? C'est possible : car la guerre de 1917 fut pour l'unité nationale un splendide essai de résistance. Mais, jusqu'à cette guerre, le débat est resté ouvert. Un mot le résume, dont retentit le forum américain l'américanisme. Qui donc en France prêcha jamais le « francisme »?
Voilà, dans la vie des deux peuples, bien des points de dissemblance. Il en faut retenir un autre, qui est affaire, non de substance, mais de proportion. Entre le développement de la France, limité dans l'espace et réparti sur vingt siècles, et le développement des États-Unis immense et précipité, point de commune mesure. La France contemporaine offre le spectacle d'une civilisation à lente évolution sur un territoire d'un demi-million de kilomètres carrés; les États-Unis, celui d'une civilisation improvisée sur un espace, grand comme l'Europe, de 8 millions de kilomètres carrés. La France révèle quelque chose d'achevé; les États-Unis quelque chose qui commence. Malgré leur population vingtuplée, ils n'ont, je l'ai noté déjà, qu'une densité moyenne de 13 habitants au kilomètre carré contre 71 en France et, dans beaucoup d'États, cette moyenne est entre 1 et 5. Ainsi s'exprime le contraste entre un peuple qui a exploité, sans se mouvoir, des terres depuis longtemps appropriées et un peuple, toujours en mouvement, qui s'est réparti des terres libres. Pour passer de l'un à l'autre, il faut mettre à l'échelle.
Cette difficulté, qui ressort de l'ensemble, se précise dans le détail. En 1790, les États-Unis avaient 6 villes de plus de 8.000 habitants, dont une de 33.000; en 1925, ils ont 71 villes de plus de 100.000 âmes, dont 19 de plus de 250.000, 10 de plus de 500.000, 5 de plus de 1 million, alors que chez nous Paris seul dépasse le million, 16 autres villes dépassant les 100.000. La production accuse des bonds pareils. Les terres de l'Ouest mises en culture furent égales, de 1870 à 1880, à la superficie de la France; de 1880 à 1900, à celles de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre ensemble. Le charbon passa de 15 millions de tonnes en 1871 à 429 millions en 1907 et, durant cette même année, pour la fonte et l'acier, les États-Unis battirent la France, l'Angleterre et l'Allemagne réunies. Il y a 6 millions et demi de fermes d'une valeur de 41 milliards de dollars et d'un produit annuel de 8 milliards et demi; 378.000 kilomètres de chemin de fer transportant annuellement 1 milliard de passagers et 2 milliards et demi de tonnes de marchandises; 18 millions de maisons logeant 21 millions de familles, dont 9 millions sont propriétaires; 12 millions de déposants dont les dépôts représentent 7 milliards de dollars; 271.000 écoles publiques avec 22 millions d'élèves; 670 universités avec 500.000 étudiants; 3.000 bibliothèques avec 100 millions de livres; une fortune totale de 225 milliards de dollars.
A la lecture de ces chiffres, l'Europe et la France se sont construit une image des États-Unis. Pays des achèvements matériels illimités, des chemins de fer, des ports, des usines, des gratte-ciel, des tramways, des automobiles, des ascenseurs et du téléphone; pays des hauts salaires, où le dollar pousse sur les arbres; Eldorado des audacieux; espoir des déshérités, --- voilà, dans le fracas des sirènes et le sifflet des locomotives, l'Amérique telle que la voit la majorité des Français. Et de la voir ainsi suffirait à les empêcher d'en raisonner juste, --- d'abord à cause de la disproportion que je signalais tout à l'heure; aussi en raison du caractère incomplet de cette vision simplifiée. Car, derrière le décor américain, il y a l'âme américaine; derrière la différence de taille, une diversité d'essence.
J'ai tenté, dans l'ordre national, de fixer cette diversité. Origine, croissance, relations avec l'extérieur, conception de la vie collective, composition et proportions, tout nous a montré des contrastes là où les idées reçues annonçaient des ressemblances. C'est une première barrière, qu'il faut ou briser ou franchir, si l'on veut travailler ensemble. En tant que nations, l'Amérique et la France ne parlent pas la même langue.
Formation nationale contraire? Oui, concédera-t-on sans doute. Mais les institutions sont identiques. La France et les États-Unis sont deux républiques. Ce sont les deux pays qui incarnent dans le monde la démocratie. Ils sont fondés l'un et l'autre sur le suffrage universel et la souveraineté du peuple. Ils se gouvernent suivant les mêmes principes. La parenté de leurs lois leur permet, en toute matière, de se comprendre sans effort... Si la répétition créait la vérité comme, d'après Machiavel, elle crée le droit, nous tiendrions ici la plus substantielle des vérités : car nul thème ne fut plus inépuisablement développé. Une fois encore, voyons les faits.
Entre les deux démocraties, une première différence saute aux yeux : l'une a possédé dès son début les droits que l'autre a violemment et tardivement conquis. L'histoire de France n'est pas seulement une longue bataille pour la frontière : elle est aussi une longue bataille pour les libertés civiles et politiques. Au commencement était le verbe du pouvoir central : c'est sur lui et à ses dépens que le peuple a gagné ce qu'il possède. L'Américain de 1787 trouvait dans son berceau ce que le Français de 1789 arrachait aux bastilles du privilège. Hector Saint-John de Crèvecoeur, colon français de la Nouvelle-Angleterre, se félicitait, dès le XVllIe siècle, qu'aucun pouvoir despotique n'y disputât les moissons à leur légitime possesseur. La France, au contraire, avait vu la terre et le commandement maintenus par héritage à un petit nombre de familles maîtresses de la propriété foncière et de la puissance politique. On s'est plu à retrouver dans les discours de notre Philippe Pot, qui sont de 1483, l'origine de nos théories sur la souveraineté du peuple : avant qu'elle devînt un fait, que de sang versé!
