
| État sanitaire de l'armée américaine pendant la première année de guerre. --- Salubrité des États qui bordent le Pacifique. --- Diminution constante des maladies dans l'armée américaine. --- Conditions hygiéniques très-satisfaisantes en Louisiane, dans la Floride, dans la Caroline du Sud. ---Budget de la Commission sanitaire; générosité du peuple américain. |
Afin d'obtenir une idée vraie des conditions hygiéniques de l'armée fédérale, nous consulterons les rapports officiels du chirurgien général, chef du bureau médical au secrétariat de la guerre. Au mois de janvier 1863, ce fonctionnaire soumit au congrès américain un exposé donnant les chiffres les plus précis qu'il fût possible d'avoir pour l'année écoulée entre le 1er juillet 1861 et le 30 juin 1862. Pendant cette première année de guerre, les médecins des troupes de volontaires n'envoyaient pas encore au Mississipi les résumés statistiques que les règlements ont rendus depuis obligatoires. Les nombres indiqués dans le susdit rapport annuel du chirurgien général ne s'appliquent donc pas à l'armée entière, mais seulement à un certain nombre de régiments. Néanmoins, bien qu'il n'ait pas été possible d'établir l'état sanitaire pour l'ensemble des forces nationales, les renseignements authentiques ont été coordonnés pour un si grand nombre d'hommes, la quantité de régiments sur lesquels on a opéré est si considérable, que cette statistique médico-militaire est très-certainement la plus vaste et la plus complète qui ait jamais été dressée. Elle a été faite sous la direction spéciale de J. J. Woodward, aide-chirurgien dans l'armée des États-Unis, et s'applique à la période la plus défavorable de toutes, celle de l'ouverture de la guerre, alors que les troupes étaient presque entièrement composées de volontaires inexpérimentés, et que les officiers militaires et médicaux ne savaient encore faire observer ni les règles de l'hygiène ni celles de la discipline. La Commission sanitaire n'avait pas créé ses puissantes agences, qui ne fonctionnèrent d'une façon satisfaisante qu'au terme de la période indiquée. Ces statistiques doivent donc être acceptées comme un tableau des faits qui se répètent inévitablement au commencement de chaque guerre.
M. Woodward évalué le taux de la mortalité générale dans les armées des États-Unis, pendant cette première année de la lutte, à 676 par 10,000 hommes de force moyenne. Dans ce nombre, la mortalité provenant des seules maladies était, de 504, et celle résultant de coups et blessures, de 172. Pendant dix-huit années de paix, la mortalité annuelle moyenne causée par les maladies seulement avait été de 240 par 10,000 dans l'armée américaine Dans la guerre des États-Unis contre le Mexique, elle a été de 1,038 par 10,000. Or, nous savons, en nous en rapportant aux chiffres insérés au commencement de cette brochure, que, dans l'armée anglaise, pendant la guerre d'Espagne contre Napoléon 1er, la mortalité pour cause de maladies s'est élevée à 1,650, et durant la guerre de Crimée à 2,320; elle a été de 330 pendant les quinze années qui se sont écoulées de 1839 à 1855. Dans l'armée française, elle est actuellement, suivant le rapport du maréchal Randon, de 77,8.
Nous en concluons que la mortalité provenant de maladies a été beaucoup plus considérable, il est vrai, dans l'armée des États-Unis, durant la première année de cette guerre, qu'elle ne l'est dans l'armée anglaise en temps de paix; mais elle a été bien inférieure à celle qui eut lieu pendant les guerres du Mexique et de la Crimée.
Pour faciliter la comparaison, le docteur Woodward a classé dans ses tableaux les différentes armées américaines en trois séries correspondant avec les régions géographiques qu'elles occupaient. La première division est formée des troupes opérant sur la côte de l'Atlantique, entre la mer et la chaîne des Apalaches, et comprend l'armée du Potomac et les divers détachements échelonnés sur la côte. La mortalité annuelle résultant de maladies était parmi ces troupes de 334 par 10,000 hommes de force moyenne. La seconde division comprend les troupes opérant dans le grand bassin central du continent, entre les chaînes des Apalaches et les montagnes Rocheuses ; aux corps réguliers d'armée sont adjointes les division éparses dans les postes militaires du Kansas, du Nebraska, du Nouveau-Mexique et du Nord-Ouest. La mortalité annuelle causée par les maladies est dans cette région alluviale, et par conséquent malsaine, de 821,9 par 10,000.
La troisième division est celle des troupes cantonnées sur le versant du Pacifique entre la mer et les montagnes Rocheuses. La mortalité pour cause de maladies y est annuellement de 107,6 seulement par 10,000. On voit que sur les côtes de l'Atlantique le taux de la mortalité était trois fois plus considérable que sur les rivages du Pacifique; dans la grande région centrale arrosée par l'immense réseau fluvial du Mississipi, la mortalité était deux fois et demie plus forte que sur le littoral de l'Atlantique, et huit fois plus que sur le versant du Pacifique.
Cette faible mortalité est digne d'une attention particulière; elle est à peine supérieure à celle attribuée par les statisticiens anglais et américains aux jeunes hommes de cet âge dans la vie civile. Il est nécessaire de se rappeler qu'à cette époque, les troupes de l'Orégon et de la Californie étaient placées dans des conditions qui se rapprochaient assez de l'état de paix. En effet, la grande marée de la guerre civile ne se fit pas sentir à l'ouest de la pacifique barrière des montagnes Rocheuses; mais la proportion indiquée étant bien inférieure à celle qui existait dans l'armée des États-Unis, en temps de paix, il en résulte une présomption bien naturelle en faveur de la grande salubrité des côtes du Pacifique.
Malheureusement, les renseignements obtenus sur la proportion constante des malades pendant cette même période sont si imparfaits, que le chirurgien général a dû renoncer à traiter cet intéressant sujet dans son rapport. Toutefois, il indique pour chaque mois le nombre de ceux qui sont tombés malades, et de ces tableaux il résulte que l'état maladif dans ces trois régions est proportionnel à la mortalité. Les fluctuations mensuelles de l'état des hôpitaux sont naturellement bien moins instructives que ne le seraient celles de chaque maladie spéciale. Toutefois, cette statistique est suffisante pour démontrer que, dans les derniers mois de la première année de guerre, une amélioration lente mais continue se produisait dans les conditions hygiéniques de l'armée américaine.
