CHAPITRE PREMIER
L'HYGIÈNE DES ARMÉES

Observations préliminaires. --- Statistique hygiénique militaire en Amérique et dans l'ancien monde. --- Négligence des gouvernements à l'égard des soldats. --- Conditions sanitaires et mortalité des soldats en temps de paix. --- Conditions sanitaires et mortalité des soldais en temps de guerre. --- Organisation militaire aux États-Unis avant la guerre civile.

Afin d'arriver à une juste appréciation des grandes choses accomplies par la Commission sanitaire des Etats-Unis, il est important de présenter un aperçu rapide du but qu'elle avait à poursuivre et des difficultés qu'elle avait à surmonter.

Le merveilleux succès de cette entreprise ne doit pas être attribué à un heureux concours de circonstances favorables; il est bien plutôt le résultat d'une longue suite d'efforts presque surhumains faits par d'éminents philanthropes. Le sentier que les membres de la Commission avaient à parcourir n'était point parsemé de roses : c'était le sentier pénible et difficile du devoir, de l'oubli de soi-même et du dévouement. En faveur de la plus noble des causes qui puisse enthousiasmer les amis de l'humanité, ces patriotes offrirent leurs services dès le commencement de la guerre civile; ils contribuèrent librement et généreusement de leur temps, de leurs ressources, de leur influence pour développer un vaste système d'opérations qui devait produire les plus heureux résultats pour le bien de tous.

En reportant nos regards sur l'oeuvre accomplie, en comptant les sommes énormes qui ont été recueillies et les secours immenses qui ont été distribués, nous pouvons bien douter que les pionniers de cette mission d'humanité, entreprise « avec crainte et tremblement,» aient jamais entrevu les brillantes perspectives auxquelles elle devait atteindre plus tard. Les premiers débuts furent modestes et sans prétention, tant il est vrai que le simple est le premier élément du sublime. L'opinion publique des États-Unis sentait qu'il y avait quelque chose à faire; toutefois, dans cette crise alors si pleine de périls, on était hésitant encore, on était préoccupé, incertain au sujet de la manière d'agir. Tout en désirant donner sa sympathie et son aide aux soldats qui se précipitaient vers les champs de bataille, le peuple n'avait pas encore conscience de la tâche gigantesque qui l'attendait. Les premiers efforts d'organisation médicale qui furent tentés après le premier désastre de Bull-Run étaient aussi généreux qu'énergiques; mais faute d'unité convenable et de direction, ils ne pouvaient être que confus et incomplets, et devaient s'éteindre bientôt avec l'enthousiasme qui les avait produits.

Un vaste champ d'action s'ouvrait aux sentiments de philanthropie qui animent le peuple américain aussi bien que la plupart des nations civilisées; mais il fallait à ces sentiments une direction intelligente et une surveillance continuelle pour que l'oeuvre d'humanité fût remplie dans son entier. A ceux qui ont eu assez de haute sagesse pour comprendre la grandeur de la lutte qui allait éclater et les sacrifices qu'elle devait imposer, à ceux qui ont eu le courage de se mettre à la hauteur des circonstances, à ceux-là revient tout l'honneur des actes qui out justement excité l'admiration du monde entier.

 

Il suffit de jeter un regard intelligent dans les rapports de statistique militaire pour constater d'une manière certaine que les conditions hygiéniques des soldats sont de beaucoup inférieures à celles des hommes restés dans la vie civile. La proportion des morts et des malades dans toutes les armées, soit en temps de guerre, soit en temps de paix, est relativement plus considérable qu'elle ne l'est parmi les personnes du même âge dans les professions ordinaires. C'est là un fait qui peut sembler étonnant à tous ceux qui savent comment se fait le choix des hommes destinés au service. Chaque gouvernement prend la «fleur» de son peuple pour en recruter ses armées. Une constitution robuste et vigoureuse, l'exemption de toute infirmité, sont les premières conditions imposées à tous les conscrits, sur lesquels cependant frappe la grande mortalité. Il est aussi curieux qu'instructif de mettre en regard le nombre de ceux qui en plusieurs pays se sont présentés au conseil de révision, et de ceux reconnus propres au service. Pendant les vingt années qui se sont écoulées de 1832 à 1851, un peu plus de 300,000 candidats ont demandé à être admis dans l'armée anglaise, et plus de 97,000, soit 32 %, n'ont pas été acceptés pour divers motifs. En France, durant une période de treize années, de 1831 à 1845 inclusivement, 2,280,540 jeunes gens ont dû tirer au sort, et sur ce nombre près de 200,000 ont été renvoyés, parce que, vigoureusement constitués d'ailleurs, ils restaient au-dessous de la taille requise. En faisant cette déduction il reste près de 2,100,000 individus parmi lesquels 680,000, soit 32%, ont été rejetés pour inaptitude physique(4).

Dans l'armée américaine, les raisons matérielles de force et de santé ne sont pas les seules qui rendent impropre au service militaire. En 1852, sur 10,000 volontaires environ qui se présentèrent au bureau d'inscription, 11,000, soit 68 % furent refusés pour des motifs autres que des défauts physiques, tels que trop jeune, ---trop vieux, --- ne parlant pas anglais,---marié, ----intempérant, ---immoral, ---- déserteur d'une autre armée. Du chiffre restant, soit 5,169 hommes, près de 2,500 ont été renvoyés pour inaptitude physique. Il en résulte que les acceptations ont été de 2,726 seulement, soit une proportion de 17%, environ un sixième des candidats. Un nombre de refusés aussi considérable ne s'est vu qu'aux États-Unis et en temps de paix(5). En effet, il est de notoriété publique qu'à une époque de tranquillité et de prospérité générales, personne ne songe à s'enrôler dans l'armée régulière, à moins qu'il ne lui soit impossible de faire quelque chose de mieux. Mais il en est autrement quand éclate une guerre: Alors une meilleure classe d'hommes, ayant pour mobile un noble patriotisme, viennent offrir leurs services à leur pays; en conséquence, les refus d'inscription sont proportionnellement bien moins considérables.

La conclusion naturelle qui ressort de ces faits est qu'à l'instant de son enrôlement la population militaire est physiquement très-supérieure au reste des habitants. Toutes choses étant égales d'ailleurs, si les conditions sanitaires étaient les mêmes pour les uns et les autres, les morts et les maladies devraient être moins nombreuses dans l'armée que dans la société civile.

Mais l'expérience démontre qu'il n'en est point ainsi, et les faits contredisent la théorie d'une façon déplorable. Pour maintenir à son maximum d'intensité la, force vitale d'une armée, il faut autre chose que le simple choix d'hommes se trouvant tous dans la fleur de l'âge et dans la force de la santé. Le corps humain est un mécanisme admirable et délicat qui exige pour son action normale la consommation incessante d'ingrédients appropriés, et, pour sa conservation, des soins intelligents et continuels. Il lui faut en abondance une nourriture convenable et de l'air pur; il lui faut une protection suffisante contre le froid, la chaleur, l'humidité, il lui faut l'alternance d'un travail modéré et d'un repos réparateur. La privation d'un seul repas, l'usage d'aliments peu nutritifs ou d'une digestion difficile, la perte d'un sommeil nécessaire, sont inévitablement suivis d'un déficit proportionnel dans la force de l'individu, et par le fait même, de sa constitution, il est impossible que de pareils accidents ne se répercutent pas dans l'intérieur de l'organisme. Les organes digestifs s'approprient, pour les déverser dans les vaisseaux sanguins, juste autant de substance nutritive qu'il en existe dans nos aliments sous forme assimilable, mais ils ne sauraient aller au delà. En outre cette opération réparatrice nécessite elle-même la dépense d'une quantité déterminée d'énergie vitale. Les artères convertissent en chair vivante juste autant d'éléments nutritifs que leur en apportent les organes digestifs, mais pas davantage. Les poumons rejettent du corps autant d'atomes usés, autant de chair morte que l'oxygène aspiré en peut convertir en eau et en gaz acide carbonique; mais c'est tout ce qu'il est en leur pouvoir de faire. L'action des lois de la nature est inexorable; les résultats de leur fonctionnement ne dépendent pas de notre volonté, mais d'une inflexible nécessité. La chaudière d'une machine à vapeur n'est pas plus impérieuse que ne l'est le corps humain dans ses exigences : il lui faut aussi une certaine mesure d'eau et de charbon, pour qu'elle produise en retour un certain effectif de vapeur à une certaine tension. Amoindrissez la qualité ou la quantité du charbon, réduisez la consommation d'eau, et vous diminuerez dans la même proportion le maximum de force utile que la machine eût été capable de vous donner.