En d'autres termes, les Américains, sur leur terre neuve, ont réalisé une économie de dix-huit siècles, économie d'effort, d'expérience aussi, qui ne fut pas accordée à la France. A leur descente du May Flower, les pèlerins apportaient avec eux le jury, l'habeas corpus et quelques autres libertés, où leurs contemporains français n'apercevaient qu'un but lointain, --- si même ils le discernaient. Ils entendaient que leur vie politique s'organisât sur la base d'un contrat entre égaux, dont Louis XIV se fût mal accommodé. Quand leurs fils se sont rendus indépendants de la métropole, ce sont eux qui, dans les constitutions des États et dans la constitution fédérale, ont fixé sa part au pouvoir central au lieu de lui demander la leur. Ils n'ont pas connu l'étroite liaison française des termes de révolution et de liberté. N'ayant ni injures à venger, ni chaînes à briser, ils ont créé leur loi en traçant le domaine de l'exécutif au dedans de leur domaine propre. C'est l'individu qui a construit le gouvernement, et non point le gouvernement qui a reconnu l'individu. Le mouvement de la vie publique, au lieu d'aller, comme chez nous, du centre à la périphérie, est allé de la périphérie au centre. Le Français a dû prendre. L'Américain n'a eu qu'à conserver. Cela a créé des habitudes contraires.
Souverain, non par droit de conquête, mais par droit de naissance, l'Américain, d'autre part, a assuré son droit plus complètement que le Français et ceci encore s'explique par l'origine de ce droit. Nos gens de France, ayant eu à gagner de haute lutte sur les seigneurs et sur les rois leurs libertés, se sont aisément convaincus, rois et seigneurs une fois mâtés, que ces libertés ne couraient plus de risques.
Voilà l'affaire réglée par deux vers de Rouget de l'Isle et le vainqueur rentre chez lui, croyant ses voeux comblés et le problème résolu. Il n'a pas songé à l'autre danger. Il n'a pas appris d'Edmond Burke que « dans une démocratie, la majorité des citoyens peut exercer sur la minorité l'oppression la plus insupportable et pire encore que la domination d'un seul maître ». Il ne se rend pas compte qu'ayant réalisé l'identité du souverain et du sujet dans la personne du citoyen, il a substitué au pouvoir à une seule tète un pouvoir à mille têtes et qu'il est désormais soumis à l'arbitraire du nombre, comme il l'était hier à celui du monarque. Aussi contre cet arbitraire nouveau s'abstiendra-t-il, un siècle durant, de prendre aucune précaution.
Ces précautions, l'Américain, moins lyrique et plus positif, les a accumulées dès le début autour de son for intérieur. Rebelle à l'optimisme de Rousseau et au dogme de la bonté naturelle, il a organisé défensivement le droit individuel contre la puissance du nombre avec une perfection de méfiance, où l'on retrouve la manière de Hobbes. Il a poussé cette organisation jusqu'à. paralyser l'exécutif, jusqu'à lui refuser le pouvoir pour empêcher l'abus de pouvoir. Nous l'avons vu tout à l'heure préférer la liberté à la nationalité. Nous l'allons voir maintenant préférer la liberté à l'autorité, arrachant à Lincoln ce cri d'angoisse : « Y a-t-il donc fatalement un élément de faiblesse dans la nature de toute république? Un gouvernement doit-il, de toute nécessité, être trop fort pour respecter les libertés des individus ou trop faible pour maintenir sa propre existence? » En face de cette option, la France a sacrifié l'individu. Les États-Unis s'y sont refusés.
Pour protéger la personne humaine, ils ont, dans leurs lois, multiplié des dispositions qu'ignorent les lois françaises. Non seulement, ils ont compliqué à l'infini la balance des divers pouvoirs pour limiter l'efficacité de chacun; mais ils ont promulgué une loi spéciale et privilégiée, qui s'appelle la Constitution et dont l'objet est de mettre le droit de l'individu à l'abri des entreprises des législatures, qu'elles soient d'État ou fédérales. En France, les lois sont égales et absolues. Dès qu'un texte est voté par les deux Chambres, il est la loi. Et chaque loi vaut autant qu'une autre. A sa souveraineté, point de limite, dès lors que les formes ont été respectées. La loi, parce qu'elle est la loi, dispose de ses sujets, sans restriction ni réserve : elle peut les dépouiller de leur argent, de leur droit, de la vie même. En Amérique, le pouvoir législatif s'arrête au seuil du citoyen et se brise au rempart que la Constitution a, dès le principe, dressé devant lui. A l'inverse des lois françaises, les lois américaines ne sont ni égales, ni absolues. La Constitution doit garder le dernier mot.
Ainsi se pose à tout instant, à l'égard de la puissance législative, c'est-à-dire de la majorité, une question de compétence qui, chez nous, ne peut pas naître. Les législatures américaines peuvent voter ce qu'elles veulent; si le citoyen croit lésé par leur vote son droit fondamental, il en appelle à la Constitution. La Cour suprême n'est donc pas, comme l'ont cru tant de Français qui nous en souhaitaient une, un organe unique en son genre, maître absolu des lois, qui se suffit à lui-même. La Cour suprême est le degré supérieur de la juridiction de compétence qu'exigent la multiplicité et l'inégalité des lois. La Cour suprême nest pas maîtresse des lois; elle se borne à les appliquer en respectant leur hiérarchie. Elle n'est que la conséquence des relations préexistantes entre la Constitution et les diverses lois. Les pouvoirs des législatures étant, selon la formule de Marshall, définis et limités, « la Constitution est écrite pour que ces limites ne puissent être confondues ou oubliées ». Rien de pareil chez nous.
Donc deuxième différence, et d'importance. La France est une démocratie, qui ne protège l'individu que contre le pouvoir personnel. Les États-Unis sont une démocratie, qui le protège aussi contre le pouvoir du nombre, non moins contre l'État démocratique que contre l'État monarchique. C'est que les Américains, quelle que soit l'origine, divine ou humaine, du pouvoir exécutif, ne ressentent pour lui ni le respect, ni la confiance que lui prodigue le Français. Chez nous, l'histoire du pays s'est faite autour de l'État et par lui. Le roi fut, pendant des siècles, le redresseur des torts, le centre de ralliement, la moitié de Dieu. C'est sur lui que l'on comptait pour tous les actes de la vie publique et privée. Aujourd'hui encore, dans le plus petit village, l'État est présent sous les espèces de l'instituteur, du gendarme, du facteur, du percepteur, de l'agent voyer, tous nommés par Paris, tous payés par Paris. Tout va à Paris. Tout vient de Paris. Le ministre de l'Intérieur est le tuteur des communes et l'on sait que le Code Napoléon confère au tuteur, à l'égard du mineur, l'intégralité de la puissance paternelle. Des intendants de Louis XIV aux préfets de la troisième République, en passant par ceux de l'Empire, point de changement.