On comprend que, pendant les deux dernières années de la lutte, les autorités médicales n'aient pas eu le temps de coordonner tous les détails qui leur sont parvenus sur l'état sanitaire de l'armée, et, quand même elles auraient pu dresser des statistiques complètes, elles ne se seraient pas senties autorisées à les publier. En effet, ces rapports auraient fourni à l'ennemi des renseignements trop importants en lui donnant la connaissance exacte de la force des troupes dans chaque division, le nombre précis des soldats mis hors de combat, de ceux qui restaient en ligne, etc. Toutefois, des informations sûres, glanées çà et là dans les publications de la Commission, nous présentent au moins quelques aperçus sur l'état hygiénique de plusieurs corps fédéraux. Bien que pour ces statistiques il ne faille pas appliquer au différents corps d'armée l'adage ab uno disce omnes, les résultats acquis d'une manière positive pour certaines divisions nous donneront un repère pour juger des autres.
Vers la fin de 1863, le docteur Crane, un des inspecteurs de la Commission, présenta un rapport intéressant sur les conditions hygiéniques du corps d'armée commandé par le major général Banks, et cantonné dans la Louisiane, région tristement connue par la fréquence des cas de fièvre jaune.
« La santé de nos troupes est vraiment remarquable, écrivait ce médecin. Je n'ai jamais vu moins de cas de maladie dans une armée. Sur la liste des malades, nous ne comptons que 450 soldats sur 10,000, et si l'on y comprend tous ceux qui ont été envoyés à l'hôpital général depuis le 1er octobre, on n'arrive qu'à un total de 540 sur 10,000. L'état maladif le plus général et le plus intense est dans la division de cavalerie, obligée de faire le plus de gardes une division de l'armée ne donne que 140 malades sur 10,000 soldats. ª
Dans le rapport de la Commission sanitaire pour l'année 1864, nous avons trouvé le résumé suivant sur l'hygiène de l'armée du département du Sud (Caroline du Sud, Georgie et Floride)
« Après s'être engagée dans de laborieuses opérations de siège et avoir établi une ligne continue de postes et. de retranchements sui les rivages dangereux, de Morris-Island et de Beaufort jusqu'à Saint-Augustin, la grande armée des volontaires qui occupent les entrées marécageuses de Charleston, de Savannah, de Brunswick, de Saint-John, n'a point été annihilée, ni même affaiblie, par l'insalubrité toute particulière du climat et les rigueurs de la vie des camps dans cette région; à la fin d'une année de service, elle n'est pas atteinte de plus de maladies que n'en subissent les mêmes classes d'hommes poursuivant dans la vie civile le cours de leurs occupations et de leurs habitudes ordinaires.»
En janvier 1864, le docteur Marsh, observateur très-soigneux et l'un des inspecteurs les plus capables de la Commission, s'exprimait ainsi sur le compte de l'armée qui, sous les ordres du général Seymour, campait près de Jacksonville, dans la Floride: « Les cas de maladies ont été réduits à un minimum presque sans exemple dans l'histoire des armées, sous n'importe quelle latitude.» Il parle en termes non moins favorables de la santé des troupes opérant devant Charleston : « Une réinspection minutieuse de la plupart des troupes dans ce département a été faite le mois dernier; leurs besoins ont été constatés et satisfaits, leur hygiène a été étudiée en détail. Le pourcentage des maladies est très-peu considérable; mais des raisons militaires nous interdisent de préciser combien il est peu important.»
Dans le bref exposé qui précède, nous avons indiqué le système suivi par la Commission et l'importance des résultats obtenus. II ne sera pas hors de propos de donner ici quelque idée du nombre immense d'objets représentant des sommes considérables que le peuple américain a généreusement envoyés dans les dépôts centraux et dans les succursales de la Commission. Il faut se souvenir que la guerre éclata au moment où la session des chambres législatives était close, alors qu'aucune disposition légale n'avait été prise pour autoriser la perception de sommes destinées à subvenir aux nécessités imprévues. Mais chaque État, chaque district répondit à l'appel du président; de chaque colline, de chaque vallée accoururent les volontaires; dans toutes les villes, dans tous les hameaux retentit le cri : Préparez-vous à la bataille! On n'attendit pas les fonds du gouvernement pour payer l'équipement des cent mille hommes qui se précipitaient vers le théâtre de la lutte. Chacun porta son offrande, une partie de sa fortune ou de ses épargnes sur l'autel de la patrie, et tous, donnant un exemple de désintéressement public qui ne fut jamais surpassé, si toutefois il a été égalé, s'abstinrent de demander le moindre avantage en retour. Une évaluation faite par le New-York Herald, au commencement de 1862, des sommes apportées spontanément par les patriotes pour l'équipement des régiments et leur transport sur le champ de bataille, donne un total s'élevant à un milliard de francs! somme qui, nous le répétons, fut donnée librement, par bonne volonté, et sans la moindre suggestion de la part du gouvernement..
Il n'est donc pas étonnant qu'un peuple qui sait prodiguer ses ressources avec tant de générosité pour armer ses défenseurs, n'ait pas hésité non plus à les soutenir de la manière la plus libérale. La gloire de la Commission sanitaire est d'avoir réalisé son oeuvre magnifique sans avoir reçu un écu du gouvernement. Le dernier rapport annuel, arrêté au 1er octobre 1864, constate qu'à ce moment les divers articles envoyés par les femmes américaines s'élevaient déjà au nombre de plusieurs millions, ayant une valeur collective qui n'a pas été estimée à moins de 46 millions de francs. A ces articles doivent être ajoutées les nombreuses contributions en espèces, qui s'élèvent à la somme de 18,550,000 francs. Cet énorme total, auquel depuis cette époque se sont ajoutés encore d'autres millions, a été recueilli, grâce surtout à l'exemple contagieux donné par les grandes ventes et les expositions industrielles qu'inaugura la ville de Chicago(28). Nous en avons déjà parlé. La vente de Cincinnati produisit 1,400,000 francs, celle de Brooklyn, au mois de mars 1864, 2,100,000 francs, celle de New-York, en avril, 7 millions, et celle de Philadelphie, en juin, près de 6 millions.