Malheureusement ces vérités à la façon de M. de la Palisse, ces banalités de mécanique et de physiologie semblent trop souvent ignorées ou complètement perdues de vue. Les leçons de l'expérience profitent peu au monde; il ne manque pas de théoriciens superstitieux se figurant qu'on pourrait accoutumer un cheval à ne manger qu'un brin de paille par jour, et oubliant que toutes les fois qu'on a mis ce système en pratique la pauvre bête est morte avant d'avoir pu s'y habituer. Des gouvernements qui ne se sentent aucune faiblesse pour les utopistes, et qui ne voudraient pas tomber dans le paradoxe, s'étudient à réduire au minimum d'étoffe les effets du soldat font en prétendant l'habiller suffisamment. Qu'il soit en campagne ou dans la caserne, il doit se contenter de vivre dépourvu de la plupart des conforts et commodités de la vie privée; qu'il soit couché sous la tente ou bien entre les murs d'une caserne, il dort dans des conditions d'hygiène notablement inférieures à celles qu'il avait chez lui. Même en temps de paix et dans les circonstances en apparence les plus favorables, la moyenne des morts et des maladies, constatée pas des chiffres irrécusables, est bien plus considérable dans les rangs de l'armée que dans ceux de la population civile. En temps de guerre, cette moyenne est subitement augmentée. Il est donc évident qu'un bien grave défaut dans l'organisation matérielle du service militaire peut seul expliquer cette affligeante disproportion.

 

Pratiquement, la guerre doit être envisagée comme une association ayant un but déterminé. L'autorité entreprend d'assurer au peuple certains droits et avantages, certaines frontières et institutions. Quand la possession de ces droits est mise en danger, elle prend les armes dans l'intérêt présumé de tous. En conséquence elle se lie par un véritable contrat avec les soldats qu'elle enrôle sous ses drapeaux. D'un côté, le gouvernement doit fournir l'argent, une surveillance vigilante et une direction habile; d'un autre côté, les soldats tout fraîchement sortis des rangs du peuple doivent donner leur force vitale, leur courage, leur persévérance. En droit et par les termes même du contrat, le gouvernement est libre d'employer les vies mises à sa disposition, autant qu'il le croit nécessaire au succès de l'entreprise commune. Mais en équité, il est évidemment tenu de mettre la plus grande discrétion dans l'emploi de toutes ces vies humaines. Sans aucun doute, quand le pays est en un grave danger, quand l'existence même de la nation est en question, il peut envoyer sur le champ de carnage ses soldais à la glorieuse « orgie des batailles, » car les blessures et la mort sont la récompense à laquelle le patriote aspire, et du reste elles sont inévitables pour un grand nombre. Mais l'autorité n'a point le droit de laisser perdre par sa négligence ou par sa maladministration les vies des soldats, ou d'exposer leur santé à tous les dangers des maladies, des miasmes, du mauvais air, de la nudité ou de la disette. De l'honneur, il y en aura toujours dans les blessures gagnées à la bouche des canons; mais l'imagination la plus subtile ne pourra jamais entourer d'aucun reflet glorieux la dysenterie, le typhus ou le choléra. Jusqu'à quel point les gouvernements ont-ils tâché de remplir leur devoir? C'est là ce que vont nous dire des faits qui parlent d'eux-mêmes.

 

Dans son ouvrage sur les Sociétés de secours mutuels (Friendly Societies), M. Anseil évalue la perte moyenne subie par les hommes de 20 à 40 ans, c'est-à-dire pendant l'âge militaire, à 5,60 jours par an, soit à 1,50 %. Dans ses «Contributions à une Statistique de la vie» (Contributions to Vital Statistics), M. Neilson trouve une moyenne de 7 jours de maladie, soit 1 ,92 %. Probablement le chiffre moyen entre ces deux évaluations, 1,74 % nous donne la plus exacte mesure des maladies probables pour les mâles qui sont dans la force de l'âge.

Quant aux chiffres relatifs à la mortalité, nous possédons, recueillies à un grand nombre de sources, des données très-dignes de confiance. En Angleterre et dans la principauté de Galles, prises en bloc, il meurt chaque année 92 mâles de toute classe sur 10,000 individus âgés de 20 à 40 ans, ce qui nous donne la proportion de 0,92 cette proportion n'est que de 0,77 % dans les districts les plus salubres du pays. Un calcul analogue donne comme mortalité annuelle, pour les mâles âgés également de 20 à 40 ans et habitant l'état de Massachusetts, le chiffre de 1,11% moyenne qui est 'a peu près celle des autres États de la Nouvelle-Angleterre, mais qui est dépassée dans ceux du Sud. De ces faits, il nous est facile de conclure que, dans toute communauté jouissant d'une santé normale, les mâles de l'âge militaire sont annuellement frappés de maladie dans une proportion qui varie de 1,50 à 1,92%, et meurent suivant le taux de 0,77 à 1,11 %.

Entre ces chiffres et ceux que donnent les statistiques militaires pour les temps de paix et de guerre, la comparaison ne peut manquer d'être instructive. De 1859 à 1853, durant une période de treize années, la mortalité annuelle de l'armée britannique, sauf dans les corps d'artillerie, du génie et des colonies, a été de 330 sur 10,000. Pendant une année appartenant à cette même période, la mortalité était de 380 sur 10,000 dans un corps de 200,000 hommes appartenant à l'armée russe. Dans les dix années qui se sont écoulées de 1829 à 1838, la mortalité annuelle de l'armée prussienne sur un effectif moyen de 150,000 hommes, a été de 155 par 10,000.(6) De 1840 à 1854, en retranchant les deux années de la guerre du Mexique, la mortalité annuelle de l'armée américaine a été de 285 pour 10,000. En d'autres termes, pour 2 citoyens qui venaient à mourir dans l'État de Massachusetts, il mourait 5 soldats américains; il en mourait 5 pour un civil en Angleterre ou au pays de Galles.

Ce ne sont là que des statistiques se rapportant au temps de paix. Les plus sombres pages de l'histoire sont celles qui nous racontent les ravages opérés par la guerre sur la vie et la santé des soldats. Avant la campagne d'Égypte, en 1801, l'armée anglaise comptait 1,820 malades par 10,000 soldats, et l'armée française, plus favorisée, en avait 1,250, soit le huitième de son effectif(7). En 1809, le gouvernement anglais fit partir près de 40,000 hommes pour la malheureuse campagne des Pays-Bas; en 97 jours, 12,687 soldats malades avaient été déjà ramenés dans leur pays, et, quatre mois plus tard, la force effective était réduite à 4,000 hommes. Dans la guerre de la Péninsule, qui dura de 1808 à 1814, le nombre des malades variait de 2,090 à 3,300 par 10,000. Pendant les quarante et un mois finissant en mai 1814, les hôpitaux contenaient une proportion de 22,5 % de l'armée, et sur ce nombre 1,5% seulement se composaient de blessés; les 21 % ou 14/15e des hommes restant étaient abattus par les maladies. Pendant la même campagne, la mortalité totale était de 11,80% pour l'ensemble de l'armée.(8) Le 14 novembre 1809, lord Wellington écrivit, clans une dépêche adressée à lord Liverpool, qui était alors à la tête du gouvernement britannique « En tout temps et en tout lieu, la liste des malades comprend le dixième de tous les soldats. » Dans la guerre de la Péninsule, la moyenne des soldais malades dans l'armée française était de 13,60 % en Espagne, et de 14,00 % en Portugal. La légion britannique qui, en 1856, fut envoyée en Espagne, était composée de 7,000 hommes, parmi lesquels 5,000, soit 71% entrèrent à l'hôpital dans les trois premiers mois et demi. En six mois, 1,233 étaient morts, soit 35 % du nombre total. Durant la guerre de Crimée, le gouvernement britannique expédia 82,901 soldats, du 10 avril 1854 au 31 juin 1856, et pendant ces vingt-six mois trois quarts, la force moyenne de l'armée anglaise ne dépassa pas le nombre de 34,500 soldats. Tous ces hommes, engagés dans la guerre d'Orient, ont fourni 218,952 cas d'hôpital, sur lesquels 11 % provenaient de blessures reçues sur le champ de bataille et 89 % de maladies contractées au camp. Pendant les deux années finissant en mars 1850, il y eut un peu plus de 16,010 morts, soit une moyenne annuelle d'environ 25%, proportion énorme due en grande partie à l'affreuse condition dans laquelle se trouvaient les hôpitaux. En examinant les rapports plus en détail, on apprend toujours par les sources officielles, que sur 10,000 soldats, pendant les trois mois d'avril, mai et juin 1854, il y eut 87 cas de mort, 159 en juillet, 340 en août et septembre, 679 en décembre. Dans le mois de janvier, le chiffre fut énorme : 1,142. A ce taux, l'armée entière eût été exterminée dans l'intervalle de dix mois et demi(9). Miss Nightingale raconte que pendant le mois de février 1855 la mortalité dans les hôpitaux de Scutari et de Kulali était de 46,7 %. Les morts et les guérisons se balançaient à peu près.

