En novembre 1916, cinquante-huit Américains firent paraître « un message des Américains de l'étranger aux Américains de l'intérieur ». Le plus impartialement possible, ils soumettaient à leurs concitoyens quelques réflexions au sujet de la guerre. De ce message, il faut détacher les phrases suivantes
« Nous ne vous demandons pas de prendre parti parce que vous êtes Anglo-Saxon, Français ou Slave, mais parce que les faits sont si clairs et les principes en cause si évidents, que leur seule intelligence entraîne avec elle le devoir de secourir ceux-ci et le droit de condamner ceux-là. »
« Nous voyons en Amérique et nous sentons en nous-mêmes --- les déplorables effets de ces deux années de fausse neutralité. A maintes reprises, le pays a été galvanisé par des messages qui semblaient promettre une politique énergique; puis on retombait simplement dans l'indifférence dès qu'un compromis était intervenu dans le sens de la neutralité. Ce qui semblait un coup de clairon en faveur de la liberté et de la justice s'éteignait au milieu des ronflements des mécanismes commerciaux et du carillon des cloches des fabriques. Le cur de ce peuple a été desséché par une diplomatie dépourvue d'énergie et d'activité, et la conscience de ce peuple émoussée au bénéfice du mercantilisme. »
Avant l'apparition de ce message, --- il faut le reconnaître --- bien des Américains de l'intérieur avaient protesté contre les agissements tapageurs, brutaux ou sournois des Allemands en Amérique, contre leurs menées incessantes, leurs campagnes diverses, troublant la quiétude de ce pays, ravalant le rôle de la diplomatie à celui de l'espionnage et de la perfidie. Bien d'autres ont flétri ces Allemands ou Germano-Américains, pérorant, intriguant, complotant, multipliant sans hésitations et sans remords les attentats, semant la mort parmi des Innocents, condamnant qui se trouvait sur leur chemin, prodigues du feu, du sang, au nom d'une Kultur aujourd'hui universellement détestée.
Et, vite, des voix se levèrent dans le tumulte effroyable des luttes pour joindre à des protestations parfois trop platoniques, l'exemple magnifique d'un dévouement, d'un cerveau agissant, d'une promesse, d'une croyance... Car, en face du bluff allemand, cherchant à séduire ou à effrayer l'âme américaine par la ruse et la brutalité, en face de ce bluff perpétuel et se prolongeant en dépit des insuccès et du dégoût qu'il inspirait, il y a toujours eu, se trouvant là comme par hasard, mais émanations précises de l'esprit d'une race fidèle à ses traditions --- la noblesse, la loyauté, l'héroïsme : qualités de la nation française.
Et même au pays des sangs mêlés, au pays du dollar, le sentiment a eu raison de l'intimidation. Des voix se sont levées, elles ont été très éloquentes et toutes ont proclamé la justice de la cause des Alliés, l'humanité de leurs conceptions guerrières, la franchise de leurs actes, puis aussi, suprême auréole, leur abnégation devant le propre danger qui les menace pour aller au secours des nations plus faibles, plus menacées. Des voix se levèrent; ce furent celle de Théodore Roosevelt, ancien président de la République américaine, sacrifiant sans doute ses possibilités politiques dans des professions de foi trop nettes, trop précises ; celle de Whitney Warren, l'érudit architecte qui, depuis le début de la guerre, n'a cessé par tous les moyens en son ingénieux pouvoir de révéler à ses compatriotes ce que son expérience européenne pouvait lui apprendre; celle de l'éminent professeur James Mark Baldwin qui, dans ses conférences, dans ses livres, dans ses articles a multiplié ses éloquents plaidoyers en faveur de notre cause. D'autres voix encore...
Et mieux. Beaucoup mieux parce que l'exemple fut beau et contagieux, qu'il sera un immense souvenir d'une glorieuse page d'histoire, des hommes se sont levés, à qui la France, l'Angleterre n'étaient rien, si ce n'est l'image de la civilisation parfaite. Ils se sont levés et sont venus offrir leur force, leur vie à une cause qu'ils estimaient non plus celle de quelques nations, mais celle de l'humanité tout entière.
C'est le récit de cette croisade extraordinaire qu'on trouvera dans les pages qui suivent, on y verra comment les croisés sans croix sont venus se grouper autour de la bannière flottant pour la civilisation. Belles anecdotes, vies curieuses, sacrifices magnifiques, héroïsmes toujours renouvelés. Tandis que ronflaient les mécanismes commerciaux, que sonnait le carillon des cloches des fabriques, un élan naissait dans des curs, contre-partie qui ne nous a point surpris de s'être manifestée dans l'immense nation où l'on honore la mémoire de La Fayette.
Le Public Ledger de Philadelphie (août 1916) annonçant la célébration de l'anniversaire de la naissance de La Fayette écrivait :
« Quoique la perspective de l'histoire s'éloigne, l'image du grand ami de l'Amérique reste celle d'un altruiste généreux et brave, sans peur et sans reproche. En honorant la mémoire de La Fayette, l'Amérique ne fait que reconnaître une obligation non encore acquittée. »
L'obligation non encore acquittée ! La guerre européenne a permis à la nation américaine de se libérer de sa dette. La reconnaissance s'est manifestée de superbe manière. Des hommes ont signé de leur sang un pacte de gratitude, des femmes ont donné leur bonté quotidienne aux chevets de glorieux blessés, comme si elles étaient de chez nous et là-bas, parmi ceux demeurés au milieu des intrigues et des passions, parmi la fièvre des luttes de clochers, il y a eu la plus noble émulation pour imaginer des façons neuves de secourir les malheureux, les éprouvés, d'encourager les sublimes combattants.
Ah ! quelle victoire déjà remportée que cette assurance tant de fois prouvée d'une France partout aimée, partout respectée, souvent bénie. « N'est-ce point elle, a dit un Américain, qui à la bataille de la Marne a sauvé le monde de l'emprise germanique. » Ces sentiments que la France a su faire naître, profonds et durables, nul ne les a mieux exprimés que l'éminent philosophe américain James Mark Baldwin dont je citais le nom tout à l'heure.
« En temps de guerre, a-t-il dit, les caractères nationaux s'accroissent énormément, toutes les valeurs de laideur et de beauté s'exagèrent et deviennent tragiques. D'un côté, les barbares font une guerre colossale, monstrueuse, hideuse ! C'est la manifestation naturelle d'une laideur normale de la vie et du caractère. De l'autre côté un semblable accroissement s'accomplit dans le courant contraire; celui du dévouement, de la loyauté, de l'héroïsme, se manifestant dans une guerre prodigieuse et épique; mais honnête et belle. C'est toujours un tableau essentiellement esthétique que nous offre une nation exaltée et sublime en face d'une autre, monstrueuse et hideuse. »
Et M. James Mark Baldwin, s'adressant aux Français qui l'écoutaient, ajouta : « Je vous félicite, Messieurs, ainsi que tous les Français, d'être de la nation sublime. »
Puis c'est M. Théodore Roosevelt qui, ayant reçu de quatre soldats d'infanterie français une lettre, pour lui dire leur reconnaissance des sentiments dont ils le savent animé vis-à-vis de la France, répond
« Sagamore Hill, 28 septembre 1916.
