La Société de secours saxonne. ---Le général de Reitzenstein. --- La Société sanitaire du Wurtemberg.---Vues élevées de la reine de Wurtemberg sur la mission des institutions sanitaires. --- Le Badischer Frauenverein, ---Zèle et dévouement de la grande-duchesse et de la princesse Wilhelm. --- Le mouvement sanitaire en Bavière.
Dans les autres parties de l'Allemagne engagées dans la lutte, les efforts pour secourir les blessés militaires ne furent pas moins vigoureux que dans la Prusse; seulement, le champ d'action étant moins restreint, et l'intervention prussienne ayant eu lieu dès le début, ces efforts ne purent se manifester d'une manière aussi saillante et caractéristique.
En Saxe, dès les premiers avis des rencontres qui avaient eu lieu en Bohême, plusieurs sociétés de secours s'étaient spontanément organisées à Dresde, à Leipzig, à Chemnitz et à Zittau. Les femmes surtout s'étaient distinguées par leur empressement â préparer de la charpie et à mettre à la disposition des différents comités qu'elles avaient institués, du linge, des rafraîchissements et des provisions.
Lorsque les convois de blessés arrivèrent à Dresde, elles se présentèrent en si grand nombre dans les hôpitaux, que les médecins militaires durent intervenir et leur en refuser l'accès; elles portaient leurs offrandes pêle-mêle, mues par un noble sentiment de compassion, mais sans ordre, sans discernement. Et puis, elles exigeaient parfois que les rafraîchissements qu'elles venaient en personne offrir aux blessés, fussent donnés de préférence soit aux Saxons, soit aux Autrichiens. Peu à peu l'ordre s'établit; le service de secours volontaires se centralisa, et grâce aux efforts intelligents du président de la Société saxonne, l'excellent, l'infatigable général de Reitzenstein, on put distribuer au mieux de tous les blessés les secours en argent et en nature qui arrivaient abondamment de tous les districts de la Saxe.
L'hôpital régulier de Dresde étant devenu insuffisant, on transforma en hôpitaux l'École militaire et plusieurs autres établissements, notamment une grande école populaire. Ainsi transformé, cet établissement m'a semblé satisfaire à toutes les exigences.
C'était un hôpital bien aéré, bien ventilé. Au surplus les médecins civils de Dresde rivalisaient de zèle avec les militaires prussiens, et je doute que jamais blessés militaires aient reçu des soins plus intelligents et plus affectueux que les malades des hôpitaux de Dresde. On pourrait en dire autant des malades de l'hôpital de Zittau, où les médecins les plus autorisés du district venaient tour à tour prêter leur concours aux médecins militaires.
Si maintenant nous dirigeons nos regards vers l'Allemagne du Sud, nous y voyons également d'énergiques tentatives d'organiser et de centraliser le service sanitaire sur les principes de la conférence de Genève, et même aussi une certaine tendance à mettre à profit l'exemple donné par la Commission sanitaire des États-Unis. Cette tendance se manifesta surtout dans, le Wurtemberg, où plusieurs sociétés de secours locales s'organisèrent dans les différentes villes du royaume, dès que le conflit parut inévitable. Le service de toutes ces sociétés fut centralisé à Stuttgart sous la direction du Sanitæts-Verein, société internationale qui fui placée sous le patronage direct de la reine. Il y eut, du reste, un grand élan dans toutes les classes de la population, grâce à l'énergique impulsion que donnèrent à ce mouvement et le roi et la reine. Il ne pouvait en être guère autrement, puisque le Wurtemberg avait été une des premières puissances à signer la convention de Genève.
La reine déploya en cette circonstance une activité continue. Ce fui elle pour ainsi dire qui initia le pays à cette oeuvre humanitaire. Par ses soins, des cours furent inaugurés, dans lesquels, à Stuttgart et dans les principales villes du pays, on instruisait toutes les classes de la société sur le but et l'utilité des sociétés de secours. Et lorsque le conflit eut éclaté et que des hôpitaux furent établis pour recevoir les blessés, la reine ne faillit point au devoir qu'elle s'était volontairement imposé ; elle allait fréquemment ranimer par sa présence le courage des patients et le zèle de ceux qui s'étaient spontanément offerts à les soigner.
Rarement nous avons entendu énoncer, sur le rôle que les institutions sanitaires sont destinées à remplir en temps de paix et de guerre, des vues plus justes et plus élevées que celles que la reine voulut bien nous communiquer, lorsque nous eûmes l'honneur de l'entretenir de ce qu'avait accompli la commission sanitaire des États-Unis. Jamais, nous disait-elle un jour, elle n'avait éprouvé un sentiment de satisfaction plus intime que depuis l'époque où, ayant reconnu combien la femme pouvait rendre de services à l'humanité en prenant part au mouvement sanitaire, elle s'était donné la mission de propager activement la réforme sanitaire dans son royaume.