D'un rapport récent adressé à l'empereur par le ministre de la guerre, maréchal Randon,(10) il résulte que la mortalité varie dans l'armée française suivant le temps de service déjà accompli. Ainsi la mortalité par 1,000, pour les soldats qui ont servi moins d'une année, est de 11,55; elle est de 15,58 pour ceux qui ont servi de 1 à 5 ans ; de 5 à ans, la mortalité se réduit à 9,30; de 5 à 7 ans, elle est de 7,40. Elle est à son minimum, soit à 5,35, pour les soldats de 7 à 14 ans de service. Une légère réaction a lieu ensuite, et de 14 à 25 ans de service le taux est de 7,11. La mortalité moyenne pendant les quatorze premières années est donc de 7,78 par 1,000.

La mortalité générale dans l'armée française a été, en 1802, année de paix, de 10,14 pour 1,000. C'est un progrès remarquable depuis 1840. A cette époque, le général Paixhans établissait(11) que la mortalité était de 19 sur 1,000 pour l'armée à l'intérieur, de 64 sur 1,000 pour l'armée d'Algérie; pour l'ensemble des troupes, elle était de 28 par 1,000, la mortalité des jeunes gens non militaires n'étant que de 15 sur 1,000.

Pendant l'année 1802, toujours d'après ce même rapport du maréchal Handon, 106,000 soldats avaient été envoyés aux hospices, 75,000 aux infirmeries réglementaires, 622,000 avaient été traités en chambre, ce qui donnait une proportion moyenne de 2,100 malades pour 1,000 hommes d'effectif.

Le nombre total des journées de maladie pour 820,367 malades avait été de 6,120,750, soit un total de 16,786 années, et une moyenne de 7,47 jours par malade, et de 10 journées par homme de l'effectif moyen.

Aux États-Unis, les statistiques ne sont pas moins instructives. Dans ses Esquisses médicales (Medical Sketches), le docteur Mann mentionne un régiment de la frontière du Canada, dont la force effective fut réduite de 900 hommes à 200, dans une seule année de la guerre de 1812 à 1814. Le docteur Gallup raconte, dans son ouvrage sur les épidémies (Epidemics), que, durant l'hiver de 1812 à 1813, des troupes en garnison à Burlington (Vermont) perdirent 750 hommes sur 2,500. Plus de 100,000 hommes partirent pour l'expédition du Mexique, et sur ce nombre 1,549 périrent par suite de blessures et 10,986 pour cause de maladies. Ces chiffres établissaient une mortalité annuelle de 11 %, dix fois plus que dans la vie civile.

Pendant la dernière guerre qui sévit aux États-Unis, la Commission sanitaire fit une enquête officielle et aussi exacte qu'il était possible de tous les soldats, tant volontaires que réguliers, qui composaient l'armée en avril 1862. Il résulte de cet état que la proportion des malades était, sur 1,000 soldats, de :

74,6 dans les régiments de la Nouvelle-Angleterre,
56,6

«
des États du centre,
104,5

«
des États de l'ouest,

soit une moyenne générale de 90 sur 1,000.

M. Elliot, membre de la Commission, nous donne, dans un travail présenté au Congrès international de statistique à Berlin, l'état sanitaire détaillé des divers régiments pendant une période de quinze mois, s'étendant de juin 1861 à la fin d'août 1862. Cet état montre que le nombre des malades variait de 30,3 à 87,6 sur 1,000. Le taux général de mortalité était, pour un effectif de 1,000 soldats, de 72, parmi lesquels 20 morts sur le champ de bataille ou des suites de leurs blessures, et 52 emportés par des accidents ou des maladies. Cette proportion est bien inférieure à celle qui a existé jusqu'à présent dans les armées européennes; elle n'est que le septuple de la mortalité annuelle qui règne sur la population civile des deux continents. Il est important de noter tout particulièrement que, dans la multitude des maladies qui déciment les armées d'Europe et d'Amérique, la plus forte quantité appartient à la classe des maladies zygomatiques, lesquelles pourraient être prévenues par une hygiène rationnelle.

Avant que éclatât la guerre civile actuelle, l'organisation militaire des États-Unis, comparée à celle des autres pays, était peu importante. Dès les débuts, la politique constante de la république américaine avait été généralement pacifique. Par l'influence de la déclaration de Monroe, le gouvernement des États-Unis, tout en protestant contre une intervention européenne sur le continent américain, se tenait en dehors des affaires de l'ancien monde, prévenant ainsi toute possibilité de conflit. Les chances de guerre étaient considérées comme très-éloignées par les hommes d'État les plus prévoyants de l'Amérique. On comprend qu'en pareille situation, il ne manquait, ni au sénat, ni dans la chambre des représentants, d'orateurs pour s'opposer par principe à l'institution d'une armée permanente et à l'appropriation de fonds pour l'académie de West-Point, espèce d'école polytechnique fournissant aux États-Unis tous les officiers militaires. L'armée ne dépassait pas 20,000 hommes, chiffre beaucoup trop considérable suivant ces orateurs. De nombreux patriotes prétendaient même que l'armée était une excroissance inutile et dangereuse du corps politique, et allaient jusqu'à en demander la suppression. De leur côté, les officiers qui tous avaient reçu une éducation brillante, étaient animés d'un esprit de corps d'autant plus intolérant, que leur cercle d'action était plus limité, et dans certaines fractions de la société, on leur reprochait d'afficher une apparence de présomptueuse aristocratie, indigne d'une république moderne.

Dans les États du Sud, il est vrai, le sentiment. était tout autre, vu la nature différente des éléments sociaux. Là diverses académies, organisées sur le modèle de West-Point, donnaient une éducation militaire à leurs élèves et développaient dans les populations esclavagistes le goût de la parade et des aventures; en même temps on veillait très-rigoureusement au maintien du système de la milice nationale. Mais dans les États du Nord, les institutions militaires étaient inconnues, et la milice n'existait que de nom. Le titre de général de la milice (militia-general) n'était qu'un sobriquet ridicule.

 

CHAPITRE II

PREMIÈRES RÉUNIONS POPULAIRES
PREMIERES DEMANDES
ADRESSÉES AU GOUVERNEMENT

Ouverture des hostilités. --- Première tentative d'association pour la réforme sanitaire, --- Initiative des femmes. --- Association centrale fondée à New-York. --- Elle se met en rapport avec le pourvoyeur en chef de l'armée. --- Réponse de ce fonctionnaire. ---Députation d'hommes éminents envoyés à Washington. --- Démarches du comité auprès du gouvernement. --- Constitution de la Société.

Tel était l'état de l'opinion, tel était le système militaire dans les deux sections du Nord et du Sud, lorsque la guerre commença par l'attaque du fort Sumter, le 1 avril 1861. L'effet immédiat de cette attaque inattendue fut d'exciter dans le peuple entier un sentiment de profonde indignation. Le géant qui sommeillait se réveilla dans la conscience de sa force. Les deux adversaires comprirent à l'instant que leur lutte devait être une guerre de Titans. Le lendemain du bombardement du fort Sumter, le président Lincoln lança sa première proclamation, ordonnant la levée de 75,000 volontaires, nombre qui à ce moment paraissait énorme. La réponse à cet appel fut enthousiaste et instantanée. De tous côtés on entendit le bruit de terribles préparatifs. Le secrétaire de la guerre fut assiégé d'offres de régiments de la part des patriotes qui croyaient leur zèle une garantie suffisante de capacité militaire. Tant de volontaires se présentèrent, que le gouvernement fut dans la nécessité absolue de refuser un plus grand nombre de recrues. Chaque gare de chemin de fer aboutissant à la capitale était encombrée de trains chargés de milliers d'hommes accourant pour défendre leur pays en danger.

