Cependant, il y eut une première crise : la route tiendra-t-elle?
Tant que dura la gelée, le sol resta dur et sec et il n'y eut pas trop de dégâts. On avait réparti, le long du chemin, un millier de « travailleurs », --- équipes de jour et équipes de nuit, -- qui s'étaient mis à l'élargir, autant que cela se pouvait, et à l'approprier.
Mais vint le dégel!
En quelques heures tout fut défoncé, et on se demanda, avec effroi, si la circulation n'allait pas se trouver, de ce fait, interrompue, si le tour de force d'avoir pu, à temps, mettre tout en branle, n'allait pas se trouver, du coup, complètement perdu!
Faire venir du caillou? Il n'y fallait pas songer: car comment? Tous les moyens de transport étaient accaparés : il n'y avait pas un seul camion à distraire des opérations militaires. Quant aux sections routières (29), qu'on pouvait appeler de partout (environ 180 camions), elles n'étaient bonnes que pour de très petits parcours, et à condition que l'on eût sur place les matières nécessaires. --- Il n'y avait pas, dans ces conditions, à choisir ou à hésiter : on chercha sur place. Et on trouva.
Le long de la route, ou à peu de distance, on ouvrit des carrières de caillou; et quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées que, déjà, des équipes de territoriaux, armés de pelles et de pioches, commençaient à rempierrer et s'attelaient à cette besogne ingrate qui, elle aussi, devait ne pas s'interrompre pendant des mois. Il n'était pas possible, du moins à ce moment-là. de faire usage de rouleaux compresseurs, la largeur de la route étant tout juste suffisante pour le passage des voitures : on jetait donc tout simplement, sans relâche, jour et nuit, des cailloux et toujours des cailloux, et c'étaient les camions qui étaient chargés d'écraser!
Le labeur de ces travailleurs de la route fut pénible(30). Il fallait être là par tous les temps, souvent dans des endroits bombardés, casser les pierres, guetter l'intervalle entre les passages des camions, se précipiter au risque de se faire écraser, jeter et étaler à la hâte : beaucoup d'autres qu'on a récompensés n'ont peut-être pas fait plus que ces modestes serviteurs!
En tout cas, la question de la route était à peu près tranchée. Mais on allait avoir à s'occuper d'autre chose!
La deuxième crise, ce fut celle du matériel.
Les bandages d'abord!
Car c'est très bien de faire écraser du caillou par des roues caoutchoutées. Mais, si résistant et si têtu que soit le caoutchouc, il est obligé de céder!
Ce fut donc bientôt une vraie débâcle!
Un détail caractéristique : les jantes étaient dépouillées et déchiquetées à un tel point que des lambeaux de caoutchouc traînaient jusque dans les rues de Bar : des gamins les ramassaient et les revendaient, en fraude, à certains mercantis, à raison de quatre sous le kilo!
Le parc de Bar s'organisa en conséquence; et, là encore, en dépit de grosses difficultés (mauvaise qualité de certaines livraisons, etc.) au moyen d'un travail ininterrompu (31), on évita l'arrêt. --- Eviter l'arrêt, c'était ce qu'il fallait, à tout prix!
Au point de vue des moteurs et de l'ensemble des châssis, inutile de dire que le matériel « fatiguait » terriblement. En dehors donc des accidents, beaucoup de véhicules se trouvaient mis hors de service par l'usure rapide de certaines pièces car on n'avait guère le temps de graisser, de renouveler l'huile; parfois on laissait les radiateurs manquer d'eau! Le parc de Troyes eut, par exemple, un grave problème à résoudre avec les camions américains : les arrivages de rechange d'Amérique se trouvaient justement interrompus! Il fallut fabriquer : les ouvriers travaillèrent à force. Tout s'arrangea.
Au milieu de 'ces préoccupations, il était nécessaire pourtant 'd'assurer, au jour le jour, toutes les réparations. Ainsi qu'il a été dit, les petits travaux étaient exécutés par les ateliers des sections. Mais, pour ceux qui demandaient de l'outillage et du temps, les voitures « amochées, » pour employer le terme exact, devaient être amenées, ou au pare de Bar, qui les répartissait entre ses sections de Chamouilley et de Ligny-en-Barrois (32) ; en au parc d'Aulnay-l'Aître. qui les envoyait à Saint-Amand ou à Sermaize; ou au parc de Troyes, ou au parc de Charmes. Les voitures complètement démolies, --- environ 3 pour 100 par mois, étaient immédiatement évacuées sur l'arrière.