Les dons qui alimentaient ce grand fleuve de charité n'étaient pas recueillis uniquement sur le sol des États-Unis. Des succursales ont été établies à Londres et à Paris sous la direction de citoyens des États-Unis bien connus dans ces capitales. Les recettes encaissées à la branche succursale de Paris, et obtenues presque exclusivement d'Américains résidant en Europe, montaient, au commencement de 1864, à la somme de 239,000 francs. Les contributions adressées à la branche de Londres se sont élevées à 160,000 francs(29).
Ces résultats financiers, qu'on les considère dans leur ensemble ou dans leurs détails, révèlent un sentiment de générosité qui fait honneur à la race humaine. Certainement ils devraient stimuler un esprit d'émulation dans tous les pays du monde où l'on sait apprécier des actes de dévouement. Mais ce qui ajoute le plus d'éclat aux résultats financiers obtenus par la Commission est le fait que le total des frais de distribution n'a pas atteint 4 pour cent.
| Merveilles que peut accomplir l'initiative unie à la discipline. --- Efforts de la Société genévoise d'utilité publique. --- Visite du docteur Gurlt aux hôpitaux prussiens du Schlesvig-Holstein. --- Congres international. ---Convention signée à Genève. --- Précédents historiques. --- Maintien de la discipline militaire. --- Témoignages rendus à la Commission par les généraux américains. --- Associations sanitaires dans les États séparés. ---Commission chrétienne. --- Avenir de la Commission sanitaire. |
Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé modestement de présenter aux lecteurs un récit clair et explicite de l'origine, du développement et des oeuvres de la Commission sanitaire des États-Unis. L'auteur, qui aurait pu dire bien davantage et entrer dans beaucoup plus de détails, a préféré être concis, tout en donnant l'exposé des faits le plus impartial et le plus sincère. Il pourra sembler que trop d'importance a été donnée aux difficultés personnelles et administratives qui ont embarrassé la marche de l'oeuvre philanthropique à ses débuts; mais notre conviction réfléchie est que la mention de ces obstacles était absolument nécessaire pour donner la véritable intelligence du sujet. Toutes nos critiques sur des personnages officiels ou sur des faits politiques nous ont été inspirées par un seul motif, celui de servir la cause de la vérité, et de faciliter en d'autres pays la cause de la réforme sanitaire. En indiquant nettement les périls qui ont environné l'institution naissante, en montrant avec quelle prudence et quelle sagacité les dangers qui en menaçaient l'existence ont été heureusement écartés ou surmontés, nous avons été animé de l'espoir que ce récit pourrait contribuer, dans les pays étrangers, à préserver les entreprises analogues de sombrer sur des écueils de même nature, Les progrès et le succès complet de cette oeuvre colossale, au moyen de laquelle on a distribué des secours représentant une somme de la valeur pécuniaire de plus de 100 millions de francs, doivent être considérés comme le produit légitime et spontané du caractère et des institutions nationales. Ces sommes presque incroyables versées entre les mains des collecteurs volontaires, ces millions d'objets, oeuvre de femmes américaines, qui se dévouaient de tout leur cour au soulagement des défenseurs de la république, sont pour nous d'irréfragables preuves de ce noble esprit d'individualisme qui a fait des États-Unis l'une des premières nations pour l'éducation populaire, pour les améliorations d'utilité publique, pour tout ce qui constitue la véritable gloire d'un pays. C'est à cette initiative personnelle, c'est à ce sentiment de confiance en soi-même qui ne requiert l'assistance d'aucun pouvoir extérieur pour concevoir des plans ou pour les réaliser, que nous attribuons les développements extraordinaires de la Commission. L'occasion lui était favorable, en tant qu'il existait un courant naturel de sympathies et d'affection entre le peuple et ce million de volontaires partis pour défendre tout ce qu'ils avaient de plus cher, la préservation de l'Union et de leurs institutions républicaines. Mais à ces sympathies il fallait une direction appropriée, et, par-dessus tout, la capacité pratique pour diriger sagement ce grand élan national ; et c'est ici que se montrèrent dans toute leur admirable énergie le bon sens si cultivé et l'étonnante présence d'esprit qui distinguent ce peuple et le mettent en état de se plier à toutes les circonstances. Du moment que la nation eut pris à coeur d'accomplir cette oeuvre philanthropique, de longs préparatifs ni des expériences prolongées ne furent point nécessaires pour préparer les agents. Chacun, dans sa sphère d'action, offrit ses services. Aussitôt après avoir compris ce dont il s'agissait, le médecin, le légiste, le ministre, le négociant, l'étudiant, tous étaient prêts, chacun voulait consacrer son temps et ses moyens à l'accomplissement de cette mission bénie. Les milliers de volontaires qui offraient leur concours furent joyeusement accueillis et placés sous la direction d'employés expérimentés dont le nombre n'excédait pas deux cents et qui se trouvaient eux-mêmes sous le contrôle du comité exécutif. Avec ce personnel, restreint en apparence, ont été accomplies les grandes choses qui ont illustré le nom de la Commission sanitaire. On peut manifestement inférer que pour mener à bonne fin une oeuvre semblable, il n'est pas besoin d'un nombreux et fastueux état-major. Avec une administration entendue, quelques hommes intelligents, inspirés par un amour sincère de leur oeuvre, peuvent accomplir des miracles qui, à première vue, sembleraient incroyables. Comme l'a si bien montré la Commission, distribuant indistinctement ses ressources aux amis et aux ennemis couchés côte à côte sur un lit de douleur, le sentiment d'humanité n'est arrêté par aucune frontière, et ne dépend point des conditions du climat. Il n'attend que l'occasion pour répandre ses bienfaits au près et au loin.
Il est à peine nécessaire d'insister sur l'opportunité et sur l'importance qu'il y aurait à établir des institutions de cette nature dans les divers pays de l'Europe. L'oeuvre a déjà été inaugurée par l'initiative dévouée de la Société genévoise d'utilité publique, grâce surtout à l'activité de quelques-uns de ses membres, parmi lesquels nous citerons M. Henry Dunant, M. Gustave Moynier, et les docteurs Th. Maunoir et Appia (de Genève). Grâce à leur influence, plusieurs comités secondaires se sont mis en relation avec la société mère et ont rendu les plus grands services. Dès la première année, les événements du Schlesvig-Holstein ont fourni à ces associations diverses l'occasion de prouver leur utilité. Le docteur Gurlt, médecin de la cour de Berlin, se rendit, à l'invitation de la reine, sur le théâtre de la guerre; puis, après son retour, il exposa d'une manière complète, en trois lettres manuscrites, l'état sanitaire des hôpitaux de l'armée, et signala les efforts pratiques tentés par les hospitaliers volontaires pour l'amélioration de ces établissements.