Grâce à l'intervention de tous ceux qui, par leur position ou leur savoir, pouvaient agir sur la population, les ressources de la Société sanitaire augmentèrent rapidement et pendant la courte campagne dans laquelle furent engagées les troupes wurtembergeoises, cette société put rendre d'importants services en envoyant des secours de toute espèce, des infirmiers et des infirmières dans les hôpitaux de campagne établis à Tauberbischofsheim et dans les villages avoisinants à la suite des sanglants combats qui avaient eu lieu sur les bords du Mein. Elle envoya même des secours aux blessés de Bohème et aux hôpitaux de Vienne, de Berlin et de Munich.
Dans le grand-duché, nous remarquons une activité non moins intelligente, et une organisation excellente de la Société internationale de secours pour les militaires blessés. Mais ce qu'il y a de véritablement curieux, ce qu'il importe surtout de faire observer, c'est que dans le grand-duché, ce furent, comme aux États-Unis d'Amérique, les femmes qui eurent la généreuse pensée de fonder la première société de secours aux blessés.
Dès 1859, il s'organisait à Carlsruhe par l'initiative de la grande-duchesse Louise, le Badischer Frauenverein, l'Association des dames du pays de Bade, dans le but de secourir les blessés pendant une guerre qui, à cette époque, semblait imminente. Toutefois le fléau ayant pu être écarté, l'association qui s'était déjà propagée dans tout le pays, continua son activité en s'adaptant aux exigences moins impérieuses de la paix, sans néanmoins abandonner sa destination provisoire .
Le comité central siégeant à Carlsruhe sous la présidence de la grande-duchesse, et ayant sous sa direction soixante-quatorze comités collatéraux dans le pays, institua, en 1861, une oeuvre qu'on ne saurait assez recommander à l'attention des autres sociétés sanitaires; elle fonda des écoles de garde malades, en vue des soins à donner aux malades et aux blessés militaires.
Ces infirmières sont instruites dans les hôpitaux de Carlsruhe, de Pforzheim et de Mannheim. Nous voyons clans un travail intéressant que S. A. R. la grande-duchesse nous a communiqué, que ces femmes dévouées, après un apprentissage de trois mois sous l'oeil vigilant des médecins qui leur donnent journellement un enseignement théorique et pratique, subissent un examen et que le comité central leur donne un certificat selon leurs capacités. Lorsqu'elles ont terminé leur instruction, celles qui retournent chez elles, en ville ou à la campagne, restent néanmoins sous la direction du comité sanitaire local. Une partie des garde-malades restent dans les hôpitaux, où elles se perfectionnent. Quelques-unes enfin habitent à Carlsruhe un établissement fondé par la Société, et soignent, en temps de paix, gratuitement, les malades à domicile.
Telle était la situation de cette société de secours, lorsqu'eut lieu la convention internationale de Genève à laquelle le grand-duché de Bade adhéra un des premiers.. Le but que l'on se proposait d'atteindre avait déjà été entrevu par la Société des dames badoises; elle avait même déjà organisé une des branches de service le plus vivement recommandées au congrès de Genève. Aussi ne vit-on pas dans le grand-duché la nécessité de créer une nouvelle association spécialement chargée de représenter la convention internationale.
Mais lorsqu'au mois de juin 1866, l'espoir de conserver la paix eut disparu, la grande-duchesse Louise proposa au ministère de la guerre de confier à l'association qu'elle présidait les fonctions de la Société internationale : cette demande ayant été accordée sans hésitation par le gouvernement grand-ducal, le Badischer Frauenverein devint dès lors membre de la Société internationale des secours aux blessés, et l'on doit reconnaître que, durant la guerre, elle s'est constamment montrée à la hauteur de sa mission et qu'elle a dignement rempli les nobles fonctions qui lui avaient été confiées.
Lorsque les troupes badoises commencèrent à éprouver les fatigues d'une marche forcée, et avant même qu'elles fussent engagées dans les combats du Mein et de la Tauber, l'association internationale, sous la présidence de la grande-duchesse, intelligemment secondée par la princesse Wilhelm, déploya une activité soutenue. Pour stimuler le zèle de tous, on vit la grande-duchesse, accompagnée de la princesse, travailler au milieu des autres dames du comité; toutes deux surveillant avec un soin extrême et une sollicitude touchante les opérations de la société.