C'était la section de parc n° 9 de Bar-le-Duc qui avait la principale tâche au point de vue du dépannage. Elle disposait, pour cela, d'une trentaine de camions puissants, dotés, chacun, de deux équipes de dépanneurs. Camions emboutis, camions culbutés dans les fossés, camions tamponnés par le Meusien aux passages à niveau, camions démolis par des éclats d'obus, il fallait aller les chercher souvent assez loin Les hommes qui partaient pour ces missions restaient parfois plusieurs jours dehors, et devaient, eux aussi, opérer la nuit, sur les routes bombardées. Le registre où ont été inscrits, chaque jour. les résultats de leurs travaux, est suggestif à ce point de vue. On y voit figurer fréquemment 1e noms de Glorieux. Jardin-Fontaine, Regret, Sivry-la-Perche, Baleycourt, caserne Marceau, fort de Sartelles, Fromeréville, Bois-Bourrus, Faubourg Pavé, Bellevue Bras, etc. Combien de mentions comme celles-ci : « Compte rendu : impossible de parvenir jusqu'à ce véhicule, » « Compte rendu : région trop violemment bombardée, attendre, » « Zone interdite, attendre les ordres. » « Attendre, bombardement trop intense! » ---Parfois il fallait revenir les mains vides : le temps d'arriver jusqu'au véhicule avarié, celui-ci avait été anéanti, carbonisé, ou réduit en miettes par quelque marmite mieux placée. Un jour, deux voitures sont signalées en panne à Fleury-devant-Douaumont : deux camions dépanneurs partent à leur secours : à peine les ouvriers ont-ils commencé leur travail qu'arrive une rafale de mitraille. Les dépanneurs ne quittent la place que sur un ordre écrit, donné, d'un abri voisin, par un officier d'infanterie : ils s'en vont et voient, navrés, les quatre véhicules consumés par les flammes! --Une autre fois, c'est dans une rue de Verdun qu'une voiture, de tourisme éclate, sous les yeux de ceux qui arrivaient pour la secourir!
Les mains vides.., non : ils ne revinrent jamais les mains vides; ils avaient toujours ramassé. en cours de route, quelque autre voiture blessée, et ils la ramenaient à l'ambulance pour que le voyage ne fût pas inutile!
En plus des réparations, les parcs avaient la charge d'approvisionner en rechanges et en accessoires les ateliers des sections. Leurs camionnettes de livraison, également porteuses du « courrier » continuaient donc, chaque jour, comme pendant les périodes les plus calmes, leurs tournées dans les cantonnements des formations automobiles et leur distribuaient, sur commande, les pièces de toutes sortes qu'eux-mêmes recevaient régulièrement du Magasin central automobile de Paris.
De plus, enfin, c'est le parc de Bar qui devait nourrir tout le personnel de la Régulatrice, ces jalonneurs, ces agents des liaison, ces plantons, dispersés d'un bout à l'autre de la route : faut-il dire que tous ceux-là, comme leurs camarades, --- et il n'en pouvait être autrement, ---ignorèrent, pendant longtemps. ce que c'était qu'une soupe chaude
Et pourtant il n'y eut pas de troisième crise!
La troisième crise, ç'aurait été celle des hommes : il n'y en eut pas.. Là où la route, là où le matériel avaient donné mille craintes, les hommes n'en donnèrent aucune, tellement dès qu'ils eurent commencé et compris leur tache, on les sentait décidés à tenir envers et contre tout!
Beaucoup cependant étaient de vieux territoriaux, plus ou moins robustes : mais les intempéries souvent, la fatigue toujours, le danger parfois, loin de les abattre, paraissaient les stimuler.
Le 22 février, un des généraux commandant devant Verdun avait dit ait Service automobile :
---Il faut que vous teniez quinze jours, jour et nuit!
Un médecin d'un groupe, présent, répondait:
---Mon général, les voitures le pourront peut-être; les hommes, je ne le crois pas.
Or, ce sont les hommes qui ont résisté le mieux, non pas pendant quinze jours, mais pendant plusieurs mois!
Quelques jours après le déclenchement de la bataille, dès que l'on comprit quelle importance elle était en train de prendre, le lieutenant-colonel Payot, sous-chef d'état-major à la direction de l'arrière, et le commandant Girard, directeur des Services automobiles, vinrent dans la région de Verdun, pour se rendre compte des difficultés, et rechercher les améliorations possibles dans les diverses organisations. Le directeur des Services automobiles ne put que constater que tous les obstacles avaient été merveilleusement surmontés et qu'il n'y avait rien à craindre.
C'est qu'après l'angoisse des premiers jours, il n'y avait plus, chez tous, qu'un sentiment, qu'un seul désir, qu'une seule volonté, qui faisait se crisper et se cramponner chacun à sa tâche, jusqu'au delà du possible : Ils ne passeront pas!
Et puis, le spectacle de l'héroïsme des combattants n'était-il pas un perpétuel encouragement, pour ceux qui avaient « l'honneur » de les conduire a la bataille?
---Comment voulez-vous, disaient ils, que nous nous laissions abattre quand nous voyons ce que souffrent les fantassins?
« . . . Comment te dire ce que nous avons ressenti quand nous les avons vus arriver : deux cent cinquante hommes environ : tout ce qui restait d'un régiment! Et dans quel état!... Dans mon camion monta le colonel, avec le drapeau et sept sapeurs : c'était si poignant de voir cet homme, qui représentait pour moi tant de souffrance, tant d'héroïsme et tant de gloire, s'installer avec ses hommes, ses camarades plutôt, ses amis, dans cette misérable voiture, que j'ai senti mes yeux se brouiller de larmes. J'ai couru à la recherche de mon lieutenant pour lui signaler le fait: il pouvait prendre le colonel avec lui dans sa voiture de tourisme. Je ne le trouvai pas, le temps pressait, il fallait vider la place. Enfin, il est arrivé, il a fait monter avec lui l'officier je n'ai gardé que le drapeau et ses sept gardiens; et nous sommes revenus ainsi vers la ville (33),
Quelles grandioses leçons, en effet, et comment tous n'auraient-ils pas senti qu'il se passait quelque chose de formidable et qu'il fallait y jouer son rôle, sans faiblir?
Le lecteur a dû comprendre, si je me suis expliqué clairement, que, dans leur ensemble, toutes les unités automobiles de poids lourds étaient reparties en deux grandes formations : les services de la Régulatrice et ceux de l'Armée. Les premiers allaient des gares de chemin de fer aux dépôts, les autres des dépôts aux lignes de l'avant.
