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LA BOITE AUX LETTRES DE L'INSPECTEUR

Ce chapitre est composé d'extraits des lettres et journaux écrits par des hommes du Service de' Campagne et qui, d'une manière ou de l'autre, sont parvenus au bureau de M. Andrew. On les donne ici comme une série de vues prises sur le vif par les hommes eu -cours de leurs occupations quotidiennes, et on n'a pas essayé de les fondre en un récit suivi.

 

Nos ambulances.

Un mot sur la structure des petites ambulances automobiles, telle que les a perfectionnées notre expérience au cours de la guerre. Sur le châssis que nous 'avons reçu des Etats-Unis est construite une carrosserie d'ambulance solide et légère en bois résistant et en toile. Le modèle est destiné à ménager le maximum d'espace; et quoique le cubage ne soit peut-être que la moitié de celui d'une ambulance ordinaire. du type construit pour quatre civières, le type de l'ambulance américaine en peut' transporter trois. Deux brancards reposent sur le plancher de la voiture et le troisième est suspendu sous le toit, grâce à une combinaison simple et ingénieuse inventée par un des chefs de la section pour répondre aux besoins spéciaux du service. Quand on ne s'en sert pas, ce mécanisme se plie et reste à plat contre les parois de 'l'ambulance; et il suffit d'ajouter deux sièges, qui peuvent être instantanément fixés à leur place, pour transformer aussitôt la voiture en une ambulance à quatre places assises. En outre, on a ménagé, au moyen de sièges d'une construction spéciale placés à côté du conducteur, trois places assises de plus, ce qui fait un total de trois places couchées et de trois places assises pour chaque voyage. En cas d'urgence, on s pu transporter jusqu'à dix blessés à la fois, l'intérieur de la voiture étant remplie jusqu'aux limites de -sa contenance M les marchepieds et les garde-boue comme sièges supplémentaires.

Une ambulance ainsi chargée est une chose curieuse à-voir. Le conducteur semble presque enseveli sous son chargement; il n'a pas un pouce de plus qu'il n'est indispensable 'pour la conduite de sa voiture. Couverts de boue, souillés de sans, la blancheur des pansements faisant un saisissant contraste avec leur peau tannée, les molletières lâches et déchirées, leurs gros souliers, leurs uni-formes avachis et décolorés, et leurs visages patients, douloureux, où se lisent encore le choc et l'horreur du bombardement, les blessés roulent lentement des postes de secours vers l'abri et les soins. Ils frissonnent peut-être dans l'aube froide et grise; mais ils ont toujours une main pour s'aider mutuellement et un mot pour remercier le conducteur.---A. P. A.

Comment les voitures atteignent Paris.

Vers la fin de février, trois d'entre nous allèrent au Havre pour déballer huit voitures qui venaient d'arriver. En trois jours, la besogne fut faite, et comme j'étais un des premiers. conducteurs à entreprendre la tâche, je pus choisir la voiture que je préférais pour le trajet jusqu'à Paris. Malheureusement, il plus parvînmes en temps voulu, ma seule mésaventure étant l'éclatement d'un pneu. A Paris, j'utilisai la petite voiture avec sa carrosserie de boîte à savons, comme voiture légère de livraison pour faire diverses courses en ville, pour apprendre à conduire, pour transporter jusqu'à la gare des camarades allant au front et autres tâches semblables pendant environ deux semaines; après quoi, elle alla chez, le carrossier. Le fait est que ce carrossier soigneux, qui n'avait pas encore été employé par l'Ambulance américaine, nous retourna la meilleure et la plus forte carrosserie pour les cinq voitures où j'étais intéressé, et dont l'une était offerte par l'école de Saint-Paul.---Henry M. SUCKLEY.

En route pour le front.

