En terminant notre travail sur les institutions sanitaires, nous avons fait observer que des enseignements utiles devaient nécessairement découler de la comparaison que l'Exposition internationale permet de faire entre les objets de même nature, exposés par les différents pays qui se sont occupés de la réorganisation ou du perfectionnement du service sanitaire militaire.
Pour mieux faire saisir ma pensée, je vais exposer, dans les pages qui suivent, les réflexions que m'a suggérées la comparaison des voitures d'ambulance, et indiquer les résultats auxquels m'a conduit cette étude comparative.
Si les moyens de transport des malades et blessés ont été à peine perfectionnés, malgré les nombreuses améliorations introduites dans les armées européennes dans ces dernières années, il faut attribuer celte lacune moins à un sentiment d'indifférence qu'aux difficultés inhérentes an sujet.
Le fait même qu'aucun gouvernement n'ait pu adopter une voiture d'ambulance qui n'ait été l'objet d'une critique juste, quoique sévère, démontre d'une manière évidente combien d'obstacles il faut surmonter avant d'atteindre à un perfectionnement réel.
Telle voiture ne présentera certainement pas le moyen de transport le plus commode et le plus sûr pour un homme gravement blessé, tandis que telle autre voiture, admirablement adaptée à certains cas particuliers, sera complètement impraticable pour le service de campagne.
La question essentielle est de décider comment les malades et les blessés peuvent être transportés de la manière la plus humaine et la plus commode, par rapport à eux-mêmes, et de la manière la plus convenable pour l'administration. Le système qui permettrait de concilier l'intérêt particulier de l'individu, et l'intérêt plus général de l'armée et du gouvernement, sera par cette raison même celui qui devra être accepté comme étant le seul réalisable, alors même qu'il ne présenterait pas un type de perfection absolue.
Quoique je n'aie pas l'intention d'entreprendre ici des recherches minutieuses sur les différents moyens de transport employés aujourd'hui dans les armées, je crois néanmoins devoir mentionner quelques-uns de ces moyens le plus généralement connus.
On peut considérer, comme étant d'importance secondaire, les brancards à bras et sur roues, les matelas, etc., etc., puisque nécessairement ils ne servent qu'à transporter les blessés de l'endroit où ils sont tombés, à la voiture d'ambulance et à l'hôpital de campagne, ou à les transporter, chaque fois qu'il y a urgence, d'un endroit à un autre endroit voisin.
Les cacolets, en usage dans l'armée française, en Algérie et ailleurs, dans les contrées montagneuses ou inaccessibles à des voitures, doivent être considérés également comme de médiocres moyens de suppléer à des modes de transport infiniment meilleurs. On doit se borner à les employer strictement dans les circonstances qui les ont créés.
Le principal appareil de transport pour les blessés et les malades sera toujours la voiture d'ambulance. Il existe actuellement en Europe plusieurs types de ces voitures. Quelques unes ont deux roues, d'autres quatre roues; quelques-unes sont spécialement destinées à transporter les blessés couchés; d'autres peuvent transporter le blessé indifféremment assis ou couché. Presque toutes ces voitures d'ambulance présentent de graves défectuosités à divers points de vue. Elles sont, sans exception aucune, extrêmement lourdes. L'ambulance française à quatre roues pèse 950 kilogrammes, et les ambulances anglaises et italiennes ont un poids encore plus considérable. Les roues de l'ambulance anglaise seraient assez solides pour être adaptées à un fourgon d'artillerie. Les véhicules français, italiens et autrichiens ont des parois des deux côtés et aux extrémités, et souvent ils ont un double toit.
Il est évident que dans la construction de ces voitures on a en vue de les rendre massives. Eu poursuivant ce but on a commis une grave erreur; car la légèreté du véhicule est au contraire une considération tellement importante, qu'on devrait écarter sans nulle hésitation tout ce qui ne sert pas au confort des blessés ou qui n'est pas absolument nécessaire pour leur sûreté ou pour celle du véhicule même.
Une voiture-ambulance devrait être assez légère pour que deux chevaux pussent aisément la tirer partout où peut pénétrer une voiture, à travers les champs et les prairies aussi bien que sur des routes macadamisées.
La difficulté que l'on éprouve à employer les voitures-ambulances européennes ailleurs que sur des routes bien entretenues est un fait qui les condamne.
Une voiture d'ambulance devrait être tellement légère qu'elle pût se transporter, en tout temps et en tout lieu, avec rapidité d'un point à un autre ; en un mot, elle devrait réaliser l'idée qu'exprime le mot volante.