Il est évident que le tumulte et la confusion durent bientôt s'ensuivre; la discipline, et plus encore l'expérience militaire faisaient complétement défaut. Des troupes recrutées à la hâte, organisées au hasard, étaient précipitées sur le champ de bataille. Les officiers n'en savaient pas plus long sur leurs devoirs militaires que les soldats qui les avaient élus; les fourriers ignoraient jusqu'aux termes à employer pour commander les approvisionnements et les logements nécessaires. Les chirurgiens ne savaient à qui s'adresser pour avoir des médicaments et des instruments, ils demandaient au bureau médical des choses qu'on ne pouvait leur donner, et, au mieux, il leur fallait attendre des semaines avant qu'on fît droit à leurs demandes.

Le désordre était lamentable. En prévision des énormes difficultés qui ne pouvaient manquer de se faire bientôt sentir, quelques hommes de coeur agirent sans plus tarder. Déjà l'on s'occupait dans les familles de fournir et d'expédier aux soldats les objets qui pouvaient en quelque sorte suppléer au confort domestique. Dans les églises et dans les écoles, dans les salons et les boudoirs, des mains actives travaillaient à faire de la charpie, des bandages, des costumes d'hôpital. Les membres les plus considérables de la profession médicale faisaient chaque soir des cours dans lesquels ils donnaient les prescriptions les plus minutieuses pour la préparation de ces objets indispensables. Dans les villes, dans les villages, et jusque dans les hameaux les plus reculés, des associations se formaient; chacun demandait à être instruit et guidé.

 

La première réunion tendant à quelque organisation définitive fut tenue au Dispensaire des femmes de New-York (New-York Infirmary for women), le 25 avril 1861, neuf jours après la première proclamation présidentielle. L'assemblée était composée de près d'une centaine de dames appartenant toutes aux familles les plus distinguées et les plus honorables. De cette source, modeste encore, a jailli le fleuve de charité qui a répandu ses bénédictions sur tout le pays. On suggéra l'idée d'organiser systématiquement tous les efforts individuels en une « Association centrale; » puis on mûrit l'idée, et, suivant l'usage indispensable aux États-Unis, on nomma un comité pour mettre le plan à exécution. Ce comité rédigea une « Adresse aux femmes de New-York et particulièrement à celles qui se préparaient à pourvoir aux maladies et blessures que la guerre devait inévitablement amener après elle. » Ce manifeste, qui reçut une grande publicité dans les journaux, s'exprimait catégoriquement sur la nécessité de donner à l'armée une assistance médicale plus complète. Il insistait sur ce fait que de nombreuses sociétés travaillant sans entente préalable, sans direction ni organisation, sans aucune relation avec les autorités militaires et sans aucune instruction quant aux besoins probables ou immédiats de l'armée, ne pouvaient que dépenser leur enthousiasme en efforts sans proportion avec leur but, négliger certains besoins pour donner à quelques autres une attention exagérée, et mettre dans un fâcheux embarras les autorités médicales, tant par la variété et l'irrégularité de leurs offres d'assistance que par d'inutiles demandes de renseignements. L'adresse pressait ensuite les femmes américaines de continuer à témoigner leur bonne volonté à l'égard de l'armée, d'abord en contribuant par leur travail et leur argent à la préparation de charpie, de bandages et de provisions, qui seraient mis à la disposition du service des ambulances, puis en s'offrant personnellement comme infirmières. Sur ces deux points, il était absolument nécessaire d'avoir des renseignements exacts et précis qu'une association centrale embrassant toute la république pouvait seule obtenir. Quatre-vingt-onze signatures de dames bien connues du public se trouvaient au bas de cet émouvant manifeste, qui se terminait en convoquant pour le 29 avril, et au Cooper-Institute, une nouvelle réunion plus considérable que la première.

L'assemblée eut lieu. C'est probablement la réunion de femmes la plus nombreuse qu'on ait vue aux États-Unis. La direction des débats fut confiée à des hommes haut placés dans la confiance du pays. M. Hamlin, vice-président des États-Unis, fit un discours, et les révérends docteurs Bellows et Bethune, de même que le vénérable docteur Mott, tous philanthropes bien connus en Europe, prirent une part active à la discussion. Le président nomma un comité d'organisation, réunissant les dames de New-York en une «Association centrale des femmes pour l'Assistance médicale (Women's Central Association of Relief). » Les statuts exposent ainsi le but de la société

« Recueillir et distribuer des renseignements pris aux sources officielles et concernant les besoins actuels ou probables de l'armée;

« Établir une correspondance officielle entre la société et le corps médical appartenant aux troupes fédérales ;

« S'allier avec l'Association médicale de New-York (une société très-recommandable de médecins et de chirurgiens) pour l'approvisionnement d'un magasin central de charpie et de bandages

« Solliciter et accepter l'aide des associations locales;

« Ouvrir un bureau pour l'examen et l'enregistrement d'élèves devant recevoir une éducation médicale en qualité d'infirmiers et d'infirmières;

« Prendre les mesures nécessaires pour avoir des gardes-malades expérimentés en nombre suffisant pour les besoins de la guerre. »

Le célèbre médecin Valentin Mott fut nommé président de l'Association, et le docteur Bellows reçut le titre de vice-président. Un publiciste très-distingué, M. T. Law Olmsted(12) , fut choisi comme secrétaire général.

La première occupation de l'Association centrale fut de se procurer des renseignements précis et authentiques sur les besoins de l'armée. En consequence, elle s'empressa de poser au pourvoyeur en chef, résidant à New-York, la plus haute autorité médicale de l'armée régulière, une série de questions qui avaient été longuement étudiées. Elles portaient sur deux points relatifs, le premier aux fonctions du corps médical de l'armée et à la possibilité d'une entente entre ce corps et l'Association centrale pour une action commune, et le second à la nature et à l'importance des secours spontanés dont on aurait probablement besoin. En outre, l'Association demandait des réponses catégoriques à diverses questions, parmi lesquelles nous citerons les suivantes

1.--- Quelles sont les fonctions précises du corps médical dans l'armée et en temps de guerre? Comment des aides volontaires peuvent-ils être utiles sans compromettre les règlements et les nécessités de la discipline?

2.--- Quelles sont les rations fournies par le gouvernement pour les malades et les blessés? Y a-t-il quelque lacune que puissent remplir les offres volontaires?

3.--- Quels sont les approvisionnements médicaux les plus urgents qui ne soient pas encore à la disposition du corps médical de l'armée régulière?

4. --- Est-il désirable, est-il possible de s'entendre officiellement avec le bureau médical de Washington, le président des États-Unis et le ministre de la guerre, pour établir des relations suivies entre le corps médical de l'armée et les associations volontaires?

5.--- Selon toute probabilité, combien de soldats seront mis en ligne durant la guerre?

6.--- Quelle est la proportion des maladies dans nos armées, indépendamment du climat et du campement?

7.--- Comment nos armées sont-elles affectées par un changement de climat ou de pays? Quels sont l'étendue et les résultats probables des divers déplacements auxquels elles devront être soumises?

8.--- Quelles sont les maladies spéciales auxquelles notre armée sera exposée?

9.--- Quelle est dans les armées en campagne la proportion habituelle entre les cas de maladies, de blessures et autres accidents?

10.--- Pans la campagne du Mexique, en 1846, quelle a été la proportion des morts et des maladies relativement au nombre des hommes engagés?

11.--- De récentes guerres, soit aux États-Unis, soit à l'étranger, ont-elles changé les vues de nos médecins relativement à l'hygiène de l'armée?

12.--- Ne peut-on pas calculer le nombre probable des cas de maladie, en prévoir la nature, et par conséquent indiquer les remèdes qui seront nécessaires?

13.--- N'y aurait-il pas à s'occuper des moyens de prévention? Ces moyens de prévention ne devraient-ils pas être cherchés au moyen d'une enquête sur les maladies présumées, pour savoir la part qui, dans ces maladies, revient à des causes nécessaires et à des causes accidentelles? Que peut-on prévenir? A quoi peut-on remédier?

14.--- Toutes les considérations précédentes ne seraient-elles pas réductibles à celles-ci : Quelle est la condition physique des soldats enrôlés? Quels sont la nature de leurs aliments et les moyens mis à leur disposition pour les préparer? Quelle est la qualité des vêtements? Quels sont le site et la disposition des camps?

15.--- Ne pourrait-on pas, en conséquence, réduire à son minimum le pourcentage des morts et des maladies, en élevant à son maximum la force effective de l'armée? Ne pourrait-on pas arriver à ce résultat par une inspection préliminaire plus attentive des conforts du soldat, par un système culinaire amélioré, par une surveillance plus constante de l'hygiène des troupes, de leur habillement, de leurs préparatifs de marche, de leurs souliers, chapeaux et autres objets?

16.--- Nos régiments sont-ils pourvus d'un personnel médical compétent et suffisamment nombreux? Comment inculquer l'hygiène militaire aux volontaires hospitaliers?