« Soldats de France,
« J'ai été honoré de recevoir votre lettre. Je rends hommage aux fils et aux filles de France, en cette heure qui est pour eux une heure d'épreuves, de souffrances, de grandeur. La France est plus glorieuse qu'elle n'a jamais été, et son armée, à cause de sa valeur, son savoir militaire, son dévouement héroïque et son inébranlable ténacité, fait l'admiration et l'émerveillement du monde entier. »
Enfin, c'est un groupe important d'Américains dont la neutralité ne s'accommode pas d'un silence complice. M. Poincaré reçut en audience particulière, en juillet 1916, M. Morton-Prince, qui lui remit une adresse signée un mois auparavant par cinq cents Américains et portant sur la page de garde l'inscription suivante
« Ce volume de signatures autographes est présenté à la République française comme un témoignage de l'admiration profonde et de l'estime que ressentent les signataires pour le courage et la valeur de la nation française (1). »
Du reste nous n'avons pas été indifférents et aveugles en France. Les belles initiatives lointaines, les dévouements tout proches, nés les uns et les autres dans le cour généreux des Américains, ont été reconnus et appréciés chez nous. Nul ne peut ignorer les charitables institutions qui se sont organisées, nombreuses, puissantes, complètes et riches, toujours plus riches --- les ambulances de Juilly et de Neuilly, les ambulances du front de MM. Depew et Harjes, les grands financiers, les hôpitaux entretenus par MM. Stillman, Wanamaker et Hyde, les oeuvres de ces femmes de bien, Mrs. Vanderbilt, Mrs. Edith Wharton, Mrs. Whitelaw Reid, Miss Holt, Mrs. Bliss, et ce magnifique Belgian Relief Fund qui est venu si efficacement au secours de la Belgique et des départements français envahis. La générosité américaine a été spontanée, elle n'a point eu de défaillances..
Et nous le verrons plus loin le courage des volontaires américains a été digne de l'élan qui le fit naître. Les plus petits faits viennent en donner confirmation, et, en France, notamment, on en a été persuadé, édifié, réconforté. Je n'en veux pour preuve que cette toute petite anecdote pleine d'éloquence.
Dans toutes les écoles de France, le même jour, au mois de novembre 1916, un même sujet fut proposé aux petits écoliers. Les maîtres et maîtresses leur demandèrent de rédiger une lettre à leurs petits amis inconnus d'Amérique « dont l'affectueuse générosité a trouvé depuis deux ans tant d'occasions de se manifester ». Les meilleures copies ont dû être classées et envoyées au delà de l'Océan pour porter « à la jeunesse américaine le salut reconnaissant de la jeunesse française ».
C'est en aimant qu'on apprend à mieux aimer et le dévouement effectif attise la flamme du dévouement qui se prépare. Les grains sont semés qui doivent continuer la belle récolte des sympathies. On en a eu la preuve au cours de la cérémonie édifiante qui a été célébrée le 30 mai 1916 en l'honneur des Américains morts pour la France, à la place des Etats-Unis, devant les statues de Washington et de La Fayette, ornées de nombreuses couronnes. « Par une attention spéciale cette commémoration avait été fixée au 30 mai, parce que ce jour-là --- le Decoration Day --- des services religieux sont célébrés dans tous les Etats-Unis en l'honneur des soldats morts, pendant les guerres de l'Indépendance, de la Sécession et d'Espagne. »
L'aumônier de l'ambulance américaine, l'abbé Félix Klein, prononça en anglais une allocution où « il réunit dans un même hommage les héros du passé et ceux d'aujourd'hui et adressa un suprême adieu aux nombreux Américains tombés au champ d'honneur ».
Au champ d'honneur de l'humanité! Car la cause de la France est étroitement liée à celle de l'humanité tout entière.
C'est pourquoi, l'amour et le respect qu'a fait naître la France ont fait tache d'huile. Ceux qui ont regardé l'évolution des sentiments des peuples neutres, ont pu faire d'utiles remarques. Au début de 1916, le Chicago Herald écrivait :
« Il y a quelque chose dans la France qui en impose à l'imagination du monde et I'émeut. De toutes les nations la France est la seule qui n'ait pas besoin d'arguments, d'affirmations, de preuves pour faire impression sur l'étranger. Il lui suffit d'exister. »
Puis lisez cette lettre d'un Américain citée par M. Maurice Barrès, dans l'Echo de Paris mars 1917)
« Vous n'avez pas idée combien la France s'est haussée aux yeux des Américains. Evidemment, ceux qui la connaissaient ne s'attendaient pas à moins; mais depuis tant d'années, l'Allemagne avait parlé de la décadence française que le monde en était venu à croire qu'au premier choc de la formidable machine allemande, c'en serait fini de son ennemie héréditaire... A présent, Il n'y a qu'une épithète dans la bouche de tous. Qu'ils soient pro-Allemands ou pro-Alliés, tous disent : l'héroïque France. »
Pour les neutres qui réfléchissent, qui ont un cerveau pour comprendre, un cur pour aimer, la cause de la France devint la cause des Alliés, la cause du monde entier.
« Au fond, c'est pour nous, écrivait Edison, dans The New-York Sun (novembre 1916), c'est pour notre civilisation que la France et l'Angleterre livrent bataille. Je me sens profondément humilié de voir que nous ne leur prêtons pas une assistance plus grande. Ceux qui ne partagent pas mon opinion ne sont pas de vrais Américains. »
Ah ! n'oublions jamais le bel élan de la jeunesse américaine qui a montré à l'univers étonné mais non surpris la valeur non plus théorique mais agissante d'un sentiment. La cause des Alliés était la cause de la justice. Ils ont voulu, eux qui pouvaient demeurer spectateurs indolents, dans leur continent lointain, paradis terrestre où ne tonnait point le canon, où ne crépitaient point les mitrailleuses, ils ont voulu ne point voir une noble cause triompher, sans y participer un peu On aura, j'espère, en lisant les pages qui vont suivre, des preuves multiples de la beauté de cet élan spontané. Voilà un peu du coeur de la noble Amérique. Ecoutez-le battre. C'est un sang vigoureux et chevaleresque qui soulève à chaque palpitation un transport d'enthousiasme, de compassion ou de bravoure. C'est, sur les champs de bataille de France, un sang reconnaissant qui s'est répandu, mêlé à celui des frères combattants.
Qu'ils soient venus, se joindre à l'armée française, à l'armée anglaise ou à l'armée canadienne, ce qu'ils cherchaient, ces preux chevaliers du XXe siècle, c'est à s'enrôler sous la bannière du Droit et de la Liberté.
A notre reconnaissance pour tout ce qui a été fait par les Américains, hommes ou femmes., dans les domaines les plus variés de la charité, des sacrifices et du dévouement doit s'ajouter un sentiment de joie pour ce qu'apportera plus tard entre des peuples qui se comprennent la prolongation d'une sympathie mutuelle. Nous irons sans doute en Amérique voir nos amis, chez eux, après la guerre. Et les Américains plus nombreux que jamais viendront nous rendre visite. On annonce déjà qu'ils s'inscrivent aux Compagnies maritimes, désireux de ne point tarder à venir visiter en France les arènes où se joua le sort de l'humanité.
En mémoire des héros, de chez eux qui sont morts pour nous, nous aurons pour ces touristes l'accueil qui émeut, qui retient, qui attache. Nous avons su nous faire aimer de loin ; à ces bienveillants visiteurs qui n'attendent pas d'envoyés spéciaux et de commis voyageurs en belles paroles pour se faire une opinion, nous saurons donner le spectacle de ce que nous sommes vraiment. Puisqu'ils viennent à nous, ils ne seront pas déçus, les frères de ces vaillants héros d'une humanité menacée; ils verront que, comme eux qui gardent toujours vivace le souvenir des La Fayette, des Rochambeau, nous voulons avoir la religion de ceux qui ont versé leur sang, donné leur vie à la cause la plus formidable et la plus juste de l'histoire du monde, de ceux à la mémoire desquels ces pages sont humblement dédiées.
Les femmes américaines ne sont pas demeurées spectatrices insensibles du grand drame européen que l'Atlantique immense pouvait leur faire paraître lointain. Elles n'en ont eu que plus de mérite, car toute souffrance dont on n'est pas le voisin immédiat touche peu la sensibilité et si d'aventure, on est sollicité d'y porter intérêt, ce n'est qu'en passant, car la lassitude vient vite --- en général --- des choses tristes dont on n'a point le spectacle.