Il en résulte deux milieux politiques d'essence opposée. Loin de tenir le pouvoir central pour une providence qui veille sur lui, l'Américain ou n'y pense pas ou le suspecte. Jusqu'aux toutes dernières années, il pouvait vivre dans sa ville sans soupçonner la puissance fédérale, sans avoir affaire à aucun de ses représentants. Ce qui se passe à Washington, D. C., n'intéresse guère l'homme du Missouri. Le Congressional Record a beaucoup moins de lecteurs que notre Journal officiel. Qu'est-ce qu'on demande à l'État? D'assurer la liberté du travail de chacun et d'en sauvegarder le fruit, charge négative plus que positive. On n'est pas sûr qu'il soit indispensable, sauf dans des cas exceptionnels, à la prospérité du peuple. On n'attend de lui ni décorations ni diplômes. On ne lui permettrait pas de se mêler, comme en France, de la naissance et de la mort. On teste comme on veut. Le pouvoir central n'est pas la règle, mais l'exception. Qu'il fournisse a decent place to live in : on le tiendra quitte du reste.
Nos provinces ont gardé une originalité physique et morale, qui manque aux quarante-huit États astronomiquement délimités de l'Amérique du Nord: mais elles ont perdu toute indépendance politique et les départements, leurs héritiers, n'en ont pas davantage. Les quarante-huit États possèdent une vigueur politique et administrative, dont la vie locale française est dépourvue. Treize d'entre eux ont connu de 1776 à 1781 l'indépendance totale. Les trente-cinq autres sont entrés dans l'Union comme de libres républiques, avec des constitutions déjà écrites. Chacun d'eux a sa charte, son exécutif, son législatif, son administration, ses dettes, son droit de cité, ses tribunaux, sa procédure. Certains sont plus grands que la France; d'autres plus peuplés que les deux tiers des pays d'Europe. Quoi de commun avec l'abstraction administrative de nos départements et la parodie de contrôle de leurs assemblées? L'État n'est point d'ailleurs le centre principal de la vie locale. La ville est plus près encore du citoyen. C'est elle qui possède et qui exerce, sur les routes, la police, l'assistance, l'enseignement, la plupart des attributions dévolues en France au pouvoir central. L'histoire française a tout concentré; l'histoire américaine, tout décentré. Si des formations aussi antagonistes produisaient des résultats semblables, il faudrait désespérer du principe de causalité.
La loi qui commande est au pôle inverse du pôle français : pareillement les mobiles qui meuvent. Les Français, depuis cent cinquante ans, ont consacré le meilleur de leur activité politique à changer leurs institutions. Depuis la date où s'est nouée l'union américaine, la France, si je sais compter, a connu quatorze régimes : la monarchie absolue, la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la première Restauration, les Cent Jours, la monarchie à charte, la royauté censitaire, la république, le second Empire, la troisième République, soit une moyenne d'un régime par cinq ans. Les États-Unis, pendant le même temps, n'en ont connu qu'un seul qui dure toujours. Notre régime. actuel, celui qui a le mieux tenu, puisqu'il a cinquante-cinq ans d'âge, est chaque matin mis en question par trois partis, les royalistes, les socialistes, les communistes. Le régime. américain n'est attaqué par personne. Les Français, sauf dans le dernier demi-siècle, ont obstinément cherché du neuf. Les Américains n'y ont point songé. Nous sommes, a bien des titres, aussi traditionnalistes qu'eux. Mais nous avons, en plus, l'esprit révolutionnaire, quitte à maintenir les cadres des régimes renversés.
Qu'est-ce à dire, sinon que les Américains sont, politiquement, plus conservateurs que nous? Nous avons dressé des barricades, décapité un roi, fait la Commune de 1871 et, dans chacune de ces circonstances, il s'est agi de reconstruire la maison de la cave au grenier. En Amérique, les révolutions mêmes ont été conservatrices. C'étaient des conservateurs, ces marchands de Boston, qui en vinrent à chasser les Anglais, non dans l'un de ces élans de classe ou de parti qui ont si souvent secoué la France, mais pour conserver les conditions fiscales nécessaires à leurs activités professionnelles; des conservateurs aussi, ces propriétaires de Virginie, qui firent la guerre, non pour imposer au reste de l'Union leur interprétation constitutionnelle, mais pour affirmer le droit commun des associés de se retirer de l'association. Au plus fort des luttes politiques, au plus fort des crises sociales, tout le monde a invoqué les institutions au lieu d'essayer de les détruire. Le droit d'amendement suffit à épuiser l'esprit de novation et, quand on parle du régime, c'est toujours pour en dire du bien. Encore un trait qui prouve que nous ne sommes pas en France.
Autre différence : la politique américaine, qui respecte les institutions, s'abstient de mêler à ses luttes la religion, qui, en France, y est constamment associée. Ce doit être un don de l'esprit latin que l'impossibilité de séparer la religion de l'État. Rome, si tolérante au polythéisme de ses sujets et qui avait mis dans le temple d'Agrippa une statue de Jésus, l'en retira et persécuta les chrétiens, dès que ceux-ci prétendirent pour leur Dieu à un monopole de vérité. Plus tard, l'Empire, après le concile de Nicée, essaya d'appuyer son universalité fléchissante sur l'oecuménisme catholique. Et, depuis, les Latins que nous sommes, n'ont jamais réussi à isoler l'un de l'autre les deux domaines. Cette perpétuelle imbrication nous a valu des siècles de guerres de religion, la Ligue, la révocation de l'Édit de Nantes, la constitution civile du clergé, le Concordat, une séparation à caractère offensif, des querelles qui, tous liens rompus, survivent à leur objet même, parce que chacun joue sur les deux tableaux. C'est le phénomène de notre histoire que les Américains ont le moins compris et qui, plus qu'aucun autre, les a détournés de nous.
Comment auraient-ils compris, n'ayant point vécu la vie d'où nous est né cet instinct? Bien qu'issus de la théocratie puritaine du Massachusetts, qui était une église d'État, dont seuls les membres votaient, ils ont, dès leur Constitution, mis entre les Églises et l'État la barrière du droit commun. Depuis lors, jamais l'autorité civile ne s'est employée contre une religion, quelle qu'elle fût. Jamais aucune religion n'a fait acte d'hostilité contre les institutions établies. Les mouvements politico-religieux, tels que celui des Know nothing, ont invariablement échoué. Point de législations spéciales, soit de privilège, soit d'exception, ni de marchandages concordataires : la loi sur les associations! Spectacle inouï pour des Français. Tout à l'heure, c'étaient les Américains qui ne comprenaient pas nos batailles religieuses; à nous maintenant de ne pas comprendre leur paix. Que la religion ne sépare point, un Français ne le conçoit pas.