Les voitures employées par le gouvernement des États-Unis pendant la dernière guerre civile ont été les meilleures qui aient été jamais construites, relativement à ce point essentiel : la légèreté. Les voitures-ambulances américaines à quatre roues ont rarement dépassé le poids de 620 kilogrammes. Au commencement de la guerre, une grande quantité de voitures d'ambulance pesant chacune autant que les voitures-ambulances françaises, avaient été employées par le gouvernement des États-Unis ; mais elles furent abandonnées après un essai de quelques semaines. Quatre chevaux ne suffisaient pas quelquefois pour les tirer de la boue on les traîner sur des chemins endommagés par les trains de chariots et d'artillerie.
On adopta des voitures légères à quatre roues, et après une épreuve de quatre années, on admit unanimement qu'elles étaient assez solides pour le service spécial auquel elles étaient destinées et qu'elles étaient de beaucoup supérieures aux lourdes voitures qu'elles avaient remplacées.
Une voiture-ambulance doit être construite de manière à pouvoir pivoter sur elle-même sans difficulté et sans danger dans un cercle dont le diamètre excède à peine la longueur même de la voiture.
Une des objections les plus sérieuses qu'on ait produites contre les voitures américaines, c'est précisément qu'elles tournent avec difficulté et non sans danger. Cette objection s'adresse également aux véhicules anglais. Dans les voitures-ambulances françaises, italiennes et suisses, les roues de devant sont basses, et elles passent ou partiellement ou entièrement sous la caisse de la voiture. II devrait toujours en être ainsi; l'augmentation de puissance que l'on obtient incontestablement par de grandes roues ne contrebalance en aucune façon les inconvénients que j'ai signalés.
Un autre point qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la ventilation. Sous ce rapport les voitures d'ambulance employées dans les armées française, italienne et autrichienne sont tout à fait défectueuses; elles ne sont guère mieux ventilées que des omnibus fermés. L'idée qu'on a eue en Amérique de couvrir les véhicules au moyen d'une toile vernissée ou le plus souvent d'une forte étoffe de coton appelée cotton duck est excellente, non-seulement au point de vue de l'économie et de la légèreté, mais surtout à cause de l'extrême facilité avec laquelle en déroulant la toile, on peut faire pénétrer dans l'intérieur de l'air et de la lumière.
Un grand confort résulte, en été comme en hiver, pour les patients de cette manière de couvrir les voitures-ambulances; au reste, la durabilité et l'imperméabilité de ces étoffes ont été surabondamment démontrées aux États-Unis. Toutefois l'expérience seule pourra démontrer si l'emploi d'une étoffe de coton non vernissée serait aussi avantageux dans les climats plus humides de l'Europe.
Les voitures d'ambulance devraient être construites de manière qu'on pût transporter les blessés à volonté, assis ou couchés. Dans les voitures françaises à un cheval, on ne peut transporter que deux hommes couchés. Mors même qu'on admettrait qu'il y ait avantage d'employer dans une même armée deux ou même trois types différents de voitures-ambulances, ce principe devrait être observé. La fréquence des cas où l'application de ce principe se montrera utile, et les sérieux inconvénients qu'on éprouve en le négligeant sont autant de raisons pour qu'on l'adopte résolument.
La forme préférable entre toutes est l'ambulance à quatre roues. En Europe ce principe a été généralement admis, plutôt à cause de l'espace plus grand dont on peut disposer dans une ambulance à quatre roues, qu'en raison du défaut radical que présente la voiture-ambulance à deux roues ; je veux parler du mouvement saccadé et pénible pour le blessé, chaque fois que le véhicule à deux roues avance plus rapidement qu'au pas du cheval. C'est ce fait qui décida le gouvernement des États-Unis à renoncer entièrement à l'emploi de voitures-ambulances à deux roues.
Après avoir mis en relief les règles qui, je crois, doivent être observées dans la construction des voitures-ambulances, il me reste à rechercher la manière dont l'intérieur de ces véhicules doit être disposé pour offrir au malade et au blessé le plus de commodité possible.
Avant tout, il faut trouver moyen de préserver ceux qui sont gravement blessés ou malades de tout choc violent et de toute contusion. On peut atteindre ce but en faisant usage de brancards-matelas pourvus de ressorts semblables à ceux des voitures-ambulances anglaises, ou bien en fixant dans la voiture des ressorts sur lesquels les brancards ou les matelas se placent comme dans l'ambulance Howard des États-Unis. Et puis la construction intérieure de la voiture doit rendre facile le chargement et le déchargement. Ce point est très-important, et c'est précisément celui qui m'a paru laisser le plus à désirer dans toutes les voitures-ambulances que j'ai examinées. Ceux qui sont gravement blessés ne devraient jamais être enlevés du brancard sur lequel il a été porté dans la voiture, sauf des cas spéciaux et urgents. Pour cette raison, l'intérieur de la voiture devrait être arrangé de manière à ce que les brancards pussent y être placés facilement et en être retirés avec la même facilité. Ce but est atteint dans la voiture Howard; toutefois il est à regretter que M. Howard n'ait pas songé à remédier à plusieurs inconvénients qui résultent de la manière dont il a disposé l'intérieur du véhicule.