Les femmes américaines ont su magnifiquement prouver qu'elles ne sont pas de celles qui s'émeuvent à la vue d'un gaillard dont le pied glisse sur un trottoir devant elles, mais qui restent indifférentes à la nouvelle que des orphelins gèlent dans des taudis, non proches de leur résidence confortable. Les Américaines ont la bonté qui réfléchit et qui agit. Elles ont compris, très vite, ce que pouvaient être les blessures physiques et morales des éprouvés et que l'appel muet des malheureux s'adressait surtout aux coeurs dignes de participer à la grande charité du siècle.
Et les Américaines ont donné, donné. Elles ont multiplié leurs oeuvres, et il est juste que dans l'histoire de cette guerre, on leur réserve parmi les « mentions honorables » de la générosité, une des premières places. Il est doux de donner, mais les Américaines ont voulu mieux encore, elles n'ont pas fait de leur charité un passe-temps, un calcul, une petite chose pour calmer l'idée qu'il faut acheter sa joie et son bonheur, elles ont fait de la charité une obligation, un devoir sacré.
Ecoutez ce qu'au cours d'une interview avec un rédacteur du New-York Herald (édition américaine) a déclaré Miss Anne Morgan, trésorière du Fond américain de secours aux blessés- français :
« C'est pour les Etats-Unis un devoir impérieux de venir, par tous les moyens possibles, à l'aide de la France, la grande démocratie sur qui lutte avec un dévouement admirable pour la civilisation du monde, se donnant tout entière à la tâche, des classes élevées jusqu'aux plus humbles, sans un regret ni une arrière-pensée.
« Les Américains ne peuvent, sans être diminués dans le respect d'eux-mêmes, négliger de donner à la France l'aide la plus complète et la plus efficace que leur permette la neutralité de leur gouvernement. »
Les Américaines ont apporté à la France l'aide la plus complète et la plus efficace : dons généreux, voyages et missions avec des buts précis toujours réalisés, et même, en bien des cas, un dévouement prolongé, la volonté de payer de sa personne, parce que c'est dans les échelons de la charité, un degré plus élevé que toutes les bonnes volontés ne sont pas en mesure de gravir.
Que d'histoires touchantes, que d'anecdotes dont il faut qu'on se souvienne, que de faits qu'il importe de sauver de l'oubli, car pour venir « à l'aide de la France luttant pour la civilisation du monde », les femmes américaines qui ne pouvaient offrir aux aimes des barbares le rempart de leurs forces musculaires, ont donné des parcelles de leur coeur généreux et vibrant !
D'autres diront cela plus longuement et mieux que moi-même, mais avant de conter l'histoire des volontaires américains qui sont venus combattre dans les rangs des Alliés, je veux en passant, en témoignage de reconnaissance et d'admiration, tenter d'évoquer quelques nobles gestes des Américaines qui ont aimé nos soldats, se sont penchées vers les éprouvés, les orphelins, ont partagé nos souffrances, nos efforts et nos espoirs.
Mrs. Wharton et quelques personnes américaines habitant Paris fondèrent, au mois de novembre 1914, les « Hôtels américains pour les réfugiés ». Le but était de donner le gîte et le couvert aux centaines de malheureux qui, chaque jour, arrivaient de Belgique et des provinces françaises envahies. Pendant les premiers mois, un dortoir et un vestiaire furent organisés dans les locaux du théâtre du Colisée, puis peu à peu, grâce à l'incessante activité de Mrs. Wharton, l'oeuvre a pris un développement important et est devenue une organisation capable non seulement de venir en aide à des réfugiés nouveaux, mais de s'occuper d'une façon permanente de 4.000 réfugiés. Le New-York Herald édition parisienne, (14 janvier 1917) a publié une page spéciale consacrée aux beaux efforts de Mrs. Wharton.
Les réfugiés, à leur arrivée à Paris, se rendent au bureau central installé au 63, avenue des Champs-Elysées. Leurs papiers sont examinés, leur histoire est écoutée, et on prend note de leurs noms et de leurs besoins. Un membre de l'oeuvre visite ensuite les postulants qu'on aidera alors de la façon la plus conforme à la nécessité. Tous les réfugiés qui peuvent travailler reçoivent des offres. Ceux qui, après un certain temps, n'ont voulu accepter aucune des propositions faites ne reçoivent plus d'aide. A. la fin de l'année 1916, plus de 6.000 réfugiés avaient été pourvus de situations où ils pouvaient gagner leur vie.
Les hôtels américains qui dépendent du comité organisé par Mrs. Wharton sont situés dans différents quartiers de Paris. Une maison de la rue Taitbout (18), mise à la disposition du Comité par la comtesse de Bertier de Sauvigny au début de la guerre, contient un grand restaurant où cinq cents repas sont servis par jour à raison de dix centimes le repas, un ouvroir, une école enfantine et une bibliothèque. Une maison de la rue du Docteur-Blanche (50), à Auteuil, mise à la disposition du Comité par Mrs. Edward Tuck accueille les femmes et les enfants dont l'état nécessite des soins sans cependant exiger l'hôpital. Au 12, rue Boissy-d'Anglas, dans un immeuble prêté par la Société d'assurance mutuelle de Seine et Seine-et-Oise, se trouve le vestiaire de l'ouvre. A la date du 15 janvier 1917, cent mille vêtements avaient été distribués. Dans ce même immeuble ont été installées une infirmerie et des salles de consultation. La comtesse de Béarn a donné l'autorisation au Comité d'ouvrir un dépôt d'épicerie, au 67, rue Pierre-Charron.
Puis pour loger les réfugiés à bon compte, le Comité a complètement organisé des maisons dont les chambres sont louées à raison de 8 ou 15 francs par mois. Ces maisons sont au nombre de trois et sont situées 21, rue Brochant, 19 bis, rue de la Quintinie et 16, avenue Félix-Faure.
Mrs. Wharton ne tarda pas à compléter son oeuvre par l'aménagement d'un hôpital à Groslay (Seine-et-Oise). Deux villas voisines --- la villa Belle-Alliance et la villa Bon-Accueil --- peuvent recevoir soixante et onze femmes et enfants.
En avril 1915, Mrs. Wharton, à la demande du gouvernement belge a fondé l'OEuvre des Enfants des Flandres (Children of Flanders Rescue Committee). C'était au moment où Ypres, Fumes, Poperinghe et les villages environnants étaient soumis à des bombardements terribles. Le gouvernement belge demanda à Mrs. Wharton si elle pourrait recevoir soixante enfants. Elle répondit oui, obtint une maison à Sèvres et quarante-huit heures après les enfants et les surs flamandes de la charité qui les accompagnaient s'installèrent dans leur nouvel asile. On trouva même pour les femmes réfugiées venues en même temps une maison, non loin de là. Elles s'y installèrent tandis que les enfants se remettaient à l'étude et aux récréations. Peu après, le gouvernement belge demanda à Mrs. Wharton de vouloir bien donner plus d'extension à cette oeuvre afin de recevoir six cents autres enfants. Plusieurs grands immeubles ont été offerts, acceptés et aménagés en école. Peu après, des écoles de dentelle ont été organisées., à Sèvres et à Saint-Ouen, sous la direction de la baronne Buffin.
Le New-York Herald donne ce détail :
« Quand Mrs. Wharton eut l'honneur d'être reçue par la reine des Belges à La Panne, peu après l'organisation de son oeuvre, la reine exprima le désir qu'à tous les enfants confiés à ses soins la langue française fut enseignée et ce voeu a été exaucé ».
On sait que Mrs. Wharton est une écrivain de grand talent, elle s'est révélée philanthrope entreprenante, merveilleuse organisatrice et le gouvernement français a été bien inspiré en lui décernant, au mois de mars 1916, la Légion d'honneur(2).