17.--- Les conscrits ou volontaires prendront-ils avantage des avis et recommandations hygiéniques qui pourraient leur être adressés, si les précautions sanitaires ne sont pas considérées comme une affaire de discipline rendue obligatoire par ordonnance du secrétaire de la guerre? Quels sont les moyens pratiques pour attirer l'attention sérieuse des soldats en ce qui concerne leur santé?

L'examen le plus superficiel de cette série de questions montre immédiatement que les membres du comité étaient parfaitement à la hauteur de leur tâche et comprenaient l'importance de leur mission.

La réponse que leur fit le pourvoyeur en chef du service médical fut justement celle qu'on devait attendre d'un homme intelligent, mais enveloppé dans les langes de la routine et attaché dans les linceuls de la tradition. Il ne manqua pas de dire qu'il se rendait parfaitement compte de l'importance des questions qui avaient été signalées à son attention, --- qu'il appréciait l'admirable netteté avec laquelle elles avaient été posées, --- qu'il rendait cordialement justice aux louables motifs qui avaient engagé l'honorable commission à se mettre en rapport avec lui ; ---mais il ne doutait pas qu'après mûre réflexion le comité ne vînt à partager sa conviction au sujet de la perfection relative du bureau médical de l'armée régulière, ce corps ayant du reste amplement prouvé, dans la campagne du Mexique, qu'il était de taille à se mesurer avec les difficultés gigantesques de sa mission.--- Le pourvoyeur général ajoutait que l'opinion publique avait été et était encore inutilement excitée au sujet de la condition sanitaire de l'armée, et que, sous la surveillance du bureau médical compétent, le tout devait aller pour le mieux. --- D'ailleurs, le gouvernement était en mesure de fournir aux soldats tout ce dont ils avaient ou pourraient avoir besoin, et la peine que voulait bien se donner l'Association ne pouvait offrir la moindre utilité. --- Néanmoins, pour jeter un gâteau à Cerbère, et pour adoucir le désappointement très-naturel qu'un refus absolu aurait occasionné aux philanthropes qui l'interrogeaient, le pourvoyeur en chef de l'armée condescendit jusqu'à un certain point à s'écarter des prescriptions de la routine officielle et à permettre à l'Association de fournir une petite quantité d'articles secondaires, tels que robes de chambre, chemises de nuit, gilets de flanelle, savates, pantoufles et bandages de molleton, etc. Il espérait évidemment que, grâce à cette concession insignifiante, et dès que la fourniture demandée aurait été livrée, l'Association centrale et ses adhérents constateraient enfin l'admirable capacité du département médical pour subvenir à tous les besoins possibles, et que peu à peu se calmerait, chez ces braves gens, la fièvre de se mêler de ce qui ne les regardait pas.

Si cette réponse, bien naturelle de la part d'un fonctionnaire tout dévoué aux précédents administratifs, eût été faite à des hommes moins convaincus et moins résolus que ne l'étaient les membres du comité, il est fort probable que le seau d'eau froide jeté sur leur enthousiasme eût dès l'origine arrêté le mouvement en faveur de la réforme sanitaire; mais, fort heureusement pour l'humanité, ceux qui avaient mis leur cour au service de l'entreprise ne furent pas découragés par cette fin de non-recevoir. D'ailleurs ils avaient été trop loin pour s'arrêter tout d'un coup dans la marche qu'ils s'étaient tracée. En s'engageant dans l'oeuvre de réforme, ils avaient souscrit les articles constitutifs de l'Association, et l'un de ces articles portait que le comité exécutif aurait à établir des relations directes avec l'état-major médical de l'armée. A cette intention, on résolut d'envoyer spécialement des délégués à Washington pour s'entendre avec le ministère de la guerre et le chef du bureau médical. Une députation se mit en rouie pour la capitale; elle était composée de MM. le révérend Bellows, le docteur Jacob Harsen, le docteur Elisha Harris et le docteur W. H. van Buren, tous hommes distingués par leur éminent savoir aussi bien que pal' leur position sociale; en outre, le dernier possédait l'avantage d'avoir été pendant plusieurs années membre de l'état-major médical de l'armée et d'avoir été employé pendant deux années dans le bureau central.

L'état de choses dont ces messieurs furent les témoins à leur arrivée au siége du gouvernement est plus facile à comprendre qu'à décrire. L'administration était plongée dans la plus inextricable confusion. D'heure en heure, arrivaient des milliers de volontaires pour lesquels aucun préparatif de réception n'avait été fait : on était harcelé d'une multitude d'officiers fraîchement nommés, qui avaient encore tout à apprendre; les divers bureaux du ministère de la guerre étaient encombrés d'une masse d'ouvrages pour laquelle on n'avait pas le dixième des employés nécessaires; enfin, au-dessus de tout ce désordre, planait le génie bureaucratique des parafes et du papier timbré.

Le fait est que plus la députation séjournait à Washington, plus elle poussait son examen, et plus elle était obligée de constater que ni l'administration, ni le secrétariat de la guerre, ni le bureau médical, ni l'armée, ni le peuple, n'avaient encore compris combien était énorme la tâche qui leur était dévolue. Le gouvernement lui-même, malgré les informations que ses aboutissants officiels pouvaient lui procurer, était incapable de donner des réponses exactes et tant soit peu satisfaisantes aux nombreuses questions que la députation lui adressait. Les délégués comprirent bientôt qu'il leur était impossible de remplir la mission à eux confiée sans se créer un système d'opérations plus étendu et des instruments plus énergiques que ceux dont ils pensaient devoir se contenter à l'origine. Pour résoudre la difficulté, ils eurent l'heureuse idée de fonder une Commission sanitaire permanente avec un bureau régulier et des employés qui résideraient à Washington. Ils se convainquirent bientôt, à l'unanimité, qu'il était absolument nécessaire d'organiser leur mouvement en dehors de l'administration. Ils comprirent combien, dans son essence même et ses besoins, un corps de volontaires différait d'un corps de soldats réguliers. On ne pouvait pas s'attendre à ce que des hommes encore tout imprégnés de leurs habitudes civiles, et qui n'avaient pas la moindre notion de la vie des camps, entrassent dans une carrière totalement différente sans acheter bien cher leur nouvelle expérience. Cette réflexion décida le comité à entreprendre, dès le début des hostilités, cette laborieuse tâche qui ne fut commencée en France et en Angleterre qu'après les durs enseignements d'une guerre cruelle. Cette tâche était d'éveiller l'attention de l'armée sur le danger qu'il y a de négliger, aussi grossièrement qu'elle le fait d'ordinaire, sa santé pourtant si précieuse, et sur le grand avantage qui résulterait pour elle de se conformer aux prescriptions impératives de l'hygiène.

La première démarche faite auprès du gouvernement fut de lui demander l'autorisation de nommer une Commission spécialement chargée d'étudier l'hygiène militaire, et qui recueillerait les renseignements les plus exacts sur la question pour les répandre ensuite parmi les soldats. Mais afin que cette Commission fût vraiment utile, il était indispensable de l'investir de pouvoirs effectifs analogues à ceux qui, après la guerre de Crimée, en France et en Angleterre, avaient été accordés à une Commission analogue. Le seul avis respecté par l'armée est celui que donne l'homme ayant pouvoir de commander. L'institution que réclamait impérieusement la situation était donc celle d'un corps constitué et reconnu officiellement, formant part du gouvernement lui-même et muni des pouvoirs suffisants pour proposer et exécuter les réformes nécessaires. Mais en dépit, ou plutôt à cause de son inexpérience, l'autorité n'était pas préparée à faire pareille délégation de pouvoirs; et, sans accorder la requête qui lui était présentée, elle commit la faute d'accepter simplement les services d'une Commission sanitaire. L'administration centrale eût été infiniment plus prévoyante et plus sage si, comprenant mieux la responsabilité qui lui était dévolue, elle eût immédiatement attaqué la difficulté et donné à l'ouvre l'organisation complète qui lui était nécessaire.