Nous avons déjà, dans notre introduction, fait allusion au congrès international, convoqué à Genève en août 1864, par M. Dunant et ses intelligents collaborateurs. Les discussions qui ont eu lieu dans cette assemblée, et le traité qui est sorti de ses délibérations, roulaient sur ce point: la reconnaissance de la neutralité du corps officiel d'hospitaliers au milieu des armées en campagne. Le projet primitif, tel qu'il avait été soumis à la première conférence par les amis de la réforme sanitaire, comprenait aussi la neutralisation des volontaires hospitaliers. Mais, dans les discussions subséquentes, cette proposition fut expressément éliminée, par ce motif qu'un congrès ne serait pas en mesure d'imposer aux gouvernements les règlements particuliers qu'il aurait adoptés. L'organisation d'un corps de volontaires hospitaliers fut donc envisagée comme regardant uniquement les citoyens de chaque État, auxquels l'initiative de l'oeuvre doit être réservée.
Nous donnons ici la transcription du traité tel qu'il a été conclu
CONVENTION POUR L'AMÉLIORATION DU SORT DES MILITAIRES BLESSÉS, DANS LES ARMÉES EN CAMPAGNE. Son Altesse Royale le grand-duc de Bade,
Sa Majesté le roi des Belges, etc., etc., etc.,Également animés du désir d'adoucir, autant qu'il dépend d'eux, les maux inséparables de la guerre, de supprimer les rigueurs inutiles et d'améliorer le sort des militaires blessés sur les champs de bataille, ont résolu de conclure une convention à cet effet, et ont nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir
Son Altesse Royale le grand-duc de Bade, le sieur, etc.
Sa Majesté le roi des Belges, le sieur, etc.,Lesquels, après avoir échangé leurs pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, sont convenus des articles suivants :
ARTICLE PREMIER.- Les ambulances et les hôpitaux militaires seront reconnus neutres, et, comme tels, protégés et respectés par les belligérants, aussi longtemps qu'il s'y trouvera des malades ou des blessés.
La neutralité cesserait, si ces ambulances ou ces hôpitaux étaient gardés par une force militaire.
ART. 2. --- Le personnel des hôpitaux et des ambulances, comprenant l'intendance, les services de santé, d'administration, de transport des blessés, ainsi que les aumôniers, participera au bénéfice de la neutralité lorsqu'il fonctionnera, et tant qu'il restera des blessés à relever ou à secourir.
ART. 3. --- Les personnes désignées dans l'article précédent pourront, même après l'occupation par l'ennemi, continuer à remplir leurs fonctions dans l'hôpital ou l'ambulance qu'elles desservent, ou se retirer pour rejoindre le corps auquel ils appartiennent.
Dans ces circonstances, lorsque ces personnes cesseront leurs fonctions, elles seront remises aux avant-postes ennemis, par les soins de l'armée occupante.
ART. 4. --- Le matériel des hôpitaux militaires demeurant soumis aux lois de la guerre, les personnes attachées à ces hôpitaux ne pourront, en se retirant, emporter que les objets qui sont leur propriété particulière.
Dans les mêmes circonstances, au contraire, l'ambulance conservera son matériel.
ART. 5. --- Les habitants du pays qui porteront secours aux blessés, seront respectés et demeureront libres.
Les généraux des puissances belligérantes auront pour mission de prévenir les habitants de l'appel fait à leur humanité, et de la neutralité qui en sera la conséquence.
Tout blessé recueilli et soigné dans une maison y servira de sauvegarde. L'habitant qui aura recueilli chez lui des blessés sera dispensé du logement des troupes, ainsi que d'une partie des contributions de guerre qui seraient imposées.
ART. 6. Les militaires blessés ou malades seront recueillis et soignés, à quelque nation qu'ils appartiendront.
Les commandants en chef auront la faculté de remettre immédiatement aux avant-postes ennemis les militaires ennemis blessés pendant le combat, lorsque les circonstances le permettront et du consentement des deux partis.
Seront renvoyés dans leur pays ceux qui, après guérison, seront reconnus incapables de servir.
Les autres pourront être également renvoyés, à la condition de ne pas reprendre les armes pendant la durée de la guerre.
Les évacuations, avec le personnel qui les dirige, seront couvertes par une neutralité absolue.
ART. 7. --- Un drapeau distinctif et uniforme sera adopté pour les hôpitaux, les ambulances et les évacuations. Il devra être, en toute circonstance, accompagné du drapeau national.
Un brassard sera également admis pour le personnel neutralisé; mais la délivrance en sera laissée à l'autorité militaire.
Le drapeau et le brassard porteront croix rouge sur fond blanc.
ART. 8. --- Les détails d'exécution de la présente convention seront réglés par les commandants en chef des armées belligérantes, d'après les instructions de leurs gouvernements respectifs, et conformément aux principes généraux énoncés dans cette convention.
ART. 9. --- Les hautes puissances contractantes sont convenues de communiquer la présente convention aux gouvernements qui n'ont pu envoyer des plénipotentiaires à la conférence internationale de Genève, en les invitant à y accéder; le protocole est à cet effet laissé ouvert.
ART. 10, --- La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en seront échangées à Berne, dans l'espace de quatre mois, ou plus tôt si faire se peut.
En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée, et y ont apposé le cachet de leurs armes.
Fait à Genève, le vingt-deuxième jour du mois d'août de l'an mil huit cent soixante-quatre.
