Paul-Louis HERVIER
Les Volontaires Américains
dans les rangs alliés

 

CHAPITRE VI

Avec les Canadiens

Parce que des géographes officiels ont tracé une frontière, est-ce que deux hommes habitant l'un d'un côté de cette frontière, le second de l'autre côté doivent avoir des sensations et des opinions très différentes ? Joignez à cela que dans bien des cas, il y a quelques générations, les ancêtres de ces deux hommes avaient la même patrie. Il n'est pas étonnant que dès le début des hostilités, de nombreux Américains aient franchi la frontière canadienne pour aller s'engager, puis combattre un ennemi menaçant toute la civilisation. Les historiens de l'avenir écriront à ce propos des pages éloquentes à coups de statistiques. Il est trop évident que c'est au Canada que l'Américain résidant en Amérique devait songer à se rendre pour contracter un engagement, s'il voulait prendre part à la grande lutte européenne. Il ne peut être question d'évoquer toutes les bonnes volontés, tous les dévouements qui vinrent s'offrir. Ils furent trop, mais certains détails, petits dans l'immensité de la tourmente, ont trop de valeur pour qu'on les puisse négliger, en voici quelques-uns :

***Jérôme D. Wrenn,. de Boston, se trouvait à Montréal, en décembre 1914. Le recrutement canadien battait son plein. L'Américain se laissa tenter et signa un engagement en donnant un faux nom --- William M. Travis --- et en se disant Canadien. Il ne voulait pas que ses parents pussent trouver sa trace.

Il y avait, dit-il (Boston Post, 27 février 1916), plusieurs Américains engagés comme Canadiens, mais les officiers de recrutement devaient bien savoir qu'ils venaient des Etats-Unis. Ainsi une fois cinq d'entre eux, vinrent en uniforme du 13e régiment d'infanterie américain. »

Jérôme D. Wrenn, alias William M. Travis, quitta le Canada en février 1915, ne fit que traverser l'Angleterre, fut débarqué à Boulogne. Son régiment gagna Ypres. Le quatrième jour, Wrenn fut blessé. Il demeura sur le champ de bataille deux jours et une nuit. Il fut sauvé par un Canadien qui mit une heure dans l'obscurité pour se glisser jusqu'à lui, évitant les nombreuses fusées éclairantes dont la clarté devait signaler aux Allemands tout ce qui bougeait sur 1e champ de bataille.

Wrenn fut transporté par une ambulance automobile à Saint-Omer, puis envoyé en Angleterre où il passa sa convalescence. Quand son régiment dut quitter l'Angleterre une deuxième fois, Wrenn, pour la première fois depuis son départ d'Amérique, écrivit à ses parents; on verra quels résultats amena cette lettre.

Le régiment traversa Hazebrouck et prit part à la bataille de Loos. Wrenn raconte une curieuse histoire d'espionnage. Il était cantonné, pendant qu'il était au repos, dans une petite ferme flamande où il s'étonna de voir les habitants mener en dépit des dangers tout proches une vie paysanne de travail et de tranquillité. Une nuit, une sentinelle près de la ferme, fut tuée. Par qui ? Comment ? Puis chaque matin, on retrouva la sentinelle tuée par une balle.

« C'était à moi et à quelques-uns de mes compagnons d'éclaircir te mystère. Un matin, à trois heures, par une obscurité complète, Peter Coffey, Dug Smith et moi, nous traversions un grand champ de houblon, nous dirigeant vers la ferme. Comme nous nous trouvions au bon milieu du champ, plusieurs balles sifflèrent à nos oreilles. Smith et moi, nous nous aplatîmes sur le sol de façon à ce que le tireur ne pût nous atteindre. Mais Coffey, qui était à quelques mètres devant nous, fut atteint. Avant de. le voir tomber, nous avions distingué une lueur dans la direction d'un petit vignoble. Après quelques minutes d'attente, Smith se glissa dans les buissons et moi j'allai au secours de Coffey. Après m'être occupé de lui, je rejoignis Smith et je fus stupéfait de trouver étendu à ses pieds notre ami le vieux paysan flamand. Dans ses mains, il tenait un fusil allemand. Smith lui avait asséné un coup sur la tête et il était pour le moment inoffensif. »

Le fermier et sa femme furent dans la suite fusillés.

Un peu plus tard, de retour dans les tranchées, Wrenn fut le témoin d'un bel acte d'héroïsme de la part d'un Américain. Cinq hommes blessés se trouvaient en dehors de la tranchée.

« Comme la tranchée était à une très courte distance de l'ennemi, c'était folie de vouloir en sortir et aller secourir les cinq hommes encore vivants, mais un Américain nommé Gurney, qui venait de Northampton, tenta la chance et fit cinq voyages, mettant des bandages aux blessés et les ramenant en lieu sûr. Pendant tout le temps, les balles allemandes pleuvaient autour de lui. Aucun de ceux qui assistèrent à ce bel exploit n'osait espérer qu'il reviendrait vivant, mais il revint. Cela parut un miracle. »

Puis, c'est la narration de la belle conduite d'un jeune médecin-major. Wrenn revenait des tranchées, mais le chemin était sous le feu allemand. Wrenn et ses compagnons durent se cacher dans un fossé.

« Derrière une haie nous trouvâmes vingt brancardiers. Puis par la route venait le médecin, un beau et jeune garçon, admiré de tous ceux qui le connaissaient. Il nous demanda si l'ennemi pouvait prendre sous son feu le chemin, nous lui répondîmes que oui. Il répliqua qu'on avait besoin de lui en première ligne et qu'il allait continuer sa route : or, il n'était pas dans les attributions de ce médecin d'être dans les tranchées. Il pouvait demeurer dans son ambulance. Mais il voulait se dévouer et aller où il pouvait faire le plus de bien. Nous lui souhaitâmes de grand cœur au revoir, il partit par le chemin, il n'avait pas fait vingt pas au delà de la haie protectrice qu'il fut touché et tomba. Nous nous précipitâmes pour le relever, mais il était mort. Il y avait bien soixante-quinze balles dans le corps. »

Wrenn raconte encore l'héroïsme d'un lieutenant canadien nommé Fisher. Le trait qu'il rapporte à son sujet rappelle celui que George Craig raconte à propos du lieutenant canadien Campbell (28).

« Fisher commandait une section de mitrailleuses et le trépied de sa mitrailleuse avait été démoli. Mais elle était elle-même en bon état, on ne pouvait pas s'en servir parce qu'il n'y avait rien pour la poser.

---Placez-la sur mon dos ! commanda calmement Fisher.

« L'ennemi fut repoussé. Quand le feu cessa, on releva le cadavre de Fisher. Il était mort en héros. Plus tard, la croix de Victoria lut épinglée à son uniforme. »

Wrenn trouva beaucoup d'intérêt à faire des sapes. Un soir qu'il était dans un tunnel de reconnaissance, il fut rappelé. Il se hâta de revenir pensant qu'un danger insoupçonné le menaçait. A l'entrée du tunnel, le capitaine Bullock l'attendait

---Dites-moi, Travis, vous êtes Américain, n'est-ce pas ?

---Oui.

---Bien Voici un avis disant que vous êtes libéré.

Les parents de Wrenn avaient mis à profit les renseignements de la première lettre que leur avait adressée leur fils.

 

.*** Il y a quelques années, on connaissait Jack Munroë un peu partout en Amérique comme un joueur extraordinaire de football. Son équipe était « imbattable ». Puis Jack Munroë se mit à la boxe. Il accepta le défi lancé par Jim Jeffries qui offrait 500 dollars (2.500 fr.) à quiconque lui résisterait quatre « rounds ». Munroë fit tomber Jeffries à genoux. Un peu plus tard, Munroë mit « knock out » Peter Maher, Limerick et quelques autres. A San Francisco, il se mesura pour le championnat du monde avec Jeffries qui le vainquit en deux rounds. Il se rencontra encore avec Jack Johnson auquel il résista pendant six rounds, puis il disparut du monde de la boxe. Il gagna le Canada, y travailla heureusement dans les mines et le bel athlète deux ou trois ans plus tard était maire d'Elk City : citoyen paisible, riche, considéré, étudiant pour son plaisir les oeuvres des poètes américains et canadiens.

C'est alors que se déchaîna la formidable guerre européenne. Dès le premier appel aux armes, M. Jack Munroë quitte sa résidence d'Elk City et se rendit aussi vite que son cheval voulut le conduire à Montréal où il s'engagea dans les Princess Pats, régiment ainsi nommé en l'honneur de la princesse Patricia, fille du gouverneur général.

La lettre suivante de Jack Munroë, adressée à M. Robert Edgren (World Magazine, 26 mars 1916) raconte comment l'athlète fut blesse :

« Nous venions de quitter le front d'Ypres où notre régiment avait été très éprouvé et où, suivant les propres paroles de sir John French, nous avions soutenu le plus grand bombardement dans l'histoire du monde et nous avions été vainqueurs. Je venais d'être transféré de ce secteur à Armentières. Moi-même et mes camarades nous tentions de voir avec des jumelles ce qui se déplaçait dans des lignes allemandes et nous pensions que nous n'étions pas vus quand soudain un sifflement m'effleura.

--- C'était pour nous, dit mon camarade voisin.

--- Je ne le pense pas. Ils tirent plus loin, répliquai-je.