Non-seulement le chargement et le déchargement devraient s'opérer sans déplacer inutilement les blessés, mais ils devraient se faire sans fatigue pour les infirmiers. Dans presque toutes les voitures construites jusqu'à ce jour, la caisse de la voiture est si haut, la portière est si étroite, le marchepied si mal disposé, que, ce n'est qu'avec la plus grande difficulté que le blessé peut être placé à l'endroit qu'on lui destine.
Ce sont là des considérations générales. L'arrangement spécial et particulier de l'intérieur dépend de la grandeur et de la capacité de la voiture. Après de longues investigations sur ce sujet, investigations qui ont été faites en partie sur les champs de bataille, je suis arrivé à conclure que la meilleure disposition intérieure d'une voiture d'ambulance serait celle que je vais exposer.
En admettant d'abord comme indispensable que la voiture soit assez légère pour que deux chevaux puissent la tirer aisément, je la disposerais de manière à ce qu'elle pût transporter commodément dix hommes assis, sans compter le conducteur, ou quatre hommes couchés et deux assis. L'utilité et l'économie qu'il y aurait à pouvoir transporter avec deux chevaux quatre hommes couchés est chose trop évidente pour que j'insiste.
M. Sus (de New-York), qui le premier appela l'attention du gouvernement des États-Unis sur ce sujet, et qui est le vrai inventeur de la voiture d'ambulance adoptée par le bureau médical des États-Unis; sous le nom de voiture d'ambulance Rucker ---M. Sus, dis-je, a démontré par des calculs ingénieux combien grande est l'économie en véhicules, en hommes, en chevaux et en fourrage qu'on réalise en adoptant ce mode de transport. Toutefois, les voitures de MM. Sus et Rucker présentent de grands inconvénients, non-seulement dans leur construction extérieure, mais aussi dans leur aménagement intérieur. Les sièges et les matelas n'ont ni ressorts, ni roulettes, ni anneaux. Il en résulte que malgré l'incontestable supériorité de l'idée première, on éprouve dans la pratique une difficulté extrême à placer dans une de ces voitures un homme grièvement blessé; cette difficulté toutefois est surpassée par celle de descendre le blessé de la voiture.
Mais comment peut-on remédier à ce grave inconvénient?
En premier lieu, en écartant entièrement les matelas supérieurs qui sont lourds et au plus haut degré incommodes, soit comme civière, soit comme matelas, et quand, en les ployant, on veut s'en servir comme dossiers de sièges, ils rendent ces sièges plus étroits et n'offrent pas un seul avantage qui ne put être atteint d'une manière plus complète par des dossiers fixes.
A la place de ces matelas, je recommanderais l'usage des civières ordinaires telles qu'elles sont employées dans les armées française, anglaise et américaine. Les bras ou poignées de ces civières devraient être fixés, à 0m,85 environ du plancher, à deux anneaux en caoutchouc, de chaque côté de la voiture, et à deux au milieu du véhicule, à un support perpendiculaire, immédiatement derrière le conducteur, et enfin à deux autres anneaux attachés, à l'arrière de la voiture, à un crochet en fer, lequel pourrait être abaissé à volonté. C'est là, en résumé, le système employé par les Américains dans leurs voitures d'ambulance de chemin de fer.
L'élasticité du caoutchouc assure au blessé un confort suffisant, tandis que la possibilité de pouvoir employer les civières ordinaires comme des matelas, constitue dans la pratique un avantage qu'on ne saurait assez apprécier.
Les siéges de la voiture américaine de Bucker, devant servir de matelas lorsqu'ils sont ouverts et étendus sur le plancher, pourraient être munis de roulettes qui reposeraient sur des ressorts en acier attachés au plancher de la voiture, à niveau de la surface.
Je sais qu'on soulèvera plus d'une objection contre la proposition d'employer deux rangs de lits dans la même voiture; mais il faut remarquer que le rang supérieur n'est que supplémentaire, et qu'on peut toujours ne transporter que deux hommes couchés, chaque fois qu'on aura quelque raison pour se limiter à ce nombre; mais tous ceux qui savent par expérience combien sont parfois impérieuses et urgentes les exigences du service hospitalier, comprendront l'immense avantage que présente une combinaison qui permettra de doubler la capacité du véhicule(1).