Sans contester l'avis des savants et des hommes d'État distingués qui ont pris part à ses délibérations, nous considérons comme un sujet de vive satisfaction pour tous qu'un traité si conforme aux prescriptions d'une civilisation progressive ait pu être conclu. En effet, l'adoption d'un semblable protocole par douze des gouvernements les plus influents de l'Europe, est le signe qu'un immense pas a été fait. Déjà huit puissances ont ratifié la convention : la Suisse, la Belgique, la France, le Danemark, la Hollande, l'Espagne, l'Italie, la Russie, et les plénipotentiaires de plusieurs autres États doivent y ajouter leur signature avant le 22 mai 1865. Ces stipulations introduisent dans le droit international le principe si juste et si humain, qu'en temps de guerre les hôpitaux, les ambulances et tout le personnel engagé dans leur surveillance seront déclarés neutres et respectés comme tels.
A ce point de vue, il est intéressant d'observer comment l'idée de diminuer les horreurs des batailles a de tout temps préoccupé les amis de l'humanité, et comme elle s'est développée par degrés et parallèlement avec la civilisation.
Xénophon, le patient et minutieux historien de la vie de Cyrus le Jeune, nous raconte que ce monarque se distingua par sa sollicitude pour le bien-être de ses soldats, et par ses efforts pour l'allégement des maux résultant de la guerre. Flavius Vopiscius nous dit comment l'empereur Aurélien publia un édit spécial afin d'inculquer à ses soldats le devoir d'assister les malades et les blessés de l'armée ennemie.
Au neuvième siècle, Léon VI, empereur d'Orient, recommanda expressément à ses généraux de former un corps spécial de despotats, employés dont la fonction était de recueillir les blessés. Ils recevaient une paye régulière et devaient porter de l'eau fraîche sur le champ de bataille pour étancher la soif des soldats altérés.
Nous voyons aussi dans l'histoire des croisades le noble exemple donné par l'illustre sultan Salah Eddin qui, au douzième siècle, institua un code reposant sur des principes presque identiques à ceux sur lesquels s'appuie le traité de Genève. Ce monarque autorisa les chevaliers de Saint-Jean, qui étaient ses ennemis, à donner aide et consolation aux croisés dans la cité de Jérusalem qu'il avait conquise sur les chrétiens.
Vers la fin du quinzième siècle, la reine Isabelle la Catholique fit dresser devant Grenade assiégée six vastes tentes garnies de lits dans lesquels les médecins devaient prendre soin des malades et des blessés. A cette ambulance improvisée les soldats de Castille et d'Aragon donnèrent le nom d'Hôpital de la Reine.
Mais ce fut à l'époque de Henri IV seulement qu'un service sanitaire tant soit peu régulier fut organisé dans les armées; il était, on le devine, encore bien incomplet.
En 1743, durant la guerre de succession d'Autriche, peu de temps avant que le hasard des batailles eût décidé du sort de la campagne, un traité fut conclu à Aschaffenburg, ayant pour objet de donner protection aux hôpitaux et aux blessés. Entre le comte de Stair, commandant l'armée austro-hanovrienne, et le duc de Noailles, général en chef de l'armée française, un engagement fut conclu, aux termes duquel les hôpitaux devaient être regardés et respectés comme des sanctuaires. Il faut constater à l'honneur des deux armées que ce pacte fut religieusement observé.
Pendant la guerre de Sept ans, un traité analogue fut signé le 6 février 1759, à l'Écluse, en Flandre, entre le major général Conway, commandant les troupes anglaises, et le marquis de Barrail, représentant de la France.
Le 7 septembre 1759, Louis XV et Frédéric II de Prusse accordèrent le droit de neutralité à tout le personnel médical, qui désormais devait être exempt de capture.
Dans la campagne de 1800, le général français Moreau et le général autrichien Kray, qui opéraient en Souabe l'un contre l'autre, convinrent que leurs blessés, à quelque nationalité qu'ils appartinssent, seraient recueillis et soignés, et à leur convalescence renvoyés sans molestation aucune dans l'armée à laquelle ils avaient appartenu. Nous croyons intéressant de reproduire le premier article d'une convention qui mérite certainement d'être immortelle. Elle fut rédigée par le chirurgien en chef de l'armée française.
« Les hôpitaux militaires sont considérés comme autant d'asiles inviolables où la valeur malheureuse sera respectée, secourue, et toujours libre, quelle que soit l'armée à laquelle ces hôpitaux appartiennent et sur quelque terrain qu'ils soient établis. ª
Cette convention était une application heureuse, quoique isolée et incomplète de ces mêmes tendances qui, un demi-siècle plus tard, devaient inspirer à l'empereur Napoléon III un acte admirable, lequel, on peut le dire avec certitude, fut l'avènement d'un principe nouveau et donna une impulsion puissante aux idées d'humanité et de fraternité qui travaillent et honorent, le dix-neuvième siècle.
Voici comment, après la première victoire des Français à Montebello, le Moniteur du 29 mai 1859 rendait compte de ce fait, un des plus mémorables dans l'histoire des guerres
« L'empereur Napoléon III, voulant diminuer autant qu'il dépend de lui les maux que la guerre entraîne avec elle, et donner l'exemple de la suppression des rigueurs qui ne sont pas nécessaires, a décidé, en date du 28 mai, que tous les prisonniers blessés seraient rendus à l'ennemi, sans échange, dès que leur état leur permettrait de rentrer dans leur pays.»
En harmonie complète avec l'esprit de ce décret, les représentants de la France siégeant au congrès de Genève s'appliquèrent à donner à la neutralisation projetée la plus large extension. Tout en s'efforçant de prévenir, par une rédaction des plus nettement formulées, toute possibilité de malentendu au sujet de la portée précise de la convention, les députés français s'appliquèrent à donner aux généraux en chef des armées en campagne le plus de marge possible relativement à une interprétation libérale des lois et des nécessités de la guerre. Nul doute que ce traité ne reçoive tôt ou tard l'approbation et la signature de toutes les puissances, et que les doctrines qu'il professe ne soient pratiquées également par toutes les nations.
Mais pour donner à ce nouvel élément du code international une autorité et une durée suffisantes, il faut que les peuples coopèrent cordialement à ce projet de leurs gouvernements. Pour atteindre ce but, le meilleur moyen est l'organisation d'associations de volontaires hospitaliers dont les membres seront en temps de guerre prêts à payer de leur personne, et à rendre ces bons services qu'il est impossible d'exiger d'un corps médical officiellement organisé(30).