Or, le travail n'était pas le même pour tous. Alors que les camions des services de la Régulatrice voyageaient, sauf exception, en sections et en groupes, ceux des services de l'Armée circulaient généralement isolés. Il s'était donc établi entre eux, au point de vue des difficultés de leur tâche, une petite rivalité. Les hommes qui dépendaient de la Régulatrice prétendaient jouer lé premier rôle, à quoi ceux qui appartenaient à l'armée répondaient
-- Oui, mais, sans nous!...
Ceux des réserves disaient
--- Quand on est parti à trois heures du matin, qu'on a roulé pendant huit heures, pour aller à Nixéville, qu'on revient sur Bar avec un autre chargement, qu'arrivé là, à dix heures du soir, on a juste le temps de boire un jus, à la gare, pour refiler sur Baudonvilliers, d'où on repart, à quatre heures du matin, pour Blercourt, et qu'après plusieurs autres allées et venues on revient finalement chez soi le surlendemain, je crois qu'on peut dire qu'on a sa claque! Et. le jour suivant, ça recommence!
Les autres répondaient
---Viens donc avec nous, fainéant, viens faire le Faubourg-Pavé trois fois chaque nuit, tu verras si c'est le filon !
Admirable émulation, certes, et magnifique querelle! Ne répondent-elles pas à ce quon appelle « esprit de corps », un des plus grands ressorts, une des plus nobles forces de toutes les armées? Mais la vérité, c'est que tous étaient indispensables au même titre; et, quant aux difficultés de leur travail, un de leurs chefs m'a dit :
---Tout ce que vous pourriez insinuer, je crois, c'est ceci : pour les officiers, la vie était plus dure à la Régulatrice; pour les hommes, elle était beaucoup plus pénible à l'armée... Mais... mais... ce n'est pas l'avis de tout le monde... Et puis, qu'importe!
Les officiers? Voici un trait, rapporté par un témoin, qui peindra, mieux que n'importe quelle analyse psychologique, leur esprit et leur bonne humeur :
« J'en étais là, lorsque apparut, au bas de la côte, une automobile d'état-major ayant de la peine à avancer et dérapant parce qu'elle n'avait pas de chaîne antipatinante. Un capitaine du Service des autos était assis sur le siège, et il était si impeccablement propre (well groomed) qu'il évoquait tout, excepté l'idée d'un travail quelconque. Or, comme la voiture s'arrêtait complètement, à mi-chemin de la côte, il sauta à terre, ôta rapidement son manteau de fourrure et le jeta devant les roues arrière pour leur donner une prise sur la glace. Elles passèrent; il le reprit vivement et répéta le même mouvement, et ainsi jusqu'à ce que la voiture eût atteint le sommet de la cote : là, je la perdis de vue... Mon accident m'avait permis de me rendre compte de l'esprit débrouillard des automobilistes français (34). »
On a raconté que les hommes, épuisés, « s'endormaient au volant. ». C'est absolument vrai et il y a eu, de ce fait, pas mal d'accidents. Cependant, rapidement, on put mettre presque partout deux conducteurs : tandis que l'un conduisait, l'autre pouvait dormir, appuyé sur son épaule.
Quant à la nourriture, les consignes du circuit, en interdisant tout arrêt, empêchaient, par le fait même, les repas chauds. La boule, le singe et la tablette de chocolat, mangés précipitamment sur le siège ou sur le talus d'un « chantier, » voilà quel fut, pendant quatre mois, le seul menu possible.
Les cantonnements, --- de la paille étendue dans une grange, --- n'étaient guère des lieux de repos. Il fallait s'occuper de la voiture, nettoyer, graisser, faire le plein : on n'avait pas le temps de s'aménager. Les groupes des réserves étaient cantonnés autour de Bar, dans la région de Revigny, de Brillon, de Ligny-en-Barrois : il y avait là, encore, une vie possible, dans des endroits habités. Mais les groupes de l'armée, eux, étaient campés, tant bien que mal, --- plus mal que bien! --- dans les environs de Verdun : au Chauffour, à Blercourt, à Nixéville, à Courcelles-sur-Aire, à Belleray, à Dugny, etc.; beaucoup de conducteurs devaient coucher dans leurs camions : le lecteur imaginera sans peine que, sur le coup de trois heures du matin, il y règne une température qui ne rappelle que d'assez loin celle d'un sleeping!
L'état de santé resta cependant excellent: le moral soutenait le physique. Et puis, les malades ne voulaient pas toujours se laisser évacuer, persistaient, s'accrochaient. N'est-ce pas un vrai grand soldat et un héros à sa façon, que ce conducteur qui, déjà âgé, souffrant atrocement d'une incontinence d'urine, refusa d'interrompre son service et répondait fièrement:
--- Mon lieutenant, je tiens à leur montrer que, si j'ai la vessie malade, j'ai le coeur bien placé!
Les conducteurs de « touristes, » eux aussi, en voyaient de dures. Toujours par monts et par vaux, emmenés à l'improviste dans des tournées interminables, ils étaient, « plus souvent qu'à leur tour », obligés de manger « avec les chevaux de bois » et de coucher dehors. En voici un : le 21 février, il part pour vingt-quatre heures: il revient seize jours après! Il est resté tout ce temps sans pouvoir se déchausser : quand il ôte ses bas, la peau de plusieurs doigts de pied vient avec!