Le sifflement se répéta trois fois et nous n'y fîmes nulle attention, mais une quatrième balle m'atteignit à la poitrine, à droite, sept centimètres au-dessous du sommet de l'épaule. Il y a des gens qui disent qu'ils arrêtent une balle. Rien de tel avec votre serviteur. La balle continua son chemin comme si je n'avais pas été là. Elle fit une vilaine ouverture dans mon dos, elle me terrassa presque, mais c'est de moi-même que je m'étendis de mon mieux sur le sol. Le sang coulait à flots de ma blessure, il inonda mon camarade qui voulait me mettre un bandage. Ce camarade mit son doigt sur ma blessure, arrêta le jet du sang et il put avec d'autres me mettre un pansement comme s'ils avaient été des experts en la matière. Après une heure de repos, je marchai un peu plus d'un kilomètre environ jusqu'à l'ambulance où un docteur m'examina et refit mon pansement »,

Jack Munroë fut alors évacué sur un hôpital de l'arrière, puis à Boulogne, puis au Havre, puis transporté à Southampton, puis à l'hôpital de Netley. La fin de sa lettre, dictée à un camarade et annotée par lui, au crayon, de la main gauche, explique ses souffrances. Peu de temps après, on amputait Jack Munroë du bras droit. Pauvre Munroë, il ne brillera plus dans un match de boxe, mais le sacrifice de son bras n'a pas été inutile. Il a donné un bel exemple.

 

*** James Alexander Me Guire, de New-York, fils du médecin chef d'un hôpital, avait toujours eu l'esprit aventureux. Il s'engagea pendant la guerre hispano-américaine. Après cette guerre, il obtint une situation aux docks de New-York. Quand les hostilités commencèrent en Europe, il quitta cette situation pour venir en Angleterre où il tenta de s'engager dans l'armée anglaise, mais les autorités anglaises refusèrent de l'accepter. Il revint alors à New-York et se rendit au Canada, alors qu'on demandait des volontaires pour l'infanterie légère. Un des premiers, il s'enrôla dans le régiment de la princesse Patricia.

La dernière lettre que le père de James Alexander Mc Guire reçut de son fils était datée du 20 octobre 1915, alors que le régiment avait été pendant plusieurs jours exposé à un feu violent.

 

*** Henri Lapierre, citoyen de Chazey (état de New-York) s'engagea au 13e bataillon des Royal Canadian Highlanders. A Ypres, ce bataillon reçut l'ordre de prendre la première tranchée adverse allemande. Les soldats s'élancèrent et atteignirent presque la tranchée allemande :

« Soudain, nos hommes commencèrent à chanceler et tituber. Ils tombaient sans bruit, sans aucune trace de blessure. Nos officiers nous commandèrent de nous coller au sol. C'était une émission de gaz. Notre bataillon était alors exposé à un feu en enfilade des mitrailleuses sur notre flanc droit. »

Henri Lapierre ajoute que les pertes dans son bataillon furent importantes.

Après la bataille d'Ypres, Henri Lapierre reçut l'ordre de retourner à Londres où il apprit que, grâce 'a l'ambassadeur M. Page, sa mère avait obtenu sa libération.

 

*** C'est le sergent canadien Fred Wells, né en Colombie britannique qui nous raconte (Boston Post, i juin 1916) l'histoire de son ami américain James J. Leydon (de Boston) qui s'était engagé dans le même régiment que lui.

A la bataille d'Ypres, le 22 avril 1915, Wells fut blessé et ramassé par les Allemands. Il fut plus tard rapatrié comme grand blessé.

« J'avais abandonné tout espoir de revoir Leydon que je croyais tué par un obus. Pouvez-vous imaginer ma surprise lorsque, ayant achevé ma lecture un soir, soudain la porte s'ouvrit et je le vis paraître.

« Il me raconta qu'en revenant sur ses pas il m'avait vu tomber. Il s'arrêta à mes côtés, il m'appela par mon nom et n'obtenant aucune réponse, il revint près de ses camarades et leur dit « Le pauvre vieux Doc a eu son compte. Ce fut lui qui, au moment de l'appel, au repos, quelques temps plus tard annonça à l'officier que le sergent Wells avait été tué et il le croyait alors sincèrement. Deux semaines plus tard, tandis que j'étais couché dans le hangar du camp de prisonniers en Allemagne, trop faible. pour lever la tête, j'appelai aussi fort que possible.

--- Pour l'amour de Dieu, quelqu'un peut-il me dire s'il y a des Canadiens ?

« Une voix frêle dit à ma droite.

« - --Oui, je suis Canadien, j'appartiens à la deuxième compagnie.

« Nous nous posâmes alors quelques questions au sujet de nos divers amis et moi, notamment, au sujet de Leydon. Il me répondit que la dernière fois qu'il aperçut Leydon, pendant la retraite, il le vit courant vers une tranchée. Leydon était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un obus fit explosion près de lui et le tua sans doute.

« Vraiment, combien sont étranges les petits incidents de la guerre ; nous voilà, tous deux libres, nous croyant réciproquement morts et nous rencontrant d'une façon tout à fait inattendue. Je crois bien que j'ai vu des larmes dans ses yeux et je n'ai point de honte 'a reconnaître qu'il y avait des larmes dans les miens. »

Leydon avait été enterré dans la tranchée par l'obus. Quand il revint à lui, il était dans un hôpital en Angleterre, blessé, contusionné. Il fut réformé.

« Leydon et moi, à la fin de notre conversation, nous conclûmes que nous aimerions bien retourner au front. Cela peut vous paraître étrange, à vous, aimables lecteurs, mais vous n'avez pas la moindre idée des conditions de la vie de là-bas, de la fascination qu'elle offre à un homme qui y a une fois goûté! »

 

*** Aimar Auzias de Turenne, de Seattle, dans l'État de Washington, est rentré chez lui, selon les expressions d'un journal américain « avec une libération élogieuse, un éclat d'acier et un bandeau sur l'orbite vide de son oeil droit ».

Fils d'un banquier de Seattle, de Turenne faisait ses études de droit à Harvard quand éclata la guerre. Il s'engagea dans le contingent canadien. Pendant la bataille d'Ypres, il fut porteur de dépêches et interprète. Le 27 avril 1915, alors qu'il ajustait la bride de son cheval, un obus allemand éclata au-dessus de sa tête. Un éclat vint le frapper à l'oeil droit et se logea dans son palais.

 

*** Eugène C. Roberts, vingt-huit ans, de Buffalo, ancien étudiant de l'Université de Syracuse (Amérique), co-directeur avec son père de la Compagnie charbonnière de Fairmont, avait suivi les manoeuvres de son régiment, le 65° à Buffalo, avec intérêt et intelligence. Eugène C. Roberts s'engagea dans l'armée canadienne au mois de juin 1915 et on peut dire que ce fut le seul Américain nommé officier dès son engagement.

 

*** Arthur Jackson, de la compagnie américaine d'optique à Southbridge s'engagea dans le 60e bataillon de l'infanterie canadienne. The Springfield Republican (26 septembre 1915) cite d'Arthur Jackson une lettre intéressante sur la vie des recrues canadiennes.

 

*** Mme Luce Charpentier (La Vie, avril 1917) rapporte ce beau trait de double héroïsme : le fils donnant sa vie pour la liberté du monde et les parents maîtrisant leur douleur pour ne plus concevoir que de la fierté.

« A vingt ans, tomba sur la Somme, le 15 septembre dernier, Burton Julian Wellington, de la première section d'éclaireurs, première division canadienne. La guerre déclarée, il s'était aussitôt engagé au Canada, où il se trouvait dans le 87e bataillon des gardes grenadiers. Son père, Arthur Wellington, dans une lettre à un ami affirmait solennellement : « Ma femme et moi sommes heureux qu'il ait pu donner sa vie pour défendre la liberté de la France et du monde et qu'il soit mort en chrétien ».

 

*** Earl G. Welsh, de Monrovia, avait servi pendant huit ans dans la marine américaine. En septembre 1915, il alla s'engager au Canada et au mois d'avril 1916, il arrivait en France avec son régiment. Nommé caporal mitrailleur, il fut tué le 29 octobre suivant.

 

** Ils furent nombreux les jeunes Américains qui s'étant engagés sans le consentement de leurs parents dans l'armée canadienne furent recherchés par le Ministère de l'Intérieur américain et, une fois découverts, libérés et renvoyés en Amérique. Voici un exemple curieux.

Peter Dougal, de Lambert (Minnesota), après avoir été libéré une première fois à la demande des autorités américaines, échappa encore à la surveillance de ses parents et vint au Canada contracter un second engagement. Il fut libéré pour la seconde fois, alors qu'il était en Angleterre, prit place à bord de 1'Arabic, et fut un des rescapés lorsque ce bateau fut coulé par un sous-marin allemand.

Alfred Jenkins, de Peoria (Illinois), ou tout au moins l'Américain qui donna ce nom au sergent recruteur de Toronto, lui expliqua en ces termes la raison qui le poussait à s'engager.

« Je suis peut-être bien bête de vouloir me mêler à une lutte qui n'a rien à voir avec mes affaires personnelles. Chez moi, j'avais un petit garage bien achalandé qui ne me donnait que des satisfactions. Quand cette guerre commença, je n'y fis d'abord que peu d'attention. Puis, plus tard, je, lus les journaux et je vis comment les Allemands agissaient en Belgique, démolissant les églises, maltraitant les femmes et tout cela enflamma ma colère. Alors je me dis :

« Tous ceux qui au monde sont libres et n'ont pas de responsabilités doivent s'assembler pour venir écraser ces démons. Et voilà pourquoi je suis ici ».

Vouloir disserter sur cette humble déclaration serait en atténuer la rude éloquence.

Il est malaisé de vouloir à l'heure actuelle établir une statistique précise des Américains qui se sont engagés dans l'armée canadienne, car beaucoup donnèrent de faux noms et des états civils volontairement erronés. Une dépêche au New-York Herald (de Paris) (5 avril 1917) estimait à 32.000 le nombre des Américains engagés dans les contingents anglais ou canadiens (29).

 

CHAPITRE VII

La bataille d'Ypres
vécue par un Américain

La façon dont George S. Craig et Hark C. Haskin quittèrent l'Amérique au début du mois d'août 1914 est vraiment extraordinaire.