Aussi, dès le début de la campagne, les secours arrivaient-ils à l'armée abondamment: c'étaient d'abord des cigares, des provisions de bouche et des rafraîchissements de toutes sortes. Mais après les engagements des 23 et 28 juillet, auxquels la division badoise avait pris part, le comité central de Carlsruhe expédia à Wertheim et à Tauberbischofsheim une partie de ses garde-malades, qui rendirent d'éminents services dans les ambulances, où se trouvaient côte à côte des blessés prussiens, bavarois, wurtembergeois et badois. ´ Elles remplirent, dit le travail que nous avons cité, elles remplirent leurs devoirs difficiles à la pleine satisfaction des médecins et des blessés, et parvinrent à vaincre la méfiance qu'elles rencontraient à leur arrivée. Quelques-unes d'entre elles appartenaient aux classes les plus élevés de la société. Au reste, les services qu'elles rendirent, leur excellente influence, pleine de douceur, l'ordre qu'elles surent organiser dans les petits hôpitaux confiés à leurs soins, et la consolation qu'elles répandirent dans le cur des souffrants, témoignent de quelle haute importance il est de voir des femmes, que l'éducation place au-dessus du niveau ordinaire, se consacrer aux soins des hôpitaux. Les aides-chirurgiens, qui avaient à faire la grosse besogne du soin des blessés. trop difficile pour une main de femme, gagnèrent au contact de ces dernières et remplirent leurs difficiles devoirs avec plus de zèle et plus d'égards. ª
Au surplus, les ressources dont disposait l'association, grâce à l'émulation que le comité central avait su entretenir dans le pays, étaient tellement considérables, qu'à la fin de la campagne elle avait encore en sa possession de vastes approvisionnements, quoiqu'elle eût expédié des secours considérables en Bohême, à Vienne et en Bavière pour y être distribués dans les hôpitaux militaires.
En Bavière, le mouvement sanitaire fut également très-accentué, et, là encore, ce furent surtout des associations de femmes qui organisèrent le service des secours aux blessés; et, par l'active intervention de ces associations, les médecins de l'armée bavaroise, après l'affaire de Kissingen, eurent à leur disposition une grande quantité de charpie, de linge, de bandages et d'instruments, en même temps que des rafraîchissements et des provisions de toute nature étaient expédiés aux hôpitaux.
Après avoir exposé les efforts qui furent tentés en Prusse et dans l'Allemagne du Sud pour soigner et secourir les blessés, nous croyons être dans le vrai en disant qu'on y a fait à peu près tout ce qu'il était possible de faire dans une campagne qui dura à peine trois mois, et nous ajouterons qu'au point de vue international, toutes les obligations contractées par les signataires de la convention genevoise ont été scrupuleusement remplies, notamment en Prusse et dans le grand-duché de Bade.
Le Patrotischer Damenverein --- La princesse de Schwarzcnberg met son palais à la disposition de l'Association des dames. --- Dévouement de madame de Lowenthal. --- La Société patriotique rend de grands services à l'armée. --- Le Holzhospital. --- Conduite héroïque de deux femmes.
Maintenant qu'a-t-on fait eu Autriche? Ici nous nous trouvons en quelque sorte sur un tout autre terrain ; car il n'y est plus question de devoirs internationaux, de neutralisation des hôpitaux, matériel et personnel. On se rappelle en effet que, pour des raisons toutes spéciales, le gouvernement autrichien s'était refusé à signer le traité de Genève. Mais qu'eût-elle fait si le sort des armes lui eût été favorable; si, au lieu de laisser entre les mains de la Prusse d'innombrables malades et blessés, elle eût eu à soigner, en même temps que ses propres blessés, un nombre aussi considérable de Prussiens? Eût-elle été en mesure de remplir d'une manière complète et irréprochable une tâche aussi lourde? Or, il ne faut pas l'oublier, ce qui a permis à la Prusse de remplir partout et jusqu'au bout, envers d'innombrables malades et blessés, la tâche difficile que lui avait imposée sa victoire même, ce ne fut point seulement la bonne organisation de son service médical militaire, ce fut surtout le concours spontané et continu des associations sanitaires; et nous ajouterons que ce qui a fait la force et la grandeur de celles-ci, c'est qu'elles avaient un caractère international qui les rendait sympathiques aux amis comme aux ennemis.
Après ces réflexions préliminaires, dont on ne petit se défendre quand on a été sur le théâtre des événements, alors que les deux armées étaient encore sous les armes, nous dirons qu'à la suite du désastre on fit à Vienne et dans une grande partie de l'empire des efforts énergiques et persévérants pour soigner les malades et suppléer, par une libre impulsion des individus, à ce que le service sanitaire de l'armée avait offert d'incomplet et de défectueux.
Après la bataille de Sadowa, la plupart des blessés qu'on n'avait pas abandonnés aux soins de l'armée prussienne furent transportés à Prague et à Vienne; les premiers ayant été laissés entre les mains des médecins prussiens, la sollicitude publique se porta principalement vers la multitude de blessés qui encombraient la capitale.