Les exigences de la guerre sont si soudaines, si inattendues et si terribles, elles sont marquées toujours d'un caractère si exceptionnel de nouveauté, qu'avec toute la bonne volonté du monde, et tout en disposant des moyens immenses que leur procurent des ressources en apparence inépuisables, le gouvernement ne peut y subvenir. Il y a toujours, il y aura toujours des besoins que le peuple seul est capable de satisfaire. Aux États-Unis, l'expérience a prouvé qu'on avait eu raison de se fier à la nation pour ces secours additionnels, malgré les obstacles continuels opposés par une routine inepte et réactionnaire. Cependant tout était neuf en Amérique, la guerre elle-même était une exception; quand la rébellion éclata, il n'existait pas, à proprement parler, d'armée régulière; l'éducation des camps devait commencer à la fois pour un million de conscrits, qui devaient tous être pris ab initio avant de pouvoir servir à quelque chose. L'armée, qui à ses débuts possédait à peine quelques éléments de discipline, s'est peu à peu développée jusqu'à ce qu'officiers et soldats aient appris à respecter sincèrement et cordialement les règlements auxquels ils ont dû être soumis. C'est donc au milieu des éléments les plus divers et les plus hétérogènes que la Commission sanitaire a dû entreprendre ses premiers travaux. Loin de se mettre en antagonisme avec les officiers réguliers, loin de relâcher les liens obligatoires de la discipline militaire, elle a usé de son influence pour fortifier la hiérarchie et l'organisation officielle de l'armée.
Ce point est essentiel. Il n'est que juste de mettre en relief cette conduite et de la citer en exemple. Avec les institutions libérales des États-Unis, avec le sentiment de fraternité existant entre le peuple et l'armée, le comité central sanitaire et ses succursales ont pu accomplir une oeuvre plus étendue et plus importante qu'il n'eût été possible d'entreprendre en Europe; cependant l'exemple de l'Amérique peut être imité dans son esprit, et l'on peut compter sur des résultats non moins magnifiques.
On aurait eu quelque motif de supposer que, par suite de l'aversion native d'un peuple républicain contre tout ce qui offre une apparence dictatoriale, il aurait pu naître un conflit, ou du moins un défaut de sympathie, entre les agents de la Commission et les officiers de l'armée. Mais le résultat a prouvé combien ces appréhensions auraient été chimériques; les relations entre les uns et les autres ont été bienveillantes et amicales. Cette heureuse entente est due surtout au bon sens des organisateurs du mouvement. Dans un des premiers documents, nous voyons déjà le secrétaire général formuler, en s'adressant au secrétaire associé, la règle de conduite suivante : « Le but principal de notre organisation est d'éviter les retards et les inutiles paraphrases, et d'assurer une action prompte, directe et énergique.» Dans son rapport officiel pour l'année 1864, la Commission emploie aussi un langage catégorique:
« Le département médical de l'armée n'a rien négligé pour donner sa sanction et une autorité officielle à tous les plans et à tous les actes du comité. De son côté, ce dernier s'est, dès l'origine, étudié à faire cadrer ses méthodes et ses travaux, tant permanents que provisoires, le plus harmoniquement possible avec les règlements et les exigences du service médical. Cet accord a été conservé constamment et de diverses manières, Disons à l'éloge de la division médicale de l'armée que, malgré toutes les incitations en sens contraire, et malgré les difficultés des relations officielles, elle a maintenu avec la Commission une entente cordiale, gràce à laquelle ses agents et ses approvisionnements sont les bienvenus dans tous les camps, dans tous les hôpitaux et sur tous les champs de bataille.
Par l'extrait suivant du même rapport, on pourra juger combien la réussite du comité a été complète dans ses efforts, comment elle a su accomplir son oeuvre de bienfaisance, sans porter la moindre infraction à l'ordre qui doit exister sous les drapeaux.
« Il n'est pas d'exemple que les avis ou les services de nos diverses agences aient été déclinés; il n'a pas été formulé une seule plainte à leur égard, personne ne les a accusés d'avoir entravé un seul officier dans l'exercice de ses fonctions, ou d'avoir en aucune manière contrevenu à la discipline.»
Ce témoignage est confirmé par l'éminent docteur Parrish, un des inspecteurs de la Commission, qui écrivait, après une tournée spéciale d'inspection faite dans le département de la Caroline du Nord : « Je suis heureux de constater que les plus cordiales relations existent entre les chirurgiens de l'armée et la Commission, et qu'ils rivalisent d'une noble ardeur pour le bien-être des troupes... Le docteur Page, membre du comité, accompagnait le corps médical dans sa tournée d'inspection; ce simple fait est une preuve satisfaisante de l'unité de vues et de l'entente qui existent entre les uns et les autres dans l'oeuvre commune en faveur de nos soldats.»
Dans son rapport annuel sur ses travaux dans le département du Sud (Caroline et Georgie), le docteur Marsh écrivait : « J'appelle votre attention spéciale sur la bienveillance fraternelle et sur l'appui qui nous ont été donnés pour l'accomplissement de nos devoirs par tout le corps médical de ce département. Son concours nous a dispensés de l'emploi de nombreux agents, a facilité les travaux personnels de votre inspecteur, et lui a inspiré une reconnaissance qu'il, n'oubliera jamais.»
Le docteur Newberry, du département du Cumberland, s'exprime de la même manière: « Nulle part. notre oeuvre n'a été faite plus systématiquement et d'une façon plus satisfaisante. L'éloge n'en est pas dû seulement à votre commission, il doit être partagé par moitié avec les autorités médicales et militaires, qui ont toutes, et en tout temps, coopéré cordialement avec nous, non-seulement en accordant sans délai nos demandes, mais en prévenant même nos désirs. Je puis dire que toutes nos relations ont été des plus agréables.»
La sympathie était réciproque, et les chirurgiens de l'armée appréciaient également à leur juste valeur les services que leur rendait la Commission.
Le 28 septembre 1863, le général Grant exprimait cet éloge bien mérité : « La Commission a rendu de si grands services an pays et à l'armée que je suis prêt, par tous les moyens qui sont à ma disposition, à étendre ses pouvoirs pour faire le bien.