Ayant ainsi échoué dans le principal objet de leur mission, les délégués durent, après d'interminables pourparlers avec « les pouvoirs constitués, » se contenter d'obtenir la nomination d'une Commission sanitaire n'ayant aucun droit ni pouvoir, avec voix purement consultative. On lui permettait de recueillir des renseignements spéciaux, de visiter les camps et de faire adopter, uniquement par son influence morale et le bien-fondé de ses observations, les mesures qui lui paraîtraient utiles au bien-être des troupes. Cette reconnaissance semi-officielle de la Commission fut encore restreinte par une condition qui faillit lui être fatale le gouvernement stipula que le Bureau médical devrait au préalable donner son acquiescement à tous les arrangements qui pourraient être pris. Ce fut une fort heureuse circonstance que le chef qui se trouvait alors à la tête de cette administration, le docteur R. C. Wood, agissant comme chirurgien général de l'armée des États-Unis, sympathisât complétement avec les personnes des délégués et l'Association qu'ils représentaient. Son assentiment fut accordé aussitôt que demandé, et il s'adjoignit immédiatement au comité pour réclamer de M. Cameron, secrétaire de la guerre, la nomination d'une Commission qui fût en intime relation avec le Bureau médical et qui l'assisterait de ses avis et de ses conseils. Comme gage du vif désir qu'ils éprouvaient de cultiver la bonne harmonie, les délégués proposèrent, pour faire partie de leur Commission, des officiers intelligents de l'armée régulière, et tout d'abord le chirurgien-général. Si le docteur Wood eût été maintenu dans le poste important qu'il remplissait avec tant d'honneur, nul doute que la Commission sanitaire, telle qu'on voulait l'organiser, eût travaillé de concert avec le Bureau médical, et progressé sans obstacle dans sa mission philanthropique. Mais à ce moment décisif, et avant que le secrétaire de la guerre eût apposé sa signature au décret autorisant officiellement la Commission sanitaire, il survint un événement qui menaça sérieusement de disloquer et même de ruiner tous les plans.

Il a été mentionné incidemment que le docteur Wood agissait à ce moment comme chirurgien général et chef du Bureau médical. Son supérieur, le chef en titre du service médical, était le docteur Lawson, auquel une maladie prolongée avait interdit le travail. Sa mort, depuis longtemps prévue, rendit la place vacante. Le docteur Finley, qui venait immédiatement après le docteur Lawson par ordre d'ancienneté, remplaça le docteur Wood comme chef du Bureau médical.

Cette complication nouvelle, qui pour quelque temps arrêta toutes les négociations pendantes, ne découragea point le comité, ne refroidit point son ardeur. Les documents qui avaient été rédigés, et au moyen desquels on comptait donner au comité une existence semi-officielle, furent arrêtés in transitu entre le secrétariat de la guerre et le Bureau médical. Le nouveau chirurgien général avait, pour la routine ordinaire, la même superstition que le pourvoyeur médical en chef de New-York; il était aussi convaincu et aussi déterminé que celui-ci à ne pas permettre qu'une chose quelconque, aussi insignifiante qu'elle fût, s'accomplît autrement que par lui et son bureau. Après un mois de cette attente inutile « qui fait languir le cour » et le fait désespérer parfois, les délégués réussirent en partie à gagner le secrétaire de la guerre à leurs vues. Même alors, le chirurgien général invalida partiellement l'autorisation accordée, en y ajoutant une clause qui limitait l'action de la Commission aux troupes de volontaires. Les officiers de l'armée dite régulière regardant depuis un temps immémorial avec un mépris suprême les miliciens, la stipulation ci-dessus mentionnée a peut-être été inspirée par le désir peu déguisé de livrer les volontaires à la merci d'une Commission qui, le chirurgien général en était persuadé, serait incapable de rendre le moindre service.

 

CHAPITRE III

PREMIERS TRAVAUX DE LA COMMISSION
SANITAIRE

Organisation du bureau de la Commission sanitaire. --- Relations avec le Bureau médical de l'armée. --- Système d'approvisionnements. --- Nomination d'inspecteurs sanitaires. --- Mesures prises pour obtenir la coopération complète du Bureau médical. --- Nomination du docteur Hammond à la place de chirurgien général de l'armée. --- Concentration des efforts et des ressources. --- Vente de Chicago

Depuis le jour où le comité s'était adressé au ministère jusqu'au 9 juin 1861, date de la signature du décret d'autorisation par le secrétaire de la guerre, huit semaines s'étaient écoulées. Le président donna son approbation officielle le 13 juin, et la Commission sanitaire fut enfin légalement constituée; en même temps le plan d'organisation avait été examiné et approuvé par le secrétaire de la guerre.

Le caractère bien connu des vingt-deux membres composant la Commission était un gage suffisant du succès qui l'attendait. Le président et principal agent exécutif était le révérend docteur William Bellows, savant théologien, qui pouvait parler avec autorité au nom des philanthropes du pays. Le secrétaire général était M. Frédéric Olmsted, homme de grande expérience, doué d'un remarquable talent d'organisation et d'un esprit très-pratique. Parmi les militaires, l'un était le chef d'état-major du général Scott, commandant en chef de l'armée des États-Unis; un second était l'un des fonctionnaires actifs du Bureau médical; un troisième était à la tête du commissariat; deux autres avaient été préalablement employés au secrétariat de la guerre; un sixième avait servi, à l'étranger; un septième jouissait d'une certaine réputation scientifique; un huitième, alors employé au secrétariat de la guerre, était un médecin habile, d'une expérience spéciale; et les autres membres, qui appartenaient à la vie civile, n'étaient pas moins éminents et distingués, chacun dans sa partie.

Le document officiel issu du ministère donnait à l'institution nouvelle le titre de : Commission sanitaire d'enquête et d'avis sur les intérêts hygiéniques des troupes des États-Unis(13). Aux termes de l'autorisation, la Commission avait pour objet d'instituer des recherches sur les règlements et les usages militaires ayant rapport à l'hygiène des recrues et des soldats en activité de service, d'étudier la condition sanitaire des volontaires et les moyens de maintenir ou de rétablir leur santé, d'assurer le bien-être général des troupes et leur bon état de service, de veiller à ce qu'il y eût des cuisiniers, des infirmiers et des ambulances en nombre suffisant, etc. Le document officiel ajoutait que la Commission serait libre de rédiger tels règlements qui lui sembleraient convenables au sujet du mode d'enquête, et qu'après approbation du secrétaire de la guerre, ces règlements seraient fixés comme devant servir de guide général dans les recherches. En outre, la Commission était invitée à entrer en correspondance avec le ministère et le Bureau médical pour leur rendre compte des résultats de son enquête, et leur communiquer de temps à autre les observations et conclusions qui lui paraîtraient importantes.

Ainsi qu'il était facile de le prévoir par l'attitude qu'avait prise le chef du Bureau médical, il n'y avait pas à espérer une grande cordialité de relations entre les deux institutions, l'ancienne et la nouvelle. Très-certainement, la faute n'en fut point à la Commission, dont les membres, ayant conscience de la délicatesse de leur position et de l'inévitable jalousie dont ils devaient être victimes, ne se faisaient faute de rendre pleine justice au Bureau et à son chef, en reconnaissant la pureté de leurs motifs et l'honnêteté de leurs intentions. Ils avaient même la confiance la plus illimitée dans la compétence de ce corps à remplir les devoirs médicaux; et, pour que cette confiance fût ébranlée, il leur fallut constater que l'incapacité des fonctionnaires officiels et leur manque de connaissances pratiques étaient pour l'armée une cause de cruelles souffrances. Empêchés comme ils l'étaient de remplir une partie essentielle de leur mission, c'est-à-dire d'entrer en coopération cordiale avec les autorités médicales, ils n'avaient plus qu'à redoubler d'activité personnelle, et en même temps à se servir des armes que leur offrait la presse, en critiquant, d'une manière intelligente, l'incapacité et les erreurs palpables de ceux qui étaient en faute. Ce que les délégués ne pouvaient modifier par des remontrances privées, force leur était de le redresser par un appel au Congrès ou à l'opinion publique. En réalité, les démêlés qu'avaient ensemble la Commission et le Bureau médical tiraient leur origine de leur différent point de départ. Ils n'avaient pas une notion commune de ce qui, dans une occasion donnée, est réellement nécessaire, de ce qui est la condition normale des hôpitaux et des établissements hospitaliers, de ce qui est suffisant en fait de matériel ou de personnel. A peine sortis des rangs du peuple, avec lequel ils étaient en communication constante, les délégués étaient plus près de lui et sentaient plus profondément les besoins du soldat volontaire que ne le faisaient les bureaucrates enveloppés dans la triple cuirasse de la routine traditionnelle.