--- C'est la guerre! murmurait-il, tandis qu'on le pansait.
Un autre, à qui un énorme camion était « rentré dedans, » avait eu, sous le choc, un bras cassé. Il ne trouva que ces mots
--- C'est dégoûtant, me v'là manchot, et j'aurai même pas la croix de guerre!
Il eut tout de même la croix de guerre. Car, à peine guéri, et revenu au front sur sa demande, il partit avec bravoure pour une mission des plus périlleuses, reçut un éclat au visage et accomplit quand même son voyage jusqu'au bout.
Faut-il s'étonner que tous les chefs qui les commandaient n'aient aujourd'hui que ce cri : Les braves gens! Les braves gens!...
Et puis, la gaîté, absente, il faut bien le reconnaître, pendant les premiers jours,--- reprit vite ses droits.
Le Service automobile avait même son poète:
| ...Menant mon vieux tacot d'un geste nonchalant,
Je pousse mes leviers sans me faire de bile... Je franchis monts, vallons, ornières et ravins; Nul ne peut m'arrêter.., sauf le marchand de vins! |
Inutile de dire que les marchands de vins, dans plusieurs endroits, n'existèrent jamais qu'à l'état de mythes!.. et aucun d'eux en tout cas, n'était capable d'arrêter les camions de Verdun!
N'y a-t-il pas aussi une pointe d'humour, et du meilleur, dans ce passage d'un rapport officiel:
« ... Ces transports intensifs ont été une excellente école de conduite pour tout le personnel des unités automobiles qui y a participé. Les conducteurs qui ne savaient conduire qu'imparfaitement se sont perfectionnés, et ceux qui n'avaient jamais tenu un volant ont appris sur la route, pour permettre à leurs camarades de prendre quelque repos (35) ! »
Mais, comme presque toujours, c'étaient les Sanitaires, --- dont les cantonnements (?) étaient à Bévaux, Rozellier, Haudainville, Verdun, Sivry-la-Perche, Froméréville, Béthelainville, etc., --- qui devaient faire preuve d'une infatigable énergie et d'un dévouement sans limites.
Dans un livre extrêmement sincère et remarquablement pittoresque, L'Angoisse de Verdun, M. Pierre-Alexis Muenier, qui était conducteur à la Section Sanitaire Automobile 61 pendant ces journées tragiques, a noté les cent péripéties et les effroyables cahotements auxquels il fut alors mêlé, avec ses camarades. --- Le voici en service au poste de secours de Bras :
« ...A hauteur d'homme, il fait noir comme dans un four, malgré la neige qui couvre le ciel. Plus haut, c'est un immense rougeoiement pailleté d'étincelles, traversé à chaque instant par des éclairs. A cent, à cinquante pas, les obus éclatent, par un ou par deux, toutes les huit ou dix secondes. Je ne descends pas même de mon siège: Martin non plus. Assourdis, on fait le gros dos; on se répète le mot des fantassins : que ce n'est pas tenable et que, cette fois, on ne peut plus y échapper : un véritable envoûtement!
Mais il faut se ressaisir et ne pas céder à cette stupeur fataliste qui nous rive à nos voitures. Aux lueurs furtives de l'incendie, j'aperçois un soldat barbu qui s'agite, enveloppé d'une peau de bique: C'est Angleys. Il se dirige vers une maison à droite, qui a l'air encore à peu près intact...
Je demande:
--- Mais le maréchal des logis, où est-il?
--- Est-ce que je sais? Il a disparu. Il cherche dans la rue, en avant; il est obligé, à chaque instant, de se jeter à plat ventre. S'il continue, son affaire est réglée.
--- Mais, dans le village, sait-on seulement s'il reste des troupes, un seul soldat?
--- Je viens d'en trouver deux. Ils sortaient d'une cave. Ils ont l'air complètement abruti.
--- Sont-ils de la 37e?
--- Non. Ce sont des fantassins perdus, blessés légèrement, je ne sais pas au juste, qui s'abritent comme ils peuvent.
Quelle conversation! entrecoupée, à chaque lambeau de phrase, par un craquement de foudre et un éclair rouge. On ne peut que courber le dos et se jeter contre les murs, pour éviter la grêle d'éclats qui rebondissent par-dessus les toits et frappent la route en grésillant... A mon tour, je réussis à voir les trois fantassins. Ils déclarent :
--- Nous sommes blessés légèrement. Emmenez-nous, les gars! Nous ne pouvons plus rester ici! Allons-nous-en vite. Tout le monde s'est débiné. L'infanterie ne traverse plus Bras. Elle passe le long du canal en files, parce que, sur le village, les Boches envoient un barrage qui n'arrête plus!...
Que faire? Martin s'approche à son tour bien calme et de sa voix lamentable :
--- Alors, où est-ce qu'on va?
Et nous partons, sur la route labourée, semée d'éclats et de mille choses horribles, à peine distinctes. Martin va un peu vite, malgré ma recommandation. Il va même, involontairement, aussi vite que possible. Ainsi, cahotant et rebondissant, nous avons bientôt dépassé le carrefour sur lequel s'acharnent les obus...
--- Halte! Martin. Inutile de continuer. Nous nous sommes perdus. Et nous voici entre deux barrages!... Nous irions à Vacherauville... et serions chez les Boches avant d'avoir compris comment!
--- Qu'est-ce qu'il faut faire, mon Dieu?
--- Il faut virer; et en vitesse. Nous chercherons d'un autre côté!...