L'A. F. F. W. --- la guerre aura-t-elle assez enrichi le langage abréviatif?--- a rendu depuis sa création d'énormes services. « The American Fund for the French Wounded » (l'oeuvre américaine pour les blessés français) s'installa au mois de novembre 1915, 10, rue des Pyramides, à Paris. Ses organisatrices sont des Américaines. Elles ont voulu faire bénéficier certains hôpitaux moins favorisés que d'autres de la générosité des femmes d'Amérique. 3.246 hôpitaux ont été ainsi gratifiés de dons indispensables (Envois de 684.712 fournitures pour hôpitaux et de 4.254.589 bandages chirurgicaux en un an). L'extension de l'oeuvre nécessita son transfert de la rue des Pyramides à l'Alcazar d'Eté, aux Champs-Elysées et au boulevard Lannes où a été organisé l'Entrepôt des dons. Les envois aux hôpitaux et au front sont souvent faits grâce à l'aide du service en campagne de l'Ambulance américaine (American Ambulance Field Service), mais l'oeuvre possède aussi son service automobile composé de femmes (Miss Caspairs, Miss Arnold, Miss Anny Bradley, Miss T. Dunham, Miss Hart). Le bureau directeur à Paris est composé de Mrs. Benjamin G. Lathrop (présidente), Mrs. Charles Butler (vice-présidente), Miss Elizabeth Perkins (secrétaire), Miss Anne Murray Vail (trésorière), Miss Anne Morgan (trésorière du Comité américain). Le Comité de Londres est composé de la vicomtesse Bryce, Lady Robert Cecil, Lady Ritchie, Miss Beatrice Chamberlain, Mrs. Clough, Mrs. Fielden, Mrs. de Neuville Floyd, Miss Vickers, Mrs. Arthur Rose Vincent et Mrs. Romilly Fedden.
L'ambulance Depew, que Mrs. C. Mitchell Depew a organisé dans son château d'Annel (nord de Compiègne) a été le premier hôpital organisé par une personne américaine près du front. Mrs. Depew et sa fille en assurent l'entretien. Ouverte le 29 août 1914, l'ambulance dut être évacuée dès le lendemain, en raison de l'avance allemande. Le château fut épargné par les Allemands qui l'occupèrent. Après la victoire de la Marne, Mrs. Depew se hâta de réorganiser l'ambulance qui fut réouverte le 27 septembre, sous le contrôle de la Croix-Rouge anglaise. Le nombre des lits était au début de quarante, mais grâce à des générosités américaines, ce nombre fut porté à quatre-vingts, puis à cent trente. L'ambulance Depew, grâce aux envois d'Amérique, est devenue un centre de distribution et en janvier 1917 elle ravitaillait en fournitures médicales soixante-dix autres hôpitaux. Parmi les Américaines d'Amérique qui secondent par leur générosité la tâche féconde de Mrs. Depew, il faut citer Mrs. Stowe Phelps, de New-York (soeur de Mrs. Depew), Mrs. Mc Cullough, Mrs. Jennings, Mrs. Ward, de Boston.
L'oeuvre de Miss Winifred Holt, de New-York, est très connue de tous les Français. Miss Holt a fondé à Paris une oeuvre pour les aveugles, le Phare, et depuis le début de la guerre, elle a donné à plusieurs milliers d'aveugles des soins et des réconforts qui ne seront jamais oubliés.
Une autre oeuvre pour les aveugles a été fondée par M. George A. Kessler, un naufragé du Lusitania, qui fit serment de créer, au cours des souffrances endurées, s'il en réchappait, une oeuvre charitable. Rétabli, M. Kessler, avec l'aide de sa femme et de Mrs. Valentine Webster, créa le « Fonds permanent pour les aveugles de guerre ». Il s'agissait de créer un capital dont les revenus serviraient à soutenir d'une façon permanente les aveugles de guerre dans les diverses professions adoptées, à leur fournir des outils, à les établir, à les pensionner dans leur vieillesse. Au mois de janvier 1917, l'oeuvre avait réuni 1.599.165 francs.
Mrs. Mary Hatch Willard, de New-York, eut l'idée de créer, au début de la guerre, le Surgical Dressings Committee (Comité de pansements chirurgicaux). L'uvre a pris un développement considérable, puisqu'elle avait distribué, au mois de mars 1917, des millions de. pansements à des milliers d'hôpitaux. A Paris, Mrs. C. K. Austin s'occupe de cette oeuvre avec Mrs. Waddington et Miss Muriel Godwin.
Il ne faut pas oublier la belle création de Mrs. Deming Jarves, à Dinard : un hôpital modèle où de nombreux blessés ont reçu des soins dévoués et ont recouvré la santé grâce au bon air de la Bretagne.
Mrs. Nina Larrey Duryea a fondé un comité de secours américain qui porte son nom. Fixée depuis une dizaine d'années sur la côte d'Emeraude, elle se trouvait à Dinard lorsque la guerre survint. Elle voulut sans tarder secourir les blessés et les réfugiés : puis la guerre se prolongeant et multipliant les ravages et les souffrances, Mrs. Duryea créa à Paris une véritable organisation pour l'envoi de colis au front, aux hôpitaux, partout où il y avait des souffrances à alléger. Mais Mrs. Duryea fit plus encore, elle fit plusieurs voyages en Amérique pour y raconter à ses compatriotes l'héroïsme de la France et les épreuves des populations des territoires du Nord. Grâce aux concours que son exemple persuasif lui fit trouver, Mrs. Duryea a pu donner à son oeuvre une grande extension. Le ministère des Affaires étrangères français lui a décerné une médaille d'or.
A l'annonce des souffrances qui peuvent affliger les héros de la guerre, l'émulation a grandi dans les âmes charitables. Il est beau de donner son argent pour des oeuvres dont on connaît l'efficacité, il est excellent de dépenser les trésors de sollicitude qu'une sensibilité intelligente ne laisse jamais tarir, mais n'est-il pas magnifique de faire de la charité une étude pratique afin de jouer soi-même un rôle qui présente quelques difficultés ?
Nous voyons Miss Esther Cleveland, fille de l'ancien président des Etats-Unis, se rendre à l'Institut pennsylvanien d'éducation pour les aveugles, à Philadelphie, et y suivre des cours afin de pouvoir à son tour enseigner aux soldats qui ont perdu la vue dans les batailles européennes la science de voir avec leurs mains et leur donner ainsi une consolation. Miss Cleveland, d'autre part infirmière experte, est venue en France pour y réaliser son but à l'hôpital américain de Neuilly.
Miss Cleveland n'est pas la seule femme touchant à la politique américaine dont l'activité s'est dépensée au profit des blessés de la guerre. La fille de William J. Bryan, l'ancien secrétaire d'Etat américain, le pacifiste dont l'attitude a plusieurs fois déchaîné des commentaires assez sévères, s'est avec d'autres Américaines, à Londres, notamment avec la duchesse de Marlborough et Mrs. John Astor, occupée activement du bien-être des soldats et des marins anglais. Miss Ruth Bryan avait suivi de très près les tournées électorales de son père ; en plusieurs occasions, elle avait prononcé des discours et des conférences en sa faveur : éloquente et spirituelle, elle obtint de grands succès. Les auditeurs, dit un journal américain, ne regrettèrent jamais la « substitution ». En 1906, elle écrivit un vaudeville intitulé Mrs. S. Holmes détective. Il fut joué et bien accueilli. Un autre vaudeville qu'elle composa ensuite n'a pas encore vu les feux de la rampe. En 1910, veuve d'un artiste américain, elle se remaria avec un Anglais, Reginald A. Owen. Celui-ci est actuellement capitaine du génie dans l'armée britannique. Il a été aux Dardanelles. Alors que son mari prenait part sur le front aux opérations militaires, Mrs. Owen, à Londres, organisait pour les chômeuses des ouvroirs où elles pouvaient gagner leur vie. Le travail de ces ouvroirs était destiné aux hôpitaux anglais du front. La charité avait ainsi deux excellents résultats.