Camarades, --- le premier, couvreur, vingt-deux ans, le second tailleur, vingt-neuf ans, --- ils avaient décidé, après plusieurs conversations, de jouer à pile ou face leur désir de se joindre aux Alliés. Pile, c'était le conseil de la prudence, l'irrévocable sentence de rester dans leur bonne ville de Détroit. Face, c'était le départ, l'engagement, les batailles, la mort peut-être, mais un beau temps d'héroïsme!

Devant l'Hôtel de Ville, le 13 août 1914, les deux amis se rencontrèrent. Craig sortit une pièce de monnaie de sa poche, la lança en l'air. Elle sonna sur le sol, puis se posa.

--- C'est la guerre, dit Craig.

--- Oui, c'est la guerre, reprit Hark Haskin.

Craig ramassa la pièce qui montrait son côté face, la remit dans son gousset et les deux jeunes hommes traversèrent la rivière pour se rendre à Windsor, dans l'Ontario et s'engager dans le premier bataillon canadien.

Quelque temps après, ils participaient à la seconde bataille d'Ypres. Haskin fut asphyxié par les gaz allemands, atteint d'une balle aux poumons et eut l'estomac traversé par une baïonnette. Quelques jours plus tard, Craig perdit l'oeil gauche, et un shrapnell ayant explosé près de lui, il reçut douze blessures variées. Il fut envoyé au Canada. A l'hôpital militaire de la caserne de Woolesley, près de Londres (Canada), il retrouva Haskin qui, lentement, se remettait de ses blessures. Les deux amis quittèrent l'hôpital le même jour et revinrent ensemble à Détroit. Ils ont été libérés comme inaptes après un examen médical. Ils ont une pension du gouvernement canadien. Ils sont heureux d'avoir participé à une fantastique histoire et d'avoir connu d'angoissantes émotions.

Dans le World de New-York (19 mars 1916), George S. Craig fait la narration de la seconde bataille d'Ypres à laquelle il participa et sa narration est vraiment une des plus imagées, une des plus palpitantes de toutes celles qui ont été écrites depuis le début de la guerre.

« La seconde bataille d'Ypres a été livrée par les Canadiens avec l'aide de peu d'artillerie ou même sans artillerie. Le signal de l'attaque devait être l'explosion de la mine que l'on avait conduite jusque sous les tranchées allemandes. L'explosion eut lieu exactement à six heures moins deux minutes. Je le sais avec cette certitude parce que je me tenais à côté du caporal Joseph Stevens, de London (Ontario) et que je regardais par-dessus son épaule, à la montre qu'il portait au poignet droit. Je me rappelle cet incident de la montre parce que, tandis que l'air était déchiré par la détonation, je vis le bras du caporal Stevens retomber inerte à son côté, l'os fracassé par un éclat de rocher rejeté de la tranchée ennemie.

« Deux ou trois douzaines de nos hommes, à ce que l'on m'a dit plus tard, ont été blessés par des pierres. lorsque la mine éclata. J'avais vu la boue voler de tous les côtés et je m'étais baissé pour me glisser dans un trou d'abri. Ce fut un fâcheux mouvement, car une autre pluie de pierres se produisit et enfonça les sacs de sable du parapet. Dans le trou, il y avait avec moi le caporal Harry Todd, les soldats Burdetts et Taylor. Il fallut nous retirer tous.

« La première vague d'hommes avait déjà passé le parapet et le sifflet appelait la seconde vague. Je grimpai avec les autres et au moment où je sortis, je vis un homme que je ne connaissais pas et qui tournait comme une toupie, s'arrêter subitement et, tel un caillou lancé par une fronde, être précipité en avant. Je courais près de lui et je dus me détourner pour ne pas marcher sur lui.

« Les hommes de la première ligne tombaient, nombreux, et nous, nous courions et remplissions les vides. Comme nous courions, Jack Howard, un camarade d'environ vingt ans, attrapa son affaire ; il était à côté de moi, quand tout à coup, il s'écroula comme un tas de briques.

« La tranchée allemande méritait à peine ce nom tellement notre mine l'avait dévastée. Des hommes et des mitrailleuses apparaissait dans la boue. D'autres, mises en pièces, gisaient au sommet de ce qui avait été le parapet. Nos hommes s'étaient emparés d'une partie du fossé, car c'est à cela que se réduisait la tranchée ennemie. Mais les Allemands tenaient encore dans une autre partie. Nos hommes de première ligne s'occupaient de ceux-ci. Aussi je me laissai glisser dans le trou d'un obus, près du bord, et « canardai » les Allemands dans la partie intacte de la deuxième ligne de tranchées.

--- Voilà une bonne idée, dit un homme à côté de moi. Je vais en faire autant.

« Il leva les épaules au-dessus du trou, mais il n'eut pas le temps de faire feu. Au lieu de cela, il s'étendit tout roide. Je le retournai et je vis qu'il avait un trou dans la tête. II était mort sans prononcer une parole.

« Le sifflet retentit pour l'attaque de la deuxième ligne de tranchées. Je sortis de mon trou d'obus et m'avançai en première ligne. Nous poussâmes des cris en nous élançant et les Allemands en firent autant pour se donner du coeur.

« Les quelques minutes suivantes ne sont qu'un chaos de souvenirs avec quelques incidents qui s'en détachent. C'était un combat corps à corps, frappant de la baïonnette, coupant, poignardant, mais peu de coups de feu, excepté parfois le bruit du revolver d'un officier. Nos officiers étaient juste devant, avec nous.

« Je me rappelle la figure du premier homme que j'embrochai, parce qu'une bombe fit explosion tout près de nous et que je pus bien le voir pendant l'éclat de la lumière. Il m'avait porté un coup qui ne m'atteignit pas. Ma baïonnette en a tué pas mal, cette nuit-là.

« Nous combattîmes aussi à courte portée jusqu'à ce qu'il n'y eut plus qu'une douzaine environ de Boches.

« Joe Cunningham, un des bombardiers, se tenait 'a distance et envoya une bombe où on se battait encore à un bout de la tranchée. Il mit sept Allemands hors de combat. Les autres gagnèrent leur troisième ligne de tranchée.

« Dans la tranchée que nous avions capturée, nous trouvâmes un homme caché dans un abri souterrain. Il franchit notre ligne et se précipita pour gagner la troisième ligne de tranchées. La chose la plus curieuse de tout, c'est qu'il y arriva, bien que, j'en suis sûr, tout le monde ait fait feu sur lui pendant sa fuite.

« Nous trouvâmes encore quatre autres hommes qui furent faits prisonniers ; un des nôtres s'avançait sur eux, baïonnette baissée, quand le lieutenant James s'interposa :

--- Pas de cela, cria-t-il. Ils seront conduits à l'arrière comme prisonniers.

« Les Allemands dans la troisième tranchée nous donnaient beaucoup de mal avec leurs fusils. Ce fut à cet endroit que le soldat Curtis (de London) qui se trouvait à mes côtés chancela et s'écria :

--- J'ai mon compte, George.

--- Où celà ? lui demandai-je, préparant un bandage de premier secours.

« Mais il tomba mort sans dire un autre mot. La blessure était au poumon au-dessus du cour.

« Nous courûmes au delà de la portée des bombes. Les Allemands dans la troisième tranchée en avaient en abondance et ils nous en arrosaient. Un homme à quelques pas de moi fut coupé en deux. Un autre fut atteint aux épaules. Sa tête et une partie de son bras furent emportées, mais le tronc resta debout avant de tomber.

--- Mes enfants, il nous faut des bombes, cria le lieutenant James. Il me faut quatre volontaires.

« Les canons allemands à l'arrière arrosaient l'espace entre la deuxième ligne de tranchées dans laquelle nous nous trouvions et la première ligne.

« Pour gagner notre ancienne tranchée où les bombes étaient emmagasinées, les hommes devaient traverser cet espace balayé par le feu ennemi, traverser la première ligne de tranchées allemandes que nous avions prise et un autre espace découvert qui s'étendait depuis là jusqu'à notre ancienne tranchée. Il devait être alors un peu plus de sept heures et nos renforts auraient dû être arrivés. Le lieutenant-colonel Becher --- un éleveur de London (Ontario) avant la guerre --- était retourné pour téléphoner au quartier général que le troisième bataillon ne nous avait pas suivi.

--- Qui s'offre comme volontaire ? cria le lieutenant James (James venait d'Amhertsburg (Ontario), de l'autre côté du Michigan).

« Quatre hommes s'avancèrent et grimpèrent sur le parapet. La clarté des obus et des bombes qui tombaient parmi nous les exposait beaucoup. Ils s'étendirent à plat ventre et rampèrent. Mais les Allemands les tuèrent tous les quatre avant qu'ils eussent fait quelques mètres.

--- Quatre hommes encore ? cria le lieutenant.

« Quatre autres encore entrèrent dans ce portail de la mort. Trois furent tués par un obus, le quatrième rampa un peu plus loin, roula sur le côté et se pelotonna comme s'il s'endormait.

--- Il nous faut des bombes ! cria James. Qui veut aller en chercher maintenant ?

« Quatre encore partirent et reçurent leur compte quoique l'un réussit à atteindre presque l'autre tranchée.

« Cela faisait à présent douze hommes morts dans ce petit espace éclairé. Les uns avaient la face contre terre, d'autres formaient de curieuses masses contorsionnées, d'autres étaient couchés sur le dos, regardant de leurs yeux éteints les déchirures rouges que faisait dans le ciel le sillage des bombes.

--- Encore un homme et j'irai avec lui, dit James.

« Ces mots, il ne le cria pas, il les prononça tranquillement. Alors arriva une chose surprenante. Le soldat Large s'offrit comme volontaire.