Virer. Oui certes. La chose est plus facile à dire qu'à faire! Au point où nous nous arrêtons, la route est rétrécie et, surtout, encombrée de sinistres embûches qu'on devine plus qu'on ne les voit : cadavres, paquets de chevaux foudroyés, charrettes brisées, des fusils, des baïonnettes et des sacs. II faut donc reculer sur quelque distance, reculer à tâtons, à l'allure du pas, vers l'incendie et le tir de barrage, qui font rage dans notre dos.
--- Mon pauvre Martin, je crois que nous n'y couperons pas!
Enfin, voici un emplacement propice: la route élargie et un vaste espace libre devant une porte de grange.
Oui, mais c'est à quelques mètres à peine, c'est dans l'axe même du terrible carrefour. On se presse:
--- Allez-y! Martin. Recule à droite, là franchement.
Un obus ronfle et s'écrase.
Nous l'avons cru sur nous, et Martin a bloqué sa voiture Les éclats fauchent ici et pleuvent de tous côtés.
--- Ce coup-là n'est pas encore pour nous!.. Recule encore... Halte! ça va. Arrête. Maintenant, droit devant toi vers la porte de grange... Encore un obus! Un autre plus loin, sur la rue!
Jamais nous n'en sortirons!
--- Oh! que si! gémit doucement mou Breton.
Et, d'un bel élan, il lance sa voiture vers la grange.
Et je me dis : Ce n'est pas tout de vouloir s'en aller. Il faut réussir à faire sans encombre les trois ou quatre cents mètres au bout desquels finissent, pour le moment, les effets de ce tir de barrage sans cesse intensifié!...
--- On y va, Martin?
--- On y va, puisqu'il le faut.
A ce moment, j'entends une voix essoufflée, entrecoupée, une voix connue. Et la lumière de l'incendie, la lumière rouge reflétée par la neige, me permet de distinguer la peau de bique, le béret, la barbe d'Angleys.
--- Qu'est-ce qu'il y a, cher ami, qu'est-ce qu'il y a? Une panne?
Sans ajouter un mot, nous sombrons derrière la voiture. Une grande flamme aveuglante a jailli du sol, je ne sais où. Une fumée chaude et empoisonnée nous enveloppe. Un sifflement de gros éclats. Un fracas qui serre les entrailles, suivi du sourd vacarme de choses bouleversées, qui s'effondrent!
Echappés, tous les trois... encore une fois! J'ai reçu un éclat sur le dos, qui avait rebondi du toit voisin. Pas méchant, puisque je n'ai ressenti qu'une violente secousse, amortie par ma peau de bique.
Sans hésiter, nous prenons notre élan et courons vers la sortie du village.
--- Etes-vous blessé? me demande Angleys.
--- Non, pas du tout. Ça va.
. . . Chemin faisant, à mots hachés, j'explique à Angleys notre aventure. Un miracle que nous ayons pu sortir de là, un vrai miracle. Quant à l'auto, impossible de la tirer d'affaire, au moins pour l'instant...
--- Quelle folie, aussi bien, reprend Angleys. On ne peut évacuer les blessés par automobiles dans de telles conditions!
--- Il le faut, pourtant! »
Et rien peut-être ne donnera mieux une idée, en raccourci, de cette existence particulière et mouvementée, que ce fragment d'une simple et belle lettre écrite, entre deux coups de chien, par un jeune engagé volontaire :
« ... Dire que nous croyions avoir tout vu dans l'Artois! Cela me paraît peu de chose auprès de la vie que nous allons mener ici!... Boue, froid, rafales de grésil, pluie qui cingle, vent glacial, brouillard, les marmites par dessus tout cela! Et toujours en pleine nuit, sans aucune lanterne, naturellement. Il y a bien les fusées, qui illuminent a giorno; mais c'est plutôt une gêne qu'une aide. Le meilleur, c'est encore Astarté, reine du Ciel; malheureusement, c'est huit ou dix jours par mois. Aussi, nous continuons à suivre des yeux le calendrier : comme dit Bugeon, « je te prie de croire que nous sommes au courant des faces de la lune! » Quant aux routes, défoncées, pleines de trous, ça ne change pas : première vitesse et du cinq à l'heure! Souvent, quand on revient, on ne peut plus passer : un 220 a coupé le chemin. Hier, avec un camarade, nous étions ainsi de chaque côté d'un entonnoir. Que faire? Et moi, j'avais des blessés. Il a fallu aller chercher un détour: cela a duré deux heures; pauvres malheureux blessés, avec ce froid!... Mais tu connais tout cela, et l'immobilité qui vous glace, et le morceau de viande gelée avec un quignon de pain, et les nuits dans les postes, avec le tintamarre du canon, et les quelques heures de sommeil ( !) dans quelque coin, enroulé dans une couverture mouillée; je me demande comment nous résistons... Nuits du front, les fusées, les cris lointains, les fusillades subites, l'inquiétude, la fièvre, les plaintes des blessés, et puis ces minutes d'exaltation de tout l'être, où l'on accepte... Car nous autres, comment flancherions-nous, quand nous voyons tous ces pauvres camarades que nous transportons, dont nous tenons la vie entre nos mains, et qu'un coup de voilant heureux peut sauver en les faisant arriver cinq minutes plus tôt sur la table d'opération!... Mais je crois bien que je vais me vanter! à toi!... Et puis, je suis de ton avis, est-ce que cela existe, auprès des fantassins? Eux, eux seuls, et voilà tout. Et dire que Paris ne se rendra jamais compte!... Moi, quand je les vois, je me dégote et je m'injurie. Enfin, quoi faire? Tu as le bonjour de Charles Brémond, etc. »
Dernière lettre écrite par le jeune conducteur André Chapelle, de la S. S. 104, tué, le lendemain, d'un éclat dans la tête, « dans l'accomplissement de sa mission » (36).