Au début de la guerre, Miss Maxine Elliott, actrice américaine réputée, avait de nombreux engagements. Elle aurait pu faire passer ses intérêts personnels avant la charité. Mais Miss Elliott estima qu'on ne pouvait demeurer en dehors du grand conflit et que ceux qui ne pouvaient lutter par les armes devaient se dévouer au chevet des blessés, secourir les éprouvés. A. Boulogne-sur-Mer, elle fut un moment infirmière, mais lorsque la Belgique connut les épreuves terribles de l'invasion, Miss Elliott ne trouva pas son initiative suffisante, elle la jugeait inférieure aux circonstances. Elle fit preuve d'une grande volonté pour créer quelque chose de nouveau dont l'organisation entière fut son oeuvre. Les meilleures communications qui existent dans les Flandres sont les canaux. Elle équipa un chaland en infirmerie et en maison de refuge. Elle parvint à avoir toutes les autorisations militaires nécessaires pour obtenir l'aide d'un remorqueur quand l'asile flottant devait changer de place.
C'est aux Américains que Miss Elliott demanda de collaborer à l'entretien du chaland Julia, mais elle trouva en Angleterre aussi des bonnes volontés qui la secondèrent dans sa tâche. Lord Davenport promit que les docks anglais recevraient gratuitement les cargaisons provenant de dons; Lord Northcliffe promit d'insérer dans ses journaux tous les appels nécessaires et la sur de Miss Maxine Elliott (Gertrude Elliott), Lady Forbes-Robertson, voulut bien être la trésorière de l'uvre. Le Julia a eu une belle existence. Que de malades ont été soignés, que de lassitudes ont été réconfortées à son bord ! Que d'enfants surtout, ouvrant leurs grands yeux apeurés sur les désastres immenses qui les environnaient, ont eu, à l'abri du drapeau américain, flottant comme une enseigne d'humanité, l'illusion brève, mais réconfortante, d'un foyer enfin retrouvé.
Mais le drapeau étoilé, alors indice d'humanité, a servi de cible aux canons allemands. Une fois, une bombe vint éclater près du chaland. Quatre personnes furent tuées et huit blessées. Une jeune maman qui avait dans ses bras son gosse de trois semaines fut tuée et le gosse eut un de ses pieds arraché. Miss Elliott a sauvé l'enfant. Le petit orphelin demeure à bord du Julia.
Miss Elliott, malgré les fatigues et les dangers, continuera jusqu'à la fin des hostilités son oeuvre de réconfort et de dévouement. Les triomphes de la scène sont oubliés. Il ne s'agit plus maintenant de faire naître des applaudissements, mais des sourires sur les lèvres pâles des mamans malheureuses et des orphelins terrifiés.
Quelques autres actrices américaines ont imité Miss Maxine Elliot ; Miss Aline Thomas par exemple, infirmière dévouée, qui s'est prodiguée pour nos soldats ;-Miss Edna Goodrich, artiste réputée, qui, pendant un an, fut infirmière dans des hôpitaux en Belgique et en Angleterre. Miss Edna Goodrich est retournée en Amérique pour y goûter un repos moral bien gagné et satisfaire un contrat qui la faisait débuter au cinématographe.
« J'ai vu, a-t-elle dit à son retour, tant de misères et tant d'horreurs que je n'ai même plus la force d'y penser maintenant. Ce que j'ai vu, au milieu de la grande tourmente, je ne puis cependant l'arracher de mon souvenir et il m'est impossible d'en faire une narration coordonnée. »
Mrs. Bartlett Boder, qui chante en Amérique sous le nom de Mary Carter, a voulu aussi jouer son rôle utile. En février 1915, habillée en khaki, elle conduisait sur les routes de France, pour l'intendance anglaise, un gros camion ; quelques mois plus tard, on lui confia, sur sa demande, une ambulance automobile.
Et ceci ne ressemble-t-il pas à un conte ? Il y avait une fois dans une petite maison de Montmartre un homme jeune qui travaillait beaucoup. Il faisait de la peinture, pas toujours selon son inspiration, car, pour plaire aux prosaïques marchands, il faut suivre une routine commerciale, mais Jeanne avait de quoi vivre et le petit Gilbert était heureux. La petite maison, humble et proprette, était accueillante aux frères artistes, aux soeurs artistes aussi. Soudain la guerre. Par un soir triste, on apprit que Gilbert Arras avait donné sa vie à son pays dans une attaque. Jeanne conduisit le « p'tit Gilbert » dans l'atelier voisin d'une amie, une jeune Américaine, Miss Katherine Glover, une artiste aussi puisqu'elle écrivait de beaux contes pour les magazines de son pays.
Jeanne était lasse, mais elle prétendit qu'elle voulait faire seule une promenade au grand air. « P'tit Gilbert sera bien sage. II jouera sans faire de bruit en m'attendant, » Très tard, comme Jeanne ne revenait pas, quelqu'un chuchota qu'elle était allée se jeter dans la Seine.
Noël approchait. Miss Glover et ses amies américaines retournant en Amérique, discutaient les joies du Christmas tree, que, tous les ans, elles avaient fêté ensemble. Miss Glover ne disait rien, pensive, puis soudain elle proposa
--- Si nous faisions une exception, si nous nous privions de notre arbre de Noël pour avoir mieux. Si nous adoptions le « P'tit Gilbert Arras ! »
L'idée fut acceptée avec enthousiasme, non seulement par les sept jeunes Américaines qui venaient de quitter Paris, mais par dix-huit autres que l'histoire intéressa. Voilà comment, le P'tit Gilbert de Montmartre a vingt-cinq marraines américaines qui s'occupent de lui et qui, pour remplacer la pauvre maman Jeanne disparue, offrent vingt-cinq curs attentifs et prévenants.
Que de noms il faudrait ajouter encore à cette liste brièvement établie (3), car les dévouements et les bonnes volontés ont été nombreux ! Les femmes américaines en bien des cas ou se sont assemblées pour faire des envois là où les besoins semblaient les plus pressants ou ont pris elles-mêmes l'initiative de dons toujours judicieux. On ne pourra oublier le nom de « Lady Nicotine », cette riche Américaine qui, voulant garder l'anonymat, a multiplié ses envois aux soldats du front de France, envois de tabac, le grand dispensateur de rêves et d'oubli ; on ne pourra oublier le nom de Mrs. Jessie Metcalf, de New-Jersey, qui un jour signe un chèque de quinze mille francs pour l'envoi de vêtements et de chaussures. On ne pourra oublier le nom de Miss Crocker, de Californie, qui adresse un chèque de cinquante mille francs à l'American Relief Fund et veut entre prendre à ses frais de relever et de rebâtir tout un village lorrain près de Lunéville.
Les initiatives privées ou collectives, ont été efficaces. Elles furent dictées par un sentiment qui ne se discute pas : l'humanité ; mais en face de tant d'efforts, de si beaux élans, il faut bien reconnaître qu'à ce sentiment est venu s'en joindre un autre et celui-là il nous est doux de nous en rendre compte, il nous sera toujours doux de nous en souvenir, car ce fut la volonté d'une collaboration étroite et raisonnée avec nous dans une lutte formidable pour la justice et le bon droit (4).
Ceux qui liront ce chapitre en sachant en dégager la moralité primordiale ne pourront pas ne pas concevoir une grande émotion. Sans doute l'élan de la jeunesse américaine a été magnifique et, au cours des chapitres suivants nous aurons maints exemples d'un enthousiasme, d'une générosité qui doivent toucher nos curs éprouvés,. Les jeunes Américains qui se sont rendus au Canada ou qui ont traversé l'Atlantique pour s'engager ou dans l'armée canadienne ou dans l'armée anglaise obéissaient, à part quelques exceptions, à un sentiment de révolte contre un agresseur féroce et inhumain.; ils voulaient protester, même en faisant le sacrifice de leur vie, contre une barbarie écoeurante. Mais voici, mieux, voici beaucoup plus : les jeunes Américains qui sont venus, nombreux, se joindre aux soldats français avaient, avec un pareil sentiment, le désir de s'acquitter d'une grande dette morale. C'est bien pour eux qu'on peut donner à l'expression connue cette véridique interprétation : « L'Américain a deux patries, la sienne et puis la France. »
Magnifiquement les jeunes Américains l'ont prouvé en venant s'engager, en France, dans la Légion étrangère où tous, ils ont eu une conduite digne d'éloge (5).