Moins encore concevons-nous qu'elle unisse et qu'en l'absence d'une religion d'État, les religions rapprochent, autour de l'État, les fidèles qu'elles dirigent : c'est cependant le cas aux États-Unis. De plus en plus, les confessions, préférant l'action sociale aux controverses sur le dogme, ont conçu, au profit de l'Amérique, une mutualité évangélique, qui aspire à créer le bonheur dans ce monde, et non pas seulement dans l'autre. Les protestants ont donné l'exemple, --- à l'écho de ce John Robinson, chef de l'Église de Leyde, d'où sortit l'Église de Plymouth, qui recommandait à ses ouailles de « marcher avec tous les hommes pour les oeuvres communes de l'humanité ». Le méthodisme, l'unitarisme, le transcendantalisme ont agi dans le même sens. Et puis un jour est venu où un catholique, comme Brownson, en prêchant l'américanisme, a adapté à cette tendance nouvelle la rigidité de l'Église romaine. Parlement des religions; congrès des religions libérales, où se rencontrent chaque année protestants, juifs, déistes, catholiques; action humaine et nationale évoquant le mot de Roosevelt « Il nous faut des religions pour toutes les sortes d'hommes », --- la France, chez qui les confessions ont toujours dit « Dogme d'abord! », mesure ici la distance qui la sépare d'une telle concorde.
Pas de lutte pour le régime et pas de lutte pour la religion : quel sera le moteur de la vie publique? Quelque chose pour quoi la France, rationnelle et passionnelle, s'est rarement enflammée : le facteur économique. Qu'on m'entende bien : je prends du marxisme ce qu'il en faut prendre et je vois le rôle que l'économique a joué, comme partout, dans l'histoire française. Mais, dans son ensemble, cette histoire n'a pas été déterminée par lui. L'État français, forgeron de l'unité nationale, était par nécessité un organe politique et militaire. Et les grandes dates de notre évolution sont des dates politiques et des dates militaires. Il n'en est point de même dans l'histoire américaine. L'invention de la vapeur et de l'électricité a porté aux États-Unis des conséquences mille fois plus décisives qu'en France. Aussi bien, toute l'histoire du Nouveau Monde, depuis Colomb jusqu'à la marche vers l'Ouest, est une histoire économique. Aucune courbe semblable ne se dessine dans celle de la France.
Et ceci vaut qu'on s'y arrête. A la fin du XVllle siècle, et au commencement du XIXe, qu'est-ce qui mène la France? Deux idées contraires et successives l'idée d'égalité et l'idée d'autorité. L'exécution de Louis XVI et la puissance de Napoléon sortent de là. A la même époque, qu'est-ce qui mène l'Amérique du Nord? Les exigences de son économie. La révolution de 1776 est d'origine fiscale : si l'Angleterre n'eût pas interdit le commerce des mélasses et tué par le monopole industriel les quincailleries et les distilleries de New-York; si même elle avait simplement toléré la contrebande, pas de révolution. Arrive la Constitution : c'est une transaction, autant économique que politique, entre le négoce et la culture, entre le capital et le peuple; et les clauses sur les douanes l'encombrent. Ensuite deux grands heurts des partis : la consolidation des dettes et la Banque nationale; puis deux guerres d'origine commerciale avec la France en 1796, avec l'Angleterre en 1812; enfin un duel intérieur de cinquante ans tout entier d'ordre économique. Pour l'affaire des tarifs, c'est l'évidence. Pour l'esclavage, voici la preuve.
Cette lutte, la plus dramatique de l'histoire américaine, a commencé au lendemain de l'éclatante période, où la France, vingt-cinq ans durant, légiféra dans le style de Rousseau et guerroya dans celui de Charlemagne. D'où est-elle née? Des campagnes abolitionnistes, comme le croient tant de Français, à qui Mme Beecher Stowe est plus familière que Lincoln? Non mais d'un des innombrables incidents qui ont marqué la colonisation de l'Ouest. La campagne abolitionniste est venue à la fin. Et, tout hommage rendu à la sincérité de ses apôtres, on doit la considérer comme un effet, non comme une cause.
Depuis 1820, tous les compromis avaient maintenu l'esclavage. Le traité de 1848 avec le Mexique l'avait même installé au Texas, où il n'existait pas. Abraham Lincoln, au début de la guerre civile, ne songeait pas à l'abolir. Rien donc du dogmatisme français, abolitionniste avec Schoelcber, comme il était sous Louis-Philippe « frontières naturelles » ou, sous Napoléon III, « nationalités ». Ce n'est pas un combat de doctrines, ni un duel philosophique qui va, pendant tant d'années, risquer de couper en deux la République américaine. Le problème est économique, et rien qu'économique. II s'agit de savoir quel sera le régime d'exploitation des États de l'Ouest. Servile? Ce serait fermer ces États aux blancs qui, depuis 1815, s'y portent de plus en plus nombreux. Libre? Ce serait les fermer au Sud, dont les ressources, comme celles du Nord, ont contribué à les former. Il s'agit de l'appropriation d'un sol, que l'ordonnance de 1787 a réservé à la Confédération et pour lequel le Nord et le Sud proposent deux formes inconciliables de mise en valeur. Sans l'Ouest, dont le Nord et le Sud ont besoin, le Sud eût gardé ses esclaves et le Nord, plus anti-nègre que le Sud, n'y eût rien objecté. Lincoln lui-même l'a reconnu. La guerre venue, --- non pour affranchir les noirs, mais pour sauver l'union, --- l'émancipation s'en est suivie et même l'admission au vote. Mais les deux amendements ont été la conséquence, non le but, --- ou encore le « chapeau » mis après coup sur l'ensemble, comme plus tard le World safe for Democracy de Woodrow Wilson. Et tout ceci n'a rien de commun avec le rythme français de libération immédiate des esclaves par le décret même qui prononçait l'annexion de Madagascar.
Ne croyez point d'ailleurs que cette crise titanique épuise la primauté américaine de l'économique sur le politique. Voici la phase de l'étalon d'or, --- l'Ouest pauvre, endetté, avide de crédits, qui demande à frapper ses dollars d'argent et qui, pour le bien de ses fermiers et de ses propriétaires de mines, se pose, sur la plate-forme de la « monnaie du peuple », en croisé de la démocratie contre les ploutocrates de l'Est. Voici la phase des chemins de fer, avec Grant et MacKinley, où le producteur, révolté contre la puissance du rail, auquel il doit la vie, mais qui, par ses tarifs, peut le condamner à mort, dénonce le règne de l'argent dans les législatures et réclame la réforme des moeurs politiques.