Le 1er août 1863, le général Burnside disait dans un ordre du jour spécial : « Tous les officiers de ce département sont invités à donner aux agents de la Commission sanitaire des États-Unis tout le concours compatible avec l'exercice de leur propre devoir ; ils les traiteront avec respect et les aideront dans l'accomplissement de leur oeuvre de charité. ª
Le général Gilmore, commandant en chef de l'armée du Sud, rendait le témoignage suivant:
« Le brigadier général commandant désire reconnaître publiquement les services qu'a rendus à son armée la Commission sanitaire des États-Unis, et lui exprimer toute sa gratitude des efforts qu'elle a faits pour l'acquisition et la distribution d'approvisionnements divers qui ont été d'un précieux secours aux soldats blessés et souffrants.»
De pareils témoignages, auxquels nous pourrions en ajouter d'autres ad libitum, n'ont besoin d'aucun commentaire. Ils établissent de la façon la plus, péremptoire la confiance dont l'oeuvre hospitalière était l'objet de la part de l'armée, de ses officiers et médecins, et la cordialité des relations qui existaient entre les agents officieux et officiels. Soutenue par l'entière approbation de la nation, encouragée par les bénédictions de toute l'armée qui lui savait gré de sa munificence et de sa libéralité, assistée par la coopération précieuse de toutes les autorités gouvernementales, la Commission sanitaire des États-Unis peut attendre avec une calme et sereine assurance le jugement que l'histoire impartiale prononcera sur son oeuvre.
Outre la Commission sanitaire, il existe encore dans les États-Unis plusieurs autres sociétés qui s'occupent du bien-être du soldat et qui toutes ont leurs agents, leurs journaux, leurs budgets. Telle est la Western Sanitary Commission, que le général Frémont fonda dès les premiers jours de la guerre pour s'occuper spécialement des armées envoyées par les États de l'Ouest. Telle est aussi la Commission chrétienne, qui travaille la moralisation des troupes en répandant des livres et des brochures dans les camps, en ouvrant des cabinets de lecture gratuits dans toutes les villes de garnison, en abonnant les soldats aux journaux politiques et religieux.
Avant de clore cet exposé des réformes accomplies par la Commission sanitaire des États-Unis et de ses associations connexes, il n'est que juste de donner aussi quelques détails sur les travaux philanthropiques analogues entrepris dans les États du Sud. Malheureusement les moyens d'information qui existaient autrefois entre les deux fractions de la communauté ayant été suspendus, il ne nous a pas été possible d'avoir accès aux sources officielles. Nous avons dû nous borner à glaner çà et là quelques renseignements intéressants auprès de personnes dignes de foi.
Pendant les deux premières années de la guerre, les seules institutions du Sud fondées en faveur des combattants furent des associations isolées dans chaque ville et chaque district, connues sous le nom de Soldier's Aid-Societies (Sociétés pour l'assistance des soldats). Elles avaient été formées en toute hâte, an moment où les premiers volontaires quittèrent leurs foyers pour le théâtre de la guerre . Les premiers régiments comprenaient l'élite de la jeunesse, et nombre de soldats appartenaient aux familles les plus distinguées et les plus respectées du pays. Cette circonstance ne manqua pas de stimuler le zèle. Les contributions qui, au début, répondirent à l'éloquent appel adressé par les femmes du Sud, furent très-considérables, et provenaient de toutes les classes de la société. Mais le manque d'une organisation centrale et de direction se fit bientôt sentir. Les dons étaient de nature diverse et faisaient honneur aux petites associations qui les avaient généreusement envoyés; mais en beaucoup de cas, ils ne parvenaient ni aux compagnies, ni aux régiments pour lesquels ils étaient destinés. Un très-grand nombre de caisses d'approvisionnements hospitaliers ou autres se perdirent, furent volées en route, ou se moisirent dans quelque gare, faute d'agents pour les soigner et les envoyer à destination. Plusieurs fois, ces articles furent expédiés sur des points menacés et l'on dut les détruire, afin d'empêcher qu'ils ne tombassent entre les mains des unionistes. Le coulage et la déperdition qui résultaient inévitablement de cet état de choses démontrèrent, de la façon la plus concluante, la nécessité d'une centralisation des efforts.
Le cercle des opérations fut alors agrandi. Dans chaque État on établit une organisation centrale qui fut mise en relation directe avec les groupes secondaires et qui reçut pour fonction spéciale de s'enquérir des besoins des soldats appartenant à chaque État et de subvenir à leurs nécessités. Les traits généraux de ces associations étant à peu près les mêmes partout, une esquisse des opérations de l'Association centrale de la Caroline du Sud pour l'assistance des soldats fera comprendre quel était leur mode d'action.
Cette société est composée d'hommes exemptés de la conscription militaire et jouissant de la plus haute influence, ministres de toute dénomination, professeurs, magistrats, avocats, médecins. Le comité exécutif est chargé de fonctions purement administratives. Il comprend les membres les plus zélés et les plus expérimentés qui sont chargés de solliciter pour cette oeuvre charitable l'aide et les contributions des sociétés succursales. A Columbia, capitale de l'État, de grands magasins servirent de dépôts pour les approvisionnements de l'association. Le comité central avait sous ses ordres un certain nombre de courriers qui étaient pour la plupart des hommes avancés en âge, ou des soldats invalides, et dont la fonction spéciale était de se mettre en communication avec les officiers commandant les troupes de la Caroline du Sud , et avec les agents des hôpitaux de campagne, de manière à distribuer, en prenant bien soin qu'ils ne s'égarassent en route, tous les articles qui étaient requis. En cas de longues étapes, on envoyait à la rencontre du régiment un courrier qui se chargeait des boîtes et paquets expédiés par les parents aux soldats de leur famille, etc., et que suivait un fourgon d'approvisionnements et de cordiaux pour les hommes les plus fatigués.
C'est ainsi que furent distribués des couvertures, des souliers, des effets d'habillements, etc., à ceux qui en avaient le plus besoin. La plupart des troupes de la Caroline du Sud stationnant en Virginie, l'association centrale avait loué à Richmond un grand hôtel, connu sous le nom de « maison du bord de la route» (way-side home), où étaient déposées de grandes quantités de provisions. A son arrivée aussi bien qu'à son retour, chaque soldat trouvait gratuitement dans cette maison un lit et la nourriture, s'il en avait besoin. Sous les auspices de l'association, des agents résidant à Richmond prenaient en main les intérêts des militaires, afin de leur assurer l'obtention de leur solde, de leur feuille de route, de leur passe-port, etc.