On sait que le premier coup de canon n'effraya pas beaucoup les habitants de Verdun. Personne n'ayant été prévenu, pas même la mairie, ils crurent à un bombardement comme il y en avait eu plusieurs en 1915. Quand on comprit, avec stupeur, de quoi il s'agissait, il était trop tard pour entreprendre une évacuation méthodique : il n'y avait plus qu'à fuir.
Il y avait alors dans la ville environ 6.000 habitants (37). Ils reçurent l'ordre de partir immédiatement, les services publics seuls devant rester jusqu'au 26.
On a peint souvent, depuis, l'affreux tableau de cet exode épouvantable :
« ... Nous vîmes alors vieillards, femmes, enfants, fuyant sur les routes couvertes de neige, vers le Sud. Voyage difficile et souvent dangereux pour ces pauvres gens, car, pour éviter les accidents provenant des dérapages de camions, presque tous marchaient dans les fossés qui bordent la route ou même à travers champs. C'étaient, pour la plupart, des petits bourgeois qui venaient de quitter leurs boutiques, restées ouvertes jusqu'à la derrière minute pour rendre plus supportable et plus gaie la vie des soldats... Beaucoup n'avaient rien emporté que leurs habits qu'ils avaient sur le dos... Il y avait pourtant de nombreuses voitures de paysans, chargées de toutes sortes d'articles de ménage, de marchandises, depuis les poêles jusqu'aux cages d'oiseaux. Mais, quel que fût le contenu de ces charrettes, toutes portaient un matelas, avec les membres de la famille, jeunes et vieux, juchés au sommet. La présence de ce matelas me fit demander pourquoi tous les réfugiés emportaient cet objet avec eux. On me répondit que le paysan français considère le matelas comme le plus précieux de ses lares: c'est là que les enfants sont nés, que les vieux sont morts, là aussi le coffre-fort de la famille, la cachette pour le bas-de-laine(38). »
« ... Quelques-uns poussaient des brouettes, d'autres des voitures d'enfant pleines d'une espèce de bric-à-brac... Une femme sortait de la tourmente emportant son chat dans une cage à serin : l'animal se cramponnait aux barreaux avec ses griffes crispées, et ses yeux noirs brillaient de folie.. (39). »
Comme dans tous les grands sinistres, en effet, les gens avaient sauvé, au hasard, les objets les plus insignifiants. Un commerçant qui n'avait pas songé à emporter de son bureau la moindre pièce d'archive s'était astreint à prendre les pincettes, et les promena précieusement pendant des heures (40)!
Malheureusement, le Service automobile pouvait peu de chose pour tous ces pauvres gens. A cette question bien naturelle : « Les camions qui avaient porté du matériel à Verdun ne pouvaient-ils, au retour, charger tout cela? » la réponse est facile : c'est que les camions précisément, ne revenaient pas à vide : ils transportaient toutes sortes de matériaux militaires, caisses à munitions, réserves de matériel qu'il fallait évacuer, marchandises de la gare de Verdun, etc. On dut donc se borner à transporter à l'arrière les malades (particulièrement le 25 février et le 6 mars); et puis, il va sans dire que tous les conducteurs, lorsqu'ils le pouvaient, prenaient du moins les vieillards, les femmes, les enfants, les infirmes, lamentables épaves de l'effroyable cataclysme!
Le 25 et le 26, les services publics s'en allèrent. Du 25 février au 8 mars, 'c'est la période critique. Quelques camions déménagent encore les archives, mais la plupart ont « autre chose à faire. » Le 8 mars (41), le maire, avec les derniers habitants, franchit la porte de la ville : il ne reste plus, dans Verdun, qu'un ou deux civils (42).
En mars, dès qu'il y eut un léger répit, les camions purent s'employer davantage: particulièrement, ils opérèrent alors le déménagement de l'importante fabrique de dragées du Coulmier. Puis, un grand nombre d'habitants, industriels, commerçants, bourgeois, qui étaient partis avec « ce qu'ils avaient sur le dos », réclamèrent l'évacuation de leurs magasins, de leurs mobiliers. En avril, on put organiser enfin ce nouveau service. Tandis qu'on évacuait les hôpitaux (Saint-Nicolas et Sainte-Catherine, premiers jours d'avril), la « délégation municipale » venait s'installer dans la ville (9 avril). A partir du 11, il y eut régulièrement, chaque jour, en principe quatre camions, en fait une quinzaine, qui furent mis à la disposition de la population, pour le déménagement des maisons. Ils portaient leur chargement soit à Bar-le-Duc, soit aux stations de chemin de fer de Baleycourt et de Nixéville » des territoriaux constituaient les équipes de déménageurs. Tout ce qu'il y avait encore de quelque valeur dans la ville, ---même ces souvenirs, ces riens, ces reliques, que signalaient minutieusement les exilés, fut enlevé avec soin. Sauvetage insignifiant, certes, an regard de tant de ruines : de combien de maisons il ne restait que des tas de cailloux!... Mais que faire de plus?
Et tout était termine, vers octobre, à l'entrée de la mauvaise saison.