Voici, avec Taft, la phase des trusts, où le particulier, sentant le niveau des prix échapper aux lois naturelles de la consommation, appelle à son secours l'État fédéral pour des règlements d'autorité publique. Cinquante ans durant, c'est autour de ces trois questions que se jouera le jeu politique; qu'on nommera les présidents; qu'on modifiera les lois ou même la Constitution. En France, pendant la même période, guerre de 1870, Commune, Seize mai, lutte pour l'école, boulangisme, affaire Dreyfus, alliance russe, ententes occidentales. Les préoccupations, de nouveau, apparaissent divergentes.
Pour ces batailles, un cadre de partis immuable et permanent. J'ai relevé en France quatorze régimes en moins de cent ans. Si je viens aux partis, qui ont créé, mené ou détruit ces régimes, c'est par centaines qu'il me faudrait compter. Dans nos Chambres, le groupe, ce parti du pauvre --- la formation parlementaire qui n'a pas sa réplique dans le pays --- est devenu l'unité de mesure. Les combinaisons qu'il comporte sont si nombreuses et si arbitraires qu'on a pu voir aux affaires en 1921 et en 1925, avec deux majorités contraires, le même président du Conseil : les Américains, qui me lisent, se représentent-ils Woodrow Wilson élu en 1916 par les démocrates et en 1920 par les républicains? C'est qu'à la place de la poussière volante qu'est. notre organisation politique, il n'y a, aux États-Unis, que deux grands partis qui, sous des noms différents, n'ont jamais cessé d'être et dont les racines sont si fortement entées au sol que les hommes les plus populaires, comme Théodore Roosevelt, n'ont pas réussi à. les briser par la création d'un tiers parti. Aussi vieux que la Constitution, ils sont presque autant vénérés.
A des Français, qui voient dans leurs assemblées les formules de groupement changer de législature à législature et même de session à session, ces deux partis, qui ont vécu près de cent cinquante ans. et qui ne sont pas près de mourir, semblent sortis de je ne sais quel monde perdu. Pas plus que l'on ne comprend leur force et leur durée, on ne saisit leur raison d'être, puisqu'elle est dans l'existence de tendances, la centraliste et l'autre, personnifiées jadis par Hamilton et Jefferson, dont jamais l'action ne s'est exercée chez nous. Avec le temps, ces tendances se sont estompées et la divergence initiale s'exprime peu dans les problèmes actuels. Les grands sujets, à quoi se sont accrochées les luttes passées, étalon d'or, chemins de fer, service civil, Philippines, sont épuisés. Pour rédiger les plates-formes contraires, il faut se battre les flancs. Quand on rencontre une occasion, comme le traité de Versailles ou la prohibition, on la saisit. D'ordinaire on se contente du tarif. Au fond, sur l'essentiel, les deux partis sont d'accord, Et comme les ouvriers de la Federation of Labor se répartissent entre eux, on n'a même pas la ressource des congrès socialistes pour s'imprégner de luttes doctrinales.. S'il y, a dans le pays un mouvement populaire, républicains et démocrates le ménagent, le patronnent, se le disputent. Cette unité foncière n'est pas notre lot.
Ce régime a des vices, qui ne sont point secrets. Les partis américains, plus puissants que jamais comme organisations malgré l'épuisement de leurs programmes, se partagent les places comme des dépouilles, asservissent le citoyen à la machine, cherchent de bons candidats plutôt que de bons élus, se prêtent à des tractations d'argent, qui seraient impossibles en France et dont le gaz républicain de Philadelphie ou le Tammany démocrate de New-York sont d'inoubliables exemples. Comparant pour expliquer, non pour juger, je ne retiens de ceci que l'absolue contradiction qui oppose aux conditions françaises d'activité politique les conditions américaines. Jamais un Français n'accepterait d'être emprisonné, dès sa naissance, dans l'une de ces grandes bâtisses, où les générations d'outre-mer se logent depuis 1787, comme elles se logent dans la Constitution. Belles bouteilles avec deux étiquettes différentes, a dit un humoriste : mais les bouteilles sont vides. Si vides soient-elles, elles jouent leur rôle. Elles le jouent avec l'aveu de cent vingt millions de personnes qui s'en suffisent, --- comme leurs grands ancêtres se suffisaient naguère d'opposer, en un symbole naïf et populaire, la calèche à six chevaux de George Washington au cheval, que Thomas Jefferson attachait à la grille du Sénat.
Républiques surs, démocraties pareilles, répéteront demain les commentateurs psittacistes de l'identité supposée des institutions françaises et américaines. On vient de voir que, hormis l'affiche, tout diffère : la formation des libertés; la définition des droits de l'individu; sa protection contre la majorité; l'attitude à l'égard du régime et à l'égard de la religion; le rôle des facteurs économiques et politiques; l'organisation des partis; la position du citoyen. Si c'est de ces prétendues ressemblances qu'on attendait l'aisance des compréhensions mutuelles, nous sommes loin de compte.
Dans ces cadres nationalement et politiquement dissemblables, les individus se meuvent, la société s'articule. Ici encore les rythmes sont discordants et les tendances antinomiques.
D'abord l'individualisme, dont les deux pays se font également honneur, obéit, chez l'un et chez l'autre, à des lois inverses. L'individualisme américain est plus social que l'individualisme français. Aux États-Unis, l'individu s'assemble. En France, il s'isole. L'Américain chante avec Emerson un hymne, que le Français peut croire écrit pour lui, au « caractère sacré de la personne humaine ». Mais il ne conçoit l'achèvement de la personne que dans l'harmonie collective et cela fait la qualité de son idéal. Aussi éloigné de l'anarchisme de Rousseau que de l'égoïsme de Nietzche, il hait la solitude comme nous l'association. A meeting going animal, disait-on de lui au XVIIe siècle. Et ceci, qui ne s'appliquait alors qu'à sa vie religieuse, peut s'entendre aujourd'hui de sa vie tout entière. Enfant, dès ses premières dents, il fonde des clubs. Étudiant, il s'agrège à ceux qu'ont fondés ses aînés. Il a besoin du coude à coude. Les mots qu'il aime, good feeling, good will, cooperation, sont ceux qui expriment l'effort commun. Le Français ne se plaît qu'à l'effort solitaire. Avec peine il tolère le regard de l'État dans ses affaires; celui de son voisin jamais. L'Américain cherche le groupement; le Français le brise. Le premier déborde de public spirit; le second n'en a pas.
