AVANT-PROPOS Les guerres modernes, mécanisées et inhumaines, ne se prêtent pas à l'imagerie d'Epinal. Et, moins que toute autre, l'histoire d'une formation sanitaire ne saurait inspirer l'éloquence guerrière. Cette relation austère et véridique de la vie d'une ambulance chirurgicale très originale la montre attachée à servir simplement et efficacement des volontaires français et étrangers qui voulurent assurer la présence constante de la France au combat.
De 1939 à 1945, il est peu d'unités de l'armée française qui puissent revendiquer une aussi longue continuité dans l'action que l'Ambulance « Hadfield-Spears », si ce n'est la 13e Demi-Brigade de Légion Etrangère , à l'arrière de laquelle elle se trouva d'ailleurs souvent placée au cours des campagnes de Syrie, de Libye, de Tunisie, d'Italie et de France. Née en 1939, elle avait déjà déployé près de la « Ligne Maginot » en Lorraine et avait été entraînée dans la débâcle de 1940 jusqu'à Brive et Arcachon, avant d'aller se reconstituer en Angleterre. En 1944 et 1945, après un long périple africain, proche-oriental et méditerranéen, elle participait très activement à la campagne de libération de la France sur quatre théâtres d'opération différents, dans les vallées du Rhône et de la Saône, de la côte provençale aux abords des Vosges, dans les Charentes, en Alsace, enfin dans les Alpes-Maritimes au pied du massif de l'Authion. Ainsi, pendant près de six ans, elle n'a jamais cessé d'aider l'effort de guerre français, jusqu'à sa dissolution en juin 1945, aux abords de Paris, au cur de la France totalement libérée.
Un épilogue asiatique peut même s'ajouter à sa curieuse histoire. En 1945, un groupe important de ses anciens volontaires français est entré dans les « Forces Expéditionnaires Françaises d'Extrême-Orient ». Il y a maintenu quelque temps son esprit de corps et les éléments qui en restent encore en Indo-Chine continuent de servir avec efficacité dans des circonstances particulièrement difficiles.
Parmi toutes les formations sanitaires du Service de Santé français de la guerre 1939-1945, il n'y a que le « Groupe Sanitaire Divisionnaire », associant le « 1er Bataillon Médical » et « L'Ambulance Chirurgicale Légère » à l'intérieur de la « Première Division Française Libre », qui ait des titres d'ancienneté et une activité comparables. Ce « Groupe Sanitaire Divisionnaire », dit G.S.D. », s'est formé en Angleterre en 1940, tandis que « l'Ambulance Hadfield-Spears » s'y reconstituait. Il s'est même trouvé avant celle-ci, en mesure de participer aux opérations de ralliement au combat de l'Afrique Occidentale et Equatoriale française en 1940, et à la campagne d'Erythrée en 1941.
Mais, dès lors, de la Palestine au massif alpin de l'Authion, et de 1941 à 1945, « l'Ambulance Chirurgicale Légère », dit « l'A.C.L. », et « l'Ambulance Hadfield Spears », dite « la Spears », ont suivi côte à côte et en étroite collaboration, le sillage victorieux de leur « Première Division Française Libre », sans cesse engagée à la pointe du combat. Et il est juste de les associer au début de cet historique qui veut sauver de l'oubli leur oeuvre technique et morale commune.
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* *Le présent ouvrage n'ignore pas la documentation habituelle à toute formation sanitaire le « Journal des marches et opérations » ; les « mouvements nominatifs journaliers » des hospitalisés à l'entrée et à la sortie ; les « protocoles opératoires » du gros de l'Ambulance et de ses postes avancés ou détachés ; le « Registre de constatation des blessures et maladies contractées en service » par son personnel, ainsi que les « Contrôles nominatifs » annuels de ce dernier et ses « Etats de filiation » à chaque embarquement ; les ordres, rapports et compte-rendus divers reliant l'unité aux « Directions de Service de Santé » de division, de corps d'armée ou d'armée...