Plusieurs de ces maisons ont été établies dans les divers États sur les principales lignes de chemins de fer, aux gares et aux bifurcations les plus importantes. Analogues en général à ces asiles du soldat, dont nous avons parlé plus haut, elles étaient placées sous la surveillance immédiate des dames du voisinage. Dans le Sud, comme dans le Nord, la femme s'est mise, pendant toute la guerre, à la tête de toutes ces oeuvres de charité.
Les nécessités de la guerre ont aussi fait organiser des comités d'ambulances, composés d'hommes d'un certain âge, ou d'invalides qui s'occupent de rendre quelques services près du champ de bataille ou même sur le lieu de l'action, et qui se mettent à la disposition des chirurgiens de l'armée. Plusieurs sociétés veillent aussi aux intérêts religieux des soldats. Aux divers corps d'armée, on envoie des livres et des revues, surtout des journaux et des traités religieux. A Petersburg (Virginie), on imprimait un journal religieux, le Messager de l'Armée et de la Flotte, qui circulait spécialement dans les rangs des troupes.
Nous manquons de détails sur l'organisation financière des diverses associations volontaires de secours dans les États sécessionistes. On dit que les contributions remises au comité de la Caroline du Sud, dépassaient annuellement la somme de cinq cent mille francs. En tout cas, il est probable que, dans les pénibles circonstances où se trouvaient alors les populations du Sud, elles ont contribué de leur mieux à toutes ces oeuvres de charité. Un même sentiment d'humanité anime les cours aussi bien au sud qu'au nord du Potomac, et les circonstances le révèlent dans toute sa plénitude.
Nous avons décrit l'oeuvre actuelle entreprise par la Commission sanitaire des armées américaines. Il nous reste maintenant à parler brièvement de la mission qui lui reste à accomplir(31). La guerre qui sévit aux États-Unis ne sera pas éternelle; bientôt, nous en avons la ferme confiance, la paix fleurira de nouveau dans les campagnes dévastées, et les citoyens du Nord et du Sud de l'Union jouiront d'une prospérité plus grande encore que celle d'autrefois; mais alors, comme aujourd'hui, la sollicitude de la Commission devra s'exercer de la manière la plus large. C'est à elle qu'il incombera surtout de faciliter aux soldats licenciés le retour de la vie militaire à la vie civile; c'est elle qui devra suivre les invalides dans leurs foyers pour éviter qu'ils ne soient obligés de recourir à la pitié publique et ne déshonorent ainsi la nation. Il est vrai que l'administration fournit à chaque invalide un membre artificiel en échange du bras ou de la jambe qu'il a perdu, et lui sert une pension d'au moins 45 francs par mois réversible sur sa veuve ou sur ses enfants mineurs; en outre, le soldat blessé peut, comme tout autre chef de famille, réclamer du gouvernement une propriété de 64 hectares prise sur le domaine national; mais la pension est insuffisante dans un grand nombre de cas, et seulement une faible minorité de soldats se trouvent en mesure d'accepter la terre qu'on leur offre dans les États et les territoires de l'Ouest. Quant aux militaires valides, ils ne reçoivent pas de pensions de retraite, bien que la vie des camps ait pu diminuer considérablement leur aptitude an travail.
La Commission devra donc intervenir afin de procurer des occupations paisibles aux volontaires congédiés qui pourraient se trouver dans la gêne, et de les ramener, sans secousses trop douloureuses pour eux, dans le sein de la société civile. L'expérience que les agents sanitaires acquièrent journellement leur permettra d'agir de la manière la plus sage à cet égard; en tout cas, il est probable qu'ils n'imiteront pas les institutions européennes par la création de grands hospices militaires semblables aux hôtels des Invalides. Soutenus dans leurs avis par l'opinion générale des Américains, les membres de la Commission prétendent, à tort ou à raison, que toute agglomération d'hommes oisifs devient fatalement un foyer de démoralisation, et qu'elle engendre des habitudes de paresse très-fâcheuses dans un pays où tous les citoyens ont jusqu'à ce jour demandé leur subsistance au travail; ils conseillent au soldat mutilé de rentrer dans le sein de sa famille et d'employer à une tâche utile le reste des ses forces, au lieu de mener dans quelque grande cité une vie de désoeuvrement et d'ennui. Toutefois si la Commission sanitaire s'interdit de fonder des hospices proprement dits, en revanche elle s'occupe d'autant plus de construire des hôpitaux et d'améliorer le service de ceux qui existent déjà. Récemment elle a fait bâtir un home sur la côte orientale de la Floride, dans la ville de Saint-Augustin, qui est le Cannes de l'Amérique; c'est là qu'elle envoie les invalides attaqués de maladie de poitrine, afin de les guérir ou du moins de prolonger leur vie.
Nous ne pouvons mieux terminer cet exposé de la grande oeuvre entreprise aux États-Unis que par les paroles d'un écrivain distingué qui s'exprimait ainsi dans l'Atlantic Monthly Magazine:
« La grandeur et l'importance de l'ouvre qui a été accomplie ne sera dignement comprise que lorsqu'on aura publié l'histoire détaillée de ses origines, de ses progrès et de ses résultats. Même alors, la Commission sanitaire ne sera point appréciée suivant ses mérites. Jamais elle ne le sera, tant que ne seront pas venus témoigner en sa faveur tous les mourants dont elle a adouci les dernières angoisses, tous les blessés dont elle a réchauffé le sang déjà refroidi et ranimé la flamme de vie qui commençait à s'éteindre; tous ceux dont elle a rappelé la raison égarée, nourri et restauré l'organisme épuisé; tous ceux dont elle a fortifié le coeur languissant par un souffle de sympathie. Jusqu'à ce que toute âme reconnaissante de ses bienfaits ait versé ses effusions de gratitude, ce récit ne sera pas complet. Mais, longtemps avant qu'il le soit, et depuis le jour où sa main bienfaisante s'est étendue pour la première fois en faveur des souffrants, il est une voix bénissante qui dit : « Ce que vous avez fait au moindre de mes frères, vous l'avez fait à moi-même!»