Résolus toutefois à ne pas perdre son temps en récriminations stériles, à éviter très-soigneusement tout malentendu, la Commission se mit à l'oeuvre pour son propre compte. Elle ouvrit, sans plus d'hésitation, un bureau central à Washington, et fit choix d'agents et d'employés. Son président et son secrétaire se mirent immédiatement en route pour une tournée d'inspection parmi les troupes qui se rassemblaient dans les régions de l'Ohio et du Mississipi; en même temps, d'autres délégués partirent pour les armées de l'Est. Même avant la première bataille de Bull-Run, ils s'appliquèrent à prévenir les maladies, leur oeuvre spéciale, par une inspection étendue et approfondie des conditions sanitaires qui étaient faites au soldat. An moyen de brochures, ils répandirent dans chaque division, dans chaque corps, dans chaque régiment de l'armée, des avis et d'importantes instructions relativement à tout ce qui concerne l'hygiène. Le 9 juillet, trois semaines seulement après la formation de la Commission, nous voyons déjà son secrétaire lui adresser un rapport circonstancié sur la situation hygiénique de l'armée et sur les besoins probables des régiments de volontaires. Avant tout, l'importance pratique de l'ordre, de la discipline et de l'éducation militaires, fut mise en relief, comme un moyen efficace de développer le bien-être et les capacités physiques du soldat. On s'appliqua spécialement à démontrer que la santé, le confort et la force morale et physique des combattants dépendaient en grande partie de la présence constante, de la vigilance personnelle et de l'autorité incontestée des officiers, et que les plus graves fautes du commissariat et de la police des camps étaient dues, en dernière analyse, à une discipline relâchée et à la négligence des officiers.

La Commission se mit promptement en devoir d'organiser un système très-complet d'approvisionnements pour les hôpitaux, et bientôt les ramifications de ce système s'étendirent à chaque poste de l'armée, de manière à suppléer aux oublis qui, de la part du Bureau médical, étaient inévitables. Ce fut la Commission qui, maintes fois, donna aux malades et aux blessés la plus grande part d'assistance. Six mois après avoir été organisée, à une époque où les forces militaires étaient relativement peu considérables, la Commission n'avait pas assisté moins de 6,000 blessés pour les transporter du champ de bataille ou des hôpitaux dans le sein de leurs familles lointaines. Les événements, qui dans les premiers mois de cette terrible lutte se succédèrent si rapidement, ne firent qu'accroître l'énergie et l'activité de la Commission. Afin de donner plus promptement les moyens de se laver, de se reposer et de se rafraîchir aux multitudes de volontaires que chaque nouveau train amenait à Washington, fatigués, malpropres et affamés, et qui attendaient impatiemment des ordres de rations, de logement ou de transport, la Commission établit dans la capitale une gare de réception ou Repos du soldat(14); et bientôt dans les provinces de l'Ouest, s'élevèrent d'autres asiles du même genre qui donnaient confort et assistance aux troupes de passage au moment où elles en avaient le plus grand besoin.

En fournissant à chaque inspecteur de camp dans les divers corps d'armée un même questionnaire, on donna une direction judicieuse et uniforme aux recherches entreprises dans chaque régiment au sujet d'une foule de faits pratiques se rapportant au bien-être hygiénique des soldats en campagne. La confiance du public et de l'armée dans l'efficacité de cette Commission fut telle, qu'en décembre 1861 plus de quatre cents formulaires avaient été remplis des renseignements demandés et expédiés au bureau central, qui par l'organe de son secrétaire, résuma ces renseignements en un tableau clair et précis. La condition hygiénique de l'armée étant ainsi nettement déterminée, les causes de maladies dans tel ou tel régiment étant distinctement indiquées, l'autorité officielle elle-même ne pouvait manquer de voir quels étaient les remèdes à employer.

A cette période de son existence, la Commission ne s'était point encore proposé de fournir à l'armée sur une grande échelle les objets nécessaires au service des hôpitaux et au confort des soldats ; elle avait borné ses fonctions à celles d'instituer des enquêtes et de donner des avis. Cependant le rapport publié en décembre 1861 mentionnait que les besoins d'effets d'habillements, de couvertures, etc., avaient naturellement augmenté, mais qu'heureusement les moyens mis par le public à la disposition du Comité avaient donné aux inspecteurs le moyen de tenir tête à l'augmentation des demandes. Près de 54,500 articles pour costume d'hôpital sans compter une foule d'objets non classés, avaient été, par le seul dépôt de Washington, distribués, dans le mois de novembre 1866, 131 hôpitaux. Dans l'Ouest, 69,000 objets avaient été déjà reçus au dépôt de Cleveland, et sur ce nombre 51,000 articles, sans compter des tonnes de provisions pour hôpitaux, avaient été expédiés sur divers points occupés par l'armée de la vallée du Mississipi.

 

Soutenue comme elle l'était par les sympathies populaires, la Commission comprit que, pour devenir ce qu'elle devait être et pour accomplir ce qu'on attendait d'elle, la coopération entière et cordiale du Bureau médical de Washington lui devait être acquise. A mesure que le cercle de ses opérations s'étendait, à mesure qu'un champ plus large s'ouvrait à sa bienfaisante influence, celte nécessité devenait de plus en plus évidente. Pour arriver à ce résultat, il était indispensable de changer le chirurgien en chef de l'armée. La Commission n'hésita pas à se charger de la responsabilité de l'attaque et se mit en devoir de battre en brèche le système d'après lequel la plus importante fonction médicale de l'armée était accordée à l'ancienneté seulement. N'ayant aucune ambition de se substituer au lieu et place du Bureau, et ne voulant point se poser en rivale, elle demandait simplement une coopération sincère et déclarait que le Bureau médical ne pourrait être administré d'une façon satisfaisante tant qu'il serait dirigé par un homme prenant à tâche d'arrêter au passage « l'avis et l'assistance » que le secrétaire de la guerre avait expressément demandés. Il fut donc résolu d'en appeler au Congrès, afin qu'il réformât l'ancien système et nommât un nouveau président du Bureau médical. L'aide toute-puissante d'une presse libre et indépendante fut mise en réquisition pour porter la question devant le public. Les comités militaires dans l'une et l'autre chambre du Congrès furent saisis de l'affaire; un bill fut présenté pour l'abolition du principe exclusif d'ancienneté et pour le choix d'un candidat qui, après avoir été présenté par le corps médical de l'armée tout entier, serait considéré comme le plus capable de remplir une fonction aussi importante.

Le grand âge du fonctionnaire dont la position était discutée ayant semblé à tout le monde être la vraie cause de tous ces désagréments, le président se sentit obligé de faire choix, pour le remplacer, d'un homme plus jeune et plus actif. De leur côté, les membres de la Commission assumaient une part de responsabilité en présentant un candidat. Après des délibérations communes, on fit choix du docteur William A. Hammond, de la Pennsylvanie, qui jouissait alors de la plus entière confiance du peuple et de l'armée, et le docteur Finley fut, sur sa propre demande, mis à la retraite. C'est ainsi que se termina par une victoire la lutte entreprise pour obtenir la coopération sérieuse du Bureau médical.

Tout récemment, le docteur Hammond a perdu sa haute position en vertu d'une décision de la cour martiale. Il serait fort déplacé de discuter ici la justice ou l'injustice de cet arrêt; mais il est de stricte équité de constater que le docteur Hammond a donné à la Commission sa coopération personnelle la plus active et sa sympathie la plus cordiale. Du reste, dans le chef actuel du Bureau, le chirurgien général docteur Barnes, le pays a trouvé un officier très-capable et très-énergique, et l'Association un collaborateur des plus dignes et des plus sympathiques.

Le véritable but de la Commission dans cette lutte mémorable avait été, non point de supplanter le Bureau médical, mais, tout au contraire, d'en fortifier et d'en compléter l'action, de montrer au soldat que le gouvernement était son ami fidèle; de rappeler l'administration au sentiment de ses devoirs et de la faire entrer peu à peu dans la sphère d'activité que la nouvelle entreprise s'était d'abord réservée. En effet, si la puissante machine administrative pouvait être amenée à faire l'ouvrage de la Commission sanitaire et des institutions analogues, ces dernières n'auraient qu'à se dissoudre. Il y a certains risques à courir en faisant, au lieu et place du gouvernement, l'oeuvre du gouvernement lui-même : il y a le danger de faire trop, et, par cet excès de zèle, de diminuer l'intérêt que les employés institués pour cette tâche spéciale ont à accomplir leur devoir. La question se posa naturellement : Les agents officiels ne deviendront-ils pas négligents s'ils trouvent en foule des volontaires tout prêts à exécuter leur besogne? Il est clair en effet qu'on devait fixer un certain niveau au-dessus duquel le courant de la bienveillance publique ne devait pas monter sous peine d'abus et d'excès.