Mais ces documents, secs et succincts, ne peuvent rendre le pittoresque de l'Ambulance, l'atmosphère qui s'y respirait et ce qu'il était convenu d'appeler « son tonus » ou sa « gueule ».
Ils sont d'ailleurs incomplets, au moins jusqu'à la campagne d'Italie. Des événements comme la débâcle de France en 1940 ou les opérations de Syrie en 1941, les pertes de matériel et d'archives par bombardement à Bir Hacheim en juin 1942, par incendie à Lure en novembre 1944 ou par accident de débarquement à New-Haven en juin 1945, l'expliquent déjà en partie.
De plus, si l'Ambulance a constitué un remarquable organisme médico-chirurgical adapté à la guerre de mouvement, elle n'était pas, ne pouvait et ne voulait pas être une unité administrative régulière accumulant une documentation routinière. La « paperasserie », particulièrement honnie par ses cadres coloniaux, a été réduite à l'essentiel au désert, parfois suspendue lorsqu'elle nuisait à la rapidité de l'action dans les postes chirurgicaux avancés aux points d'attaque, et même perdue au cours de déplacements précipités.
D'autre part, certaines pratiques administratives anglaises, faisant confiance aux responsables sans exiger d'eux de menues pièces justificatives écrites avec l'étroite rigueur française, avaient été adoptées.
Enfin, l'esprit « Free French », conservé dans l'Ambulance bien au-delà de sa période africaine, était fort peu bureaucratique de nature.
Les « écritures » se trouvaient donc singulièrement allégées. L'Ambulance, lancée dans l'action comme toutes les unités combattantes de la « France Libre » hors de France ou comme celles de la « Résistance » digne de ce nom en France même, faisait de l'histoire et n'en écrivait point.
Des souvenirs, des journaux de route individuels, parlés ou griffonnés, nous ont apporté d'heureux compléments pour la période pendant laquelle nous ne faisions pas partie de l'Ambulance. Lady Spears, Mrs Jean Barr Williams, MM. Jean Gosset et Jean Boutron pour la campagne de France en 1940, le Lieutenant Pierre Mergier et l'Adjudant-chef Raymond Maheut pour les campagnes de Proche-Orient et d'Afrique ont permis de combler les vides les plus marqués des archives medico-chirurgicales et administratives. D'autres compagnons comme le Lieutenant-Colonel Morel de la « Légion Etrangère », plusieurs fois hospitalisé à l'Ambulance, le Colonel Frédéric Vernier, les Commandants Jean Coupigny et Maurice Prochasson, le Lieutenant Jacques Desnos, le chef des Quakers Michael Rowntree, les volontaires Jocelyn Russell, Germaine Sablon, Antoinette Bondu, Neville Coates, Pierre Albert et Marcel Landiot, nous ont donné directement ou nous ont envoyé des diverses parties du monde où ils se sont dispersés, de précieuses indications, des photographies et quelques correctifs.
C'est dire que ce témoignage véridique sur les activités de l'Ambulance est uvre collective. Mais la meilleure part revient aux milliers de blessés qui s'y sont inscrits avec leur sang, plus encore qu'à la curieuse équipe de volontaires internationaux qui s'est efforcée de leur être utile.
Une formation sanitaire aussi active et aussi pittoresque a d'ailleurs déjà suscité des ouvrages et articles de divers caractères.
Dès Mai 1940, le Médecin-Lieutenant Jean Boutron sur la suggestion de son camarade de l'Ambulance Jean Bernard, a pour la première fois dans l'histoire de la chirurgie employé des sulfamides pour une opération intrapéritonéale. Il s'agissait du cas désespéré d'un soldat arabe atteint de perforations intestinales multiples et amené très tard à l'Ambulance. Les deux jeunes médecins qui l'ont sauvé, ont pu faire des dosages des sulfamides dans le sang. Il s'en est suivi une communication présentée à la séance du 27 novembre 1940 de « l'Académie de Chirurgie » de Paris, sous le titre : « Plaies de guerre et sulfamides ». Le chirurgien Jean Gosset a donné dans « La Semaine des Hôpitaux de Paris » du 1er mai 1941 une étude importante sur le même sujet « Sulfamides et chirurgie d'urgence ». en s'appuyant sur les observations de ses deux collaborateurs et sur les siennes propres, dans l'Ambulance dont il a été le médecin-chef en 1940.