Tout le monde sait comment se déroulèrent les phases du gigantesque duel. Le Service automobile les suivit jour par jour, heure par heure, apportant aux combattants tout ce qui était nécessaire pour établir la ligne de défense, qui n'existait pas. Grâce à cet apport considérable et rapide, la fragile barrière des premiers jours se transforma peu à peu en une muraille infranchissable; et l'instant vint enfin, après cinq mois de lutte, où l'armée française domina, à son tour, l'adversaire dompté.
Parmi ceux qui payèrent alors de leur vie l'accomplissement de leur devoir, il faut faire une place à part à l'un des hommes qui avaient eu la lourde tâche d'organiser, au commandant Vigneron, chef du service automobile de la 3 armée, emporté par la fatigue et le surmenage, dans le courant d'avril. Il fut cité dans les termes suivants :
« Officier d'une énergie rare et d'une activité inlassable. A organisé puissamment le Service automobile de l'armée. Terrassé par la maladie au moment où on demandait à ce service l'effort maximum, est demeuré à son poste jusqu'à ce que la mort vienne le frapper. »
Il y eut encore, pendant l'été, de durs moments. Mais ce n'était plus la fièvre des premiers temps.
Et puis, les règles de la circulation, puisque c'est le sujet qui nous occupe ici, s'étaient perfectionnées. En mai, on avait organisé les « créneaux ». On appelle ainsi, dans un convoi, un intervalle d'une cinquantaine de mètres, ménagé tous les huit ou dix véhicules les voitures qui ont le droit de doubler (les touristes et tes sanitaires) peuvent ainsi se loger dans ces créneaux, pour laisser passer les véhicules qui les croisent. Pour obtenir le créneau, c'est très simple: une voiture, sur huit ou dix, porte, à l'arrière, un disque rouge; celle qui la suit ne doit pas s'en approcher à plus de cinquante mètres.
Pour la nuit, on toléra de ces petites lanternes à verres bleus, invisibles de loin, et dont la lueur légère suffit pourtant pour prévenir les accidents.
Le 17 juin, la 3e armée partait pour la Somme : elle emmenait avec elle, non pas son Service automobile, qui, au contraire, passa à la 2e armée, mais les Services automobiles Ballut.
Sur ces entrefaites, la ligne de chemin de fer, qu'on avait commencé à construire entre Revigny et Dugny, annonça que son principal tronçon était prêt à entrer en exploitation. Le 21 juin, effectivement, la gare de Souilly était ouverte aux trains de munitions, ainsi que celles d'Evres, de Fleury-sur-Aire. etc. Le Service automobile commençait à se trouver ainsi considérablement allégé, surtout au point de vue de la longueur des parcours.
Comme la Somme réclamant, de son côté. du matériel roulant, le 8 juillet, la moitié du groupement Bouchet partit pour la région d'Amiens. Au 27 juillet il restait, à la Régulatrice, les réserves Rigaudias (groupement Bouchet remplacé par le groupement d'Anglars) et Collot, le groupement indépendant Barthez, quelques sections détachées de la 4e armée..
Les premiers jours d'août, part, toujours pour la Somme, la réserve Rigaudias: il ne restait que la réserve Collot, le groupement Barthez, quelques groupes de la 4e armée et quelques-uns de la 2e armée. Mais, quinze jours après, se constituait la réserve Gellie (deux groupements), etc. : l'énumération complète de tous ces changements n'offrirait aucun intérêt.
La dernière date à citer ici est celle du 13 août: ce jour-là, à titre d'essai, la route fut ouverte aux convois hippomobiles entre Bar-le-Duc et Lemmes. Bientôt après, la circulation des chevaux était rétablie dans Bar; en septembre, il y avait des chevaux partout; c'était le calme après la tempête.
Sans doute, à la fin de septembre, il devait se produire une reprise d'activité, pour les splendides opérations d'octobre, qui rétablirent presque complètement la ligne de notre front... Mais ce serait là entamer une seconde histoire, et c'est la première qui restera toujours la plus belle (43) !
Les efforts des automobilistes passèrent souvent inaperçus. C'est une des grandes lois de la guerre, --- et tous les soldats la connaissent bien, qu'il n'y, a de héros que celui qu'on a vu. Pourtant, beaucoup furent reconnus officiellement, et quelques centaines de citations , ---officiers et hommes, --- sont là pour en conserver le souvenir. On voudrait pouvoir publier les noms de tous ces braves: il faut se limiter! En voici quelques-uns, pris au hasard :
« Collet. --- T. M. 434. ---Commandé pour effectuer un transport à une gare bombardée, a pas hésité à y retourner une seconde fois pour accomplir sa mission. A été tué par un éclat d'obus auprès de son camion. »
« Tranchant, Régis. --- S. S. 51. --- Mortellement blessé par un obus au volant de sa voiture, alors qu'il ramenait, malgré un violent bombardement, des blessés du poste de secours à l'ambulance, donnant ainsi un bel exemple du sang-froid et du dévouement qui sont l'honneur et la tradition du personnel des Sanitaires automobiles. «
« Séré, Bertrand. --- S. S. 247. --- Conducteur plein d'énergie. Blessé au visage et à la main dans un passage difficile, n'a pas quitté son volant avant d'avoir mis à l'abri les blessés qu'il transportait.