« Le soldat Large était bien, je crois, le plus petit homme du bataillon. Il était la risée de la compagnie. Quand quelqu'un voulait s'amuser, il s'en prenait à Large. C'était un petit bonhomme très doux qui ne se fâchait jamais. Tout ce qu'il faisait c'était de sourire d'un petit sourire timide et il s'étonnait qu'on s'en prit à lui.

« Cependant, c'était bien Large qui s'offrait comme volontaire. Lui et James traversèrent le rideau de feu d'une façon ou d'une autre, atteignirent le magasin des bombes dans notre vieille tranchée. Alors une bombe tomba et tua James.

« Je raconte ceci d'après ce que Large nous dit quand il revint. Je n'y étais pas, j'étais dans la seconde ligne des tranchées. Large nous dit que James avait été tué et que le lieutenant-colonel Becher, qui était debout près du téléphone lorsque la bombe éclata, avait été blessé. Les deux jambes de Becher avaient été emportées près de la cuisse.

Large fit ce terrible voyage, trois fois encore, pour nous rapporter des bombes. Il semblait très amusé --- comme un écolier qui vient de réussir toutes ses opérations --d'avoir pu nous rapporter toutes les bombes. La dernière fois qu'il vint, il nous dit que le lieutenant-colonel avait perdu tout son sang et était mort. Quand ce fut fini, Large essuya la sueur de son front, sourit de son humble sourire en disant

--- Ça chauffe, les enfants ! Comme c'est triste cette mort du lieutenant et du colonel !

« Un grand nombre de nos officiers avaient été tués. Le lieutenant Frantor et le capitaine Holliwell (de 'Windsor) avaient été tués un peu avant que James ne demandât des volontaires pour aller chercher des bombes. A ce moment, le sifflet se fit entendre pour l'attaque suivante

« Le lieutenant Jones, qui trois jours auparavant était sergent, porta la main à sa poitrine, fit entendre un gémissement et tomba tandis que nous escaladions le parapet. Il était juste devant moi et, en tombant, il s'embrocha presque sur ma baïonnette. Il avait été atteint aux poumons. Il ne vécut qu'un instant. Il avait quitté ses affaires dans la Compagnie automobile de Cadillac, à Détroit, pour venir à la guerre.

« Nous perdîmes un autre officier, avant d'arriver à la tranchée allemande. Il semblait que nous ne pourrions jamais y arriver tellement les vides se produisaient vite. Le major George Wilkinson --- qui avait confié à un subordonné son magasin de chaussures, à Windsor, pour aller au front --- fut blesse, ainsi que le capitaine Delamere, de London (Ontario).

« Le lieutenant Me Donald s'arrêta subitement dans sa coursé, oscilla et tomba comme une masse. Lorsque nous atteignîmes le bord de la quatrième ligne de tranchées, nous n'avions plus que quatre officiers indemnes : le colonel Hill, le lieutenant Sims, le lieutenant Gordon et le major Smith.

« Nous nous emparâmes de cette troisième ligne de tranchées à la baïonnette, mais nous ne pûmes la conserver. Nous eûmes bientôt employé toutes nos bombes et étions incapables de répondre à la grêle que les Allemands renforcés faisaient pleuvoir sur nous. Nous perdions nos hommes très rapidement.

« Après avoir attendu aussi longtemps que possible l'arrivée du troisième bataillon, on nous donna l'ordre de nous retirer. Le major Smith fut le dernier homme à faire demi-tour. Je le vis atteindre le parapet. Pendant un instant, la silhouette de son corps athlétique et bien découplé se détacha sur le fond de feu, puis je le vis subitement se roidir et tomber au travers du parapet.

--- Roulez, roulez par terre, cria quelqu'un dans le trou d'obus.

« Smith déroula, mais il était mort en arrivant sur le sol.

« La plupart des Canadiens en retraite se dirigeaient par la tranchée de communication qui allait de la troisième à la deuxième ligne. J'étais resté un instant à l'arrière avec Smith et m'étais séparé du groupe. Il nous fut impossible de trouver cette tranchée de communication. Le feu était si intense que le trou d'obus dans lequel j'avais sauté me parut assez bon. Avec moi, dans ce trou, se trouvaient Joe Daugherty, le caporal Mitchell, le soldat Follin et un homme du quatrième bataillon dont je ne savais pas le nom. Il faisait très sombre et nous nous dirigeâmes à tâtons d'un trou d'obus à un autre.

« Nous étions parvenus au deuxième ou troisième trou d'obus quand nous « fûmes poivrés ». Tout ce dont je peux me rappeler maintenant, c'est qu'il y eut une lumière éblouissante et une détonation. C'était comme si un Jack Johnson venait d'éclater au milieu de nous. En réalité, ce n'était qu'une petite bombe à main. Je sentis une douleur pénétrante à l'oeil gauche. Il me sembla avoir reçu un coup de baïonnette dans l'oeil. Je ressentis aussi de vives et grandes douleurs dans tout le corps et particulièrement dans le bras gauche. Les douleurs dans le corps ne durèrent que quelques secondes et furent suivies par un engourdissement, mais la douleur dans l'oeil subsista. J'essayai de l'ouvrir, mais je ne pus à cause de la torture.

« Joe Daugherty qui se trouvait en face de moi, avait disparu. A. la lueur des bombes qui sifflaient au-dessus de nos têtes, nous découvrîmes ce qui restait de lui. La tête de l'homme du quatrième bataillon avait été emportée, le bras droit du caporal Mitchell n'était plus là. Follin n'était pas blessé, mais il se tâtait par tout le corps et répétait

--- Ça n'a pas pu me manquer! Ça n'a pas pu me manquer!

--- Eh bien! ça vous a manqué, lui dis-je d'un ton rogue, et maintenant hâtez-vous et aidez-moi à tirer Mitchell de ce mauvais pas.

« Le bras de Mitchell avait été arraché près de l'épaule. Mitchell avait tout son sang-froid. Il dit simplement

--- Si je n'en reviens pas, envoyez ma montre à ma mère.

« Le soldat Joe Cunningham entra en rampant dans le trou d'obus au moment où nous finissions de soigner Mitchell. Il me demanda de lui mettre un bandage. Il avait un grand trou béant dans la poitrine.

--- Ce n'est pas bien nécessaire, lui dis-je.

--- En effet, répliqua-t-il. Mettez-en un tout de même. Cela ne fera pas de mal.

« Quoique je pensais que c'était là des bandages perdus, je fis le pansement. Et pour cette fois, je me suis trompé, Cunningham vécut.

« Cunningham, Mitchell, Follin et moi, nous restâmes là, pendant que les Canadiens, dans la deuxième ligne de tranchées, tiraient par-dessus nos têtes sur les Allemands de la troisième. Nous étions pris entre deux feux et ne pouvions ni avancer, ni reculer. Mes blessures recommencèrent à me faire souffrir et lorsque les Allemands attaquèrent sur le terrain où nous étions couchés, je n'en fus que médiocrement impressionné. Rien ne m'impressionnait alors. Si nous nous étions trouves sur le terrain de niveau, nous aurions été foulés au pied par les masses qui passèrent. Mais nous étions dans un trou d'obus profond et les rangs s'écartaient sur ses bords.

« Je me soulevai sur les coudes et tirai sur les Allemands qui se battaient à la baïonnette auprès de la tranchée. J'étais un bon tireur et j'avais fait quelques beaux coups depuis que j'étais au front. Les rangs à ma portée semblaient s'éclaircir à chaque coup de feu que je tirais et je baissais la tête soigneusement après chaque coup. Je tirai quinze fois et ne manquai mon but que trois fois.

« Les Allemands s'emparèrent de cette seconde ligne de tranchée et notre position devint alors pire que jamais. Nos hommes s'étaient retirés vers la première ligne de tranchées et pour les rejoindre, il nous fallait traverser celle qui était occupée par l'ennemi. Il aurait été impossible de réussir sans les grands vides faits dans la tranchée par le feu concentré de l'artillerie. L'attention des Allemands se portait tout entière sur les Canadiens qu'ils avaient en face deux et ils surveillaient à peine l'arrière de leurs tranchées. Follin et moi, rampâmes avec Mitchell entre nous deux. Joe Cunningham suivait. Nous nous dirigions vers un grand vide.

« Il faisait noir comme dans un four à l'endroit où nous nous glissâmes, mais des feux éclairaient plus loin ; dans la tranchée nous pouvions distinguer les figures des Allemands accroupis derrière les sacs de sable.

« Il nous fallut plus d'une heure pour parcourir la distance entre la deuxième ligne de tranchées occupée par les Allemands et la première, occupée par les Canadiens, mais nous y parvînmes.

« Ce fut la plus grande chance que j'eus pendant toute la guerre de découvrir un éboulis dans notre propre tranchée et de pouvoir m'y glisser.

« Une sentinelle s'élança sur nous dans l'obscurité. Je levai vite la main que son coup de baïonnette érafla. Je m'arrêtai pour le maudire, comme je n'avais jamais maudit un homme auparavant. J'entendis alors dans l'obscurité

--- Je ne peux pas vous voir, mais je sais que c'est George Craig. Où diable avez-vous été?

« Pendant que j'étais couché dans l'abri souterrain, quelqu'un me tendit une cigarette et ce geste, impressionnant mon souvenir, me fit demander ce qu'était devenu Ted Chance. Il y avait deux Chance, deux frères, Ted et Ed, au premier bataillon.

« Ted se trouvait près de moi avant notre attaque et avait ouvert un nouveau paquet de cigarettes, m'en avait offert une et pris une lui-même. Puis il avait mis le paquet dans la poche de sa tunique.

--- Voyez où je mets ces cigarettes, George, dit-il, c'est toute ma provision. Prenez-les quand nous aurons fini. Inutile de gâcher des cigarettes.