Ecoutez ce que l'un d'eux, M. Paul Ayres Rockwell a répondu à M Edward Marshall (du New-York Sun) (6) qui le questionnait :
« Dans la Légion étrangère, environ deux cents Américains servent ou ont servi. Le plus amer regret de toute ma vie est que si peu d'Américains soient venus aider la France. Lorsque nous, Américains, nous avions besoin d'aide, La Fayette et ses partisans étaient cent fois plus nombreux que nous le sommes dans cette guerre, et ils venaient d'une population française totale à peine plus forte que celle de deux villes américaines actuelles. Mais nous avons une raison de concevoir quelque orgueil. A l'exception de ... mettons six ou huit, tous les hommes qui vinrent pour payer notre dette à la France se sont montrés de bons combattants. Aucun ne vint pour de l'argent. Quelques-uns sont venus pour le simple amour de l'aventure, mais je crois que l'élan de la plupart était suscité par un idéal. »
Les Américains qui sont venus combattre en France, de même que les Américains qui se sont engagés au Canada et en Angleterre, appartiennent à toutes les classes de la société. Il y a quelques millionnaires parmi eux : William Thaw (7), de Pittsburg, cousin de Harry Thaw dont les aventures ont occupé toute la presse du monde ; Stewart Carstairs, de Philadelphie, a été surnommé l'artiste millionnaire ; Kenneth Weeks (8), de Cambridge (Massachussetts), tué le 17 juin 1915, était fils d'un millionnaire. Et M. Paul Ayres Rockwell dit à ce sujet :
« Si tous les fils des hommes riches de l'Amérique pouvaient vivre aussi bien et mourir aussi glorieusement que Kenneth Weeks vécut et mourut, nous aurions peut-être autant de sujets d'être fiers en ce qui concerne cette guerre que la France en a eu, depuis les dernières années du XVIIIe siècle en ce qui concerne notre lutte pour la liberté dans laquelle elle nous a aidés si glorieusement. »
Il faut citer encore parmi les riches Américains, venus pur se joindre aux armées combattant pour la cause de la liberté, Edward Mandell Stone (de New Bedford) (diplômé d'Harvard et le premier volontaire américain tué) ; Victor Chapman qui passa un an dans les tranchées comme soldat et fut tué plus tard après être devenu aviateur (9). « Chapman, dit M. Rockwell, laissa une succession d'un demi-million. Il avait tout pour l'encourager à vivre, mais je sais qu'il croyait qu'il risquait la mort pour quelque chose de beaucoup plus précieux.
Henry W. Farnsworth, diplômé d'Harvard, membre d'une vieille famille de Boston, fut tué en Champagne, le 28 septembre 1915. Il avait vingt-cinq ans. D'un esprit aventureux, il avait parcouru les régions les plus sauvages d'Europe ; pendant les guerres balkaniques, il avait, comme correspondant de journaux américains, suivi les armées en présence. A son retour en Amérique, il entra dans les bureaux de son père, un gros commissionnaire en coton. Mais il ne put s'habituer à la vie sédentaire ; il se rendit au Mexique. La guerre européenne éclata. Sans prévenir personne, il fit ses préparatifs pour venir en France où il s'engagea dans la Légion étrangère. Les lettres qu'il écrivit alors prouvent qu'il ne regrettait pas sa décision.
Un autre Américain légionnaire, D. W. Thorn, a donné dans une lettre des détails sur la mort de Henry W. Farnsworth.
« J'étais dans le 1er bataillon avec Bartlett Bonnell, Philipps et Farnsworth. Farnsworth fut audacieux jusqu'à la dernière minute. Nous étions à peu près. côte à côte lorsqu'une balle l'atteignit au cou. La fusillade était terrible et ce qui était pire, c'est que les. mitrailleuses allemandes nous arrosaient de trois côtés, Nous allions avancer de nouveau lorsque j'entendis Farnsworth dire « J'ai mon compte. Un légionnaire appelé Secona tentait de lui mettre un bandage lorsque deux balles de mitrailleuses l'atteignirent, l'une à l'épine dorsale. Je le laissai là avec Secona. Il mourut à cet endroit. »
Beaucoup d'Américains abandonnèrent des situations enviables pour venir combattre le militarisme prussien. Le docteur David D. Wheeler, chirurgien réputé de Buffalo, vint en France pour diriger l'hôpital de Mrs. Whitney. Sa femme vint aussi ---et fut infirmière à l'ambulance américaine de Paris. Pendant un certain temps, le docteur Wheeler pratiqua, puis ce qu'il vit parmi les blessés, lui fit désirer de combattre. Il s'engagea dans la Légion comme simple soldat. Une balle dum-dum lui enleva le mollet de la jambe comme il pénétrait dans la première ligne des tranchées allemandes, au cours de la bataille de Champagne, le 28 septembre 1915. Impossible d'aller plus loin, et ce n'est qu'à grand'peine que le docteur put se traîner jusqu'à l'arrière, marchant sur les mains et sur les genoux, réconfortant parfois au passage un autre blessé. Le jour de Noël 1915, il reçut pour sa belle conduite la croix de guerre. Le docteur Wheeler a été réformé avec pension.
Frank Musgrave, de San Antonio (Texas), était diplômé de la Tulane University et était avocat avant de venir sur le front. Après l'attaque de Champagne, il passa avec quelques autres Américains de la Légion étrangère au 170e régiment de ligne. I1 fut fait prisonnier à Verdun, le 26 février 1916, et se trouve actuellement dans un camp de prisonniers en Allemagne.
Dennis Dowd (10), de Brooklyn, diplômé de l'école de droit de Colombie, abandonna une belle clientèle pour venir dès 1914 s'engager dans la Légion. Après une année de service, il fut blessé en Champagne. Rétabli, il passa dans l'aviation. Il fut victime d'un accident. d'aéroplane à Buc, le 11 août 1916. « Dowd, dit M. Paul Rockwell, était un des compagnons les plus brillants et les plus loyaux que j'aie jamais rencontrés. Il s'engagea et combattit simplement parce qu'il estimait que c'était son devoir. »
Jack Casey, de San Francisco, artiste et journaliste, préférant la lutte aux rêves utopiques, abandonna une carrière qui s'annonçait belle --- il venait d'obtenir une récompense à une exposition --- pour venir se joindre à ses compatriotes de la Légion. Il fut blessé pendant la bataille de Champagne. En décembre 1916, il achevait son vingt- septième mois à la Légion.
Charles Sweeney, diplômé de West Point, s'engagea comme soldat de deuxième classe, mérita la Légion d'honneur, la médaille militaire, et son dévouement et sa bravoure valant encore une autre distinction, il fut nommé lieutenant.
Il y a à la Légion étrangère des volontaires venant de l'armée américaine, notamment Edgar Bouligny, de la Nouvelle-Orléans, qui servit six ans dans l'armée régulière des Etats-Unis. Engagé dès le mois d'août 1914, il a été blessé quatre fois, a été nommé sergent et décoré de la croix de guerre. Son colonel l'a récemment encore félicité pour s'être montré un des meilleurs sous-officiers de la Légion.
Russell A. Kelly, de New-York, fils d'un avocat, était diplômé de l'Institut militaire de Virginie. Il avait vingt et un ans au début des hostilités. Il aurait pu attendre une désignation américaine, mais il préféra venir en France pour s'engager dans la Légion étrangère. Il fît la traversée avec un navire de bestiaux. Il a disparu le 16 juin 1915. Le Ministère de la Guerre a informé le père de Russell A. Kelly que son fils ne figurait pas sûr les listes des morts et blessés. Une enquête faite en Allemagne par l'ambassade américaine n'a pu faire découvrir le nom du légionnaire parmi ceux des prisonniers. Certaines lettres de « Kelly de la Légion » ont été publiées par le World de New-York. Le père de Kelly doit les faire paraître en volume.