Au reste, dès le début des hostilités, une association qui avait déjà fonctionné pendant la campagne du Holstein rentra en activité avec une nouvelle vigueur et sous une forme nouvelle. Ce fut le Patriotischer Damenverein, la Société patriotique des dames. Dès que la guerre fut décidée, cette association, placée sous la présidence de la princesse de Schwarzenberg, s'était adressée à toutes les personnes de l'empire connues pour s'occuper d'oeuvres de bienfaisance, sans égard à la position sociale de ces personnes, afin de les engager à faire partie de l'association et de lui donner leur concours.
La première réunion des dames associées eut lieu chez la princesse. Elles y étaient au nombre de vingt-cinq seulement; mais quelques jours plus tard une seconde réunion comptait déjà quarante associées, qui s'engageaient à procurer chacune à la société mille florins. Elles mirent tant de zèle et tant de dévouement, que peu de temps après cette seconde réunion, la Société eut à sa disposition une somme de cent dix mille florins, au lieu des quarante mille qu'elle avait demandés.
Lorsque les convois de blessés arrivèrent, l'empereur mit à la disposition du Patriotischer Damenverein deux médecins, un de ses châteaux en Hongrie pour servir d'hôpital, et des instruments de chirurgie; tandis que les soeurs de Charité, toujours présentes où il y a des malades à soigner, offraient à cette association leurs services.
C'est ainsi que l'association des dames autrichiennes devint une des principales sociétés sanitaires de l'Autriche, et rendit des services d'autant plus grands que la femme distinguée qui la présidait avait abandonné à la Société son beau palais avec le manège et les écuries pour les transformer en hôpital. Elle s'était chargée en outre de l'éclairage et du chauffage, de sorte que l'association n'avait à sa charge que la nourriture des malades et des blessés. En conséquence, elle put disposer de ses fonds librement en faveur des malades et des convalescents. A chaque convalescent qui sortait de l'hôpital Schwarzenberg, lequel contenait cent vingt lits, la société donnait dix florins; à ceux qui avaient été amputés, elle accordait cent cinquante à deux cents florins.
Malgré ces libéralités, elle disposait encore d'un capital assez considérable pour assurer aux soldats qui avaient subi de graves opérations une rente viagère de soixante florins et aux officiers qui quittaient le château avant d'avoir été entièrement rétablis, elle remettait, selon les circonstances, quatre cent cinquante, et même six cent cinquante florins.
Mais la sollicitude des dames de cette association n'était pas limitée à l'hôpital Schwarzenberg; avant même que les derniers malades de cet hôpital provisoire fussent transférés à l'hôpital de l'ordre de Saint-François, une des associées, la baronne de Lowenthal, dont l'infatigable dévouement faisait l'admiration de la population, avait déjà appelé l'attention de la Société sur cet établissement que soutenait la libéralité de la famille impériale et que l'empereur Maximilien avait dotée d'une somme de vingt et un mille florins. Dans cet hôpital, madame de Lowenthal, par les soins qu'elle donnait aux blessés, par la manière surtout qu'elle les leur prodiguait, entretenait une grande émulation au sein du personnel hospitalier et prouvait ainsi l'heureuse influence qu'exerce toujours en de semblables circonstances la présence des dames appartenant aux classes élevées de la société.
Si la Société des dames a rendu de bons services par le dévouement de ses membres, la Société patriotique, dont les femmes étaient cependant exclues, fut de toutes les sociétés autrichiennes celle qui, durant la dernière guerre, se rapprocha le plus de la société américaine par son organisation et son mode d'opérer. Elle avait son comité central à Vienne et des associations locales dans la plupart des villes de l'empire. Elle prenait ses associés parmi les hommes de bonne volonté de toutes les classes de la société; et, comme les associations sanitaires de la Prusse et des États-Unis, elle avait organisé des groupes d'hospitaliers volontaires qui attendaient dans les principales stations de chemins de fer l'arrivée des blessés, pour leur donner un premier secours et leur distribuer des rafraîchissements. Sous la ferme et intelligente direction de son président, le prince Colloredo-Mansfeld, cette association, issue du libre concours de la population, rendit de si importants services à l'armée, qu'une des premières mesures de l'archiduc Albert, quand il eut pris le commandement de l'armée du Nord, fut de s'assurer le concours de la Société patriotique.
Lorsque, quelque temps après la bataille de Sadowa, nous visitâmes les établissements sanitaires autrichiens, les hôpitaux de Vienne étaient encombrés de blessés. La plupart de ces établissements manquaient d'air et de lumière; aussi la mortalité y était très-grande.