Un autre médecin-chef de l'Ambulance et remarquable chirurgien de grande réputation, celui de la période proche-orientale et libyenne, le Colonel Henri Fruchaud, a fait paraître à Beyrouth en 1943, aux « Editions des Lettres Françaises », un livre grandement utile à l'époque « Chirurgie de guerre ». C'est une sorte de bréviaire doctrinal et pratique de chirurgien dans la guerre de mouvement moderne. Il a été écrit sous la tente au cours des campagnes bousculées de Libye, et il est basé sur des centaines de cas observés et opérés par l'auteur, pour la plupart à « l'Ambulance Spears ». De nombreux officiers de celle-ci, Frédéric Vernier, Jacques Rabaté, Jean Quéméré dit « Jiberry », Patrice et Marie-Louise Asquins, Salomon Albert et Pierre Mergier y ont collaboré.
En 1946, la bibliographie « spearienne » s'est enrichie de trois manières fort différentes.
Dans une double édition de langue anglaise, à Londres et à New-York, Lady Spears, sous son nom d'écrivain Mary Borden, a fait paraître un gros livre de souvenirs, alerte et passionné : « Journey down a blind alley ». Ce sont surtout les heurs et malheurs, les allées et venues du personnel féminin anglais, dont elle a été la directrice pendant toute la guerre, qui s'y trouvent retracés. Lady Spears, active fondatrice de l'Ambulance, rend très vivante chacune des périodes où elle a partagé la vie quotidienne de l'Ambulance, celle de ses origines, celle de la débâcle de 1940 sur les routes de France, celle des campagnes africaines du « Désert ». Elle surgissait alors brusquement par avion d'Angleterre, d'Egypte ou du Liban, avec le goût de l'action efficace et rapide à l'américaine et une ténacité toute britannique.
Dans un tout autre esprit et sur le mode du conte ému et fantaisiste, le troisième et dernier des officiers gestionnaires de l'unité, le Capitaine Jacques Duprey, a fait paraître à Montevideo une « Rose des sables ». La nouvelle qui clôt ce recueil de contes et lui donne son titre, fait revivre l'étrange et attachante atmosphère de l'Ambulance en Tunisie, à la fin de ses campagnes africaines.
« L'Histoire de la Première Division Française Libre », parue à Paris dans une belle édition des « Arts et Métiers graphiques » avec d'abondantes illustrations, comprend un historique sommaire et quelques photographies caractéristiques de l'Ambulance. L'animateur de cette importante publication, le Lieutenant Jules Murraciole, a d'ailleurs été un des nombreux hospitalisés de l'Ambulance, en Italie près de Cassino, après de graves blessures au combat.
Enfin, en 1949, pour ouvrir la série rétrospective des « Réalisations originales de la France Libre », la « Revue de la France Libre » a placé en tête de son numéro de mars, une évocation de « l'Ambulance Spears » alertement troussée par son troisième et dernier médecin-chef, le Colonel Frédéric Vernier, avec un humour incisif et tonifiant.
Plus récemment, le Médecin-général Hugonot lui a fait la place qu'elle mérite dans son « Histoire du Service de Santé de la Première Armée Française ».
Dans le sobre journal de route de « l'Hôpital mobile de la Première Division Française Libre » qui va suivre, les lecteurs qui ont le goût de l'histoire trouveront, ramenées à l'échelle d'une petite unité agissante et tenace, toutes les phases de la lente remontée des forces françaises d'abord écrasées en France, puis mises à rude épreuve au Moyen Orient, en Afrique et en Italie, avant de revenir participer, en France même, à la libération victorieuse. La vie d'une formation sanitaire aussi étroitement liée aux opérations que l'était « l'Ambulance Hadfield Spears », reproduit comme un calque les vicissitudes de soixante-cinq mois de guerre française sur les fronts les plus divers.