Les Français sont très sensibles au fait que tant d'Américains soient auprès d'eux dans leurs heures tragiques. Le peu que nous avons fait jusqu'ici en Amérique semble bien mince en vérité, comparé à la grandeur des circonstances; mais le principal objet et le principal effet en est de montrer au peuple français que nous croyons en lui et dans la justice dans sa cause, que nous nous rappelons encore ce qu'il a fait pour nous l'heure la plus sombre de notre propre histoire et que, comme membres d'une grande république s0eur, nos Cœur et nos espoirs sont avec lui, dans cette guerre "sans aucune nécessité. Tout le long du jour, partout où nous nous sommes arrêtés, les gens sont sortis pour nous offrir des fleurs, des fruits, de la nourriture et des compliments d'amitié, tout à fait comme nos ancêtres d'il y a cent quarante ans en ont offert aux compatriotes de La Fayette. Notre voyagea été rempli d'impressions touchantes et émouvantes, qui se pressaient les unes sur les autres. Comme notre pittoresque convoi traversait les petits villages et que nous nous arrêtions ici et. là pour nettoyer une bande ou réparer un pneu, des enfants se pressaient autour de nous et nous posaient des questions sur l'Amérique; et souvent nous leur faisions chanter la Marseillaise ou quelques-unes des chansons caractéristiques du moment sur « Guillaume » ou « les floches » (en France on ne désigne guère les Allemands sous leur nom; on les appelle simplement Boches, ce qui semble signifier «brutes stupides » ) . Après une longue marche très dure, nous arrivâmes à Saint-Omer vers onze heures. Les hôtels étaient pleins, les restaurants fermés et aucune mesure n'avait été prise ni pour notre nourriture, ni pour notre logement. Nous fîmes donc demi-tour dans le jardin public et couchâmes sur les- brancards dans nos ambulances, sans autre nourriture que le chocolat et les gâteaux secs que nous avions dans nos poches. Toute la journée, tandis que nous passions devant les jolis villes et villages, nous pouvions entendre la grosse artillerie du front, grondant comme un lointain tonnerre. On a de la peine à se représenter que sur une ligne de huit ou neuf cents kilomètres, ces canons depuis des mois grondent tout le long du jour et souvent toute la nuit.---APA

 

Premières impressions

Après quelques nouveaux délais supplémentaires, inévitables en ce temps et en ces conditions de guerre, la section se trouva enfin à un mille d'un des points les plus opiniâtrement disputés de la ligne. Dans une petite ville non loin du front, elle eut bien vite affaire à une rude tâche et au bombardement : l'armée allait la juger.

Pont-à-Mousson est une région où des collines basses, dont plusieurs sont couvertes de bois épais, s'étendent le long de la vallée de la Moselle. En descendant vers la rivière, sur les deux rives et à angles droits avec elle, s'étendent les interminables lignes de tranchées, à l'est et à l'ouest; des batte-ries de canons couronnent les collines adjacentes, à deux ou trois milles en arrière des tranchées, aussi bien du côté de l'ennemi que du côté des tranchées; et par intervalles, jour et nuit, ces batteries se défient et cherchent à se détruire, les vallées résonnent du grondement de leurs canons et du sifflement aigu des obus, bien haut, au-dessus des têtes. En arrière des tranchées, sur plusieurs milles, chaque village est plein de soldats au repos ou en réserve; les routes sont remplies de troupes en marche, de chevaux, de trains des équipages, de fourgons aux bagages, de canons et de convois de munitions. A chaque croisée de routes se tiennent des sentinelles avec la baïonnette. Après le coucher du soleil, tout le pays est sombre, aucune lumière n'étant permise, mais les routes sont plus encombrées que le jour, car c'est sous le couvert de la nuit qu'on procède en général au déplacement des troupes et dès canons.