Un hôpital toutefois contrastait avantageusement avec les autres par la propreté qui y régnait, par la salubrité, par la disposition de ses salles et par sa bonne ventilation. Cétait cependant un hôpital improvisé, qu'on appelait à Vienne le Holzhospital, parce qu'il avait été établi dans un édifice en bois, destiné à l'exposition agricole qui avait eu lieu au Prater. Cet hôpital fut confié à une société de dames, sous la présidence de madame Ida von Schmerling. Fondée le 20 juin, cette société, appelée Damen-Comite, eut une cinquantaine de membres. Quelques-unes des associées vinrent s'établir dans l'hôpital confié à leurs soins. C'était une tâche difficile qu'elles avaient à remplir; car il y avait dans la grande salle seulement de l'hôpital plus de cinq cents malades à soigner. Cet hôpital à un seul étage bien aéré et éclairé, nous rappelait vivement les hôpitaux en bois, tels qu'on les construit aux États-Unis.
Ce qui prouve l'immense influence qu'exerce sur l'issue du traitement une ventilation convenable dans les hôpitaux, taux, c'est que dans l'établissement du Prater, il n' eut que douze cas de choléra, dont deux seulement eurent une issue funeste, tandis que l'épidémie sévissait cruellement dans les autres hôpitaux. Mais, chose encore plus frappante, sur cinq mille blessés traités dans cet établissement, on n'en perdit que soixante-deux. On n'y observa, du reste, que deux cas de gangrène, et les cas de pyémie furent très-rares.
Il convient aussi d'ajouter que le directeur de cet hôpital, le docteur Abel, fit constamment preuve d'un zèle et d'une intelligence au-dessus de tout éloge.
Les membres du Damen-Comite, occupées dans cet établissement, rivalisaient entre elles de dévouement; toutefois, lorsque l'épidémie éclata dans l'établissement, leur courage faiblit. Les unes après les autres, elles se retirèrent de l'hôpital; et, en dernier lieu, il n'y resta que deux femmes, que rien ne put faire abandonner le poste d'honneur qu'elles avaient librement et spontanément accepté. Nous croyons qu'il convient de citer le nom de ces nobles femmes : c'étaient madame Anna Stolz et mademoiselle Pelz. Restées seules après la retraite de leurs associées, ces vaillantes personnes montrèrent un courage et un dévouement à toute épreuve; occupées qu'elles étaient à soigner les souffrants ou à faire la cuisine pour deux à trois cents personnes pendant plusieurs semaines.
On le voit, les actes de dévouement à la cause de l'humanité n'ont point manqué en Autriche; ici, comme dans le reste de l'Allemagne, les populations ont toutes porté leur offrande afin de secourir ceux qui avaient été atteints en combattant. C'est ainsi que les Autrichiens établis en France, grâce un peu à l'active intervention de madame la princesse de Metternich, expédiaient des envois considérables aux sociétés de secours de Vienne; c'est ainsi également que plus de cent trente colis étaient expédiés de Bruxelles à la même destination. Mais, nous le répétons, ce qui a manqué aux institutions sanitaires en Autriche, c'est le caractère international qu'ont eu les oeuvres similaires organisées aux États-Unis et en Allemagne.
La Société médicale de Milan, sous l'impulsion de son président, organise la première Société locale de secours. --- Appel de cette association à l'Italie. --- Le comité de la Société milanaise reconnu comme comité central de la Société italienne de secours aux blessés. --- Au moment de la guerre, le comité florentin s'établit comme comité central des Sociétés situées au sud du Pô. --- Discussions à la suite de cet incident. --- Services rendus par la Société italienne de secours aux blessés.
Si, en Autriche, malgré l'élan incontestable d'une partie de la population, les sociétés de secours, par cela même qu'elles n'étaient point basées sur un principe international de réciprocité, manquaient de cette vigueur et de cette initiative que manifestèrent les sociétés de Prusse, de Saxe et de l'Allemagne du Sud, on retrouvait en Italie, quoique sous une forme différente, ce même élan, cette même puissance d'initiative populaire, grâce à la prévoyance et à l'activité de la Société italienne de secours aux blessés.
Lors de la conférence de Genève, les membres italiens de cette réunion avaient pris une part active aux débats, et le roi d'Italie fut un des premiers à adopter la convention sortie de ces délibérations.
Dès que le projet de la convention eut été arrêté, la Société médicale de Milan, sous l'impulsion de son président, le docteur Castiglioni, nomma une commission chargée d'élaborer les statuts d'une société de secours. Cette commission mit tant de zèle à remplir la tâche qu'on lui avait confiée, que, le 15 juin 1864, le comité milanais de l'Association italienne de secours aux militaires blessés et malades se trouvait constitué. Ce fut non-seulement le premier comité italien de ce genre, mais, en général, une des premières sociétés organisées sur les principes de la convention genevoise. Pour justifier son nom de comité milanais de la Société italienne, nom qui indiquait qu'il n'était qu'un membre d'une société plus vaste, le comité de Milan fit un appel chaleureux à toutes les sociétés médicales de l'Italie, les engageant à suivre son exemple et à constituer des sociétés de secours.