Les techniciens du Service de santé militaire pourront y trouver quelque enseignement. Née de circonstances exceptionnelles, après l'expérience malheureuse mais profitable de 1940, composée de volontaires civils et coloniaux de toutes origines et ne répondant à aucune des formules du service de santé de l'armée régulière, proprement inclassable, « l'Ambulance Hadfield Spears » s'est organisée seule, en fonction des nécessités de la guerre de mouvement rapide à large rayon. Elle s'y est montrée singulièrement active et efficace, avec une grande rapidité de réflexes, un sens aigu d'adaptation aux situations et aux milieux les plus changeants. Cet historique en fait foi par la seule éloquence des faits, des chiffres, des dates, des itinéraires et des emplacements de travail dans le sillage de troupes d'élite avançant toujours en flèche.
Un autre intérêt --- et non le moindre --- serait de suivre, dans ses ressorts les plus subtils et ses détails journaliers, la marche du curieux exemple de communauté franco-britannique qu'a été l'Ambulance, à l'intérieur d'une division farouchement française, intégrée elle-même longtemps dans une armée britannique, puis américaine, hors de France.
Ses appellations françaises ont pu être tour à tour : « Ambulance Chirurgicale Légère 282 » de réserve de Corps d'Armée, avec la « IV Armée » du Général Réquin en 1940; « Ambulance Chirurgicale Légère de Corps d'Armée » des « Forces Françaises Libres » du Général de Larminat en Libye ; « Formation Chirurgicale Mobile N' 3 » du « Corps Expéditionnaire Français d'Italie » du Général Juin ; « Hôpital Chirurgical Mobile N° 3 » de la « Première Armée Française » commandée par le Général De Lattre de Tassigny, c'est-à-dire, en recourant au jargon simplificateur administratif : « A.C.L. 282 », « A.C.L.C.A. » des « F.F.L. », « F.C.M. 3 », elle n'en a pas moins porté aussi, du premier au dernier jour de sa longue histoire, en droit ou en fait, envers et contre tous, la même appellation anglaise : « Formation Hadfield Spears » ou « F.H.S. », dite « Spears .» dans la pratique.
Elle a été une sorte d'expérience inconsciente et fortuite de cette co-citoyenneté franco-britannique proposée hardiment par Winston Churchill en juin 1940 à la France au bord du gouffre. Elle a été aussi une préfiguration, sur un plan humanitaire mais en affrontant les dangers de la guerre réelle, de l'armée internationale qui se constitue dans le cadre de la civilisation dite « occidentale ».
Ce ne fut pas des plus simples. Il fallut toute la volonté des médecins-chefs français attachés au maintien d'un organisme des plus utiles à l'armée française, l'esprit de corps du personnel et la ténacité de Lady Spears pour mener l'expérience à sa fin, en dépit de querelles mineures de famille et de gros orages militaires et diplomatiques venus des états-majors et des bureaux ministériels lointains.
Les survivants des trente-deux mille volontaires, issus des « Forces Françaises Libres », évadés de France ou venus des « Forces Françaises de l'intérieur », qui sont passés sur les contrôles de la fameuse « Première Division Française Libre » --- dénommée aussi « Première Division Motorisée d'infanterie » --- pourront nourrir de leurs souvenirs personnels ce canevas de l'activité d'une Ambulance qu'ils ont aimée. Des milliers d'entre eux y furent recueillis, soignés, opérés et sauvés, après avoir été menés au combat par les Généraux Legentilhomme, de Larminat. Koenig, Brosset et Garbay.
Et les quelque cinq cents volontaires, hommes et femmes, de races, de nationalités, de credos politiques et religieux, de conditions sociales les plus hétéroclites, partis de tous les points du monde pour servir dans cette Ambulance pendant quelques mois ou pendant des années, pourront enrichir, eux aussi ce récit volontairement dépouillé, avec les souvenirs d'un compagnonnage qui leur fut cher.
Montevideo, 1952.
J. D.
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