Toute la région, dans le voisinage, de l'activité des lignes, est un grand théâtre de guerre. Partout, ce qu'on voit et ce qu'on entend empêche qu'on puisse oublier un seul moment la réalité. Pourtant et c'est une des choses les plus curieuses et les plus touchantes qu'on puisse voir --- la vie du paysan continue, à peine changée. Des vieux bêchent leur jardin, les femmes cueillent et vendent leurs légumes, les jeunes filles sont debout le soir à la porte de leur chaumière, les enfants courent et jouent dans les rues, Souvent, à moins de deux milles de là, une attaque furieuse peut se développer. Entre les coups des canons qui lancent les projectiles-du haut des collines sur le village, on peut entendre le crépitement des fusils et le monotone pop-pop-pop des mitrailleuses. Dans une heure ou deux, des vingtaines, peut-être des centaines de blessés ou des files de prisonniers traverseront le village, et à tout moment des obus peu-vent éclater au milieu de la rue, tuant des soldats ou des femmes indifféremment; mais le vieux bêche encore dans son jardin, la jeune fille bavarde encore sur sa porte.---J. HALCOTT GLOVER.

Le programme quotidien.

Vers six heures, ceux qui couchent à la caserne se lèvent, s'habillent et roulent. leur couverture; ils viennent dans la salle à manger pour le café vers six heures et demie. Aux envjrons de sept heures, les hommes qui ont couché dans les différents postes arrivent. Après le café, les ambulances qui doivent prendre leur poste ailleurs pour les besoins du service quittent la caserne.. Les hommes en service de jour s'occupent de leur voiture et attendent les appels téléphoniques reçus par notre adjoint français. Les renseignements sont inscrits par lui sur une feuille imprimée et donnés au conducteur qui est le premier à sortir. A son retour le conducteur rapporte cette feuille avec le nombre des  blessés transportés, et les chiffres sont inscrits sur notre registre. A onze heures, tout le monde rentre pour déjeuner. La salle à manger - une vaste pièce où nous pourrions tenir trois fois plus nombreux a été joliment décorée de festons et de drapeaux par notre ordonnance Mignot L'après-midi est occupé à évacuer les blessés à Belleville, à amener de nouveaux blessés suivant les besoins, dans les moments d'accalmie, à lire, écrire ou dormir. Nous avons un petit jardin et des fauteuils considérant l'état de guerre et la très grande proximité de l'ennemi, il est remarquable que nous puissions avoir tant de luxe. A six heures nous dînons, après quoi ceux qui doivent coucher à Dieulouard s'en vont pour la nuit. Vers neuf heures le reste de nos camarades est généralement rentré.. Une voiture, chaque nuit,, attend à Montauville, et, s'il y avait trop de blessés pour être transportés par une voiture, on en demande autant qu'il faut par téléphone. Au cours des grandes attaques il se peut que toutes les voitures soient appelées; dans ce cas un homme est désigné pour s'occuper, des arrivées et des dépêches à Montauville et laisser les conducteurs libres: d'aller et venir dans un aussi court délai que possible.   --- G.H.G.

Le maniement des blessés

Les blessés sont apportés par les brancardiers de l'armée, directement des tranchées à l'un ou l'antre des postes de secours établis dans les villages en arrière des tranchées, et ils sont portés sur des civières suspendues entre deux roues et convoyées par deux hommes. Ils ont ordinaire-ment un trajet de deux ou trois kilomètres dans de mauvais chemins ou à travers champs, à partir du point où ils sont tombés. Le travail des brancardiers est épuisant et dangereux, et l'on ne saurait les louer assez. Étant données les armes barbares de cette guerre, l'état des blessés est souvent terrible. Obus, shrapnells, grenades et mines sont les principales causes des blessures, qui sont rare-ment propres et souvent très graves. Les blessés arrivent, après un pansement sommaire sur place, parfois tellement couverts de sang et de boue qu'ils sont méconnaissables. Souvent ils sont sans con naissance, et il n'est pas rare qu'ils meurent avant qu'on ait pu leur porter sérieusement secours. On les entend peu parler de leurs souffrances, et jamais ils ne se plaignent. Les civières sont portées aux postes de secours, ils reçoivent de nouveaux soins, ou, si leur cas est désespéré, peuvent du moins mourir en paix. Le lendemain, ou peut-être plusieurs jours après, si le blessé n'est pas encore en état de voyager, il est de nouveau remis entre nos mains pour être transporté au train sanitaire, qui évacue vers l'un des nombreux hôpitaux du territoire.---d. H. G.   