En même temps qu'il communiquait ses statuts aux sociétés médicales, il les publiait et engageait tous les citoyens à donner leur concours à l'oeuvre projetée. Cet appel fut entendu; des sociétés de secours s'organisèrent à Bergame, à Come, à Crémone, à Pavie, à Monza; elles adoptèrent les statuts du comité milanais, et d'une voix unanime ces associations locales reconnurent pour comité central de la Société italienne de secours aux blessés celui de Milan, qui avait eu la bonne fortune et le mérite d'initier l'Italie au mouvement sanitaire international. L'uvre entière fut placée sous le patronage du roi Victor-Emmanuel; et par le fait elle se trouva placée sous la présidence du docteur Castiglioni, président effectif du comité milanais, dont le prince royal était le président honoraire. Dès le début, la Société s'occupa activement de son organisation et des moyens de se procurer des ressources en nature et en argent, afin d'être prête à remplir sa tâche dans les temps difficiles.
Grâce à sa prévoyance, le comité central se trouva en mesure de remplir dignement les devoirs qui lui incombaient, lorsque les événements de 1866 vinrent mettre en jeu toutes les forces vives de l'Italie. A l'approche du danger, plusieurs autres associations de secours furent fondées dans les localités où, durant la paix, on avait négligé d'en organiser; et toutes ces sociétés, celles d'Ancône, de Livourne, de Naples, de Ferrare, de Plaisance, de Turin, de Florence, vinrent se grouper autour du comité milanais, qu'elles considéraient comme le comité central de l'association.
Toutefois, au moment même où la guerre éclatait, il se produisit un incident qui émut vivement les amis d'une oeuvre qui allait, aux yeux de toute la nation, faire ses preuves et décider une question alors fort controversée en Italie, celle de savoir si les secours organisés par le libre concours des citoyens pouvaient réellement donner les grands résultats qu'on en attendait. L'incident auquel je fais allusion fut la proposition de donner à la société deux centres d'opération, dont l'un resterait à Milan, et l'autre résiderait dans le comité de Florence.
Les partisans de cette dualité s'appuyaient sur des considérations qui ne manquaient ni de force ni d'actualité. Ils faisaient valoir que si l'ennemi franchissait le Pô, les communications du comité milanais avec le sud de l'Italie seraient compromises; mais que tant que cet événement ne se réalisait pas, il était utile d'avoir un centre d'action à Milan, situé plus près du théâtre des opérations.
Par contre, les adversaires de cette proposition firent observer combien il était dangereux d'introduire une scission dans l'administration de la société au moment même où elle devait donner la mesure de ses forces; et pour mieux démontrer la possibilité de n'avoir qu'un seul comité central, quel que fût du reste le nombre des sociétés locales et l'importance de l'ouvre, ils rappelèrent que la Commission sanitaire des États-Unis, qui avait compté trente mille comités et avait été riche de cent vingt-cinq millions de francs, n'avait pourtant jamais eu plus d'un comité central : celui établi à Washington.
Ces considérations devaient nécessairement frapper les esprits; mais il avait une objection non moins grave à opposer à la mesure proposée: c'est que, ainsi que le faisait observer le docteur Castiglioni, le comité milanais avait déjà été reconnu par toutes les autres sociétés locales comme le seul comité central; c'était donc évidemment une certaine confusion qu'on faisait naître dans le sein de la société au moment même de l'action.
Après de longs débats, et malgré l'opposition de plusieurs sociétés, on s'arrangea de telle sorte que le comité de Milan resta le centre et le représentant de la société italienne vis-à-vis du Comité international de Genève. Mais en Italie même elle ne fonctionna en réalité, pendant la guerre, que comme comité central des sociétés locales situées au delà du Pô; tandis que par la force même des choses, celles de l'Italie centrale et méridionale se groupèrent autour du comité florentin. Mais quoique formant deux centres, les deux comités de Milan et de Florence restèrent unis par des liens étroits, et leur action fut toujours concertée de manière à ce que le service de secours ne souffrit point de leur commune indépendance.
Pendant toute la durée de la guerre, la Société italienne de secours déploya une activité et une intelligence remarquables. Dans toutes les provinces du royaume, mais surtout dans celles du centre et du nord, il y eut un élan et une émulation qui ne se démentirent pas un seul jour. Les médecins se distinguèrent par leur zèle à s'enrôler sous la glorieuse bannière de la Société. Pendant les journées de Custozza, on les voyait sur le champ de bataille secourir les blessés, et, fidèles à la mission de la Société, soigner indistinctement Italiens et Autrichiens. Au surplus, le service d'ambulance de la Société était très-bien organisé. Le personnel de chaque division du service se composait d'un officier supérieur sanitaire, de deux officiers sanitaires adjoints, d'un administrateur choisi de préférence dans le clergé, un infirmier en chef et huit aides-infirmiers. Le matériel était composé du drapeau de la Société internationale, de gibecières d'ambulance, d'une pharmacie, de brancards disposés de manière à servir au besoin de tentes, de brancards simples, de sacs, de bouteilles et de gobelets en bois pour donner à boire aux blessés, de trousses, de plusieurs variétés de paniers pour traits porter les objets en voiture ou sur dos de cheval.