« Je lui fis observer que nous nous étions trouvés dans onze attaques ensemble et que ni lui ni moi n'avions eu une égratignure, mais ce fut en vain.

--- Je sais ce que je dis, George, répliqua-t-il, en tirant des bouffées de sa cigarette. Je ne me trompe jamais. Prenez ces cigarettes.

--- Qu'est-il arrivé aux Chance ? demandai-je à celui qui me tendait la cigarette.

--- Ed va bien, mais Ted a eu son compte au moment même où il passait sur le parapet.

« Je restai dans l'abri une heure à peu près et je fus emporté en suivant une tranchée de communication, emmené 'a l'arrière où on m'enleva l'oeil. On pansa les douze autres blessures que m'avaient faites les éclats du même obus.

« Avant que je fusse emmené, les Allemands firent une charge et les Canadiens leur opposèrent une contre-attaque. Ce fut alors que le lieutenant Campbell, de Mount Forest (Ontario), l'officier de la section des mitrailleuses, gagna sa croix de Victoria pour avoir laissé manoeuvrer une mitrailleuse sur ses épaules. L'homme portant le trépied avait été tué et c'était le seul moyen d'arrêter le flot montant de l'ennemi qui balayait nos hommes Campbell l'arrêta, mais la culasse surchauffée de la mitrailleuse qui crachait six cent cinquante coups à la minute brûla tous les sous-vêtements et la chair vive. Je vis ce dos quand on transporta le cadavre du fermier-lieutenant à travers l'abri où je me trouvais. Les parents de Campbell, là-bas au Canada, ont une croix de Victoria pour rappeler ce qu'il accomplit cette nuit-là... »

 

CHAPITRE VIII

Avec la Marine anglaise

Des Dardanelles à la côte belge.--- Wilfred Raymond Doyle raconte lui-même comment il fut, amené à prendre du service dans la marine anglaise. Son histoire est assez curieuse pour mériter d'être reproduite. Fils d'un poète aveugle de quelque réputation et qui fut un moment directeur d'un petit journal à New-York, le jeune Doyle possède un réel talent de narrateur. Le récit qu'il a fait de ses aventures se lit avec plaisir et intérêt parce que ce récit est dépourvu de forfanterie et qu'il garde toujours un ton de sincérité.

« A dix-neuf ans, j'étais employé dans une importante maison d'éditions à un salaire de six dollars par semaine (30 fr.), et sans grand espoir d'augmentation. Ma famille avait besoin de toute l'aide que je pouvais lui donner. Je devins nerveux et, en février 1915, je résolus soudain de changer de situation. Au lieu de revenir chez moi en tramway, je me rendis en bateau à Boston, souhaitant mieux réussir dans cette ville et surprendre alors mes parents en leur annonçant mon succès. Mais je ne pus obtenir rien de mieux qu'une place de groom dans un restaurant. Après avoir travaillé trois jours dans cette place, je crus voir une possibilité meilleure, mais il était trop tard. Depuis deux heures, lorsque j'arrivai, la place était prise. Je ne pus rien trouver d'autre à faire et, le jour suivant, j'acceptai d'embarquer à bord de l'Etonin qui transportait des chevaux à Liverpool... En arrivant à Liverpool, j'avais deux sous dans ma poche. Le bateau ne devait pas retourner à Boston avant quatorze jours et je devais ou trouver de l'ouvrage ou mourir de faim. J'aurais pu obtenir plusieurs emplois si je n'avais été Américain, Du moins est-ce la raison qu'on me donna pour refuser mes offres.

« J'allai au bureau de recrutement naval. Je dis que j'étais né à Dublin et je fus immédiatement accepté. Je reçus une demi-couronne, c'est-à-dire un shilling pour le roi, un autre pour la reine et six pence pour le prince de Galles. Je signai un engagement pour la période des hostilités seulement et, ce soir-là, j'eus un bon dîner aux frais du gouvernement.

« Le jour suivant, je fus envoyé à Portsmouth pour y être éduqué. J'y reçus mon uniforme... Le 16 avril, après un conseil de révision, je fus déclaré bon pour le servie de la marine de Sa Majesté. Au cours de l'après-midi, je fus conduit à bord du contre-torpilleur Lynx qui parvint aux Dardanelles sans encombre le 19 avril. Là, je fus désigné pour servir à bord du Queen Elizabeth...

« Mon service était à la chaudière n° 4.... Le Queen Elizabeth entra en action, de minuit le 21 avril à minuit le 24 avril. Je fus de service sans repos. Pendant ce laps de temps, quatre fois par jour, je reçus une ration de biscuits et d'eau, et une demi-pinte de rhum. A midi, j'avais droit à deux heures de sommeil, mais je ne pus dormir en raison du bruit. Notre bateau était touché à chaque minute.

« Une fois, je fus envoyé au magasin pour y prendre des outils. Je devais passer près des canons de six pouces, et je négligeai de mettre un morceau de caoutchouc entre mes dents : le résultat fut que j'eus la mâchoire disloquée par le choc de la canonnade. Je me hâtai d'aller voir le docteur... Il mit sa main gauche sur ma tête et avec sa droite il me donna sous le menton quelques coups à la « Jim Jeffrie ». Tandis que j'en voyais trente-six chandelles, ma mâchoire se replaça.

« Le 26 avril, le Queen Elizabeth reçut l'ordre de se retirer de la ligne de feu pour débarquer des troupes à la péninsule de Gallipoli. Nous prîmes à bord, dans la mer Egée, un contingent d' « Ecossais royaux ». Nous débarquâmes les « Ecossais royaux » sous un feu intense...

« Le 8 mai, la nouvelle du torpillage du Lusitania nous parvint par le télégraphe sans fil, et le bombardement effectué par le Queen Elizabeth en devint doublement terrible. Je pense qu'on fit plus de dégâts dans les rangs ennemis ce jour-là qu'on en faisait ordinairement en une semaine. Le jour suivant, on demanda mille hommes, deux cens de chacun des cinq plus gros navires de guerre afin d'aider les soldats à terre. Je fus choisi parmi ceux du Queen Elizabeth, je devais être transporté à terre à six heures du soir. Chaque homme recevait un fusil, une baïonnette, deux cents balles et deux jours de vivres.

« Alors que nous quittions le bateau, on nous fit connaître l'ordre du commandant :

« Mes enfants, prenez ces tranchées ou ne revenez pas. » Six heures plus tard, nous atterrissions à la péninsule de Gallipoli et nous parvînmes sans trop de mal à nos tranchées sous un feu violent. Durant douze heures, je demeurai dans la troisième ligne avec de l'eau et de la boue jusqu'aux genoux. Nous passâmes notre temps à aiguiser nos baïonnettes comme des rasoirs. A minuit, nous avançâmes jusqu'à la première ligne de tranchées. Autour de nous, des morts et des blessés, des Anglais et des Turcs. Les Turcs par quatre fois tentèrent vainement de nous déloger de nos tranchées. Ils furent chaque fois repoussés avec de grosses pertes. Nous aussi nous souffrîmes beaucoup. Avant notre débarquement, les troupes anglaises avaient perdu trois mille hommes au cours de six tentatives pour prendre les tranchées turques.

« Nous avions reçu, nous autres marins, l'ordre de prendre les tranchées turques à tout prix. Elles ne se trouvaient même pas à cinquante mètres des nôtres. A dix heures un quart du soir, nos fusils furent chargés, le masque fut ajusté sur notre figure. Nous ne devions pas tirer pendant notre charge. Pendant ce temps nos bateaux faisaient feu contre les tranchées ennemies. A dix heures vingt-cinq, l'ordre vint : « A la baïonnette. » Nous ajustâmes nos baïonnettes. A dix heures et demie, les clairons sonnèrent la charge. Cinquante hommes tombèrent en sortant des tranchées, nous prîmes les tranchées turques. Nos pertes étaient de deux cent cinquante tués et de deux cents blessés...

« Après notre succès, notre capitaine nous adressa une brève allocution, se tournant vers les morts et les blessés, tandis que les larmes coulaient de ses yeux, il dit :

« Je suis fier de mes enfants qui ont combattu si magnifiquement et qui ont fait ce que sept mille soldats ne purent faire en perdant trois mille hommes. Vous, une simple poignée de combattants, mille hommes, vous avez réussi dès votre première tentative. L'armée doit être reconnaissante à la marine. »

« Cette dernière remarque fut entendue par les soldats des tranchées voisines. Ils s'en montrèrent si froissés qu'ils ne nous parlèrent pas, à nous autres marins, pendant plusieurs jours.

« Ce qui nous fit le plus souffrir dans les tranchées fut la vermine. Lorsque nous retournâmes à bord de nos bateaux on nous retira, pour les brûler, tous nos vêtements. Nus dûmes alors prendre des bains très chauds contenant un désinfectant si puissant qu'il attaqua notre peau. On nous donna de nouveaux uniformes.

« Du 11 au 23 mai, nous demeurâmes à bord du Queen Elizabeth qui canonnait les forts. Le 23 mai, nous quittâmes les Dardanelles pour faire remettre en état nos canons. Le 27 mai, nous étions 'a quinze milles de la côte belge et nous entendîmes un bombardement furieux. Le matin suivant, le Drake demandait un contingent de cinquante hommes à notre bateau. Je fus un des cinquante.

« Le Drake tentait de découvrir l'emplacement d'une batterie lourde allemande; un coup heureux tua les servants, mais ne causa aucun dégât aux canons. Nous fûmes envoyés, nous les cinquante marins du Queen Elizabeth, à terre, avec mission de détruire les canons. Nous parvînmes jusqu'à eux sous un feu violent de l'ennemi, nous détruisîmes les mécanismes. Comme nous disposions la dynamite pour les faire sauter, trois cents Allemands nous entourèrent. Nos fusils se trouvaient à trente mètres de nous et en nous précipitant pour les prendre, plusieurs des nôtres furent blessés. Pour ma part, je reçus quelques éraflures au bras et à la jambe. Nous fûmes faits prisonniers, désarmés et conduits dans une enceinte garnie de fils barbelés, à plus de deux kilomètres de là. On nous dit que le lendemain nous serions transportés en Allemagne. Il y avait à côté de la nôtre une autre enceinte avec des prisonniers anglais, français et belges ; il nous lancèrent par dessus. les fils de fer barbelés un ballon de football pour nous amuser. Nous jouâmes jusqu'à la tombée de la nuit.