Les blessés.

On aimerait parler un peu des blessés, dont nous avons, à l'heure actuelle, vu quelques milliers. Mais il est difficile d'analyser ses impressions : les blessés viennent si vite et en si grand nombre, et on est si absorbé par le travail matériel de leur transport, que très vite on cesse d'éprouver beaucoup d'émotion à leur égard. Et il y a une pitoyable uniformité dans leur aspect. Ils se divisent naturellement en deux grandes catégories assis et couchés. Dans la première, beaucoup sont` descendus à pied des tranchées; on les voit arriver dans la rue de Montauville cherchant autour d'eux --- peut-être un peu perdus -- le poste de secours assigné à leur régiment ou à leur compagnie. Quelquefois ils s'aident mutuellement; souvent ils marchent avec un bras autour de quelque épaule amicale. J'ai vu des hommes entrer dans le poste de secours où j'étais de service et se laisser tomber épuisés, tandis que de leur panse-ment défait le sang coulait dans la paille. Ils ont tous sur eux la boue et le hâle de leur vie, de tranchée, --- paquets de vêtements lourds et déformés, --- toujours le bleu passé de l'uniforme qu'ils ne, quittent pas, --- et une paire de chaussures ferrées qui expriment bien la fatigue. Ils sentent la sueur, la fumée du bivouac, le cuir et le tabac, tous les mêmes, qu'il s'agisse d'un- paysan ou. d'un 'professeur de mathématiques. Parfois, peut-être à cause de la perte du sang, ou du choc nerveux, leurs dents claquent. Ils ont tous des manières très soumises. On est frappé de voir qu'ils n'ont pas l'air de souffrir. Avec les grands blessés apportés, sur les civières, c'est quelquefois tout autre chose. S'il est difficile de distinguer une homme d'un autre parmi les blessés assis, il l'est encore plus, pour ceux qui sont couchés. Ce n'est alors qu'une forme mouillée de sang sous un manteau ou une couverture, une peau de cire. qu'on aperçoit, une masse de pansements. Quand l'uniforme est gris, les hommes disent,: Boches, et s'assemblent autour pour regarder. Alors on voit la tête en :boule et tondue de près de l'Allemand.

On pourrait décrire l'aspect effrayant des blessures, mais cela a été assez dit. Tout d'abord elles. causent un frisson, et j'ai eu des bouffées de colère, à la monstrueuse folie de l'homme, qui a pour conséquences des souffrances si absurdes; mais très vite le fatalisme, qui est une des notes -dominantes , des pensées des hommes dans cette guerre, émousse les perceptions. C'est un blessé de plus, voilà tout : le mot gravement dit par l'infirmier au moment où il le retire de l'ambulance n'apporte d'autre idée que celle d'un peu plus de soins à prendre dans le trajet. Notre rôle se termine à l'hôpital, et nous ne savons plus rien d'eux. Le soir,, nous avons à réveiller 'les hommes qui vont prendre le service. La civière est apportée dans la chambre faiblement éclairée et sentant le renfermé, où les blessés sont reçus et disposés sur lé plancher. Dans les cas, désespérés, c'est alors que vient la dernière phase: l'homme est porté au dehors et gît avec d'autres comme lui, détaché de tout intérêt humain, jusqu'à' ce que la mort le réclame. Puis un simple cercueil de bois blanc, le prêtre, un petit cortège, quelques curieux qui regardent, k salut et la fin. Sa tombe, marquée par une petite croix de bois sur laquelle...

 

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