« Baldy, Joseph. --- T. M. 436. --- Envoyé à un parc à ciment pour assurer un transport urgent, a stationné plusieurs heures à ce point malgré un violent bombardement. A été tué au moment où il demandait des instructions pour l'accomplissement de sa mission. »
« Janet. --- T. M. 430. --- Blessé grièvement à son poste de conducteur par un éclat d'obus, a continué sa route et n'a quitté le volant de sa voiture que lorsque celle-ci a été rangée à l'abri en dehors de la route, ce qui a permis à la suite du convoi d'échapper au bombardement. »
« Rouard, Alexandre. --- T. M. 216.--- Bon conducteur, courageux, plein d'entrain, toujours prêt, malgré sa santé délicate, à accomplir des missions dans les endroits les plus dangereux. A été grièvement blessé au cours d'un transport. »
« Delareux, Ernest. --- T. M. 83. --- Au cours d'une mission qui lui avait été confiée, a été blessé très grièvement par les éclats d'une bombe... Malgré ses blessures, a fait preuve d'un grand esprit de sacrifice, en exhortant ses camarades au calme et en répondant aux encouragements de son officier par ces paroles : « Un de plus, un de moins, cela n'a pas d'importance, on les aura quand même! » Est mort quelques heures après.
« Colas des Francs, Robert. --- E. M. --- Engagé volontaire pour la durée de la guerre, a montré, dans l'accomplissement de son devoir journalier, un dévouement absolu, un caractère égal et de hautes qualités morales qui ont fait de lui le modèle de tous ses compagnons de guerre. Est tombé mortellement blessé le 16 mars 1916 en s'acquittant avec entrain d'une mission périlleuse. »
« Chapelle, André. --- S. S. 104. --- Engagé volontaire pour la durée de la guerre, n'a pas cessé, depuis vingt mois, d'être pour tous un modèle d'entrain, de sang-froid et de courage, ne se laissant jamais arrêter dans l'accomplissement de son devoir par la violence du feu. A été grièvement blessé le 5 avril 1916 au cours d'un transport de blessés effectué sous un bombardement particulièrement intense. Est mort des suites de ses blessures. »
J'ai dit à celui qui me fournissait ces noms:
--- Mais vous ne me donnez que des morts!
Il a répondu:
--- Il le faut bien!.,. Aujourd'hui, celui qui revient vivant, personne n'admettra jamais qu'il ait eu du courage, ou même qu'il ait couru le moindre danger!
Qu'objecter à cela, qui est la triste vérité?
« Il y a des noms qui vibrent comme une sonnerie de clairon : il suffit de les prononcer pour qu'aussitôt surgissent, à leur appel, des mirages de gloire(44)!
Verdun est un de ces noms-là.
Tout a été dit sur l'importance de la bataille, sur les conséquences de l'échec allemand. Dans une note aux armées du 28 août 1916, dans laquelle il exposait la marche des opérations des Alliés, le général Joffre écrivait:
« Ce résultat a été acquis grâce à la résistance de l'armée française à Verdun, où l'Allemagne comptait lui porter le coup décisif. »
Déjà en mars, il avait dit aux vaillants soldats de la première heure:
« 'Le pays a les yeux sur vous. Vous serez de ceux dont on dira : ils ont barré aux Allemands la route de Verdun! »
Depuis, les critiques militaires, les historiens, les artistes, les poètes, ont dit, chacun dans leur langage, la grandeur et la beauté de l'immortelle épopée. Il n'est pas jusqu'à la Muse populaire qui n'ait griffonné, pour les chanteurs des faubourgs, quelques strophes enthousiastes :
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Nous voulons vaincre la France, Le roi de Pruss' command'ra à Paris!... Mon vieux, viens-y! |
Et ils n'ont pas eu Verdun.
Eh bien! dans l'hommage rendu à ceux qui l'ont sauvé, nous ne devons pas oublier complètement les serviteurs précieux qui leur ont apporté sans relâche, sans répit, sans faiblesse, avec bravoure et parfois même avec héroïsme, les vivres, le matériel, les munitions, l'artillerie, sans lesquels ils ne pouvaient rien.
On voudrait ici prendre le ton lyrique pour chanter comme il convient la grande et tumultueuse chevauchée de ces modernes monstres de fer, qui, dans un tintamarre infernal, jour et nuit, sans repos, haletant, soufflant, grinçant, ronflant, gémissant, ont transporté, dans leurs flancs, quelques millions de guerriers, leurs bagages, leurs armes et leurs machines. Car ils caractérisent et symbolisent parfaitement, avec leurs formes dénuées de beauté, mais puissantes, leur démarche inélégante, mais solide, l'idéal nouveau de cette nouvelle manière de se battre, qui n'est pas de notre invention! Mais, devant leur terne, pesant, cahoteux et monotone défilé, on évoque, malgré soi, comme dans une brume légère et jolie, les nobles cavalcades de jadis, les longues processions de chevaux, si pittoresques, si colorées, si vivantes, si françaises ! Et l'on s'arrête alors, paralysé, les ailes coupées, impuissant, devant cette infériorité esthétique du présent sur le passé.
Il faut donc redescendre à la prose, au terre à terre; et, dans ce cas, il est peut-être préférable de finir par ces paroles d'un général de là-bas, qui résument mieux, dans leur militaire et crâne crudité, toute l'ampleur du rôle joué par le Service automobile au printemps de 1916. Il regardait passer, rêveur, devant la « Citadelle inviolée, » une longue file de camions, qui revenaient de Souville. Il les désigna de la main; puis, avec simplicité
---Il est certain, dit-il, que, sans ces bougres-là, nous étions f...!
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