« Un soldat allemand vint avec une pique afin de creuser un trou pour ajouter un pieu à la barrière de fils de fer barbelés. Nous jouions au football dans toute l'étendue de l'enceinte et nous fimes en sorte de retenir le soldat à notre centre. Nous le ligotâmes et le bâillonnâmes, nous prîmes ses armes et sa pique. L'obscurité devenait plus grande et nul ne pouvait croire que nous ne jouions pas toujours au football.

« Nous nous relayâmes pour creuser sous la barrière de fils de fer barbelés un tunnel .par lequel nous voulions nous échapper, Tandis que nous étions au travail, nous eûmes une belle surprise. Un soldat allemand faisant sa ronde passa sur un point faible de notre tunnel, et tomba la tête la première. Il ne put pousser aucun cri car il avait la bouche pleine d'herbe et de poussière. Celui-là aussi nous le ligotâmes et le bâillonnâmes, nous lui primes ses armes et nous le laissâmes là.

« Tous, nous nous échappâmes par ce tunnel et nous nous dirigeâmes vers la côte aussi vite que nos jambes nous le permettaient. Les projecteurs de notre bateau fonctionnaient et fouillaient toute la côte pour nous chercher. Parmi nous, il y avait un « signaleur ». Il ôta sa veste, la déchira en deux et agita les morceaux au-dessus de sa tête. Le signal fut aperçu, nous le sûmes parce que le canons du bateau tirèrent au delà de l'endroit où nous nous trouvions, afin de nous protéger contre une attaque de l'arrière et nous empêcher d'être repris. Puis nous reçûmes le signal de nous coucher et bientôt nous entendîmes le bruit de d'eux moteurs. C'était deux chaloupes garnies de mitrailleuses. Nous fûmes reconduits à bord du Drake.

« A peine étions-nous sur le front, que nous fûmes mis en état d'arrestation et menés devant le capitaine. On nous accusait d'avoir prolongé une descente à terre et d'avoir fait preuve d'une négligence générale. En réalité, nous avions l'air d'une bande de vagabonds. Plusieurs d'entre nous n'avaient plus de casquette et toutes les figures étaient couvertes de poussière et de sang. Nos uniformes neufs étaient si déchirés qu'un chiffonnier n'eût pas offert quatre sous de tout le lot.

« Voici quelques-unes des questions du capitaine et quelques-unes de nos réponses.

--- Où étiez-vous ?

--- A terre.

--- Pourquoi n'êtes-vous pas revenus à temps ?

--- Les Allemands nous en ont empêchés.

--- Où sont vos fusils ? Avez-vous détruit les canons ennemis ? Pourquoi vos uniformes sont-ils dans cet état ?

--- Nous avons détruit les canons, mais nous avons été faits prisonniers. Nous avons tenté de nous échapper, mais nous avons été pris entre des liquides enflammés et des gaz asphyxiants. Nous avons déchiré nos uniformes en tentant d'escalader les fils de fer barbelés.

« Le capitaine sourit alors, nous félicita, nous fit remettre de nouveaux uniformes et nous renvoya à bord de notre bateau aussitôt que possible. »

Wilfred Raymond Doyle raconte ensuite brièvement que le Queen Elizabeth retourna aux Dardanelles jusqu'au 26 juillet puis revint dans la mer du Nord. Le bateau patrouilla, cherchant la flotte allemande. Cette sorte d'existence, après l'excitation de la bataille, était pénible pour beaucoup à bord. Le jeune Doyle eut la nostalgie de sa famille. Il avoua qu'il était citoyen américain. Peu après, il fut conduit à Portsmouth. Il fit appel au consul anglais de Londres et fut libéré sans retard. En traversant Londres, il assista à un raid de zeppelins. La nuit suivante, il était à Liverpool où il s'embarqua à destination de Boston à bord du vapeur Minian.

Wilfred Raymond Doyle a vécu quatre mois qui compteront dans sa vie.

 

La fantastique odyssée d'un sous-marin anglais. --- Armen Delalian, naturalisé Américain, fut éduqué dans une école de Massachusetts, puis passa ses examens 'a l'Université d'Harvard. Il retourna à Constantinople, il s'y trouvait comme instructeur manuel lorsque la Turquie se déclara l'alliée de l'Allemagne et se décida à prendre part à la guerre. Né de parents turcs, il dut, malgré sa naturalisation américaine, se joindre à l'armée turque et, avec quelques autres professeurs du collège, il fut envoyé à Gallipoli. Il fut fait prisonnier avec deux cents autres soldats turcs par les forces anglaises. Mais sa captivité ne fut pas de longue durée. Au cours d'une contre-attaque, les Turcs reconquérirent le terrain perdu et reprirent leurs soldats prisonniers.

Armen Delalian allait être, avec ses compagnons, envoyé dans un autre camp militaire. Il prit place à bord du vieux bateau de guerre turc Nassoudiyyet, mais ce bateau fut coulé par le sous-marin anglais E-11. Trois hommes seulement purent être sauvés par les Anglais, Delalian fut un des trois rescapés et une fois encore il se trouva prisonnier des Anglais. Il raconta qui il était et il proposa au commandant du sous-marin de lui servir de pilote. Il dit son antipathie pour les Turcs et leur gouvernement et son ambition de risquer sa vie pour une nation ayant la même langue que son pays d'adoption. Son histoire fut écoutée avec intérêt, il demeura avec le sous-marin pendant les vingt et un jours durant lesquels les hardis marins anglais accomplirent dans la mer de Marmara des exploits presque incroyables.

Le Boston Post (30), qui publie les souvenirs de Delalian, fait remarquer que les officiers anglais n'ayant pas le droit d'écrire ce qu'ils ont eux-mêmes accompli, l'histoire aventureuse de l'E-11 est ainsi contée pour la première fois.

« Il y avait trois jours que le sous-marin était entré dans la mer de Marmara... Depuis que j'avais été recueilli par lui, il n'avait pas encore plongé. Soudain nous aperçûmes au nord un vapeur se dirigeant vers les détroits. Nous plongeâmes pour le rejoindre, puis nous revînmes à la surface. Quand notre victime nous aperçut, elle voulut virer pour retourner dans la direction port de Rodosto ; mais, ce faisant, elle se montra dans toute sa longueur et devint une cible facile pour notre torpille. Notre torpille l'atteignit. Ce vapeur devait porter non seulement des troupes, mais aussi des munitions, car quelques minutes après avoir été touché, une explosion terrible se produisit. Nous nous trouvions à peu près à un kilomètre du vapeur quand il coula, mais la force de l'explosion fut telle que notre sous-marin en fut secoué et que des fragments du vapeur turc vinrent tomber, nombreux, autour de nous.

« Nous apprîmes plus tard que ce vapeur turc avait à bord deux mille soldats turcs, une grande quantité de munitions destinées aux armées turques de Gallipoli et plusieurs canons. Peu après, nous rejoignîmes un autre transport et le prîmes en chasse. En nous apercevant, il voulut revenir vers Rodosto. Nous pensâmes qu'il nous échapperait, car sa vitesse était supérieure à la nôtre. Finalement il entra dans le port de Rodosto et vint se mettre contre le quai surchargé de boîtes et de caisses. Nous plongeâmes. Je crus que notre commandant était devenu tout à fait fou.

« Il voulait entrer dans le port et couler le transport turc le long du quai. Il nous parut que le capitaine du vapeur turc avait pensé que nous avions cessé la chasse, car quand nous revînmes à la surface, nous ne vîmes aucun indice d'activité à bord du transport. Les troupes turques n'étaient pas débarquées. On ne perdit pas une minute pour lancer une torpille. Le vapeur coula comme du plomb et, chose curieuse, ce ne fut que quinze minutes après l'engloutissement du vapeur qu'une explosion se produisit. Puis une succession d'explosions marqua la place où la disparition, s'était effectuée; une grande partie du quai s'écroula. Naturellement nous étions heureux. d'avoir dans notre journée obtenu de grands résultats, mais, tous, nous étions navrés de ne pas avoir été en état de sauver une seule vie au cours des torpillages des deux navires de guerre turcs.

« Il ne restait plus à bord que cinq torpilles... Pendant les deux jours qui suivirent nous ne rencontrâmes que cinq bateaux à voiles. Dans un de ces bateaux nous trouvâmes dix-sept torpilles.

« Nous nous dirigeâmes le lendemain vers Panderma qui se trouve sur la côte asiatique de la mer de Marmara. En entrant dans le port, notre commandant fit mettre notre canon en position. C'était là la plus. hardie entreprise qu'on puisse imaginer. Lorsque nous approchâmes de la jetée, nous ouvrîmes le feu sur la gare Pandérma-Smyrne. Nous tirâmes quatorze coups, chacun porta et bientôt le bâtiment fut en feu. Puis nous lançâmes trois torpilles contre trois grands voiliers stationnés près du quai. Après cela nous nous, retirâmes et nous ne plongeâmes qu'après avoir vu couler les trois bateaux que nous avions torpillés.

« Le 26 mai, le sous-marin rencontra un grand voilier qui ne possédait qu'une chaloupe de secours. Le commandant du sous-marin fit placer quinze personnes à bord de la chaloupe et prit le reste des passagers avec nous. Le voilier fut alors coulé.