John Earle Fike, de Wooster (Ohio), avait été soldat dans l'armée des Etats-Unis. Il a été tué le 16 juin 1915. Il avait trente ans environ.
John Bowe, de Minneapolis, demeura trois ans dans l'armée américaine. Il prit part à la campagne des Philippines. A la déclaration de guerre, il vint en France et s'engagea dans la Légion étrangère où il demeura un an. Il passa dans un régiment de ligne après la bataille de Champagne. Peu de jours plus tard, il fut blessé au front par une balle de shrapnell. Dans une lettre citée par le Chicago Daily News (2 novembre 1916), John Bowe raconte d'une façon très intéressante un terrible bombardement allemand. John Bowe, après avoir été blessé, obtint la permission d'aller en convalescence chez des amis en Angleterre. Il est aujourd'hui au 92e territorial. Il est décoré de la croix de guerre.
Plusieurs légionnaires sont d'anciens marins américains. Henry Claude et Arthur Barry, tous les deux du Massachussetts, ont servi naguère comme canonniers à bord du bateau américain Dakota. Tous deux combattent vaillamment.
Nelson Larson, marin américain, fut tué le jour anniversaire de l'Indépendance américaine en 1916. Il avait eu la mâchoire emportée au mois de juin de l'année précédente, mais avait refusé d'être réformé.
Paul Pavelka (de Madison, Connecticut), ancien marin américain, a pris part à trois des plus grandes batailles auxquelles la Légion fut mêlée et, jusqu'à présent, c'est le seul Américain blessé par une baïonnette allemande. II a quitté la Légion pour devenir un des plus audacieux et des plus dévoués pilotes de l'escadrille américaine (11). Il a été envoyé à Salonique.
Le 8 juin 1916, au matin, dans la grande cour des Invalides, le général Cousin distribuait des distinctions à des soldats méritants. Parmi ceux-ci se trouvait Brook Bartlett Bonneil, de Brooklyn, qui pour sa belle conduite au champ d'honneur fut décoré de la médaille militaire et de la croix 1e guerre. Lorsque la guerre éclata, Brook Bartlett Bonnell, qui avait vingt ans, vint en France pour s'engager dans la Légion étrangère. Il fut grièvement blessé pendant les affaires de Champagne en septembre 1915. Il demeura toute une nuit sur le champ de bataille et ne fut recueilli que le lendemain matin.
Charles Hoffaker, ingénieur à San Francisco, s'engagea dans la Légion en août 1914. Après l'attaque de Champagne, il entra au 170e régiment d'infanterie. Il fut mortellement blessé à Verdun le 30 mai 1916 et mourut à l'hôpital. Ivan Nock, de Baltimore, ingénieur aussi. est encore à la Légion.
Frederick W. Zinn, de Battle Creek (Michigan), ingénieur civil, diplômé de l'Université de Michigan en 1914, vint s'engager dans la Légion étrangère dès la déclaration de guerre au lieu de débuter dans sa profession. II fut blessé pendant la bataille de Champagne et passa ensuite dans l'aviation. Il vole maintenant sur le front comme observateur topographe et mitrailleur.
On lira dans le chapitre Les aviateurs américains en France, la belle carrière du caporal Kiffin Rockwell (Géorgie). Kiffin Rockwell s'engagea au début de la guerre dans la Légion étrangère. Il fut grièvement blessé à la cuisse après huit mois de tranchées. Il passa alors dans l'aviation et il accomplit de magnifiques exploits sur le front. Le vaillant Américain trouva la mort au cours d'un engagement avec un aéroplane allemand, le 23 septembre 1916. Son frère Paul Ayres Rockwell (12), engagé volontaire, à la même époque, fut blessé dangereusement en Champagne et dut demeurer à l'hôpital pendant plusieurs mois. Réformé, il sert encore la cause de la justice et de l'humanité en écrivant avec beaucoup de talent des récits de ce qu'il a vu et en se faisant l'historiographe de ses compatriotes. Ses correspondances aux Daily News de Chicago ont été très remarquées. Paul Ayres Rockwell a de plus écrit pour le livre qu'on a publié à Londres sur Kenneth Weeks ; l'historique de la Légion étrangère pendant cette guerre. Paul Ayres Rockwell a épousé, au mois de décembre 1916, Mlle Jeanne Leygues, fille de M. Georges Leygues, ancien ministre de l'Instruction publique.
Il est dit que dans cette histoire des volontaires américains, on trouvera, au fur et à mesure qu'on l'entreprend, des faits toujours nouveaux pour frapper notre attention et susciter une reconnaissance admirative. N'est-ce point beau cet élan de tant de jeunes hommes venant de si loin combattre pour un idéal ? N'est-ce point touchant cette abnégation de tout ce que la vie peut donner pour affronter la mort au nom de la liberté et de l'humanité, et n'est-ce point surprenant de voir que les mêmes pensées, les mêmes aspirations ont éveillé dans deux coeurs fraternels le même dévouement résolu ? N'est-ce point un signe moral de la force et de la justesse de notre cause ?
Voilà Kiffin Rockwell, tombé glorieusement pour la France, et son frère Paul Ayres Rockwell, blessé grièvement et cependant n'abandonnant pas la lutte, puisqu'il peut narrer éloquemment les exploits de ses compatriotes; voilà le caporal Andrew Walbron (de Peterson, New Jersey) qui ne s'est pas engagé à la Légion, mais a combattu dans des régiments de ligne. Il a été blessé trois fois. Sa belle conduite lui a valu d'être nommé caporal à Verdun (13). Toujours au front, il a la réputation d'être un soldat exemplaire. Son frère Ernest Walbron, en se portant à l'assaut des positions allemandes situées dans un bois fortifié (région de la Somme), fut blessé au genou droit. Malgré ses souffrances, il demeura en première ligne pendant treize heures. Il fut alors évacué et transporté dans un hôpital, mais la gangrène se mit dans la jambe et il fallut en faire l'amputation au-dessus du genou. L'état de santé d'Ernest Walbron fut longtemps critique. Il a été décoré de la croix de guerre, de la médaille militaire française et de la médaille militaire anglaise. Voilà Norman Prince, l'audacieux aviateur, mort pour la France le 15 octobre 1916. « Il est tombé, dans notre pays, pour le défendre ; son frère reprend sa place ; rien n'est plus simple, rien n'est plus noble.
Mais nous n'avons pas fini d'énumérer toutes ces vaillances et toute la grandeur des jeunes Américains. Sans doute nous ne pouvons songer à établir une liste complète et définitive. Que ceux qui sont oubliés --sans nulle intention --- nous excusent en raison de la difficulté de réunir tous les matériaux nécessaires à la rédaction de tant d'histoires disséminées. Au surplus, la gloire de chacun est ici la gloire de tous.
Mais citons encore : Frank Clair, de Colombus (Ohio), est mort à l'hôpital des blessures reçues le 4 juillet 1916 à Belloy-en-Santerre. Clair avait l'esprit aventureux. Il avait combattu au Mexique, en Chine et ailleurs encore. Il fut blessé quelque jours après son arrivée au front.
George Delpeuche, de New-York, fils du chef de l'Hôtel Lorraine à New-York, vint en France dès le mois d'août 1914, il passa le premier hiver de la guerre dans les tranchées près de Craonne. Il fut décoré de la croix de guerre pour avoir à lui seul fait prisonniers cinq Allemands pendant la bataille de Champagne. Il fut grièvement blessé le 1 juillet 1916.