Les ambulances de la Société rendirent de grands services à l'armée régulière et au corps de volontaires; et les secours en provisions de bouche et en lingerie que les comités de Florence et de Milan distribuèrent dans les hôpitaux prouvent d'une manière éclatante que toutes les classes de la société italienne avaient, elles aussi, compris le grand rôle réservé à l'initiative individuelle, lorsqu'il s'agit de secourir les blessés et de réconforter les victimes de la guerre. Et ici comme ailleurs ce furent surtout les femmes qui, par leur courage, leur énergie et leur dévouement, permirent à la Société de secours de faire tout le bien qu'elle a accompli. A Milan, à Florence, à Turin, à Ferrare, elles ne se bornèrent pas à livrer de la charpie, des bandes, des compresses et une foule d'objets de lingerie, mais on les vit aussi, surtout à Florence et à Milan, constamment occupées à aider les comités dans les dépôts de ces villes.
Les sociétés de secours qui ont fonctionné pendant la dernière guerre n'ont point permis de constater un progrès sur les procédés employés par la Commission sanitaire des États-Unis. --- Utilité de collections sanitaires. --- La collection sanitaire américaine de l'auteur. --- Accession de la Russie à la convention de Genève. --L'Exposition internationale des sociétés de secours aux blessés. --Résultats heureux de cette exposition.
Nous avons exposé aussi exactement que possible l'organisation des sociétés internationales de secours qui furent en activité pendant les récents événements en Allemagne et en Italie, en même temps que nous avons mis en relief les services qu'elles ont rendus. Plus d'une fois nous avons exprimé hautement la sincère admiration que nous avions ressentie à la vue du dévouement des médecins et des hospitaliers volontaires, du bon vouloir des souverains, de l'intelligence et de l'activité des comités placés à la tête de ces associations. Mais, si maintenant l'on nous demandait quels sont les progrès que nous avons pu constater en Allemagne et en Italie, sur l'uvre instituée dès 1861 en Amérique par la Commission sanitaire des États-Unis, force nous est de reconnaître que nous n'avons pu découvrir nulle part une amélioration frappante, un progrès digne d'être signalé, ni dans l'organisation du matériel des ambulances, ni dans la composition du personnel des sociétés sanitaires. Nous dirons même, et, qu'on en soit persuadé, nous parlons sans parti pris, nous dirons même qu'il est à regretter qu'on n'ait pas su mieux profiter de l'expérience acquise aux États-Unis pendant quatre années d'une guerre meurtrière; qu'il est à regretter surtout que des mesures excellentes adoptées par la Commission sanitaire américaine n'aient pas été prises par les sociétés de secours de l'Allemagne, et enfin que bon nombre d'inventions américaines appropriées au service des ambulances n'aient pas été employées par les différents comités.
Une longue étude de la question sanitaire, telle qu'elle s'était fait jour en Amérique, m'ayant familiarisé avec la plupart de ces inventions, je savais quels étaient les services qu'elles avaient rendus à la Commission sanitaire des États-Unis, et combien elles lui avaient facilité sa tâche glorieuse, mais pénible. Aussi, dès qu'eut surgi l'idée d'organiser en Europe des associations analogues, et, par conséquent, longtemps avant la guerre austro-prussienne, je m'étais décidé à réunir dans une collection aussi complète que possible les nombreux appareils et objets sanitaires, dont la commission américaine avait reconnu l'utilité durant la guerre civile et dans des circonstances aussi graves, sinon plus difficiles, que celles qu'a fait naître le dernier conflit européen. Ayant commencé dès la fin de la guerre des États-Unis, à rassembler les éléments de cette collection sanitaire, j'étais déjà en possession d'un grand nombre d'objets utiles et intéressants, lorsque la guerre éclata en Allemagne; aussi, à l'époque où je me rendis sur le théâtre des événements, je me fis un devoir d'appeler l'attention des hommes compétents sur celles de ces inventions qui, dans ma pensée, pouvaient être introduites immédiatement dans le service sanitaire des sociétés de secours. Ces communications, je dois l'avouer, furent accueillies partout avec faveur, et je crois que si la guerre avait duré plus longtemps, les associations des contrées belligérantes auraient été nécessairement amenées à faire l'application d'un grand nombre de ces appareils.