Première conséquence : le goût de la transaction. Pour s'unir, --- « unir au lieu de séparer », disait Josiah Royce, --- il faut transiger. L'Américain ne reçoit de la vie, de l'école, du prêche, que des leçons de transaction. On a vu que l'histoire de son pays n'est qu'une longue transaction, à l'inverse de l'histoire française, qui est une longue intransigeance. Les particuliers s'en inspirent à l'exemple de la nation. Tandis que le Français n'est à l'aise que dans l'absolu, l'Américain accommode les contraires. Il préfère la synthèse, qui rapproche, à l'analyse, qui divise. C'est vrai politiquement, socialement, intellectuellement.
Pour Théodore Roosevelt, comme pour Daniel Webster, l'idéal constitutionnel était la fusion du système hamiltonien et du système jeffersonien. Un grand patron comme John D. Rockefeller, un président de la Federation of Labor comme Samuel Gompers, se rencontrent dans la recherche d'une collaboration meilleure du capital et du travail. Le pragmatisme de William James est une philosophie du compromis. Emerson se satisfait des imperfections de la République. Woodrow Wilson définit la politique par l'art d'être humain. Tout Américain accepte pour lui-même cette définition. Qui ne voit d'ailleurs que, dans l'âpreté des conditions initiales, les rigueurs du dogmatisme eussent semé la mort autour d'elles ? L'action, c'est-à-dire le relatif, a vaincu la raison, c'est-à-dire l'absolu. Notre logique latine, aussi notre douceur de vivre nous ont poussés dans l'autre sens.
Il en résulte que l'Américain, mieux défendu que le Français dans ses droits civils et politiques, est beaucoup plus désarmé contre les conventions sociales. Sorti de la forteresse légale que lui assurent sa constitution et sa Cour suprême, il souffre tout. D'un geste de la main, le policeman arrête vingt mille personnes. 'Mille et une tyrannies, qui chez nous provoqueraient l'émeute, sont placidement supportées : restrictions dominicales, prohibition, interdictions variées suivant les temps et les lieux. L'Américain se plie à tout ce dont le Français s'exaspérerait. Il aime être d'accord avec le plus grand nombre, qu'il nous est agréable de braver. Il a soif d'unanimité, foi dans la sagesse des nations, respect de tous les usages. Dès l'école, il est prisonnier d'un peuple d'axiomes, que mettraient en pièces les jeunes Français. On l'instruit à penser comme tout le monde et à sentir en série. Gavroche tire la langue à la balle qui l'abat. L'Américain n'a ni l'esprit frondeur, ni le goût de ces révoltes, qui, à travers les siècles, ont préparé notre révolution. Il aime mieux croire à l'accomplissement automatique des destinées nationales, s'y fondre et s'y absorber.
Si j'en cherche la cause, je la trouve dans l'optimisme intégral qui pose en principe l'inégalable perfection de la civilisation américaine. L'optimisme américain est une force de la nature. On s'en étonne, si l'on remonte aux origines. On le conçoit, si l'on songe aux cent ans qui ont suivi. Jonathan Edwards livrait le pêcheur en larmes aux mains d'un Dieu courroucé. Au contraire, William James entend que même « l'hypothèse Dieu » fonctionne de façon satisfaisante. De l'un à l'autre, longue distance; mais entre les deux, d'abord la rude vie de l'Ouest, qui ne pouvait se vivre sans confiance; ensuite ces étapes reposantes, l'utilitarisme souriant du Bonhomme Richard; l'élan de Channing et d'Emerson vers la lumière intérieure; l'inspiration; le self reliance. Dans la forêt toute bruyante d'effort humain, qui ne croirait à cet effort ? Pour nous qui, depuis deux mille ans, vivons à la même place et suivons des chemins familiers, cet acte de foi se conçoit mal. Pour les squatters et les fermiers, il était une nécessité. C'est ici la différence des formations nationales qui explique la différence des éthiques.
Par cet optimisme les États-Unis sont devenus ce qu'ils sont, mais parce qu'ils sont ce qu'ils sont, leur optimisme s'est multiplié par mille. Cause d'abord, le voilà effet. A la lumière du prodigieux succès, comment douter? Ce continent est le seul où nul ne se soumet au verdict de Dante : Ici laissez toute espérance ». L'espoir est le plus cher bagage de l'émigrant. Quand Moïse imposait au peuple juif la loi, il lui montrait la terre promise. Et c'est une terre de promesse, comme l'a nommée Croly, qui déroule, d'un océan à l'autre, sa formidable attirance(3). Nous ne sommes pas en nos vieux pays, où les occasions sont plus rares que les hommes; où les barrières sociales parquent les destinées; où la spécialisation, la fixité des résidences et des métiers cristallisent la vie humaine. Aux États-Unis, chacun sait que rien n'est définitif pour personne; que, demain, le pauvre sera riche; le locataire, propriétaire; l'ouvrier, patron. « C'est la grande armée des loqueteux qui a fait notre opulence. » A ce mot de Woodrow Wilson mesurez l'abîme, qui sépare les deux mondes. Les États-Unis, comme l'Europe, ont leurs misères. Mais il manque à ces misères le plus tragique élément des nôtres : l'inespérance du mieux.
Nul n'a plus fortement décrit que James Bryce ce sentiment d'immense possibilité qui se dégage de la vie américaine et dont est privée la vie française : possibilité de confort matériel et de confort moral dans un champ sans limites, où chacun trouve sa place; où les terres de culture s'offrent aux arrivants en une merveilleuse abondance; où poussent tous les végétaux de la zone tempérée et la plupart de ceux de la zone subtropicale; où la richesse du sous-sol égale la richesse du sol; où le marché intérieur assure aux producteurs une capacité quasi-infinie d'absorption; où les crises les plus aiguës s'apaisent en des rétablissements de quelques mois; où l'opportunité, chantée par Emerson, se lève à chaque pas, comme le perdreau des sillons fertiles à l'approche du chasseur matinal. Ce n'est point le hasard qui a mis la confiance dans ces milliers de curs : c'est la nature, une nature prodigue que nous ne connaissons pas de ce côté de l'Atlantique et qui a transformé, en les accueillant, les modernes croisés partis des rives de pauvreté. Les caractères individuels en soit marqués à jamais.