Billy Thorin, de Canton (Dakota du Sud), qui s'enfuit de la maison paternelle à l'âge de quatorze ans, peut être appelé un véritable aventurier dans le sens le plus pittoresque que ce mot devenu péjoratif peut avoir. Il appartint un moment à la marine américaine. Il fut blessé à la tête en Champagne, mais il continua à combattre. Une seconde blessure fit annoncer la nouvelle de sa mort, mais il refusa de mourir en réalité et aujourd'hui, il se rétablit.
Frederick Capdeville, de New-York, fils du maître d'armes de West-Point, demeura un an avec la Légion étrangère, puis passa au 170e de ligne. II fut nommé sergent et décoré de la croix de guerre devant Verdun.
Lincoln Chatkoff, de Brooklyn, a combattu vingt-deux mois dans les rangs de la Légion, puis entra à l'école d'aviation, obtint son brevet de pilote et revint à la Légion.
Charlie Chrisopher Charles, de Brooklyn, s'engagea dans la Légion dès le début des hostilités. Il fut blessé pendant l'attaque de Champagne. Charles, qui est aujourd'hui mitrailleur, a la réputation d'un excellent soldat (14).
René Phelizot, de Chicago, était un hardi chasseur de bêtes fauves. Il avait amassé une petite fortune en Afrique en vendant l'ivoire des éléphants qu'il avait tués. Il vint s'engager dans la Légion au mois d'août 1914. Il trouva la mort à Craonelle, en février 1915 ; il avait environ trente ans.
Harman Edwin Hall, de Chicago, s'occupait en Amérique d'automobiles, il vint s'engager dans la Légion étrangère et fut tué, le 16 juin 1916, quelques jours après son arrivée au front. Il avait vingt-sept ans.
Charles Trinkard, de New-York, s'est engage dès le début des hostilités. Il a été blessé deux fois en Champagne. Il se trouve de nouveau sur le front.
Jack Janz, de Kentucky, a été tué par un obus allemand pendant la défense du fort de Vaux, près de Verdun. Janz vint en France, de Louisville, dès le début des hostilités. Au cours de la première bataille d'Arras, le 9 mai 1915, il fut grièvement blessé. Après un séjour de plusieurs mois dans un hôpital, il retourna à la Légion, puis passa au 170e d'infanterie ainsi que quelques autres Américains (15).
David King, de Providence, était étudiant à l'Université d'Harvard. Il abandonna ses études pour venir s'engager, à la Légion. En octobre 1915, il passa au 170e d'infanterie. Il fut légèrement blessé à Verdun, et se trouve actuellement au front comme observateur d'artillerie.
Jack Cordonnier, de New-York, fut blessé le mai 1915, puis, après être passé au 170e d'infanterie, prit part à la défense du fort de Vaux où il fut blessé une seconde fois.
Frederick Mulhauer, de New-York, s'engagea comme simple soldat dans la Légion, fut nommé en raison de sa belle conduite sergent mitrailleur. Lui aussi passa au 170e d'infanterie après la bataille de Champagne. Peu après, il fut promu sous-lieutenant. Mulhauser est décoré de la croix de guerre avec trois citations.
William Dugan, fils d'un manufacturier en chaussures, de Rochester (New-York), diplômé de l'Université de Rochester, combattit vaillamment avec la Légion, puis avec le 170e d'infanterie. Il fut blessé à Verdun et décoré de. la croix de guerre. Il est à présent à l'école d'aviation.
Marius Rode, de New-York, n'avait que dix-sept ans lorsqu'il vint s'engager à la Légion. Il fut décoré de la croix de guerre en Champagne, puis passa au 170e d'infanterie. Après avoir été blessé à Verdun, il est allé suivre les cours de l'école d'aviation.
Robert Soubiran, de New-York, qui prenait part aux grandes courses automobiles s'est distingué dans la Légion puis dans l'aviation.
Michel Steinfels, de Chicago, bien que de naissance germano-américaine, voulut combattre pour la France. Blessé, il fut soigné à l'ambulance américaine de Neuilly, puis réformé.
Eugène Jacobs, ancien boucher de Pawtucket, considéré comme un des légionnaires les plus braves, a été nommé sergent au 170e d'infanterie et, pour sa belle conduite devant Verdun, a reçu la croix de guerre.
Walter Appleton, de New-York, après un long séjour à la Légion, est à l'école d'aviation. D'autres sont encore au front comme Jack Moyet, de Mobile, un des plus jeunes volontaires américains ; J. Laurent, de New-York; Achille Clinger qui fut un certain temps instructeur à l'Université de Colombie ; Bob Scanlon, boxeur nègre de New-York; Arthur Barry, de Boston; Algernon Satoris, petit-fils du général Grant ; Richard Allen Blount; le caporal Guy Augustini, de San-Francisco, fils du consul américain à Barcelone; O. Mouvet, etc.
D'une lettre adressée par Charlie Christopher Charles à M. Paul Rockwell, il faut citer ces passages qui relatent la mort glorieuse de deux légionnaires américains.
« Le pauvre James Paul (de Saint-Louis) est mort après une belle et noble carrière à la Légion. C'était pendant l'après-midi du 15 avril 1917. Les soldats qui avaient été choisis pour jeter les grenades à main furent envoyés en avant contre les lignes allemandes et au premier rang se trouvaient deux Américains « Jimmy » (James) Paul et Henry Claude.
« Claude s'en tira sain et sauf, mais Jimmy ne fut pas si heureux. Il parvint à la tranchée allemande avec Claude, y sauta, lança une pleine main de grenades dans une sape où plusieurs Allemands se cachaient. Il parvint à bout de tous les ennemis, sauf d'un qui leva ses mains et cria « Kamerad » et, pensant que cet Allemand s'était rendu, il s'en alla vers une autre sape.
« Au moment où Jimmy présentait le dos, le Boche ramassa son fusil et fit feu, la balle traversa le coeur de notre brave compagnon. Quelques-uns de nos soldats virent cet infâme traîtrise et il suffit de dire qu'il y a un boche qui ne tuera plus...
« Le jour suivant nous ramenâmes le corps de Jimmy à l'arrière et l'enterrâmes dans nos lignes. Pauvre petit Jimmy (16) ! Il nous manque à tous, car c'était un brave petit gars, honneur de son pays et de la Légion. Ce fut le premier Américain tué depuis l'entrée en guerre de l'Amérique. Jimmy Paul avait été décoré de la croix de guerre sur la Somme pendant 1a bataille de Belloy-en-Santerre, le 4 juillet 1916. En cette occasion, il repoussa à lui tout seul une contre-attaque allemande, jetant soixante-quinze grenades à main dans les rangs des Prussiens qui avançaient, tuant ou blessant la plupart d'entre eux.
« Ce fut quelques heures après la mort de Jimmy que George Meyer (de Brooklyn) fut tué par un obus cinq minutes avant de prendre part à une charge au cours de laquelle la Légion s'empara de quelques positions formidables tenues par les Boches. Meyer était un nouveau venu dans la Légion ».
Le jour où James Paul et George Meyer, furent tués, Ivan Nock, ingénieur civil de Baltimore qui avait abandonné une jolie situation au Pérou pour venir s'engager dans la Légion fut blessé à la tête par une balle dum-dum. Frank Whitmore, de Richmond, décoré de la croix de guerre pendant l'offensive de la Somme de juillet 1916, et Jack Noe, de Glendale, furent aussi blessés.
La guerre européenne a évolué de telle façon qu'elle est devenue une guerre mondiale. Les Etats-Unis d'Amérique se sont joints aux Alliés pour combattre la duplicité, la fourberie, la traîtrise, la sauvagerie des Allemands dont eux-mêmes eurent à souffrir. C'est là une nouvelle histoire, mais il convient de ne pas oublier les volontaires magnifiques de la première heure qui, parce qu'une idée généreuse fleurit dans leur esprit, ont mérité la rare distinction d'être confondus dans le nombre des sublimes Libérateurs.