Afin que le chargement et le déchargement pussent s'effectuer sans difficulté et rapidement par les infirmiers, la voiture ne devrait pas avoir moins de 1 mètre et demi de hauteur du toit au plancher; elle devrait avoir un large marchepied à l'arrière et deux marches des deux côtés, et le siége du conducteur devrait pouvoir se replier sur lui-même ou être construit de manière à ne présenter aucun obstacle à l'infirmier, qui introduit la tête du brancard dans la voiture, et qui, après avoir attaché les courroies du brancard aux anneaux élastiques, sort du véhicule par le devant de la voiture. Un petit espace devrait être réservé pour replacer un vase d'eau et quelques provisions indispensables. A l'extérieur ou à l'intérieur de la voiture devrait se trouver une place pour une ou deux civières supplémentaires. Toutefois, on est toujours tenté, dans la construction des voitures d'ambulance, de faire plus qu'il ne faut absolument, désireux que l'on est de procurer au patient le plus de confort possible. Ici surtout le mieux est souvent l'ennemi du bien, et c'est là un écueil qu'il faut éviter.
La voiture-ambulance italienne de Locati, excellente sous bien des rapports, est un exemple des inconvénients que présente un système trop compliqué.
Ainsi que nous l'ayons dit, ce qui doit décider la question, ce n'est point précisément de savoir quelle est la voiture d'ambulance qui permet dans des cas spéciaux de transporter des militaires blessés ou malades de la manière la plus confortable et la plus sûre pour eux, mais de savoir quelle est la voiture qui, remplissant ce but essentiel, ne porte aucun préjudice au bien général de l'armée.
La plupart des brancards à roues, proposés par MM. Neuss, Fischer et quelques autres, sont, il est vrai, pour un homme gravement blessé, des moyens de transport plus commodes que les voitures d'ambulance; toutefois il serait imprudent de substituer sur une vaste échelle l'emploi de ces brancards à celui des véhicules tirés par les chevaux. Le nombre infini de brancards et d'hommes que nécessite un tel système, l'exclut du service sanitaire des armées en campagne.
Un autre système de transport de haute importance est le transport sur des rails, soit au moyen des wagons ordinaires, soit au moyen de véhicules construits spécialement dans ce but, et appelés en Amérique des wagons-hôpitaux (hospital cars).
Les Américains, opérant dans un pays traversé par des eaux navigables d'une étendue de 50,000 kilomètres et par des voies ferrées d'une longueur totale de plus de 60,000 kilomètres, comprirent, dès les débuts de la guerre civile, combien il était urgent de régénérer les armées affaiblies par les maladies propres aux climats chauds. Pénétrés de cette nécessité, ils transportèrent, au moyen des chemins de fer et des bateaux à vapeur, des corps d'armée entiers aux stations et aux campements sanitaires.
Pour ce service on employa généralement les wagons ordinaires; toutefois on ne tarda pas à sentir qu'il fallait assurer aux blessés et aux malades un moyen de transport plus commode. On fit alors usage des voitures-hôpitaux. En réalité, ce furent les wagons de chemins de fer, tels qu'on les construit aux États-Unis; on agença l'intérieur de manière à pouvoir suspendre des lits des deux côtés du wagon, tout en laissant un couloir et en ménageant des compartiments pour placer les médicaments et préparer les aliments. On transporta dans ces wagons des centaines d'hommes, gravement blessés, d'une manière commode pour eux et sans les déplacer une seule fois. Généralement on n'employait pas plus d'un ou deux de ces wagons pour former un convoi de malades ou de blessés.
Il ne serait pas si facile de transformer en wagons hôpitaux les voitures des chemins de fer en Europe, parce qu'elles sont moins grandes et qu'elles sont divisées en plusieurs compartiments. Toutefois, rien n'empêcherait de faire subir à ces voitures des modifications suffisantes pour qu'on puisse y transporter commodément les blessés quand il s'agira de franchir de longues distances.
Je n'ai pu présenter que d'une manière succincte les réflexions que m'a suggérées cet important sujet. Toutefois, les opinions que j'ai émises brièvement sont le résultat de longues études et de pénibles recherches. Si, en les publiant, j'ai pu contribuer d'une manière quelconque à faire adopter un système de transport meilleur que celui actuellement employé dans le service sanitaire, mon but aura été atteint.
On peut espérer des résultats excellents des travaux du Comité de l'Exposition internationale des secours aux blessés, lequel, sous la présidence du baron Mundy, est chargé d'examiner le matériel hospitalier exposé au champ de Mars. J'ai la ferme conviction que, grâce è cet examen, fait à l'abri des influences de la routine et avec cet esprit critique qui est la gloire de notre époque, des progrès marquants pourront s'opérer dans une des branches les plus essentielles du service militaire.
1 : Je fais construire en ce moment un modèle de voiture d'ambulance sur ce principe, et j'espère que bientôt je pourrai l'ajouter à ma collection sanitaire américaine, qui se trouve actuellement dans l'Exposition internationale des sociétés de secours aux blessés.