Parce qu'il est optimiste, l'Américain est plus fort que le Français. Mais il paye cette force d'une faiblesse, qui est un orgueil maladif. A chaque page de l'histoire américaine s'étaie la fierté d'être le peuple élu. « Dieu a passé son peuple au crible pour choisir le bon grain qui croîtra dans le désert. » A cette définition d'un passager du May Flower, l'écho va répondre pendant cent cinquante ans : « Nous servirons, prononce George Washington, de modèle au monde ». Jefferson salue « cette société composée d'individus égaux par les capacités et les mérites ». Même l'aristocrate Hamilton condescend à reconnaître à son peuple --- que parfois il traitait de « grosse bête », --- la mission de décider « si les sociétés humaines sont capables ou non d'établir un bon gouvernement par réflexion et par choix ». Cinquante ans passent et voici Emerson : « Il appartient à l'Amérique d'être législatrice pour toutes les nations... Le développement moral de l'homme en soi se confond avec le développement de l'Américain ». Et voici Walt Whitman « L'Amérique est le continent des gloires ». Les contemporains ne sont pas plus modestes. MacKinley : « L'Amérique a le gouvernement le meilleur qui ait jamais existé ». Woodrow Wilson « La vie américaine est un type prophétique d'humanité ». Warren C. Harding : « L'Amérique, en un siècle et demi, a plus contribué au progrès humain que tous les peuples du monde dans l'histoire entière. » Quelle hyperbole dans l'éloge de soi! Les Français, qui n'ont point coutume de se ménager les uns les autres, en demeurent éberlués.
Les Américains n'en éprouvent aucune gêne. Leur pays n'est-il pas le seul où, depuis cent cinquante ans, les institutions démocratiques aient fonctionné sans accroc; le seul, qui, dans le même temps, ait transformé une petite colonie de quatre millions d'âmes en une puissante nation de cent vingt millions d'habitants? Peut-on douter de l'excellence d'un régime que couronnent de tels achèvements? N'est-il pas évident qu'en un siècle l'histoire américaine a résumé dix siècles d'histoire humaine; que les grands hommes de l'Amérique incarnent avec éclat les conquêtes de l'humanité : George Washington, la liberté; Andrew Jackson, l'autorité; Abraham Lincoln, l'union; MacKinley, la richesse; Woodrow Wilson, la démocratie? Comment ces millions d'émigrants, qui sont venus de si loin pour mieux vivre, s'infligeraient-ils le désaveu du doute, quand surgit sous leurs yeux l'immensité du résultat? Le citoyen américain, aussi puissant que celui d'Athènes, plus puissant que celui de Rome, plus puissant que ses élus mêmes, --- puisque seul il peut changer la loi que la Constitution leur impose, ---et orgueilleux de sa force individuelle comme de sa force collective.
Est-il besoin d'ajouter qu'un tel état d'esprit ne facilite pas la compréhension? Assuré de représenter sagesse contre folie et vice contre vertu, l'Américain se donne peu de peine pour pénétrer ce qui lui échappe. Il est impatient de toute résistance. Il entend aboutir ou liquider. Insouciant du fini, il se plaît à l'expéditif. Ce qu'il ignore, il le condamne. Dans sa passion « constructive », il néglige les objections et dédaigne les précédents au risque de récidiver dans l'erreur. Il tranche les affaires des autres avec une désinvolture doctorale. Il porte dans la discussion une sorte d'esprit de prophétie, dont notre vieux pays est depuis longtemps guéri et qui agace notre sens critique. Telle est la rançon de magnifiques vertus.
Et d'ailleurs, comment méconnaître que la source profonde, d'où jaillissent ces réflexes contraires, c'est l'antagonisme de deux civilisations? L'une, la nôtre, fille de l'antiquité païenne; l'autre, fille de la Réforme. La première, venue de la Grèce et de Rome; la seconde, de la Bible. La Bible est le tronc robuste, d'où rayonnent les rameaux de l'arbre américain. A l'ombre de ses branches s'est étalé l'afflux des arrivants, si bien que les immigrants catholiques eux-mêmes ne tardent pas à se sentir, malgré le mur du dogme, plus près de leurs concitoyens protestants que de leurs coreligionnaires européens. Réforme! c'est-à-dire réaction contre cette conjonction de culture païenne et de hiérarchie romaine, qui, sous Jules II et sous Léon X, fut l'âme de la Renaissance. Réforme! c'est-à-dire défiance contre les ressorts vitaux du génie français, contre la somme d'idées, de sentiments, d'émotions, dont l'antiquité nous a transmis l'héritage sauvé du flot barbare par l'application studieuse des monastères. Les années ont passé : la défiance est demeurée. Ce qui fait la grâce de notre vie est suspect à la conscience américaine.
Le jour où Luther et Calvin, au nom du sens propre et des disciplines restaurées, ont coupé en deux l'humanité, deux conceptions se sont opposées qui, n'ayant pu se détruire l'une l'autre par la violence, sont demeurées face à face comme des pôles répulsifs. Nous représentons, nous, Français, les traditions, l'antique et la catholique, dont l'Anglo-Saxon protestant se méfie le plus. Nous en sommes restés à la doctrine platonicienne. L'homme idéal est devant nos yeux l'étalon des valeurs et c'est au progrès de la qualité intérieure, non des réalisations externes, que se mesure pour nous le progrès de l'être. Dans le domaine de la foi et dans celui de la raison, nous sommes des classiques. Rationalistes au XVIIe siècle, critiques au XVIIIe, lyriques au XIXe, nous mettons au-dessus de tout le développement subjectif du moi. Du poêle de Descartes à la tour d'ivoire du Parnasse, la culture désintéressée, qui fait de l'homme sa propre fin, est restée pour nos élites la forme la plus haute de l'activité humaine.