Cette difficulté a trouvé sa solution dans la nature même de la constitution politique des États-Unis. Par les stipulations de cette constitution démocratique, le peuple doit participer à toutes les affaires politiques, imprimer à l'action gouvernementale la direction qu'elle doit prendre. Dès qu'une crise survient, le coeur de la nation bat avec plus d'énergie; il communique son impulsion à l'administration, à l'armée et aux autres institutions nationales. Dans l'espèce, il ne s'agissait pas d'une lutte entre le peuple et le gouvernement pour savoir à qui des deux, à l'exclusion de l'autre, devrait appartenir le soin de l'armée. La question est tout simplement celle ci : Abandonné à lui-même sans la douce violence que lui a faite la Commission, le gouvernement eût-il fini par organiser le service hospitalier d'une manière satisfaisante? L'expérience de la guerre civile nous oblige d'en douter.

Ce fut donc le but spécial de la Commission sanitaire de contrôler et de diriger les sympathies populaires, et de répondre aux innombrables offres de services et d'objets de toute espèce, de manière à ne porter aucun préjudice à la discipline de l'armée, et de procurer en même temps la plus grande somme d'avantages aux soldats. Il eût été cruel, il eût été même criminel d'arrêter le généreux élan de l'enthousiasme national, mais aussi il eût été funeste de négliger le développement des ressources administratives. La Commission devait donc s'employer à trouver, et effectivement elle trouva le terme moyen, si difficile et si délicat, de concilier les deux parties, et de réunir dans une même action les deux sentiments, en apparence contradictoires, de la responsabilité gouvernementale et de l'initiative individuelle.

 

Avec toute la bonne volonté dont firent preuve les membres de la Commission, il était une difficulté qu'ils ne pouvaient surmonter sans un tact et un jugement vraiment exquis. A la première impulsion qui jeta les volontaires dans l'armée, et lors des premiers efforts tentés en vue de leur donner aide et assistance, les associations de secours formées dans les divers États étaient toutes plus on moins imbues de prédilections locales. Chaque petit village, chaque comté qui avait fourni soit une compagnie, soit un régiment, désirait naturellement envoyer ses contributions à quelque agent de confiance qui les remît directement aux soldats en faveur desquels elles avaient été amassées. La noble armée des hommes et des femmes qui, restés chez eux, travaillaient jour et nuit à l'intention des volontaires, sentaient leur zèle s'accroître, en pensant que des amis et des camarades profiteraient de leurs dons et de leurs sacrifices. C'est ainsi qu'à la trop grande apathie de l'État se joignait l'enthousiasme mal dirigé de l'action individuelle et locale pour se mettre à la traverse des efforts de l'Association centrale. Toutefois, les terribles exigences de la guerre, les changements continuels des régiments sur les nombreux champs de bataille et la refonte des cadres eux-mêmes rendirent peu à peu bien difficile et finalement impossible aux institutions locales d'accomplir leur objet. La Commission dut alors placer devant les yeux du peuple, dont elle était l'aumônière, un principe plus large et plus patriotique, qui pour manquer du surcroît de zèle que donne l'intérêt personnel et local, n'en est pas moins capable de produite les résultats les plus grandioses. Ce principe est celui de l'intérêt collectif, infiniment supérieur à l'avantage des sociétés indépendantes et isolées. En se mettant au-dessus de la vanité qu'il peut y avoir d'appartenir à tel ou tel État, et qui aurait pu devenir fatale, en sacrifiant, grâce aux représentations de la Commission, les préjugés locaux sur l'autel du bien public, le peuple des États-Unis a donné la preuve la plus convaincante de son patriotisme sincère et de son énergie capable de surmonter la crise. C'est surtout à la chaude et généreuse sympathie des femmes américains qu'est due la sympathie unanime qui soutint et fit triompher les efforts de la Commission. En relation directe avec les quinze succursales de l'institution-mère, il n'existait, en 1864, pas moins de trente-deux mille sociétés d'assistance pour les soldats (15), qui étaient dirigées et contrôlées par des femmes liguées dans l'intérêt de la grande oeuvre nationale.

 

Pour donner une image saisissante de la généreuse ardeur avec laquelle la population, sans distinction de rangs ni de classes, se mit en devoir d'encourager la noble entreprise, nous insérons ici la description que l'American Quarterly Review du mois de janvier 1864 a faite de la grande vente de Chicago, dans un intéressant article sur la Commission sanitaire. Cette vente fut la première d'une série de grandes fêtes entreprises dans l'intention de procurer des fonds à la Commission(16).

« L'Association de Chicago a récemment organisé une vente colossale à laquelle la population du Nord-Ouest était invitée à se rendre en masse en apportant des présents de toute espèce. Le 26 octobre 1863, jour de l'ouverture de la vente, on vit dans les rues de Chicago une procession composée, sur une longueur de 5 kilomètres, de charrettes de marchandises et de provisions et d'une multitude de gens. Les magasins étaient fermés, la ville était en fête. Pendant les deux semaines que dura cette manifestation patriotique, chaque jour c'étaient de nouveaux convois d'approvisionnements et de nouveaux renforts d'acheteurs. D'un rayon de plusieurs centaines de kilomètres, les gens de la campagne expédiaient par le chemin de fer les divers produits de leurs champs, de leurs moulins, de leurs enclos. Ceux qui n'avaient rien autre chose donnaient les volailles de leurs basses-cours. Bœufs, taureaux, génisses étaient envoyés de l'étable; des fermiers offraient les titres de propriété de quelques arpents de terre; de pauvres cultivateurs apportaient des boisseaux de grain ou de pommes de terre, ou bien encore des cordes d'oignons. Même des charretées de foin, expédiées de 10 ou 20 kilomètres de distance, étaient vendues sur le marché. Sur toutes les routes qui convergent vers la ville on rencontrait des chars plus ou moins vacillants et disloqués, avec un plein chargement d'objets divers : choux, chaussures, canards, barils de navets, pots de beurre, sacs de haricots. Le bon fermier conduisait fièrement l'attelage; sa femme prenait soin du bébé; deux ou trois enfants juchés sur les barriques ou sur les boîtes, se disputaient un petit coin pour s'asseoir et s'étendre. Des milliers de tableaux semblables témoignaient du zèle dévoué de ces nobles paysans du Nord-Ouest, dont les wagons entraient en longues caravanes dans la ville de Chicago, et s'arrêtaient pour décharger leur contenu devant les portes du bazar ouvert au profit de la Commission sanitaire.

« Les ouvriers et les artisans des villes ne le cédaient pas en patriotisme aux paysans; les fabricants envoyaient leur meilleur piano, leur meilleure charrue, leurs batteuses, leurs machines à coudre. Tous les instruments agricoles, tous les produits remarquables de l'art mécanique figuraient à la vente. Des montres, des harnais, des galons, des habits et des cotonnades, des ouvrages en bois, en cire, en argile et même en beurre, en fromage et en lard, rien ne manquait.

« Tous les préparatifs de la fête avaient été confiés à de femmes. C'est à elles qu'on avait donné la direction et le service du restaurant attenant aux bâtiments de l'Exposition. Là, pour cinquante sous par jour, quinze cents personnes furent nourries pendant une quinzaine. L'approvisionnement, la cuisine, le service, tout était l'ouvre des dames de Chicago, et les arrangements étaient si bien pris, si convenables, si pratiques, que chaque jour on avait la provision déterminée, toujours assez et jamais trop. La ville avait été divisée par quartiers pour l'entretien du restaurant. Lundi, le n°46 de la rue A devait fournir tant de dindons; mardi, le n°37 de la rue B apportait douze tartes aux pommes; mercredi, le n° 49 de la rue C était taxé à quarante livres de roast-beef; jeudi, le n°23 de la rue D donnait tant de poivre; vendredi, le n°33 de la rue E fournissait tant de sel. Bref, tout était prévu de façon à gêner le moins possible et à distribuer également entre les bons habitants de Chicago l'agréable devoir de nourrir les visiteurs.

« D'ailleurs tout le bénéfice revenait à la Commission sanitaire. Cent charmantes jeunes filles, en costumes simples et gracieux, faisaient le service des tables, et certes les convives n'étaient pas moins bien traités que dans les hôtels de première classe, quoiqu'ils eussent à dépenser beaucoup moins. Plus de huit cent mille francs furent réalisés par la vente que la Commission succursale de Chicago avait organisée. »

Cette peinture, qui n'est point exagérée, donne une description exacte de cette exposition d'art et d'industrie, improvisée par le génie national. De semblables démonstrations étaient bien faites pour allumer un zèle aussi actif dans tout le pays et pour encourager les efforts de ceux auxquels était confiée la direction de la Commission sanitaire.

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