« Les deux jours suivants se passèrent sans événements. Notre commandant décida alors de retourner à Panderma et de bombarder un train venant de Smyrne. Expédition pleine de risques. Nous entrâmes dans le port de Panderma, le lendemain matin, et avant le lever du soleil, je débarquai avec deux autres membres de l'équipage du sous-marin. Nous fîmes sauter une partie de la voie ferrée et nous revînmes au bateau. Notre canon fut mis en position et nous attendîmes l'arrivée du train. Notre attente dura deux heures environ, puis nous vîmes les panaches de fumée du train Smyrne -Panderma.

« C'était un train de marchandises avec de nombreux wagons. Nous soumîmes ce trains à un bombardement terrible.. Un des wagons vers le centre du convoi devait avoir un chargement de quelque matière explosive, car il prit feu et bientôt le train entier flamba. Nous quittâmes Panderma et cette fois-ci, nous nous dirigeâmes vers Constantinople... Nous plongeâmes... Quand nous remontâmes à la surface j'eus pu croire que nous nous trouvions dans le port d'une nation amie. Partout autour de nous, des vapeurs, et nous pouvions voir à l'œil nu des gens qui déambulaient sur les quais. Notre bateau à toute vitesse se dirigea vers un navire de ravitaillement qui était accosté au quai de l'arsenal. Du côté nord de ce quai, se trouvait le vieux yacht Hamidian, qui avait été récemment converti en bateau-école. Nous reçûmes des ordres et en un laps de temps très court, nous avions lancé quatre torpilles, toutes dirigées contre le navire de ravitaillement. Nos torpilles lancées, nous ouvrîmes le feu avec notre canon et commençâmes à bombarder l'arsenal lui-même. Parfois nous tirions un coup ou deux contre une réunion de cargos amarrés de chaque côté du quai. Tandis que nous tirions, nous reculions vers la mer. Lorsque nous fûmes à deux kilomètres environ de l'arsenal, nous entendîmes une explosion formidable. Quelques uns de nos obus avaient dû mettre le feu aux caisses de munitions entassées sur le quai. L'explosion fut si terrible qu'à cette distance notre sous-marin chancela comme si une de nos caisses de munitions venait d'exploser. Puis le navire de ravitaillement commença à s'incliner du côté où il avait reçu nos quatre torpilles. D'autres explosions se firent entendre et, quelques secondes après, le vieux yacht Hamidian était la proie des flammes. Nous envoyâmes encore un ou deux obus bien placés contre quelques vapeurs qui arboraient le pavillon ottoman. Je ne puis dire quelle fut l'étendue des destructions accomplies dans le port de Constantinople, mais tout fut fait rapidement, en vingt et une minutes exactement. Un obus vint tomber à quelques mètres du sous-marin. Les artilleurs turcs étaient à leur poste. L'ordre fut donné de plonger et en plongeant nous lançâmes de la vapeur et de l'huile pour faire croire aux Turcs que nous avions été coulés. »

Le sous-marin se retire sans encombre, bombarde et coule un voilier turc de huit cents tonnes devant Ereghli et continue sa route. Mais la provision d'huile doit être ménagée et soudain alerte ! Est-ce un contretorpilleur turc envoyé à la recherche des Anglais ?

« Nous plongeâmes et après avoir navigué pendant quelque temps, --- le soleil devait alors être couché --- nous heurtâmes quelque chose. Notre hélice fonctionnait comme d'habitude, mais nous n'avancions plus. Quelque chose semblait nous retenir. Nous découvrîmes bientôt que nous étions pris dans les cordages, des mâts d'un des voiliers coulés précédemment. Il était difficile de savoir jusqu'à quel point nous étions pris dans les cordages. Nous tentâmes de remonter, mais l'avant était retenu alors que l'arrière s'élevait. Nous tentâmes de reculer. Nous le pûmes pendant quelques mètres, mais soudain notre hélice cessa de fonctionner alors que notre moteur était toujours en bon état.

« Nous voulûmes avancer. L'hélice tourna, mais nous ne pûmes manoeuvrer dans aucune direction. Nos efforts pendant six à sept heures ne nous firent obtenir aucun résultat appréciable. Finalement il fut décidé qu'un des officiers allait revêtir son costume de scaphandrier et sortir par un des trous lance-torpilles afin de voir ce qui nous emprisonnait, C'était une tâche périlleuse, car s'il découvrait qu'il ne pouvait pas nous dégager, il lui était impossible de revenir à bord. Le lieutenant Guy d'Oyly Hughes prit avec lui une petite scie d'acier, un revolver et une douzaine de bâtonnets de dynamite. En dix minutes il coupa les cordages qui retenaient l'hélice. En cinq autres minutes, après un signal convenu, nous étions à la surface. Nous n'y demeurâmes que le temps nécessaire pour permettre à l'officier de revenir à bord, puis nous plongeâmes encore, car nous aperçûmes le bateau de la veille à trois kilomètres de nous. Quelques obus explosèrent très près de nous et nous comprîmes qu'un contre-torpilleur turc nous donnait la chasse. Nous lançâmes une torpille, mais sans doute sans effet, car nous n'entendîmes aucun résultat. »

Le sous-marin va regagner sa base, car le commandant n'est pas satisfait du fonctionnement des machines.

« Avant d'atteindre l'Eski Phanar Bournon, qui se trouve à quatre kilomètres et demi des forts des Gallipoli, nous remontâmes à la surface une fois de plus et nous vîmes que nous ne nous trouvions alors qu'à seize cents mètres du contre-torpilleur turc Ramazan. Nous lançâmes deux torpilles, mais le torpilleur turc allait trop vite et se trouva hors d'atteinte de nos projectiles. Nous tournâmes et lançâmes deux autres torpilles, nous plongeâmes pour nous diriger vers l'ouest et quand nous remontâmes nous vîmes que la dernière torpille avait atteint son but.

« Le contre-torpilleur turc donnait de la bande arrière et tentait d'aller s'échouer. Nous préparâmes une autre torpille, mais le contre-torpilleur coula avant d'arriver près de la côte. Aussitôt une grêle d'obus s'abattit sur nous, venant d'un des forts. Nous plongeâmes à la hâte et reprîmes le chemin des Dardanelles. »

Le trajet s'accomplit sans encombre, mais non sans appréhension, car les mines flottantes ou sous-marines étaient nombreuses.

Huit rangs de chaînes fermaient le passage le plus étroit du détroit, allant de la côte asiatique à la côte de Gallipoli. Ce ne fut pas sans joie que l'équipage du sous-marin se retrouva dans la mer Egée où l'attendaient d'autres unités de la flotte anglaise, non loin des îles d'Imbros et de Ténédos.

 

CHAPITRE IX

En Serbie et ailleurs

On a vu, au cours des chapitres précédents, avec quelle ampleur et avec quelle diversité l'élan américain s'est manifesté à notre égard depuis le début de la guerre européenne.

« Merci à la fidélité américaine ! Honneur aux Etats-Unis amis et charitables ! Que notre faible voix passe au delà du grand espace des mers et qu'elle retentisse dans toute l'Amérique, partout où s'est trouvée une âme fidèle, un cœur généreux, une pensée sympathique à la France, soldat du droit et de la civilisation (31).

Et voilà, près tant de faits, tant d'anecdotes, d'autres faits, d'autres anecdotes encore. Pour une raison ou pour une autre, il fut impossible de les classer dans les séries précises que nous avons établies jusqu'ici, mais il serait regrettable de ne les point mentionner et de les oublier volontairement. Il n'est pas un de ces dévouements qui n'offre l'intérêt d'un véritable roman et souvent quel roman

*** Norton K. Crosby, pharmacien très achalandé de Boston, s'engagea au septième régiment arménien dans l'armée russe. Après dix-neuf mois de campagne, il fut blessé d'une balle de mitrailleuse. Il est revenu en Amérique en novembre 1916 et s'est fait opérer à l'Hôpital général de Massachusetts. Norton K. Crosby a eu bien des aventures, mais il raconte surtout l'histoire de deux enfants abandonnés, un petit garçon de six ans, une petite fille de cinq ans, qui, pendant près d'un an, vécurent de la chair putréfiée de cadavres de soldats et d'animaux.

Quand Crosby et ses compagnons d'armes découvrirent les enfants, les deux jeunes malheureux avaient perdu l'usage de la parole.

« C'était dans un village de la province de Van, a dit Norton K. Crosby. Nous le trouvâmes dévasté et désert. Quand nous avançames, le enfants, en haillons, vinrent en courant à notre rencontre. Un peu plus tard, nous les surprîmes en train de manger de la viande crue provenant d'un cheval mort. Par la suite, nous les conduisîmes à l'hôpital. Après deux semaines, ils purent surmonter leur peur, retrouvèrent l'usage de la parole et nous racontèrent comment ils avaient vécu, seuls dans le village, depuis un an environ; ils n'avaient subsisté qu'en mangeant les morts, les carcasses des chevaux et autres choses semblables. L'histoire est trop terrible pour qu'on la narre longuement. »

En conduisant ses hommes à l'attaque, Norton K. Crosby fut blessé à la hanche d'une balle de mitrailleuse. L'os atteint se déplaça et la jambe se raccourcit de cinq centimètres. Le blessé a voulu revenir en Amérique pour se faire opérer par des chirurgiens américains.

 

*** Le docteur Richard L. Letts, de Cleveland, alla en Serbie avec la Croix-Rouge anglaise. I1 se trouvait à l'hôpital de Pirot, lorsque les « Teutons » et les Bulgares envahirent la Serbie. Avec le docteur A. H. Miles, de Lancaster, et le docteur D. M. Shewbrook, de Ware, il prit la fuite, accompagnant les blessés transportables pour échapper aux envahisseurs. En même temps que des centaines de réfugiés, il parvint à franchir la frontière grecque. Quand ses blessés furent à l'abri, il revint avec les docteurs Miles et Shewbrook, en Amérique.