Il n'en va point de même des Américains: d'abord parce qu'ils n'ont pas pu; ensuite parce qu'ils n'ont pas voulu. Je dis qu'ils n'ont pas pu et l'évidence le prouve. Les conditions de leurs débuts se prêtaient mal à la vie intellectuelle. Beaucoup d'entre eux la redoutaient. Pour Alexandre Hamilton, nos philosophes étaient des empoisonneurs; pour Fisher Ames, la formation d'une littérature américaine à l'image de la nôtre, un danger. « J'espère bien, s'écriait John Adams que l'âge de la sculpture n'arrivera pas de longtemps je ne donnerais pas six pence d'une statue de Phidias ou d'un tableau de Raphaël. » Telle étant l'opinion, de la Nouvelle-Angleterre, ce n'est point du squatter, en lutte de chaque instant avec les forces de la matière, qu'on en pouvait attendre le redressement. Les Anglais, qui ont. dénoncé sans pitié l'indigence de la pensée américaine au début du XIXe siècle, ont manqué de mesure et de justice. « Qui lit un livre américain ? s'écriait Sidney Smith. Qui va voir une pièce américaine? » II est de fait que l'Amérique du Nord, pendant le premier tiers de son histoire, n'a que très peu contribué au mouvement de la pensée. Elle créait de la vie. Cela lui suffisait.
J'ai dit aussi qu'elle n'a pas voulu s'approprier l'esprit de notre culture et cela surtout est à retenir. Le jour où se manifeste le premier apport américain à la spéculation métaphysique, que voyons-nous? La plus ferme répudiation de ce qui caractérise l'essor de la pensée française; la résolution de faire de la pensée américaine, non, le but du progrès individuel, mais l'agent du progrès social. Lorsque Emerson proclame « Nous en avons fini avec le temps de l'apprentissage », cela signifie d'abord que l'heure est passée, où les magazines américains n'imprimaient que des nouvelles anglaises; où Fenimore Cooper s'excusait, dans la préface de l'Espion, d'avoir osé traiter un sujet américain. Mais cela signifie surtout qu'une activité spéculative est née, dont la forme va s'opposer au subjectivisme européen. Rien de l'orgueilleux détachement qui caractérise nos écrivains : le cerveau tendu vers l'action. Comme nous avons vu tout à l'heure l'économique dominer le politique, nous allons voir le social primer l'intellectuel. De même que la religion est force nationale, la pensée sera force sociale. Pour l'une comme pour l'autre, le progrès collectif est la fin.
Les moralistes, religieux ou laïques, de l'âge colonial, Jonathan Edwards et Benjamin Franklin, avaient donné l'exemple. Unitariens et transcendantalistes accentuent la tendance. Avec Emerson, Alcott, Fuller, Thoreau, Longfellow, la littérature américaine est inondée de public spirit. Emerson l'affirme à chaque ligne : sa métaphysique a l'action pour but. Chacun de ces écrivains incarne un moment de l'histoire américaine. Cooper, c'est la frontière défrichée; Whitman, l'union sauvée; Beecher Stowe, le noir affranchi; William James, l'énergie doctrinée. Quand l'un s'enorgueillit de « formuler le moderne »;. quand l'autre écrit : « Les énergies ardentes qui travaillent à New-York et à Chicago, sillonnant le monde de voies de communication et reliant les peuples en des pensées communes, sont la manifestation des mêmes forces éternellement jeunes qui ont fait la peinture italienne, la poésie du moyen âge ou la beauté de la vie antique », --- tous sont d'accord pour subordonner l'art à la vie. Aucun, sauf Edgar Allan Poe, ne se rattache à la notion latine de l'Art pour l'Art. Notre impassibilité leur paraît vaine ou criminelle.
Je ne juge, ni ne critique. J'essaye de comprendre et je vois que, de ce pays au nôtre, une communication réciproque est difficile à établir. Je n'ignore rien de l'immense labeur de l'Amérique pour organiser la formation intellectuelle d'un peuple sans cesse renouvelé. Je sais que, dès le village construit, les colons réclamaient des livres. Je sais que, dès 1787, le Congrès, par de larges octrois de terre, constituait la dotation des écoles et des universités; que les États-Unis ont créé, avant la France, leur enseignement public et que Horace Mann a devancé Jules Ferry. Je sais la prospérité des six cents universités, l'abondance de leurs chaires, de leurs laboratoires, de leurs bibliothèques, tellement mieux pourvues que les nôtres. Et j'aurais mauvaise grâce à l'oublier, ayant pris, sous le toit séculaire de Harvard, mon premier contact avec le monde américain. Mais cet appareil magnifique est, par son caractère et sa tendance, hors de notre habituel champ de vision. Comme l'art, comme la philosophie, l'enseignement américain place son but non dans la formation de l'homme, mais dans le développement de la collectivité. Il est, comme le reste, social, non individuel.
Qu'est-ce à dire sinon que la culture américaine, de même que la politique, a des taches que ne connaît point la nôtre? On lui demande en premier lieu ce qu'on demande à la religion : d'absorber et de digérer. On la charge d'une mission nationale, qui est d'unir au lieu de diviser. On compte sur elle pour produire le personnel de direction et d'exploitation, que requiert la mise en oeuvre de l'immense territoire. Et certes on rencontre, dans quelques universités, des séminaires de haute culture égaux ou supérieurs à ceux d'Europe pour l'absolu désintéressement des recherches spéculatives; mais c'est l'exception. Dans l'ensemble, il s'agit de former des professionnels, des fermiers, des ingénieurs; de les former nombreux plutôt qu'éminents; de produire en série les cadres de l'armée du travail. Le sens pratique domine les programmes et les leçons. On besogne pour le bien du pays plus que pour la qualité de la personne. Emerson est une référence. Edison est un modèle.
En l'an XIII de la République (1805), un Français, nommé Perrin du Lac, publiait à Paris un livre intitulé : Voyage dans les deux Louisianes et chez les nations sauvages du Missouri. Parmi des descriptions plaisantes et des conclusions téméraires, on y relève cette phrase où l'auteur résume avec candeur ses impressions : « Les Américains paraissent avoir pour règle fondamentale de ne rien faire comme nous ».
Faut-il l'avouer? Je préfère cet aveu sans malice aux harangues conventionnelles, qui nous ont enseigné la paresse en nous cachant la réalité. Séparés par tant de contrastes, les deux peuples ne peuvent se comprendre, s'apprécier, se compléter qu'à la condition d'être renseignés d'abord sur ce qui les sépare et méthodiquement conduits vers des rapprochements raisonnés. C'est de l'un de ces rapprochements aux formes multiples que l'on trouvera ci-dessous l'histoire. Si le succès est possible, le renouvellement de l'erreur serait diabolique. Perrin du Lac avait raison : l'instinct défend aux Américains et aux Français de rien faire de la même façon. Mais la méthode a précisément pour objet de discipliner l'instinct. Est-il permis d'offrir aux deux pays leur « discours sur la méthode »?