La guerre terminée, je ne pouvais choisir un moment plus favorable pour inaugurer la collection sanitaire américaine dont je viens de parler, que l'époque de l'ouverture de l'Exposition universelle. Elle y trouvait sa place naturelle au sein de l'Exposition internationale des sociétés de secours aux blessés, puisque cette collection était destinée à offrir aux regards les moyens nombreux et variés par lesquels la première et la plus vaste des sociétés de secours avait pu réaliser le grand objet qu'elle avait en vue.
Nous voici arrivé à la limite que nous nous étions tracée en commençant cet ouvrage; toutefois, il nous resterait comme un remords si, en le terminant, nous ne disions pas que, depuis la dernière guerre qui a donné une si forte commotion à l'Europe, de sérieux et intelligents efforts ont été faits pour populariser en tous pays l'idée des sociétés internationales de secours aux blessés. Les bienfaits qu'ont répandus ces associations durant la guerre eurent tout d'abord un premier et grand résultat, celui de dessiller les yeux d'une grande puissance qui jusque-là s'était refusée à signer la convention de Genève : je parle de l'Autriche. Pour s'y décider, elle n'avait qu'à comparer ce qui avait été fait en Prusse avec ce qu'avait réalisé chez elle le service sanitaire, malgré le patriotisme et le bon vouloir de la population.
Quant à la Russie, il ne pouvait échapper à la pénétration de l'empereur Alexandre qu'après une épreuve aussi décisive, la plupart des objections qu'on avait soulevées contre l'opportunité et l'efficacité des sociétés sanitaires se trouvaient écartées. Aussi, considérons-nous l'accession de la Russie comme décidée en principe, et les conversations que nous avons eues à Saint-Pétersbourg, sur ce sujet, avec les plus hautes autorités du pays, ne nous laissent aucun doute sur la prochaine et définitive accession de cette puissance au traité international.(1)
Lorsque ce traité aura été adopté par l'Autriche et définitivement par la Russie, on pourra dire que l'uvre sanitaire internationale fait partie des institutions les plus populaires de l'Europe, et je crois que pour la fortifier et lui fournir les moyens de remplir sa noble mission d'une manière complète, on ne pouvait prendre une mesure à la fois plus simple et plus ingénieuse que celle de convier à une exposition internationale toutes les Sociétés de secours aux blessés, instituées sur les bases de la convention genévoise. Grâce à l'initiative du comité central de la Société française, qui fit un chaleureux appel aux sociétés des autres pays, cette idée, heureuse à tous les points de vue, ne tarda pas à se réaliser, et l'on doit féliciter M. le comte Sérurier et quelques autres hommes dévoués du zèle qu'ils ont mis à organiser l'exposition confiée à leurs soins. Nous le répétons, cette réunion de tout ce que, dans les différentes contrées, on a imaginé pour secourir le soldat blessé, aura été la plus féconde parmi lés nombreuses mesures adoptées jusqu'à ce jour pour propager l'oeuvre internationale de secours. En effet, de l'étude comparée des objets, des appareils, des hôpitaux même, qui ont été employés en divers pays, on sera amené à choisir le meilleur type parmi tant de modèles différents; et des inventions utiles pour les militaires malades ou blessés seront ainsi appliquées dans des pays où, sans cette exposition, elles seraient longtemps restées peut-être inconnues.
Mais cette exposition internationale aura eu encore un résultat qui, pour être moins immédiat, n'aura pas été moins heureux pour le progrès de l'oeuvre dont le succès fait l'objet de nos voeux les plus ardents. Nous faisons allusion au bien que doit nécessairement résulter, pour l'ouvre, de la présence simultanée dans cette exposition de la plupart des hommes éminents qui, en Amérique et en Europe, prennent une part active aux travaux des sociétés de secours. Ces hommes, en se communiquant leurs idées, leurs espérances et leurs études, s'éclairent mutuellement sur l'objet commun de leur sollicitude, et nul doute que, retournés dans leurs foyers, ils n'y apportent au sein de leurs sociétés respectives quelque vue nouvelle et féconde.
Au surplus, ce qui montre combien est fondé cet espoir, c'est que du contact de ces hommes est déjà sortie une idée excellente et à laquelle ne refuseront certainement point leur concours ceux qui veulent sincèrement le développement de l'uvre sanitaire; nous voulons parler des conférences internationales des sociétés de secours au blessés qui doivent avoir lieu à Paris pendant l'Exposition universelle.
Puissent ces conférences internationales se continuer régulièrement après l'Exposition, en France et en d'autres pays! puissent-elles, en se multipliant, appeler sur loeuvre entière la sympathie de toutes les nations! Alors, et alors seulement, les sociétés de secours parviendront à remplir complètement leur mission celle de mitiger les horreurs de la guerre, en attendant qu'une civilisation plus avancée vienne extirper le terrible fléau.
1 : Pendant le tirage de ce volume, une communication personnelle du prince Gortschatkoff m'apprend que la Russie a adhéré officiellement à la convention de Genève.