 

*** Le docteur • Malcolm C. Grow, de Washington, a servi dans l'armée russe. Il est décoré de deux médailles de Saint-Georges. La première lui fut décernée par le général Everett et la seconde par le tzar. En juin 1916, le docteur Grow revint en congé à Washington, puis repartit reprendre sa place dans l'armée russe.

 

*** Le docteur Edgar L. Gilcreest, après avoir passé ses examens à l'Université de Texas, alla aux Balkans pour être docteur dans un hôpital de la Croix-Rouge. Il revint ensuite dans sa paisible retraite de Gaisnesville (Texas). Mais l'expérience acquise ne pouvait être perdue. Il quitta de nouveau l'Amérique pour aller s'occuper du grand hôpital de Paignton, dans le Devonshire du Sud, en Angleterre. Cet hôpital a été aménagé dans la magnifique. propriété de M. Singer et est dirigé par un comité de femmes américaines mariées à des Anglais.

C'est, écrit le docteur Edgar L. Gilcreest, un hôpital moderne de deux cent cinquante lits. Parmi les membres du comité, se trouvent Lady Paget, Lady Churchill, la duchesse de Marlborough, Mme Harcourt et bien d'autres. Pour cet hôpital, la Croix-Rouge américaine fournit six docteurs et soixante infirmières. »

Le docteur Gilcreest, dans une description de l'hôpital de Paignton, montre que les dernières découvertes scientifiques ont été mises à profit pour permettre aux docteurs d'y travailler avec succès.

 

*** Le docteur Henry S. Forbes, de Boston, cousin de W. Cameron Forbes, ex-gouverneur des Philippines, est diplômé de l'Université d'Harvard où il passa aussi ses examens médicaux. En juillet 1915, le docteur Forbes quitta l'Amérique, se rendant en Serbie, comme membre de la mission sanitaire de la Croix-Rouge, composée de diplômés d'Harvard et de Tech. Peu de temps après son arrivée en Serbie, il fut attaché à l'hôpital de Lady Paget que le docteur (anglais) Richard Strong dirigeait à Nish.

Quand les Bulgares envahirent la Serbie, le docteur Forbes s'occupa du dispensaire civil à Monastir. A cette époque, le docteur écrivit à sa mère qu'on s'attendait à voir dans un délai très court les Bulgares entrer dans la ville. Les Serbes avaient évacué leur hôpital militaire et M. Edmund Stuart, chef de la Croix-Rouge américaine en Serbie, avec la plupart des infirmières et des docteurs avait gagné Salonique. Le docteur Forbes demeurait avec deux infirmières pour soigner les blessés et surveiller le stock de farine et les provisions destinées aux malheureux. La fondation Rockefeller fournissait l'argent pour les achats. Que devint le docteur Henry S. Forbes à Monastir ? Lui-même l’a raconté.

« J'avais la charge du dispensaire. Les Serbes en se retirant ne purent emporter la quantité importante de farine et de grains qu'ils possédaient et ils pensaient à la détruire plutôt que de la laisser tomber aux mains des envahisseurs. Je leur demandai de laisser ces provisions à ma surveillance afin d'avoir de quoi nourrir les pauvres de Monastir. Comme je leur promettais de ne pas laisser prendre ce stock par les Bulgares, ils agréèrent ma demande.

« Les Bulgares entrèrent dans la ville au moment précis où j'achevais de transporter.. ce stock dans l'enceinte du dispensaire. Peu après l'entrée de l'armée dans Monastir, le colonel Kaleff, commandant la seconde armée bulgare, se présenta à l'entrée du dispensaire et demanda la remise des provisions abandonnées par les Serbes. Je refusai ses prétentions, arguant que les provisions étaient une propriété neutre, destinées aux malades et aux pauvres.

« Plusieurs jours plus tard un membre de l'état-major se présenta. A peine la porte était-elle ouverte qu'une escouade en armes pénétra derrière le visiteur. Comprenant le but de ces hommes, je fis tous mes efforts pour leur résister. Mais lorsqu'ils vinrent vers, moi, baïonnette en avant, je dus céder.

« Mrs. Farwell, de Chicago, qui était infirmière de la Croix-Rouge au dispensaire, prit avec un appareil photographique une vue de la scène.; sur les ordres du colonel Kaleff, l'appareil fut arraché des mains de Mrs Farwell et détruit. »

Le correspondant du Times à Salonique télégraphia à son journal l'information suivante qui confirme le récit du docteur Forbes.

« Pour expliquer leur conduite en s'emparant, à l'hôpital américain de la Croix-Rouge à Monastir, d'une importante quantité de farine qui devait servir à ravitailler la population civile, les officiers bulgares responsables ont déclaré que cette mesure avait été prise parce qu'à leur arrivée à Monastir, les Bulgares manquaient à ce point de pain que les soldats ne recevaient chaque jour qu'une demi-miche. Le docteur Forbes et Mrs. Walter Farwell, femme d'un journaliste américain, se virent refuser la permission de quitter Monastir pour se rendre en Grèce. La question a été signalée au gouvernement américain. »

Et le correspondant du Times ajoute ce récit de l'insulte faite au drapeau américain: .

« Ils s'emparèrent de la farine, mais en premier lieu, ils jetèrent à bas de l'immeuble le drapeau américain. Un des officiers bulgares frappa le docteur Forbes avec le plat de son sabre et les soldats détruisirent l'appareil avec lequel Mrs. Farwell prenait des vues de la scène. »

Pendant les deux mois qui suivirent cet incident, il fut impossible à M. Forbes de communiquer avec le monde extérieur et surtout de quitter le pays. Vers la fin du mois de janvier (1916), alors que les aéroplanes français bombardaient la ville, le docteur eut enfin la permission de s'en aller.

Le docteur Forbes raconte ainsi son voyage de retour :

« Je souffrais de la diphtérie ; après mon rétablissement, je me mis en route pour revenir en Angleterre. Nous avons été traités d'une manière très hospitalière par les Autrichiens. Notre séjour dans la Suisse montagneuse fut un véritable soulagement. L'esprit qui règne en France est merveilleux. Les soldats français sont pleins d'entrain et ne cessent d'avoir la conviction qu'ils combattent pour une Cause. »

Le 5 avril 1916, le docteur Forbes se retrouvait à Boston.

 

*** E. A. Kelly naquit à Butte (Montana), en 1889. Après avoir passé ses examens à l'Université d'Yale, il s'adonna à l'aviation. Il fréquenta d'abord l'école Blériot, puis il passa à l'école Curtiss. En janvier 1915, il se rendit en Angleterre et se fit accepter comme sous-lieutenant dans le Royal Flying Corps. Il fut envoyé peu après sur le front et fut promu sans tarder capitaine.

E. A. Kelly montait tour à tour des appareils de reconnaissance et des appareils de combat. A un correspondant du World (24 sept. 19165, il raconta qu'il avait eu de nombreuses. rencontres avec des aviateurs allemands, notamment deux avec le fameux Immelman. La seconde de ces rencontres eut lieu en novembre 1915. Après avoir manœuvré, Kelly se trouva au-dessus de son ennemi et il commença son tir. Après six coups, sa mitrailleuse ne fonctionna plus. Immelman, au lieu d'en profiter et de l'abattre, salua et s'en alla.

Au mois de décembre 1915, E. A. Kelly reçut l'ordre de ramener du front en Angleterre un appareil qui n'était pas en bon état. Il devait survoler le Pas-de-Calais. A cinquante kilomètres de Londres, une aile de l'appareil se rompit. L'aéroplane tomba et Kelly eut les deux jambes brisées. Jusqu'au mois de mars 1916, il demeura dans un hôpital anglais. Sa guérison a été complète.

Kelly vint alors en Amérique et il fit les démarches nécessaires pour entrer dans l'aviation américaine, mais l'accueil qu'il reçut dans les bureaux compétents le rebuta et le 23 septembre 1916, il s'embarquait de nouveau pour aller reprendre son poste dans l'aviation anglaise.

 

*** Francis T. Colby, fils du contre-amiral en retraite Harrison Grey Otis Colby, naquit à Boston en 1882. Après avoir fait ses études de droit, il s'installa comme avocat à New-York, mais ce n'est pas comme homme de loi qu'il se fit surtout connaître. Voyageur intrépide, chasseur doué d'une belle adresse et d'un grand sang-froid, il partit plus d'une fois dans des régions lointaines pour y chasser, émule de Théodore Roosevelt, les bêtes sauvages. Il visita ainsi Ceylan, les Indes, la Chine, le Japon, chercha des ours dans le froid Alaska et alla cerner les lions dans leurs repaires africains. Ami intime du grand chasseur américain John T. Coolidge, qui fit plus d'une expédition de chasse en Afrique pour y prendre des films saisissants, il l'accompagna plusieurs fois et les deux hardis chasseurs ont rapporté des trophées qui montrent que souvent ils ont risqué leur vie. Francis Colby alla dans l'Alaska pour y « chasser  »l'or, puis au Mexique comme prospecteur.

Après ses examens de droit, Colby avait suivi à l'école du Fort Sill des cours d'artillerie. Lorsque la guerre survint, le hardi chasseur ne voulut pas demeurer inactif et il vint en Europe. Un explorateur sait organiser. Lorsque Colby vit combien les moyens de transport manquaient en France pour amener les blessés dans les hôpitaux, il décida de se vouer à l'organisation d'une ambulance automobile au service de l'armée belge. Avec Gardiner S. Hubbard, Charles Lovering et Sullivan Cochrane (tous trois de Boston), il rendit de grands services, de si grands services, que, dit le Boston Post (3 octobre 1915), Colby a été fait lieutenant dans l'armée belge par le roi Albert.


Dixième chapitre

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